Publié : 12 janvier

Edmund HUSSERL

En fait, c’est seulement chez les Grecs que s’accomplit en l’homme fini l’attitude complètement transformée à l’égard du monde environnant, que nous caractérisons comme un intérêt pur pour la connaissance et, par avance, comme un intérêt déjà purement théorique. Il ne s’agit pas d’une simple curiosité qui, distraite du sérieux des soucis et des peines de la vie, devient de manière accidentelle un pur intérêt porté à l’être et au mode d’être simple des données environnantes, ou même un pur intérêt pris à tout le monde environnant de la vie. Bien au contraire, il s’agit essentiellement d’un intérêt analogue aux intérêts professionnels et aux attitudes qui leur correspondent. À l’encontre de tous les autres intérêts, celui-ci revêt le caractère particulier d’être un intérêt qui embrasse le monde et qui est entièrement non-pratique. On dispose par avance de toute la vie à venir mue par la volonté et, par conséquent, un horizon de travail conscient est pré-dessiné en tant que champ de travail. Ainsi l’homme est pris d’une aspiration passionnée à la connaissance qui se hausse au-dessus de toute pratique naturelle de la vie avec ses peines et ses soucis quotidiens, et qui fait du philosophe un spectateur désintéressé supervisant le monde.

Ainsi placé, le philosophe considère avant tout la multiplicité des nations, les siennes propres et les nations étrangères, chacun disposant de son mode environnant propre qui, pour chacune, avec ses traditions, ses dieux, ses démons, ses puissances mythiques, a la valeur du monde véritable purement et simplement évident. Au sein de ce contraste étonnant, se fait jour la différence entre la représentation du monde et le monde véritable, et la question nouvelle de la vérité surgit. Non pas donc la question de la vérité quotidienne liée à la tradition, mais celle d’une vérité en soi, identiquement valable pour tous ceux que n’aveugle plus une tradition.

Post-scriptum

Edmund Husserl (8 avril 1859 à Prostějov,Tchéquie - 27 avril 1938 à Fribourg-en-Brisgau, Allemagne) , La Crise de l’humanité européenne et la Philosophie (1935)