Par : jld
Publié : 17 mars

Thomas Kuhn, Alexandre Koyré et Georges Canguilhem

Thomas Kuhn, Alexandre Koyré et Georges Canguilhem

Considérons d’abord un changement de paradigme particulièrement célèbre, la naissance de l’astronomie copernicienne. Quand la théorie précédente, le système de Ptolémée, avait été pour la première fois mise au point durant les deux derniers siècles avant J.C. et les deux derniers siècles suivants, elle réussissait admirablement à prédire les changements de position des étoiles aussi bien que des planètes. Aucun autre système n’avait aussi bien fonctionné ; pour les étoiles, l’astronomie de Ptolémée est encore largement utilisée aujourd’hui pour des approximations pratiques ; pour les planètes, les prédictions de Ptolémée valaient celles de Copernic [...] pour la position des planètes d’une part, et la précession des équinoxes d’autre part, les prédictions de Ptolémée n’étaient jamais tout à fait conformes aux meilleures observations. La réduction de ces divergences mineures a été le but des principaux problèmes de recherche astronomique normale, pour plusieurs successeurs de Ptolémée [...]. Mais à mesure que le temps passait, un spectateur considérant le résultat net des efforts de nombreux astronomes pouvait remarquer que la complexité de l’astronomie augmentait beaucoup plus vite que son exactitude et qu’une divergence corrigée à tel endroit se révélerait probablement à un autre. [...] Au XVIème siècle, le collaborateur de Copernic, Domenico da Novara, soutenait qu’aucun système aussi compliqué et inexact que l’était devenu le système de Ptolémée ne pouvait être fidèle à la nature. [...] Dès le début du XVIème siècle, un nombre croissant des meilleurs astronomes d’Europe reconnaissaient que le paradigme astronomique ne pouvait être appliqué avec succès à ses propres problèmes traditionnels. Ce fut là la condition indispensable du rejet du paradigme de Ptolémée par Copernic et de sa recherche d’un nouveau paradigme.

T.S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, pp.102-104

Look first at a particularly famous case of paradigm change, the emergence of Copernican astronomy. When its predecessor, the Ptolemaic system,
 was first developed during the last two centuries before Christ and the first two after, it was admirably successful in predicting the changing positions of both stars and planets. No other ancient system had performed so well ; for the stars, Ptolemaic astronomy is still widely used today as an engineering approximation ; for the planets, Ptolemy’s predictions were as good as Copernicus’ (…). With respect both to planetary position and to precession of the equinoxes, predictions made with Ptolemy’s system never quite conformed with the best available observations. Further reduction of those minor discrepancies constituted many of the principal problems of normal astronomical research for many of Ptolemy’s
 successors (…). But as 
time went on, a man looking at the net result of the normal research effort of many astronomers could observe that astronomy’s complexity was increasing far more rapidly than its accuracy and that a discrepancy corrected in one place was likely to show up in another (…). In the sixteenth century, Copernicus’ coworker, Domenico
 da Novara, held that no system so cumbersome and inaccurate as the Ptolemaic had become could possibly be true of nature (…). By the early sixteenth century an increasing number of Europe’s best astronomers were recognizing that the astronomical paradigm
 was failing in application to its own traditional problems. That recognition was prerequisite to Copernicus’ rejection of the Ptolemaic paradigm and his search for a new one.

Thomas S. Kuhn, The Structure of Scientific REVOLUTIONS, chap. 7

J’ai essayé de définir les schémas structurels de l’ancienne et de la nouvelle conception du monde et de décrire les changements produits par la révolution du XVIIe siècle. Ceux-ci me semblent pouvoir être ramenés à deux éléments principaux, d’ailleurs étroitement liés entre eux, à savoir la destruction du Cosmos, et la géométrisation de l’espace, c’est-à-dire a) la destruction du monde conçu comme un tout fini et bien ordonné, dans lequel la structure spatiale incarnait une hiérarchie de valeur et de perfection, monde dans lequel « au-dessus » de la Terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire du changement et de la corruption, s’« élevaient » les sphères célestes des astres impondérables, incorruptibles et lumineux, et la substitution à celui-ci de l’Univers indéfini, et même infini, ne comportant plus aucune hiérarchie naturelle et uni seulement par l’identité des lois qui le régissent dans toutes ses parties, ainsi que par celle de ses composants ultimes placés, tous, au même niveau ontologique ; et b) le remplacement de la conception aristotélicienne de l’espace, ensemble différencié de lieux intramondains, par celle de l’espace de la géométrie euclidienne – extension homogène et nécessairement infinie – désormais considéré comme identique, en sa structure, avec l’espace réel de l’Univers. Ce qui, à son tour, impliqua le rejet par la pensée scientifique de toutes considérations basées sur les notions de valeur, de perfection, d’harmonie, de sens ou de fin, et finalement, la dévalorisation complète de l’Être, le divorce total entre le monde des valeurs et le monde des faits.

Koyré, Du monde clos à l’univers infini, p. 11

Un homme instruit, même médiocrement, à l’époque pré-galiléenne, a l’habitude de voir le monde à travers le savoir d’Aristote incorporé à la théologie catholique. Il tient la totalité des êtres pour le Cosmos, c’est-à-dire un ordre où chaque être a une qualité qui le situe naturellement dans une hiérarchie, l’analogue d’un organisme dont les parties sont solidaires, faites les unes pour les autres, un tout par conséquent achevé, fini, fermé sur soi.

La place de l’homme dans un tel Cosmos est centrale. Il occupe le sommet de la hiérarchie des vivants parce que sa raison, miroir de l’ordre, lui procure la contemplation du tout. Il connaît le

monde en même temps qu’il connaît comment, tout dans le monde a rapport à lui.

Cette connaissance spéculative du monde n’a que faire d’accessoires mécaniques, d’objets techniques à usage théorique, c’est-à-dire d’instruments.

Les lentilles et même les loupes n’ont jusqu’alors servi qu’à corriger la vue, et non à l’aiguiser ou à l’étendre. La balance est un instrument d’orfèvre ou de banquier, et nul n’a l’idée que peser puisse préparer à connaître. D’une façon générale la vie des hommes n’est pas une matière à calcul. La mesure du temps par les horloges à poids et quelques rares montres d’horloge, l’art de donner l’heure, concerne davantage la vie religieuse que la vie pratique et la vie scientifique.

G. CANGUILHEM, Études d’histoire et de philosophie des sciences