Par : jld
Publié : 17 mars

Nicolas Copernic (1473-1543)

Nicolas Copernic (1473-1543)

« Je ne doute pas que certains savants, une fois que se sera répandue la rumeur de la nouveauté des hypothèses de cet ouvrage, qui pose que la Terre est mobile tandis que le Soleil est immobile au milieu de l’univers, ne soient vivement choqués et ne pensent qu’on ne doit pas ébranler les arts libéraux, alors qu’ils sont solidement établis de longue date. Mais en vérité, s’ils veulent considérer la chose avec soin, ils trouveront que l’auteur de cet ouvrage n’a rien commis qui mérite reproche. Il revient en effet en propre à l’astronome de faire l’histoire des mouvements célestes par une observation diligente et habile, puis, comme il ne peut d’aucune façon atteindre les véritables causes de ces mouvements, ou hypothèses, de concevoir et d’inventer des [hypothèses] quelles qu’elles soient par la supposition desquelles on puisse calculer avec exactitude, à partir des principes de la géométrie, ces mouvements tant pour le futur que pour le passé. Or, l’auteur de cet ouvrage a excellemment accompli l’une et l’autre tâche. Il n’est en effet pas nécessaire que ces hypothèses soient vraies, ni même vraisemblables, mais il suffit qu’elles fournissent un calcul qui s’accorde avec les observations [...]. Laissons donc à ces nouvelles hypothèses aussi le droit de se faire connaître de concert avec les anciennes, sans qu’elles soient en rien plus vraisemblables que ces dernières, et cela surtout parce qu’elles sont admirables et faciles, et qu’elles apportent avec elles un immense trésor de très savantes observations. Et que personne, en matière d’hypothèses, ne demande rien de certain à l’astronomie puisqu’elle ne peut rien offrir de tel ; ainsi, ne prenant pas pour vraies des choses qui ont été imaginées pour un autre usage, on ne quittera pas cette discipline plus stupide qu’on ne l’avait abordée. Salut »

En effet, tout mouvement local apparent provient soit du mouvement de la chose vue, soit de celui du spectateur, soit d’un mouvement, inégal bien entendu, des deux. Car lorsque les mobiles (je veux dire : le spectateur et l’objet vu) sont animés d’un mouvement égal, le mouvement n’est pas perçu. Or, c’est de la Terre que ce circuit céleste est vu et représenté pour notre vision. Si donc quelque mouvement appartenait à la Terre, celui-ci apparaîtrait en toutes les choses qui lui sont extérieures, comme si elles étaient entraînées avec la même [vitesse], mais en sens contraire ; et telle est en premier lieu la révolution diurne. [...] Pourquoi hésiterions-nous plus longtemps de lui [à la Terre] attribuer une mobilité s’accordant par sa nature avec sa forme, plutôt que d’ébranler le monde entier, dont on ignore et ne peut connaître les limites ? Et n’admettrions-nous pas que la réalité de cette révolution quotidienne appartient à la Terre, et son apparence seulement au ciel ! Et qu’il en est par conséquent comme lorsqu’Énée (chez Virgile) dit : “Nous sortons du port et les terres et les villes reculent.” En effet, lorsqu’un navire flotte sans secousses, les navigateurs voient se mouvoir, à l’image de son mouvement, toutes les choses qui lui sont extérieures et, inversement, ils se croient être en repos, avec tout ce qui est avec eux. Or, en ce qui concerne le mouvement de la Terre, il se peut que c’est de façon pareille que l’on croit le monde entier se mouvoir autour d’elle. Mais que dirons-nous donc touchant les nuages et les autres choses flottant dans l’air, ainsi que celles qui tombent ou, inversement, tendent vers le haut ? Tout simplement que, non seulement la terre, avec l’élément aqueux qui lui est joint, se meut ainsi, mais encore une partie non négligeable de l’air et toutes les choses qui, de la même manière, ont un rapport avec la terre. Soit que l’air proche de la terre, mélangé de matière terrestre et aqueuse participe de la même nature que la terre, soit que ce mouvement de l’air soit un mouvement acquis, dont il participe sans résistance par suite de la contiguïté et du mouvement perpétuel de la terre.

COPERNIC, Des révolutions des orbes célestes, Livre I, p. 92-93.

« C’est pourquoi nous n’avons aucune honte à affirmer que tout ce que [le circuit de] la Lune encercle, ainsi que le centre de la Terre, parcourent ce grand orbe parmi les autres astres errants en une révolution annuelle autour du Soleil, et que le centre du monde se trouve près du Soleil ; que le Soleil demeurant immobile, tout ce qui apparaît comme un mouvement du Soleil s’avère plutôt dû à la mobilité de la Terre ; et que la grandeur du monde est telle que, alors que la distance de la Terre au Soleil, comparée à la dimension de l’un quelconque des autres orbes des astres errants a, par rapport à la taille de ces orbes, une grandeur assez sensible, cette même distance, rapportée à la sphère des étoiles fixes, est imperceptible. Il est plus facile, selon moi, d’admettre cela que de tirailler l’esprit en tout sens avec cette multitude presque infinie d’orbes, comme ont été obligés de le faire ceux qui maintenaient la Terre au milieu du monde. Mais il vaut mieux suivre la sagesse de la nature qui, tout de même qu’elle a évité au plus haut point de produire quelque chose de superflu ou d’inutile, a de même souvent préféré attribuer à une chose unique plusieurs effets. Bien que toutes ces considérations soient difficiles et presque inconcevables (car elles sont contraires à l’opinion du plus grand nombre), néanmoins, au cours de notre démarche, et avec l’aide de Dieu, nous les rendront plus claires que le Soleil lui-même — pour ceux du moins qui n’ignorent pas la science mathématique. C’est pourquoi, puisque notre premier principe reste valide — et en effet personne ne saurait en trouver de meilleur que celui qui permet de mesurer la grandeur des orbes par la longueur du temps —, l’ordre des sphères, en commençant par le haut, est le suivant. La première, et la plus élevée de toutes, est la sphère des étoiles fixes, qui se contient elle-même et toutes choses, et qui, par suite, est immobile ; c’est, à n’en pas douter, le lieu de l’univers, par rapport auquel se repèrent le mouvement et la position de tous les autres astres. Et si certains sont d’avis que cette sphère, elle aussi, change en quelque manière, nous donnerons, pour notre part, une autre explication de cette apparence dans notre démonstration du mouvement de la Terre. Vient ensuite le premier des astres errants, Saturne, qui boucle son circuit la trentième année. A la suite, vient Jupiter, avec une révolution de 12 ans ; puis Mars qui fait son circuit en 2 ans. La révolution annuelle occupe la quatrième place qui contient, comme nous l’avons dit, la Terre avec l’orbe de la Lune qui est comme son épicycle. La cinquième place est occupée par Vénus, qui revient à son point de départ le neuvième mois. Enfin, Mercure qui occupe la sixième place, fait sa course circulaire en l’espace de 80 jours.

Quant au Soleil, il repose au milieu de tous [les astres]. En effet, dans ce temple suprêmement beau qu’est le monde, qui choisirait de poser ce luminaire dans un lieu autre ou meilleur que celui d’où il peut illuminer le tout simultanément ? Et ce n’est pas à tort que certains le nomment « lampe du monde », d’autres « intelligence du monde », d’autres encore « gouverneur du monde ». Hermès Trismégiste l’appelle un « dieu visible » et Électre, chez Sophocle, « celui qui voit tout ». C’est ainsi, assurément, quele Soleil, assis comme sur un trône royal, gouverne la famille des astres qui tourne autour de lui. La Terre elle-même n’est nullement privée des services de la Lune ; au contraire, comme le dit Aristote traitant des animaux, la Lune a la plus étroite parenté avec la Terre. Cependant, c’est sous l’action du Soleil que la Terre conçoit, et que chaque année elle met au monde. Nous découvrons donc dans cette disposition l’admirable proportion [qui règne dans] le monde et une liaison véritablement harmonieuse entre le mouvement des orbes et leur grandeur, telle qu’on ne peut la trouver d’aucune autre manière. »