Par : jld
Publié : 17 mars

Giordano Bruno (1548-1600)

Giordano Bruno (1548-1600)

[Giordano Bruno (1548-1600) ne fut un copernicien convaincu ; il fut aussi le premier à considérer l’univers comme infini et constitué d’innombrables mondes, ouvrant ainsi la voie à notre conception moderne de l’espace. Il fut condamné par le tribunal de l’inquisition. Refusant de se renier, il mourut sur le bûcher à Rome le 17 février 1600].

Voici alors apparaître l’homme qui a franchi les airs, traversé le ciel, parcouru les étoiles, outrepassé les limites du monde, dissipé les murailles imaginaires des sphères du premier, du huitième, du neuvième, du dixième rang ou davantage [...]. Le Soleil, la Lune, les autres astres recensés, il les rend aussi familiers aux hommes que s’ils y avaient élu domicile ; entre les corps que nous voyons au loin et celui dont nous sommes proches et solidaires, il expose les ressemblances, il établit les différences, il montre en quoi ils sont plus grands ou plus redoutables ; nous forçant enfin à ouvrir les yeux sur la divine mère nourricière qui nous porte sur son dos, après nous avoir tirés de son sein où nous finissons toujours par retourner, il nous interdit de voir en elle un corps inanimé et mort qui ne serait que la lie des substances corporelles. Ainsi avons-nous appris que sur la Lune, ou sur d’autres étoiles, nous n’aurions pas un habitat fort différent de celui-ci, ni même peut-être plus mauvais ; il est également possible qu’existent d’autres corps célestes offrant les mêmes qualités que le nôtre, voire des qualités supérieures, et plus heureusement adaptés aux animaux qu’ils abriteraient. Nous connaissons donc une multitude d’étoiles, d’astres, de divinités, qui par centaines de milliers participent au mystère et à la contemplation de la cause première, universelle, infinie et éternelle.

Giordano BRUNO, Le Banquet des cendres (1584), 1er dialogue,

traduction d’Y Hersant, © éditions de l’Éclat, coll. « Philosophie imaginaire », 2006.

(http://www.philo5.com/Les%20philosophes%20Textes/Bruno_LeBanquetDesCendres.htm)

Teofilo [représente Bruno] — Il est invraisemblable, dit ensuite Nundinio [un théologien], que la Terre soit en mouvement, puisqu’elle est le centre et le milieu de l’univers ; centre qui doit être le fondement fixe et stable de tout mouvement. Le Nolain [représente lui-aussi Bruno] répondit que le même discours peut être tenu par quiconque considère le Soleil comme le milieu de l’univers et, par conséquent, comme un corps immobile et fixe : telle est l’opinion de Copernic et de beaucoup d’autres qui ont assigné à l’univers la limite d’une circonférence. De sorte que l’argument de Nundinio (si toutefois c’est un argument) ne vaut rien contre eux, et n’est qu’une pétition de principe. L’argument ne vaut rien non plus contre le Nolain, selon qui le monde est infini : aucun corps ne s’y trouve dont on puisse dire dans l’absolu qu’il occupe une position médiane, ou extrême, ou intermédiaire entre ces deux termes ; on ne peut le dire que relativement à d’autres corps et à d’autres termes appréhendés à cet effet.

Smitho — Que vous en semble ?

Teofilo — La remarque est très profonde. Car de même qu’aucun corps naturel ne s’est avéré absolument rond, ni par conséquent doté d’un centre dans l’absolu, de même parmi les mouvements sensibles et physiques que nous observons dans les corps naturels, il n’en est aucun qui ne s’écarte beaucoup du mouvement absolument circulaire et régulier autour d’un centre — en dépit des efforts de ceux dont l’imagination colmate et rebouche les orbites irrégulières ou les différences de diamètre, en inventant assez d’emplâtres et de recettes pour soigner la nature, — jusqu’à ce qu’elle se mette au service du maître Aristote, ou de quelque autre, pour conclure que tout mouvement est continu et régulier autour du centre. Mais nous qui prêtons attention non pas aux ombres de l’imagination, mais aux choses mêmes, nous qui considérons un corps aérien, éthéré, spirituel, liquide, un vaste réservoir de mouvement et de repos, immense même et infini — il nous faut au moins l’affirmer, puisque ni les sens ni la raison ne nous en font voir la fin, nous savons avec certitude qu’étant l’effet et le produit d’une cause infinie et d’un principe infini, il doit être infiniment infini quant à sa capacité physique et quant à son mode d’être. Et je suis certain que Nundinio, non plus que ceux qui exercent le magistère de l’entendement, ne pourra jamais établir (fût-ce avec une demi-probabilité) que notre univers corporel ait une limite, et que par conséquent les astres contenus dans son espace soient en nombre fini. Ni que cet univers connaisse un centre et milieu naturellement déterminé.

Smitho — Nundinio a-t-il alors ajouté quelque chose ? A-t-il présenté quelque argument, ou quelque conjecture vraisemblable, qui permette d’inférer : premièrement que l’univers est fini ; deuxièmement, que la Terre en occupe le centre ; troisièmement, que ce centre est totalement immobile et dépourvu de mouvement local ?Teofilo — En homme qui, lorsqu’il affirme, affirme par foi et par habitude, et qui lorsqu’il nie, nie par refus de l’inhabituel et du nouveau — comportement ordinaire de ceux qui réfléchissent peu et ne maîtrisent pas plus leurs démarches rationnelles que leurs actes naturels, Nundinio demeura stupide et hébété, comme on peut l’être devant une soudaine et fantastique apparition. Et comme il était un peu plus discret et moins suffisant que son compagnon, il garda le silence, sans remplacer par des mots les arguments qu’il ne pouvait fournir.

Frulla — Tout autre est le docteur Torquato [un théologien] qui, à tort ou à raison, au nom de Dieu ou du diable, veut toujours en découdre ; lors même qu’il n’a plus de bouclier pour se défendre ni d’épée pour attaquer, je veux dire quand il est à court de répliques et d’arguments, il décoche les coups de pied de la rage, aiguise les ongles de la diatribe, fait grincer les dents de l’injure, déploie la gorge des clameurs, pour empêcher l’expression des arguments contraires et leur interdire d’atteindre les oreilles de l’assistance : c’est ce que j’ai entendu dire.

Giordano Bruno, Le banquet des cendres, Troisième dialogue