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Première Partie : "De Dieu"
Deuxième Partie : "De la Nature et de l’Origine de l’Âme"
Troisième Partie : "De l’origine et de la nature des affects"
Partie III - Définitions des affects
Quatrième Partie : "De la servitude humaine, ou de la force des affects"
Partie IV - Appendice
Cinquième Partie : "De la puissance de l’entendement, ou de la liberté humaine"
Hyper-Traité politique
Chapitre 01 - Introduction
Chapitre 02 - Le droit naturel
Chapitre 03 - Le droit des pouvoirs souverains
Chapitre 04 - Les affaires qui dépendent du gouvernement des pouvoirs souverains
Chapitre 05 - L’idéal suprême que toute société peut se proposer
Chapitre 06 - L’organisation qu’il faut donner au gouvernement monarchique pour qu’il ne dégénère pas en tyrannie
Chapitre 07 - Développement méthodique des principes d’organisation d’une monarchie
Chapitre 08 - L’aristocratie
Spinoza sur le Web
Vies de Spinoza
Livres, Fims, etc.
Films
Livres
Xinfos siteSocrate, le philosophe, interroge Diotime, savante en ce qui concerne le domaine de l’amour, et en beaucoup d’autres choses .
Voici le discours sur l’Amour que j’entendis un jour de la bouche d’une femme de Mantinée, Diotime, qui était savante en ce domaine comme en beaucoup d’autres. C’est elle qui jadis, avant la peste , fit faire aux Athéniens les sacrifices qui écartèrent pour dix ans le fléau. Et c’est elle justement qui m’a instruit des choses de l’Amour... Je vais essayer de vous rapporter les paroles qu’elle me tenait, en partant des conventions acceptées par Agathon et par moi, c’est-à-dire avec mes seuls moyens, et comme je pourrai. Il faut, comme tu l’as toi-même exposé, Agathon, que j’explique d’abord la nature de l’Amour, ses attributs, et ensuite ses oeuvres Le plus facile, me semble-t-il, est de suivre dans mon exposé l’ordre que suivait jadis l’étrangère, dans l’examen qu’elle me faisait subir. Car je lui répondais à peu près comme Agathon me répond à présent : je déclarais que l’Amour était un grand dieu, et qu’il était amour du beau. Et elle me prouvait mon erreur par les mêmes raisons dont je me suis servi en discutant avec Agathon : elle disait que l’Amour n’était ni beau, selon mon propre langage, ni bon. »
- Je lui répliquai : "Que dis-tu, Diotime ? Dans ce cas l’Amour est laid, et mauvais ? - Pas de blasphème ! dit-elle. Crois-tu que ce qui n’est pas beau doive être forcément laid ? - Bien sûr ! - Et que, de même, ce qui n’est pas savant doive être ignorant ? N’as-tu pas saisi qu’il y a un milieu entre science et ignorance ? - Lequel ? - Avoir une opinion droite sans être à même d’en rendre raison. Ne sais-tu pas, dit-elle, que ce n’est ni savoir (car une chose dont on n’est pas à même de rendre raison comment pourrait-elle être une science ?) ni ignorance (car ce qui atteint par hasard le réel peut-il être une ignorance ?). L’opinion droite est bien, je suppose, semblable à ce que je dis : un milieu entre la pensée juste et l’ignorance.
- Tu dis vrai, répondis-je. - Ne force donc pas ce qui n’est pas beau à être laid, et ce qui n’est pas bon à être mauvais. Il en est de même pour l’Amour : puisque tu conviens toi-même qu’il n’est ni bon ni beau, tu n’as pas à croire davantage qu’il est nécessairement laid et mauvais, mais qu’il est, me disait-elle, un milieu entre les deux. - Pourtant, repris-je, tout le monde convient que l’Amour est un grand dieu. - Est-ce des ignorants que tu parles, en disant ’tout le monde’ ? ou des savants aussi ? - Je parle de tous à la fois." Elle se mit à rire : "Comment, Socrate, dit-elle, serait-il reconnu comme un grand dieu par ceux qui affirment qu’il n’est même pas un dieu ? - Qui sont ces gens-là ? dis-je. - Toi d’abord, dit-elle. Et moi ensuite." - Je répliquai : "Que dis-tu là ? - C’est tout simple, répondit-elle. Dis-moi : n’affirmes-tu pas que tous les dieux sont heureux et beaux ? ou oserais-tu soutenir que tel d’entre les dieux n’est ni beau ni heureux ? - Je n’oserais pas, par Zeus, répondis-je. - Or les heureux, à t’entendre, sont bien ceux, n’est-ce pas ? qui possèdent les bonnes et les belles choses ? - C’est bien cela. - Pourtant tu as reconnu que l’Amour, manquant des bonnes et des belles choses, a le désir de ces choses mêmes dont il manque. - Je l’ai reconnu. - Comment dès lors pourrait-il être un dieu, lui qui n’a part ni aux belles ni aux bonnes choses ? - C’est impossible, apparemment. - Tu vois, dit-elle, toi-même tu ne tiens pas l’Amour pour un dieu. - Que serait donc l’Amour ? dis-je. Un mortel ? - Nullement. - Alors quoi ?
- Comme dans les exemples précédents, dit-elle, il est un intermédiaire entre le mortel et l’immortel. - Que veux-tu dire, Diotime ? - C’est un grand démon, Socrate. En effet tout ce qui a le caractère du démon est un intermédiaire entre le mortel et l’immortel. - Et quel en est, demandai-je, le pouvoir ? - Il traduit et transmet aux dieux ce qui vient des hommes, et aux hommes ce qui vient des dieux d’un côté les prières et les sacrifices, de l’autre les ordres et la rétribution des sacrifices, et comme il est à mi-chemin des uns et des autres, il contribue à remplir l’intervalle, de manière que le Tout soit lié à lui-même. De lui procède tout l’art divinatoire, l’art des prêtres en ce qui concerne les sacrifices, les initiations, les incantations, tout ce qui est divination et sorcellerie. Le dieu ne se mêle pas aux hommes, mais, grâce à ce démon, de toutes les manières les dieux entrent en rapport avec les hommes, leur parlent, soit dans la veille soit dans le sommeil. L’homme savant en ces choses est un être démoniaque, tandis que l’homme savant dans un autre domaine - art, métier manuel- n’est qu’un ouvrier. Ces démons sont nombreux et de toute sorte : l’un d’eux est l’Amour. - De quel père, dis-je, est-il né, et de quelle mère ?
- C’est un peu long à raconter, me dit Diotime. Je te le dirai pourtant. Le jour où naquit Aphrodite, les dieux banquetaient. Avec eux tous il y avait le fils de Mètis [1], Poros [2]. Après le dîner, Pénia [3] était venue mendier, ce qui est naturel un jour de fête, et elle se tenait près de la porte. Poros qui s’était enivré de nectar (car le vin n’existait pas encore) entra dans le jardin de Zeus, et tout alourdi s’endormit. Pénia, dans sa pénurie, eut l’idée d’avoir un enfant de Poros : elle se coucha près de lui, et fut enceinte de l’Amour . Voilà pourquoi l’ Amour est devenu le compagnon d’Aphrodite et son serviteur ; engendré lors des fêtes de la naissance de celle-ci, il est naturellement amoureux du beau - et Aphrodite est belle.
Étant donc fils de Poros et de Pénia, l’Amour se trouve dans cette condition : d’abord, il est toujours pauvre, et loin d’être délicat et beau comme le croient la plupart, il est rude au contraire, il est dur, il va pieds nus, il est sans gîte, il couche toujours par terre, sur la dure, il dort à la belle étoile près des portes et sur les chemins, car il tient de sa mère, et il est toujours dans le besoin. D’autre part, à l’exemple de son père, il est à l’affût de ce qui est beau et de ce qui est bon, il est viril, résolu, ardent, c’est un chasseur de premier ordre, il ne cesse d’inventer des ruses ; il est désireux du savoir et sait trouver les passages qui y mènent, il emploie à philosopher tout le temps de sa vie, il est merveilleux sorcier, et magicien, et sophiste. Ajoutons qu’il n’est, par nature, ni immortel ni mortel. Dans la même journée tantôt il fleurit et il vit, tantôt il meurt ; puis il revit quand passent en lui les ressources qu’il doit à la nature de son père, mais ce qui passe en lui sans cesse lui échappe ; aussi l’Amour n’est-il jamais ni dans l’indigence ni dans l’opulence.
D’autre part il se tient entre le savoir et l’ignorance, et voici ce qu’il en est : aucun dieu ne s’occupe à philosopher et ne désire devenir savant, car il l’est. Et d’une manière générale si l’on est savant on ne philosophe pas ; mais les ignorants eux non plus ne philosophent pas, et ne désirent pas devenir savants. C’est là justement ce qu’il y a de fâcheux dans l’ignorance : on n’est ni beau, ni bon, ni intelligent, et pourtant on croit l’être assez. On ne désire pas une chose quand on ne croit pas qu’elle vous manque.
- Qui sont donc, Diotime, demandai-je, ceux qui philosophent, s’ils ne sont ni les savants ni les ignorants ?
- C’est très clair, dit-elle ; même un enfant le verrait dès maintenant : ceux qui se trouvent entre les deux, et l’Amour doit en faire partie. La science, en effet, compte parmi les choses les plus belles ; or l’Amour est amour du beau ; il est donc nécessaire que l’Amour soit philosophe et, comme il est philosophe, qu’il tienne le milieu entre le savant et l’ignorant. La cause de cela même est dans son origine, car il est né d’un père savant et plein de ressources, et d’une mère dépourvue de science comme de ressources. Telle est, mon cher Socrate, la nature de ce démon. Mais l’idée que tu t’étais faite de l’Amour n’avait rien de surprenant. Ton idée, autant que tes paroles me permettent de le conjecturer, est que l’Amour est l’aimé, et non ce qui aime. Pour cette raison, sans doute, il te paraissait doué de toutes les beautés. Et de fait ce qui est aimable, c’est ce qui est réellement beau, délicat, parfait, digne de toute félicité. Mais l’essence de ce qui aime est différente : je viens de t’exposer ce qu’elle est.
Platon, Le Banquet, 201d-204c
[1] Mètis. Mot grec. Mètis signifie la ruse, l’intelligence pratique. Mètis est une personnification de cette sagesse pratique.
[2] Poros. Mot grec. Désigne un « passage » maritime. Au figuré : un moyen efficace pour contourner un difficulté.
[3] Pénia. Mot grec. La pauvreté.
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