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Publié : 2 juin

Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

Il s’agit d’un extrait du Manifeste des espèces compagnes de Donna Haraway.

Que pensez-vous de sa façon de concevoir les relations entre humains et animaux de compagnie ? Quel rapport avec la relation expérimentée par E. Lévinas lors de sa rencontre avec le chien Bobby ?

Quer pensez-vous de la 1ère question que pose ici Haraway : En quoi le fait de prendre au sérieux les rapports entre les chiens et les humains peut-il conduire à une éthique et une politique dévouées à la prolifération des « relations de partenaires » ?

« Nous [D. Haraway parle ici de sa relation avec sa chienne Cayenne] nous dressons l’une l’autre à accomplir des actes de communication que nous maîtrisons à peine. Nous sommes, constitutivement, des espèces compagnes. Nous nous construisons mutuellement dans la chair. Partenaires réciproques, dans nos différences spécifiques, nous sommes l’incarnation d’une vilaine infection développementale qui s’appelle l’amour. Cet amour tient autant de l’aberration historique que de l’héritage natureculturel.

Ce manifeste [Le titre du livre est Manifeste des espèces compagnes] explore deux questions (...) : I) En quoi le fait de prendre au sérieux les rapports entre les chiens et les humains peut-il conduire à une éthique et une politique dévouées à la prolifération des « relations de partenaires » ; et II) dans quelle mesure les récits provenant des mondes que partagent ces deux espèces pourraient-ils convaincre mes comateux compatriotes - et éventuellement des citoyens de nations moins touchées de cécité historique - que l’histoire joue un rôle dans les naturecultures ? »(Haraway, Manifeste des espèces compagnes, p.14).

« Voilà ce que j’entends par espèces compagnes : un bestiaire de capacités d’agir, de formes de mise en relation et de faisceaux de temps défiant jusqu’à l’imagination du plus baroque des cosmologues » (Haraway, Manifeste des espèces compagnes, p.17).

Extrait de la « Chronique d’une fille de journaliste sportif »

Mon filleul Marco est le parrain de Cayenne - elle est sa filleule canine. Ensemble, nous formons un, groupe de parenté fictif en formation. Les armoiries de notre famille pourraient peut-être s’arroger la devise du magazine des cultures canines basé à Berkeley, The Bark : « dog is my co-pilot ». Alors que Cayenne était âgée de douze semaines, et Marco de six ans, mon mari Rusten et moi lui avions offert pour Noël des leçons de dressage de chiot. Tous les mardis, j’allais chercher Marco après l’école avec Cayenne dans sa caisse à l’arrière de la voiture. Après un passage au Burger King pour un repas sain et écologique à base de hamburgers, de frites et de coca-cola, nous nous rendions au centre SPCA de Santa Cruz pour nos leçons. Comme la plupart des chiens de sa race, Cayenne était une jeune élève particulièrement vive et pleine de bonne volonté, un chien né pour les jeux d’obéissance. Quant à Marco, comme la plupart des enfants de sa génération élevés aux effets spéciaux ultra-rapides et aux jouets cyborgs automatiques, il était un dresseur intelligent et motivé, naturellement doué pour les jeux de contrôle. Cayenne apprit vite les signaux et ne tarda donc pas à s’affaler sur son derrière en réponse à l’ordre « assis ». II est vrai que je l’avais déjà entraînée à la maison. Marco, en délire, commença par la traiter comme un camion muni d’une puce électronique dont il détiendrait la télécommande. Poussant sur un bouton imaginaire, son chiot accomplissait, comme par magie, l’intention de sa volonté toute-puissante à distance. Dieu menaçait de devenir notre copilote. Pour ma part, en tant qu’adulte obsessive formée dans les communautés de la fin des années 1960, j’étais engagée à poursuivre les idéaux d’intersubjectivité et de solidarité dans tous les domaines, y compris celui de l’éducation enfantine et canine. Même si l’illusion d’attention et de communication valait mieux que rien, je ne pouvais m’en contenter. Sans compter que j’étais la seule adulte des deux espèces présente. Intersubjectivité ne signifie pas « égalité » - un jeu littéralement dangereux dans le monde canin ; cela implique plutôt de prêter attention à la danse conjointe des partenaires en situation de face à face. Et autoritaire comme je suis, rien ne m’empêcherait de mener la danse, en tout cas pas le mardi soir.
Au même moment, Marco prenait des leçons de karaté et se pâmait d’admiration devant de son instructeur. Cet homme, plein de qualités, en plus de maîtriser la discipline mentale, spirituelle et corporelle qu’exige cet art martial, avait également bien conscience de l’amour des enfants pour tout ce qui touche à la mise en scène, aux rituels et aux costumes. En rentrant de ses leçons, Marco me parlait d’un air extasié du mot et de l’acte de « respect ». La moindre occasion de rassembler son petit corps en kimono dans la posture imposée et de saluer son instructeur ou son partenaire avant d’exécuter une forme lui procurait un plaisir intense. Il n’aimait rien tant que d’apaiser son moi turbulent de jeune écolier, de croiser le regard de son maître et de ses adversaires en anticipation d’une action difficile et sophistiquée. Croyez-vous vraiment que j’allais laisser filer une telle opportunité de poursuivre mon engagement envers l’épanouissement des relations entre espèces compagnes ?
« Marco, lui dis-je, Cayenne n’est pas un camion cyborg mais ta partenaire dans un art martial qui s’appelle l’obéissance. Ici, c’est toi qui es le partenaire aîné et le maître. Tu as appris à manifester le respect avec ton corps et tes yeux. À toi maintenant d’inculquer les formes à Cayenne. Tant que tu ne seras pas parvenu à lui enseigner comment composer son être chiot agité à se tenir tranquille et à te regarder dans les yeux, tu ne peux pas lui commander de s’asseoir. » Il ne suffisait pas, pour elle, de se poser au signal et, pour lui, d’appliquer la méthode dite du « click and treat ». Cela était indispensable, assurément ; mais les choses devaient se faire dans l’ordre. D’abord, ces deux petits devaient faire en sorte de se reconnaître mutuellement comme participants d’un même jeu. Marco a selon moi commencé à développer ses talents d’éducateur canin au cours des six semaines qui suivirent. À mon sens, c’est en lui montrant les postures corporelles du respect entre espèces qu’ils sont devenus partenaires l’un de l’autre.
Deux ans plus tard, j’ai aperçu par la fenêtre de la cuisine Marco en train de guider Cayenne tout seul à travers un slalom de douze piquets. Le slalom est l’un des obstacles d’agility les plus difficiles à enseigner et à exécuter. Je suis sûre que la vitesse et la beauté des slaloms de Cayenne et de Marco auraient été dignes de son maître de karaté (Haraway, Manifeste des espèces compagnes, p.41-42).

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6 Messages

  • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

    il y a 2 mois, par Cloé

    1/La façon de Donna Haraway de concevoir les relations entre humain et animaux de compagnie est bien. Elle ne veux pas instaurer un pouvoir de supériorité avec Cayenne, elle préfère qu’elles soient au même niveau "cela implique plutôt de prêter attention à la danse conjointe des partenaires en situation de face à face". Ainsi, Donna Haraway favorise un jeu équitable entre l’humain et les animaux domestiques.
    Le rapport avec la relation expérimentée par E. Levinas lors de sa rencontre avec le chien est qu’ils ont tous les deux remarqués que l’animal domestique ne juge pas. Ils ont également pu remarquer qu’un lien, qu’on ne peut pas vraiment expliquer, ce créé assez rapidement entre l’homme et l’animal.
    2/ Pour moi, je trouve que la première question de Donna Haraway est très intéressante.

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    • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

      il y a 2 mois, par jld

      Bonjour Cloé,

      1/ Oui,tu as raison, l’idée importante est celle d’un "partenariat" entre espèce pourtant différentes. Haraway ne cherche pas à ignorer cette différence, mais à comprendre une autre relation que celle d’une simple domination.

      Tu as raison aussi sur les points communs entre Lévinas et Haraway. Cependant du point de vue de Haraway,il faut relever que lorsque Lévinas écrit de Bobby qu’il était :

      « Dernier kantien de l’Allemagne nazie, n’ayant pas le cerveau qu’il faut pour universaliser les maximes de ses pulsions »

      ,

      en laissant de côté la morale de Kant qu’on verra l’an prochain, il montre que le chien ne pourra jamais s’élever à une égalité avec les humains (seul un humain peut "universaliser les maximes de sont action", c’est-à-dire vouloir agir de façon rationnelle : le chien Bobby ne sera jamais un être de raison : il n’a pas le cerveau qu’il faut pour cela).

      2/ Pourrais-tu développer un peu ?

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  • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

    il y a 2 mois, par André

    1)C’est très intéressant car elle compare les relations entre le hommes et les chiens à celles des hommes entre eux. Pour elle, il faut faire preuve d’esprit, les chiens ne sont pas des machines. L’esprit du chien et de l’humain est lié.
    Elle compare les relations de son filleul avec on instructeur de Karaté à celles qu’il a avec Cayenne. En l’occurrence, Marco salut son instructeur, se courbe avant son cours comme Cayenne s’assoit devant lui lorsqu’il lui demande. On pose des règles qui doivent être respectées par les uns et les autres.
    En fait il s’agit là d’éducation, de partage , et non pas d’un rapport de supérieur à inférieur. C’est un rapport de confiance qui se met en place.Il n’y a pas de hiérarchie entre les espèces ( Les humains seraient supérieurs aux autres) mais d’une interférence entre les 2. C’est ce qui permet de faire ensemble et de vivre ensemble en harmonie. Vivre ensemble serait donc vivre en harmonie, à égalité avec toutes les espèces existantes sur la terre. C’est un sujet aujourd’hui bien d’actualité. Les humains se sont crus supérieurs aux autres espèces terrestres (et même certains humains se croyaient supérieurs à d’autres humains). Or le corona virus a montré que la nature pouvait être plus forte et qu’il fallait respecté la place de chaque espèce. Entre les humains, ceux ne sont pas le monde ceux qui dirigeaient qui ont été les plus utiles pour l’humanité.

    2) Dans la relation expérimentée par E Levinas, on retrouve cette idée que le chien et l’homme sont sur le même pied d’égalité. Ils se reconnaissent. Le chien devient le soutien de l’homme et inversement. Chacun respecte la place de l’autre.

    3)Le fait de prendre au sérieux les rapports entre les chiens et les humains permet de mieux nous positionner, de savoir où se trouve la place de chacun, de la respecter et de construire son existence non sur des rapports de domination mais plutôt sur des rapports de partage, d’échanges qui permettent de construire un avenir commun, pour tous.

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    • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

      il y a 2 mois, par jld

      Bonjour Nora,

      1/ Tu écris :

      « C’est un rapport de confiance qui se met en place.Il n’y a pas de hiérarchie entre les espèces ( Les humains seraient supérieurs aux autres) mais d’une interférence entre les 2 »

      Oui, c’est bien vu. Et cette relation (ce lien) n’est pas théorique, mais pratique : un partenariat.

      « à égalité »

      Oui, mais il faudrait préciser un peu, puisqu’un telle égalité n’est pas une identité (comme par ex. chez Porphyre), mais plutôt un agencement de différences (pour cela le terme d’harmonie que tu utilises est bien. Parce qu’en musique en effet il n’y a d’Harmonie qu’entre notes différentes.

      C’est bien le rapport que tu fais avec la crise covid : Haraway nous invite à penser autrement que sur le mode de la domination ou de la souveraineté, ou bien encore d’une distance ou d’une séparation, notre rapport aux autres espèces, mais plutôt sur le mode d’une INTER-ACTION, d’un "compagnonnage" (Haraway parle d’espèces "compagnes").

      2/ Sur Lévinas, je t’invite à consulter ma réponse à Cloé.

      Pour préciser le sens de la morale kantienne dont parle Lévinas, et l’idée d’une universalisation de la maxime d’une action (pour laquelle Lévinas nous dit que le chien n’a pas le cerveau qu’il faut) je vous invite à aller lire le cours (des Terminales ) sur cette question difficile :

      Le point de départ :
      http://www.caute.lautre.net/Est-il-moral-de-desirer-le-bonheur-III-1-Le-devoir-moral

      Et ensuite, et surtout :
      http://www.caute.lautre.net/Est-il-moral-de-desirer-le-bonheur

      3/

      « des rapports de partage, d’échanges qui permettent de construire un avenir commun, pour tous »

      Oui tout a fait. Mais du point de vue de Haraway, il s’agit plus d’action commune ENTRE espèces différentes, que de partage ou d’échanges. Pourrais-tu tenter de creuser un peu cette différence (peut-être une simple nuance).?

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  • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

    il y a 2 mois, par Maëva

    1) Selon Donna Haraway,les humains et les animaux se trouvent sur un même pied d’égalité, c’est selon moi une bonne façon de concevoir la relation entre humains et animaux. Cayenne n’est pas traitée comme un être inférieur aux humains. Donna Haraway et E.Lévinas mettent tous deux les animaux au même pied d’égalité que les humains, Haraway avec Cayenne et Lévinas avec Bobby.
    2) C’est une bonne question. En effet une éthique s’est installée : "le chien est le meilleur amis de l’homme". De plus en plus de personnes prennent la relation entre les chiens et les humains au sérieux.

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    • Philosophie des toutous 3 - Haraway : Cayenne, histoire d’un dressage

      il y a 2 mois, par jld

      Bonjour Maëva,

      1/ Oui. Je suis d’accord sur le point commun entre Lévinas et Haraway : il y a chez eux deux une reconnaissance de la "valeur" de ces animaux qui leur est habituellement refusée.

      Cependant d’une part il n’est pas certain que Lévinas reconnaisse une forme d’égalité entre l’animal de compagnie et les humains : vois la fin du passage ainsi que les contributions précédentes de ce forum.

      Et puis c’est bizarre parce que si Haraway apporte bien l’idée d’une forme d’égalité, celle-ci n’est pas une identité : il y a bien l’humain d’un côté, et le chien, espèce compagne de l’autre. Mais elle montre qu’il sont partenaires - ce termes est chez elle important.

      2/ Oui. Mais que seraient

      « une éthique et une politique dévouées à la prolifération des « relations de partenaires » » ?

      bonne journée !

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