Publié : 12 janvier

William JAMES

Je dois d’abord vous rappeler ce fait que, posséder des pensées vraies, c’est, à proprement parler, posséder de précieux instruments pour l’action. Je dois aussi vous rappeler que l’obligation d’acquérir ces vérités, bien loin d’être une creuse formule impérative tombée du ciel, ou d’être, pour notre esprit, un arrêt de développement qu’il s’imposerait à lui-même, se justifie, au contraire, par d’excellentes raisons pratiques.

Il n’est que trop évident qu’il nous importe, dans la vie, d’avoir des croyances vraies en matière de faits. Nous vivons au milieu de réalités qui peuvent nous être infiniment utiles ou infiniment nuisibles. Doivent être tenues pour vraies, dans ce premier domaine de la vérification, les idées nous disant quelles sortes de réalités, tantôt avantageuses pour nous, tantôt funestes, sont à prévoir : et le premier des devoirs de l’homme est de chercher à les acquérir. Ici, la possession de la vérité, au lieu, tant s’en faut ! d’être à elle-même sa propre fin, n’est qu’un moyen préalable à employer pour obtenir d’autres satisfactions vitales. Si je m’égare dans les bois, que je me sente pris parla faim, et que je tombe sur ce qui me semble être un chemin fréquenté par les vaches, il m’importe extrêmement de songer à une habitation humaine qui doit se trouver au bord de ce chemin, car le fait d’y penser, puis d’agir en conséquence, me tire d’affaire. La pensée vraie, dans ce cas, est utile, parce qu’elle porte sur un objet utile.

La valeur pratique des idées vraies tient donc, tout d’abord, à l’importance pratique que leur objet a pour nous. L’objet d’une idée vraie n’a d’ailleurs pas toujours cette importance. La maison de tout à l’heure peut, dans une autre circonstance, n’avoir pour moi aucune utilité : alors, quoique vérifiable, l’idée que j’en ai manquera de tout à-propos et ferait mieux de rester à l’état latent.

Toutefois, il n’y a guère d’objet qui ne puisse, un jour ou l’autre, avoir une importance momentanée. Il existe donc un avantage manifeste à posséder une réserve de vérités « surnuméraires », d’idées pouvant être vraies pour des circonstances simplement possibles.

Post-scriptum

William JAMES (11 janvier 1842 à New-York - 26 août 1910 à Chocorua, New Hampshire), Le Pragmatisme, 6 leçon, 1907


« James s’en tient à l’expérience. L’expérience nous présente un flux de phénomènes : si telle ou telle affirmation relative à l’un d’eux nous permet de maîtriser ceux qui le suivront ou même simplement de les prévoir, nous disons de cette affirmation qu’elle est vraie. Une proposition telle que « la chaleur dilate les corps » , proposition suggérée par la vue de la dilatation d’un certain corps. fait que nous prévoyons comment d’autres corps se comporteront en présence de la chaleur ; elle nous aide à passer d’une expérience ancienne à des expériences nouvelles ; c’est un fil conducteur, rien de plus. La réalité coule ; nous coulons avec elle ; et nous appelons vraie toute affirmation qui, en nous dirigeant à travers la réalité mouvante, nous donne prise sur elle et nous place dans de meilleures conditions pour agir. On voit la différence entre cette conception de la vérité et la conception traditionnelle. Nous définissons d’ordinaire le vrai par sa conformité à ce qui existe déjà : James le définit par sa relation à ce qui n’existe pas encore. Le vrai, selon William James, ne copie pas quelque chose qui a été ou qui est : il annonce ce qui sera, ou plutôt il prépare notre action sur ce qui va être. La philosophie a une tendance naturelle à vouloir que la vérité regarde en arrière : pour Jantes elle regarde en avant. »

Henri BERGSON, Préface de la traduction française du Pragmatisme de W. James (1911).