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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>Sept r&#232;gles pour aider &#224; la diffusion des id&#233;es racistes en France </title>
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		<dc:date>2016-10-22T18:16:27Z</dc:date>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;LA diffusion des id&#233;es racistes en France semble &#234;tre aujourd'hui une priorit&#233; nationale Les racistes s'y emploient, ce qui est la moindre des choses. Mais l'effort des propagandistes d'une id&#233;e a des limites, en un temps o&#249; l'on se m&#233;fie des id&#233;es, et il a souvent besoin pour les d&#233;passer, du concours de ses adversaires. L&#224; est l'aspect remarquable de la situation fran&#231;aise : hommes politiques, journalistes et experts en tout genre ont su trouver ces derni&#232;res ann&#233;es des mani&#232;res assez (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-politique-et-democratie-" rel="directory"&gt;politique et d&#233;mocratie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;LA diffusion des id&#233;es racistes en France semble &#234;tre aujourd'hui une priorit&#233; nationale Les racistes s'y emploient, ce qui est la moindre des choses. Mais l'effort des propagandistes d'une id&#233;e a des limites, en un temps o&#249; l'on se m&#233;fie des id&#233;es, et il a souvent besoin pour les d&#233;passer, du concours de ses adversaires. L&#224; est l'aspect remarquable de la situation fran&#231;aise : hommes politiques, journalistes et experts en tout genre ont su trouver ces derni&#232;res ann&#233;es des mani&#232;res assez efficaces de faire servir leur antiracisme &#224; une propagation plus intense des id&#233;es racistes. Aussi bien toutes les r&#232;gles &#233;nonc&#233;es ici sont-elles d&#233;j&#224; employ&#233;es. Mais elles le sont souvent d'une mani&#232;re empirique et anarchique, sans claire conscience de leur port&#233;e. Il a donc paru souhaitable, afin d'assurer leur efficacit&#233; maximale, de les pr&#233;senter &#224; leurs utilisateurs potentiels sous une forme explicite et syst&#233;matique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 1.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Relevez quotidiennement les propos racistes et donnez-leur le maximum de publicit&#233;. Commentez-les abondamment, interrogez incessamment &#224; leur propos grands de ce monde et hommes de la rue. Supposons par exemple qu'un leader raciste, s'adressant &#224; ses troupes, laisse &#233;chapper qu'il y a chez nous beaucoup de chanteurs qui ont le teint basan&#233; et beaucoup de noms &#224; consonance &#233;trang&#232;re dans l'&#233;quipe de France de football. Vous pourriez consid&#233;rer que cette information n'est vraiment pas un scoop et qu'il est banal, au surplus, qu'un raciste, parlant &#224; des racistes, leur tienne des propos racistes. Cette attitude aurait une double cons&#233;quence f&#226;cheuse : premi&#232;rement vous omettriez ainsi de manifester votre vigilance de tous les instants face &#224; la diffusion des id&#233;es racistes ; deuxi&#232;mement, ces id&#233;es elles-m&#234;mes se diffuseraient moins. Or l'important est qu'on en parle toujours, qu'elles fixent le cadre permanent de ce qu'on voit et de ce qu'on entend. Une id&#233;ologie, ce n'est pas d'abord des th&#232;ses, mais des &#233;vidences sensibles. Il n'est pas n&#233;cessaire que nous approuvions les id&#233;es des racistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il suffit que nous voyions sans cesse ce qu'ils nous font voir, que nous parlions sans cesse de ce dont ils nous parlent, qu'en refusant leurs &#171; id&#233;es &#187; nous acceptions le donn&#233; qu'elles nous imposent.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 2.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; N'omettez jamais d'accompagner chacune de ces divulgations de votre indignation la plus vive. Cette r&#232;gle est tr&#232;s importante &#224; bien comprendre. Il s'agit d'assurer un triple effet : premi&#232;rement, les id&#233;es racistes doivent &#234;tre banalis&#233;es par leur diffusion incessante ; deuxi&#232;mement, elles doivent &#234;tre constamment d&#233;nonc&#233;es pour conserver en m&#234;me temps leur pouvoir de scandale et d'attraction ; troisi&#232;mement , cette d&#233;nonciation doit elle-m&#234;me appara&#238;tre comme une diabolisation, qui reproche aux racistes de dire ce qui est pourtant une banale &#233;vidence. Reprenons notre exemple : vous pourriez consid&#233;rer comme anodin le besoin o&#249; est M. Le Pen de faire remarquer ce que tout le monde voit &#224; l'&#339;il nu, que le gardien de l'&#233;quipe de France a la peau bien noire. Vous manqueriez ainsi l'effet essentiel : prouver qu'on fait aux racistes un crime de dire une chose que tout le monde voit &#224; l'&#339;il nu.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 3.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; R&#233;p&#233;tez en toutes circonstances : il y a un probl&#232;me des immigr&#233;s qu'il faut r&#233;gler si on veut enrayer le racisme. Les racistes ne vous en demandent pas plus : reconna&#238;tre que leur probl&#232;me est bien un probl&#232;me et &#171; le &#187; probl&#232;me. Des probl&#232;mes avec des gens qui ont en commun d'avoir la peau color&#233;e et de venir des anciennes colonies fran&#231;aises, il y en a en effet beaucoup. Mais tout cela ne fait pas un probl&#232;me immigr&#233;s, pour la simple raison qu' &#171; immigr&#233; &#187; est une notion floue qui recouvre des cat&#233;gories h&#233;t&#233;rog&#232;nes, dont beaucoup de Fran&#231;ais, n&#233;s en France de parents fran&#231;ais. Demander qu'on r&#232;gle par des mesures juridiques et politiques le &#171; probl&#232;me des immigr&#233;s &#187; est demander une chose parfaitement impossible. Mais, en le faisant, premi&#232;rement, on donne consistance &#224; la figure ind&#233;finissable de l'ind&#233;sirable, deuxi&#232;mement, on d&#233;montre qu'on est incapable de rien faire contre cet ind&#233;sirable et que les racistes seuls proposent des solutions. &lt;br class='autobr' /&gt;
R&#232;gle 4. - Insistez bien sur l'id&#233;e que le racisme a lui-m&#234;me une base objective, qu'il est l'effet de la crise et du ch&#244;mage et qu'on ne peut le supprimer qu'en les supprimant. Vous lui donnez ainsi une l&#233;gitimit&#233; scientifique. Et comme le ch&#244;mage est maintenant une exigence structurelle de la bonne marche de nos &#233;conomies, la conclusion s'en tire tout naturellement : si on ne peut supprimer la cause &#171; profonde &#187; du racisme, la seule chose &#224; faire est de lui supprimer sa cause occasionnelle en renvoyant les immigr&#233;s chez eux par des lois racistes sereines et objectives. Si un esprit superficiel vous objecte que divers pays ayant des taux de ch&#244;mage voisins n'ont pas de d&#233;bordements racistes comme chez nous, invitez-le &#224; chercher ce qui peut bien diff&#233;rencier ces pays du n&#244;tre. La r&#233;ponse va de soi : c'est qu'ils n'ont pas comme nous trop d'immigr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 5.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Ajoutez que le racisme est le fait des couches sociales fragilis&#233;es par la modernisation &#233;conomique, des attard&#233;s du progr&#232;s, des &#171; petits Blancs &#187;, etc. Cette r&#232;gle compl&#232;te la pr&#233;c&#233;dente. Elle a l'avantage suppl&#233;mentaire de montrer que les antiracistes ont, pour stigmatiser les &#171; arri&#233;r&#233;s &#187; du racisme, les m&#234;mes r&#233;flexes que ceux-ci &#224; l'&#233;gard des &#171; races inf&#233;rieures &#187; et de conforter ainsi ces &#171; arri&#233;r&#233;s &#187; dans leur double m&#233;pris pour les races inf&#233;rieures et pour les antiracistes des beaux quartiers qui pr&#233;tendent leur faire la le&#231;on.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 6.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Appelez au consensus de tous les hommes politiques responsables contre les propos racistes. Invitez sans tr&#234;ve les hommes du pouvoir &#224; s'en d&#233;marquer absolument. Il importe en effet que ces politiciens re&#231;oivent le brevet d'antiracisme qui leur permettra d'appliquer avec fermet&#233; et d'am&#233;liorer, si besoin est, les lois racistes destin&#233;es, bien s&#251;r, &#224; enrayer le racisme. Il importe aussi que l'extr&#234;me droite raciste apparaisse comme la seule force cons&#233;quente et qui ose dire tout haut ce que les autres pensent tout bas ou proposer franchement ce qu'ils font honteusement. Il importe enfin qu'elle apparaisse &#234;tre, pour cela seul, victime de la conjuration de tous les gens en place.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#232;gle 7. &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Demandez des nouvelles lois antiracistes qui permettent de sanctionner l'intention m&#234;me d'exciter au racisme, un mode de scrutin qui emp&#234;che l'extr&#234;me droite d'avoir des si&#232;ges au Parlement et toutes mesures du m&#234;me ordre. D'abord, des lois r&#233;pressives peuvent toujours resservir. Ensuite, vous prouverez que votre l&#233;galit&#233; r&#233;publicaine se plie &#224; toutes les commodit&#233;s des circonstances. Enfin, vous consacrerez les racistes dans leur r&#244;le de martyrs de la v&#233;rit&#233;, r&#233;prim&#233;s pour d&#233;lit d'opinion par des gens qui font les lois &#224; leur convenance. &lt;br class='autobr' /&gt;
Il s'agit, en bref, d'aider la diffusion du racisme de trois mani&#232;res : en divulguant au maximum sa vision du monde, en lui donnant la palme du martyre, en montrant que seul le racisme propre peut nous pr&#233;server du racisme sale. On s'emploie d&#233;j&#224;, avec des succ&#232;s appr&#233;ciables, &#224; cette triple t&#226;che. Mais, avec de la m&#233;thode, on peut toujours faire mieux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re est professeur &#233;m&#233;rite &#224; l'Universit&#233; de Paris VIII (Saint-Denis)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Monde, vendredi 21 mars 1997&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>Les id&#233;aux r&#233;publicains sont devenus des armes de discrimination et de m&#233;pris</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Les-ideaux-republicains-sont-devenus-des-armes-de-discrimination-et-de-mepris</link>
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		<dc:date>2016-07-25T19:20:44Z</dc:date>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re, 4 avril 2015&lt;/p&gt;

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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-politique-et-democratie-" rel="directory"&gt;politique et d&#233;mocratie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re, 4 avril 2015&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il y a trois mois&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Apr&#232;s l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 &#224; Paris&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la France d&#233;filait au nom de la libert&#233; d'expression et du vivre-ensemble. Les derni&#232;res &#233;lections d&#233;partementales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ont &#233;t&#233; marqu&#233;es par une nouvelle pouss&#233;e du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux &#233;v&#233;nements, qui paraissent contradictoires ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas s&#251;r qu'il y ait contradiction. Tout le monde, bien s&#251;r, est d'accord pour condamner les attentats de janvier et se f&#233;liciter de la r&#233;action populaire qui a suivi. Mais l'unanimit&#233; demand&#233;e autour de la &#171; libert&#233; d'expression &#187; a entretenu une confusion. En effet, la libert&#233; d'expression est un principe qui r&#233;git les rapports entre les individus et l'&#201;tat en interdisant &#224; ce dernier d'emp&#234;cher l'expression des opinions qui lui sont contraires. Or, ce qui a &#233;t&#233; bafou&#233; le 7 janvier &#224; &#171; Charlie &#187;, c'est un tout autre principe : le principe qu'on ne tire pas sur quelqu'un parce qu'on n'aime pas ce qu'il dit, le principe qui r&#232;gle la mani&#232;re dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent &#224; se respecter mutuellement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on ne s'est pas int&#233;ress&#233; &#224; cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la libert&#233; d'expression. Ce faisant, on a ajout&#233; un nouveau chapitre &#224; la campagne qui, depuis des ann&#233;es, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les &#171; bons Fran&#231;ais &#187;, partisans de la R&#233;publique, de la la&#239;cit&#233; ou de la libert&#233; d'expression, aux immigr&#233;s, forc&#233;ment communautaristes, islamistes, intol&#233;rants, sexistes et arri&#233;r&#233;s. On invoque souvent l'universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l'universalisme a &#233;t&#233; confisqu&#233; et manipul&#233;. Transform&#233; en signe distinctif d'un groupe, il sert &#224; mettre en accusation une communaut&#233; pr&#233;cise, notamment &#224; travers les campagnes fr&#233;n&#233;tiques contre le voile. C'est ce d&#233;voiement que le 11 janvier n'a pas pu mettre &#224; distance. Les d&#233;fil&#233;s ont r&#233;uni sans distinction ceux qui d&#233;fendaient les principes d'une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments x&#233;nophobes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Voulez-vous dire que ceux qui d&#233;fendent le mod&#232;le r&#233;publicain la&#239;que contribuent, malgr&#233; eux, &#224; d&#233;gager le terrain au Front national ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On nous dit que le Front national s'est &#171; d&#233;diabolis&#233; &#187;. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'il a mis de c&#244;t&#233; les gens trop ouvertement racistes ? Oui. Mais surtout que la diff&#233;rence m&#234;me entre les id&#233;es du FN et les id&#233;es consid&#233;r&#233;es comme respectables et appartenant &#224; l'h&#233;ritage r&#233;publicain s'est &#233;vapor&#233;e. Depuis une vingtaine d'ann&#233;es, c'est de certains intellectuels, de la gauche dite &#171; r&#233;publicaine &#187;, que sont venus les arguments au service de la x&#233;nophobie ou du racisme. Le Front national n'a plus besoin de dire que les immigr&#233;s nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu'ils ne sont pas la&#239;ques, qu'ils ne partagent pas nos valeurs, qu'ils sont communautaristes &#8230;&lt;br class='autobr' /&gt;
Les grandes valeurs universalistes &#8211; la&#239;cit&#233;, r&#232;gles communes pour tout le monde, &#233;galit&#233; homme-femme &#8211; sont devenues l'instrument d'une distinction entre &#171; nous &#187;, qui adh&#233;rons &#224; ces valeurs, et &#171; eux &#187;, qui n'y adh&#232;rent pas. Le FN peut &#233;conomiser ses arguments x&#233;nophobes : ils lui sont fournis par les &#171; r&#233;publicains &#187; sous les apparences les plus honorables.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Si l'on vous suit, c'est le sens m&#234;me de la la&#239;cit&#233; qui aurait &#233;t&#233; perverti. Qu'est-ce que la la&#239;cit&#233; repr&#233;sente pour vous ?
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Au XIX e, la la&#239;cit&#233; a &#233;t&#233; pour les r&#233;publicains l'outil politique permettant de lib&#233;rer l'&#233;cole de l'emprise que l'Eglise catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adopt&#233;e en 1850. La notion de la&#239;cit&#233; d&#233;signe ainsi l'ensemble des mesures sp&#233;cifiques prises pour d&#233;truire cette emprise. Or, &#224; partir des ann&#233;es 1980, on a choisi d'en faire un grand principe universel. La la&#239;cit&#233; avait &#233;t&#233; con&#231;ue pour r&#233;gler les relations de l'Etat avec l'Eglise catholique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande manipulation a &#233;t&#233; de la transformer en une r&#232;gle &#224; laquelle tous les particuliers doivent ob&#233;ir. Ce n'est plus &#224; l'Etat d'&#234;tre la&#239;que, c'est aux individus. Et comment va-t-on rep&#233;rer qu'une personne d&#233;roge au principe de la&#239;cit&#233; ? A ce qu'elle porte sur la t&#234;te &#8230; Quand j'&#233;tais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions &#224; l'&#233;cole retrouver nos copains qui n'&#233;taient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la la&#239;cit&#233;. L'enjeu de la la&#239;cit&#233;, alors, c'&#233;tait le financement : &#224; &#233;cole publique, fonds publics ; &#224; &#233;cole priv&#233;e, fonds priv&#233;s. Cette la&#239;cit&#233; centr&#233;e sur les rapports entre &#233;cole publique et &#233;cole priv&#233;e a &#233;t&#233; enterr&#233;e au profit d'une la&#239;cit&#233; qui pr&#233;tend r&#233;genter le comportement des individus et qui est utilis&#233;e pour stigmatiser une partie de la population &#224; travers l'apparence physique de ses membres. Certains ont pouss&#233; le d&#233;lire jusqu'&#224; r&#233;clamer une loi interdisant le port du voile en pr&#233;sence d'un enfant.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Mais d'o&#249; viendrait cette volont&#233; de stigmatiser ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il y a des causes diverses, certaines li&#233;es &#224; la question palestinienne et aux formes d'intol&#233;rance r&#233;ciproque qu'elle nourrit ici. Mais il y a aussi le &#171; grand ressentiment de gauche &#187;, n&#233; des grands espoirs des ann&#233;es 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit &#171; socialiste &#187; lorsqu'il est arriv&#233; au pouvoir. Tous les id&#233;aux r&#233;publicains, socialistes, r&#233;volutionnaires, progressistes ont &#233;t&#233; retourn&#233;s contre eux-m&#234;mes. Ils sont devenus le contraire de ce qu'ils &#233;taient cens&#233;s &#234;tre : non plus des armes de combat pour l'&#233;galit&#233;, mais des armes de discrimination, de m&#233;fiance et de m&#233;pris &#224; l'&#233;gard d'un peuple pos&#233; comme abruti ou arri&#233;r&#233;. Faute de pouvoir combattre l'accroissement des in&#233;galit&#233;s, on les l&#233;gitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pensons &#224; la fa&#231;on dont la critique marxiste a &#233;t&#233; retourn&#233;e pour alimenter une d&#233;nonciation de l'individu d&#233;mocratique et du consommateur despotique &#8211; une d&#233;nonciation qui vise ceux qui ont le moins &#224; consommer &#8230; Le retournement de l'universalisme r&#233;publicain en une pens&#233;e r&#233;actionnaire, stigmatisant les plus pauvres, rel&#232;ve de la m&#234;me logique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;N'est-il pas l&#233;gitime de combattre le port du voile, dans lequel il n'est pas &#233;vident de voir un geste d'&#233;mancipation f&#233;minine ?
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La question est de savoir si l'&#233;cole publique a pour mission d'&#233;manciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas &#233;galement &#233;manciper les travailleurs et tous les domin&#233;s de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise ? Il existe toutes sortes de suj&#233;tions &#8211; sociale, sexuelle, raciale. Le principe d'une id&#233;ologie r&#233;active, c'est de cibler une forme particuli&#232;re de soumission pour mieux confirmer les autres. Les m&#234;mes qui d&#233;non&#231;aient le f&#233;minisme comme &#171; communautaire &#187; se sont ensuite d&#233;couverts f&#233;ministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est s&#251;rement probl&#233;matique, mais c'est d'abord aux int&#233;ress&#233;es de d&#233;gager ce qui est pour elles oppressif. Et, en g&#233;n&#233;ral, c'est aux gens qui subissent l'oppression de lutter contre la soumission. On ne lib&#232;re pas les gens par substitution.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqu&#233; l'id&#233;e que le &#171; peuple &#187; serait raciste par nature. Pour vous, les immigr&#233;s sont moins victimes d'un racisme &#171; d'en bas &#187; que d'un racisme &#171; d'en haut &#187; : les contr&#244;les au faci&#232;s de la police, la rel&#233;gation dans des quartiers p&#233;riph&#233;riques, la difficult&#233; &#224; trouver un logement ou un emploi lorsqu'on porte un nom d'origine &#233;trang&#232;re. Mais, quand 25 % des &#233;lecteurs donnent leur suffrage &#224; un parti qui veut geler la construction des mosqu&#233;es, n'est-ce pas le signe que, malgr&#233; tout, des pulsions x&#233;nophobes travaillent la population fran&#231;aise ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D'abord, ces pouss&#233;es x&#233;nophobes d&#233;passent largement l'&#233;lectorat de l'extr&#234;me droite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;O&#249; est la diff&#233;rence entre un maire FN qui d&#233;baptise la rue du 19-Mars-1962&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Robert M&#233;nard maire de B&#233;ziers&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, des &#233;lus UMP qui demandent qu'on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s'oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits &#171; r&#233;publicains &#187; qui veulent exclure les jeunes filles voil&#233;es de l'universit&#233; ? Par ailleurs, il est trop simple de r&#233;duire le vote FN &#224; l'expression d'id&#233;es racistes ou x&#233;nophobes. Avant d'&#234;tre un moyen d'expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique fran&#231;aise telle qu'elle a &#233;t&#233; organis&#233;e par la constitution de la V e R&#233;publique. En permettant &#224; une petite minorit&#233; de gouverner au nom de la population, ce r&#233;gime ouvre m&#233;caniquement un espace au groupe politique capable de d&#233;clarer : &#171; Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-l&#224;. &#187; Le Front national s'est install&#233; &#224; cette place apr&#232;s la d&#233;composition du communisme et du gauchisme. Quant aux &#171; sentiments profonds &#187; des masses, qui les mesure ? Je note seulement qu'il n'y a pas en France l'&#233;quivalent de Pegida, le mouvement allemand x&#233;nophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les ann&#233;es 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d'extr&#234;me droite de l'entre-deux-guerres.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A vous &#233;couter, il n'y aurait nul besoin de lutter contre le Front national &#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il faut lutter contre le syst&#232;me qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la d&#233;nonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des &#233;lites gouvernementales et de la classe intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'hypoth&#232;se de son arriv&#233;e au pouvoir ne vous inqui&#232;te-t-elle pas ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors que j'analyse le Front national comme le fruit du d&#233;s&#233;quilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypoth&#232;se est plut&#244;t celle d'une int&#233;gration au sein du syst&#232;me. Il existe d&#233;j&#224; beaucoup de similitudes entre le FN et les forces pr&#233;sentes dans le syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets tr&#232;s concrets pour les plus faibles de la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, c'est-&#224;-dire les immigr&#233;s &#8230;&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands d&#233;parts massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer &#171; chez elles &#187;. Le Front national, ce n'est pas les petits Blancs contre les immigr&#233;s. Son &#233;lectorat s'&#233;tend dans tous les secteurs de la soci&#233;t&#233;, y compris chez les immigr&#233;s. Alors, bien s&#251;r, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu'un gouvernement UMP-FN serait tr&#232;s diff&#233;rent d'un gouvernement UMP.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A l'approche du premier tour, Manuel Valls a reproch&#233; aux intellectuels fran&#231;ais leur &#171; endormissement &#187; : &#171; O&#249; sont les intellectuels, o&#249; sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au cr&#233;neau, o&#249; est la gauche ? &#187; a-t-il lanc&#233;. Vous &#234;tes-vous senti concern&#233; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; O&#249; est la gauche ? &#187; demandent les socialistes. La r&#233;ponse est simple : elle est l&#224; o&#249; ils l'ont conduite, c'est-&#224;-dire au n&#233;ant. Le r&#244;le historique du Parti socialiste a &#233;t&#233; de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels &#8230; Franchement, je ne vois pas tr&#232;s bien ce que des gens comme lui peuvent avoir &#224; leur reprocher. On d&#233;nonce leur silence, mais la v&#233;rit&#233;, c'est que, depuis des d&#233;cennies, certains intellectuels ont &#233;norm&#233;ment parl&#233;. Ils ont &#233;t&#233; staris&#233;s, sacralis&#233;s. Ils ont largement contribu&#233; aux campagnes haineuses sur le voile et la la&#239;cit&#233;. Ils n'ont &#233;t&#233; que trop bavards. J'ajouterai que faire appel aux intellectuels, c'est faire appel &#224; des gens assez cr&#233;tins pour jouer le r&#244;le de porte-parole de l'intelligence. Car on ne peut accepter un tel r&#244;le, bien s&#251;r, qu'en s'opposant &#224; un peuple pr&#233;sent&#233; comme compos&#233; d'abrutis et d'arri&#233;r&#233;s. Ce qui revient &#224; perp&#233;tuer l'opposition entre ceux &#171; qui savent &#187; et ceux &#171; qui ne savent pas &#187;, qu'il faudrait pr&#233;cis&#233;ment briser si l'on veut lutter contre la soci&#233;t&#233; du m&#233;pris dont le Front national n'est qu'une expression particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il existe pourtant des intellectuels &#8211; dont vous-m&#234;me &#8211; qui combattent cette droitisation de la pens&#233;e fran&#231;aise. Vous ne croyez pas &#224; la force de la parole de l'intellectuel ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas attendre de quelques individualit&#233;s qu'elles d&#233;bloquent la situation. Le d&#233;blocage ne pourra venir que de mouvements d&#233;mocratiques de masse, qui ne soient pas l&#233;gitim&#233;s par la possession d'un privil&#232;ge intellectuel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pens&#233;e politique occidentale a tendance &#224; s&#233;parer les individus &#171; qui savent &#187; et ceux &#171; qui ne savent pas &#187;. D'un c&#244;t&#233;, il y aurait la classe &#233;duqu&#233;e, raisonnable, comp&#233;tente et qui a pour vocation de gouverner ; de l'autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d'&#234;tre gouvern&#233;e. Est-ce que cette grille d'analyse s'applique &#224; la situation actuelle ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Longtemps, les gouvernants ont justifi&#233; leur pouvoir en se parant de vertus r&#233;put&#233;es propres &#224; la classe &#233;clair&#233;e, comme la prudence, la mod&#233;ration, la sagesse &#8230; Les gouvernements actuels se pr&#233;valent d'une science, l'&#233;conomie, dont ils ne feraient qu'appliquer des lois d&#233;clar&#233;es objectives et in&#233;luctables &#8211; lois qui sont miraculeusement en accord avec les int&#233;r&#234;ts des classes dominantes. Or on a vu les d&#233;sastres &#233;conomiques et le chaos g&#233;opolitique produits depuis quarante ans par les d&#233;tenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science &#233;conomique. La d&#233;monstration de l'incomp&#233;tence des gens suppos&#233;s comp&#233;tents suscite simplement le m&#233;pris des gouvern&#233;s &#224; l'&#233;gard des gouvernants qui les m&#233;prisent. La manifestation positive d'une comp&#233;tence d&#233;mocratique des suppos&#233;s incomp&#233;tents est tout autre chose.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Jacques-Alain Miller&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/jam/blog/070415/reponse-ranciere&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/jam/blog/070415/reponse-ranciere&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris, le 7 avril 2015&lt;br class='autobr' /&gt;
Cher Ranci&#232;re,&lt;br class='autobr' /&gt;
Je viens de lire dans l'Obs les propos que tu as tenus &#224; Eric Aeschimann, et je ne sais pas si nous vivons dans le m&#234;me pays, que dis-je ? sur la m&#234;me plan&#232;te, quand je te vois dire en ouverture de cet entretien : &#171; Tout le monde, bien s&#251;r, est d'accord pour condamner les attentats de janvier &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Contre-v&#233;rit&#233; si flagrante qu'elle d&#233;courage la pol&#233;mique. Je ne dis rien. Tu as le champ libre pour expliquer &#224; ta guise ce qu'il faut comprendre de cette phrase. Quel est donc ce &#171; tout le monde, bien s&#251;r &#187; ? Tu nous le pr&#233;senteras, je serai enchant&#233; de faire sa connaissance, c'est un &#171; tout le monde &#187; de bonne compagnie, m&#234;me s'il laisse bon nombre de personnes hors de lui.&lt;br class='autobr' /&gt; A y r&#233;fl&#233;chir, je crois que tu as voulu dire que tu n'&#233;tais pas du c&#244;t&#233; des assassins, et si tu l'as dit maladroitement, c'est que tu n'es pas davantage du c&#244;t&#233; de ceux qu'ils assassinent.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce &#171; tout le monde &#187; qui n'est pas tout le monde fait, si l'on y songe, le probl&#232;me, de l'universel. Tu d&#233;plores que l'universalisme ait &#233;t&#233; &#171; confisqu&#233; et manipul&#233; &#187;, &#171; transform&#233; en signe distinctif d'un groupe &#187;. Mais le ver est dans le fruit, je veux dire dans le concept m&#234;me. Les universalistes ne sont pas si sots qu'ils ignorent qu'ils ne sont pas tout le monde. S'il y a des universalistes, c'est qu'il y a des particularistes, sans compter les singularit&#233;s. Il s'ensuit que l'universalisme n'est jamais rien que le &#171; signe distinctif d'un groupe &#187;. Et les particularistes, de leur c&#244;t&#233;, sont fond&#233;s &#224; tenir l'universalisme pour le particularisme des universalistes.&lt;br class='autobr' /&gt; Ce n'est pas d&#233;raisonnable. Ceux qui pensent que &#171; les grandes valeurs universalistes &#187;, comme tu les appelles, ne sont que les instruments new look de l'imp&#233;rialisme occidental, sont l&#233;gion. Ils sont la majorit&#233; &#224; l'Assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale des Nations Unies. L&#224; dessus, Poutine et ses philosophes slavophiles, les ma&#238;tres de la Chine, de l'Arabie saoudite, de l'Iran, le nouveau Califat islamique, sans oublier le d&#233;funt Lee Kuan Yew, inventeur de Singapour, et les fr&#232;res Castro, tous sont d'accord.&lt;br class='autobr' /&gt; Tu dis pareil concernant la France. C'est &#224; savoir que les grands principes universalistes y sont d&#233;sormais instrument&#233;s par une volont&#233; de domination qui s'emploie &#224; tourmenter &#171; une communaut&#233; pr&#233;cise &#187;. Du coup, tu renies un universalisme qui ne v&#233;hicule plus que x&#233;nophobie et racisme. L&#224;, je dis stop.&lt;br class='autobr' /&gt; Distinguons le plan international et le plan national. Pour ce qui est du concert des nations, il n'est pas absurde de penser que mieux vaut admettre que l'universalisme est un particularisme, le n&#244;tre, plut&#244;t que de vouloir mordicus le faire universel. Car, dans ce cas, force est de rappeler d'entre les morts l'Universel bott&#233;, celui qu'incarna jadis, sous l'&#233;gide des Droits de l'Homme, le fameux &#171; mangeur d'hommes &#187;, l'Empereur des Fran&#231;ais. Mais en France, au nom de quoi veux-tu maintenant obtenir des indig&#232;nes qu'ils soumettent leur particularisme, qui est universaliste, au particularisme de la &#171; communaut&#233; pr&#233;cise &#187; ?&lt;br class='autobr' /&gt; Quand Aeschimann t'interroge sur le port du voile et l'&#233;mancipation f&#233;minine, tu lui r&#233;ponds : &#171; Le statut des femmes dans le monde musulman est s&#251;rement probl&#233;matique, mais c'est d'abord aux int&#233;ress&#233;es de d&#233;gager ce qui est pour elles oppressif. Et, en g&#233;n&#233;ral, c'est aux gens qui subissent l'oppression de lutter contre la soumission. On ne lib&#232;re pas les gens par substitution. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Ta derni&#232;re phrase r&#233;sume bien l'objection de Robespierre &#224; Brissot, quand celui-ci appelait la France r&#233;volutionnaire &#224; une &#171; croisade de la libert&#233; universelle &#187; : &#171; La plus extravagante id&#233;e qui puisse na&#238;tre dans la t&#234;te d'un politique est de croire qu'il suffise &#224; un peuple d'entrer &#224; main arm&#233;e chez un peuple &#233;tranger pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires arm&#233;s ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis &#187; (Discours au club des Jacobins, le 2 janvier 1792).&lt;br class='autobr' /&gt; Mais l'argument ne r&#233;pond pas &#224; la question pos&#233;e. Il ne s'agit pas de guerres &#233;trang&#232;res. Aeschimann ne te parle pas de lib&#233;rer les Afghanes ou les Saoudiennes, il te questionne sur l'&#233;mancipation des Fran&#231;aises voil&#233;es. Se d&#233;fausser sur les m&#339;urs du &#171; monde musulman &#187; quand on t'interroge sur le sort de nos compatriotes, et renvoyer celles-ci &#224; leur responsabilit&#233;, &#231;a ne le fait pas. C'est noyer le poisson et jouer les Ponce-Pilate. Leur assujettissement &#233;ventuel n'est pas seulement leur affaire, ni m&#234;me celle de la &#171; communaut&#233; pr&#233;cise &#187;, il concerne la communaut&#233; nationale dans son ensemble.&lt;br class='autobr' /&gt; Je ne te vois pas mieux inspir&#233; quand tu estimes que la libert&#233; d'expression n'&#233;tait nullement en cause dans le massacre de la r&#233;daction de Charlie, et qu'on ne s'est polaris&#233; l&#224;-dessus que pour &#171; disqualifier une partie de la population. &#187; Tu vois dans la libert&#233; d'expression &#171; un principe qui r&#233;git les rapports entre les individus et l'Etat. &#187;&lt;br class='autobr' /&gt; Non, Ranci&#232;re. Pourquoi la tuerie du 7 janvier a-t-elle suscit&#233; une &#233;motion incomparable avec celle qu'avaient soulev&#233;e les attentats des gares madril&#232;nes en 2004, avec leurs 200 morts et 1400 bless&#233;s ? C'est que soudain une volont&#233; se rendait pr&#233;sente au c&#339;ur de Paris, qui annon&#231;ait &#224; l'humanit&#233; dans son ensemble que, sous peine de mort, nulle part au monde certaines choses ne devaient &#234;tre dites ni repr&#233;sent&#233;es. Cette exigence exorbitante du droit des gens t&#233;moignait du d&#233;sir fou d'une soumission universelle. La tuerie a suscit&#233; les r&#233;actions les plus diverses : terreur, r&#233;volte, r&#233;sistance, mais aussi compr&#233;hension, adh&#233;sion et admiration.&lt;br class='autobr' /&gt; En fait, tout &#233;tait d&#233;j&#224; l&#224; en germe depuis le 14 f&#233;vrier 1989, dans la fameuse fatwa de l'ayatollah Khomeini. Souviens-toi qu'elle invitait tous les musulmans, l'universel des croyants, &#224; ex&#233;cuter sans phrase Salman Rushdie, ses &#233;diteurs, et toute personne ayant connaissance du livre des Versets sataniques. Le ma&#238;tre de l'Iran d&#233;montra ainsi qu'il pouvait ouvertement, impun&#233;ment, condamner &#224; mort pour d&#233;lit de blasph&#232;me les ressortissants de plusieurs Etats &#233;trangers vivant sur le sol de ceux-ci. Diras-tu que la libert&#233; d'expression, l&#224; non plus, n'&#233;tait pas en cause parce que la situation sortait du cadre de ta docte d&#233;finition ? &lt;br class='autobr' /&gt; Un curieux entrecroisement. Une jolie ruse. A mesure que l'Occident &#233;tait forc&#233; d'admettre de mauvais gr&#233; que son universalisme n'&#233;tait qu'un particularisme, le particularisme musulman se r&#233;v&#233;lait &#234;tre un universalisme. L'Universel bott&#233; est de retour parmi nous. La tentative des n&#233;o-conservateurs am&#233;ricains ayant &#233;chou&#233;, c'est au tour de l'Universel musulman de monter sur la sc&#232;ne de l'Histoire, et de jouer &#171; l'&#226;me du monde &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt; Lui aussi &#233;chouera. D'une part, il est divis&#233;, d&#233;vor&#233; de l'int&#233;rieur par le schisme qui dresse sunnites et chiites les uns contre les autres. D'autre part, les d&#233;mocraties ont une r&#233;silience qu'&#224; les voir d&#233;virilis&#233;es, corrompues et chaotiques, les totalitarismes m&#233;connaissent. Tu sembles pour ta part m&#233;conna&#238;tre la dimension transnationale des difficult&#233;s fran&#231;aises.&lt;br class='autobr' /&gt; Il y a un universalisme juif, puisque les sept lois noachiques valent pour chacun, mais c'est un universalisme sans pros&#233;lytisme, dont le noyau est le particularisme revendiqu&#233; du peuple &#233;lu. Il fut un temps o&#249; l'universalisme chr&#233;tien &#233;tait jeune, tonique, et parfois sanguinaire : il se satisfait aujourd'hui des palabres de l'&#339;cum&#233;nisme. L'universalisme communiste ne survit qu'&#224; l'&#233;tat de souvenir et d'esp&#233;rance. Restent en concurrence l'universalisme capitaliste et l'universalisme musulman. &lt;br class='autobr' /&gt; Le r&#233;cent accord nucl&#233;aire avec l'Iran montre qu'Obama fait fond sur le soft power pour subvertir de l'int&#233;rieur l'aust&#232;re R&#233;publique islamique. Sans doute esp&#232;re-t-il que le jour o&#249; l'on fera la queue &#224; T&#233;h&#233;ran pour acqu&#233;rir le dernier iPhone, Apple Akbar ! ne sera pas loin de se substituer &#224; l'antiqueTakbir. L'accueil enthousiaste r&#233;serv&#233; au m&#234;me accord par les plus allum&#233;s des r&#233;volutionnaires iraniens montre qu'ils n'en croient rien. Lutte titanesque : qui l'emportera, du gadget ou de l'Un ? de l'objet ou du signifiant-ma&#238;tre ? En r&#233;sultera-t-il un mariage de la production intensive et de l'identification nationaliste, &#224; la chinoise ?&lt;br class='autobr' /&gt; Le particularisme russe pr&#233;tend jouer dans la cour des grands universalismes contemporains. Sa ressource est de faire revivre la th&#233;orie eschatologique de &#171; Moscou troisi&#232;me Rome &#187;. On observe tous les jours comme il attire dans son orbite les extr&#234;mes droites europ&#233;ennes. Son Internationale ira-t-elle beaucoup au-del&#224; ?&lt;br class='autobr' /&gt; Quant au particularisme fran&#231;ais, il n'a plus les ambitions que Maurras avait inspir&#233;es &#224; De Gaulle : celles de faire de la vieille nation le chef de file des petites et moyennes puissances r&#233;sistant aux Empires. Elles se bornent &#224; maintenir son &#171; mod&#232;le &#187;, qui n'est plus mod&#232;le pour personne. Tes sarcasmes contre la la&#239;cit&#233; &#224; la fran&#231;aise, et il n'en est pas d'autre, je les lis toutes les semaines dans le New York Times, dans The Economist, dans le Wall Street Journal, dans le Financial Times. Fran&#231;ais, disent-ils tous, encore un effort si vous voulez &#234;tre capitalistes : soyez multiculturels, liquidez votre Leitkultur (culture dominante), laissez passer librement les personnes et les biens, et puis, que chacun jouisse en paix de ses amours, de sa v&#234;ture, de sa nourriture.&lt;br class='autobr' /&gt; Jolie ruse, l&#224; encore, qui voit les d&#233;fenseurs, dont tu es, des plus exploit&#233;s des exploit&#233;s, travailler pour le roi de Prusse.&lt;br class='autobr' /&gt; Tu fais du Parti socialiste le fossoyeur de la gauche. C'est m&#233;conna&#238;tre la part prise par le Parti communiste dans la mise au tombeau de l'Homme-de-Gauche. A la grande &#233;poque, sous Thorez, le PCF, moscoutaire jusqu'&#224; l'os, r&#233;ussissait &#224; appara&#238;tre comme un parti national, voire nationaliste. Autre ruse : laiss&#233; &#224; lui-m&#234;me, loin de s'enraciner dans la nation, il en perdit le sens. &lt;br class='autobr' /&gt; Toi-m&#234;me ne veux voir dans l'attention port&#233;e au facteur national que &#171; droitisation galopante &#187;. Tu esp&#232;res des &#171; mouvements d&#233;mocratiques de masse &#187;, sortis d'on ne sait zou. Des quarante derni&#232;res ann&#233;es, tu ne retiens que &#171; d&#233;sastres &#233;conomiques &#187; et &#171; chaos g&#233;opolitique &#187;. Et tu es l'un des penseurs les plus distingu&#233;s de la gauche de la gauche.&lt;br class='autobr' /&gt; La messe est dite. Les prol&#233;taires sont au Front national. La gauche de la gauche se ratatine. La gauche glisse au centre. L'offre &#224; droite, de Sarkozy &#224; Jupp&#233;, est la plus ample. C'est la nouvelle donne.&lt;br class='autobr' /&gt; Avec mon meilleur souvenir.&lt;br class='autobr' /&gt; JAM&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;R&#233;ponse de Ranci&#232;re&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;(&lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/jam/blog/100415/la-reponse-de-jacques-ranciere&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/jam/blog/100415/la-reponse-de-jacques-ranciere&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cher Jacques-Alain Miller,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu te demandes si nous vivons dans le m&#234;me pays. Je me demande, pour ma part, si nous parlons du m&#234;me texte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tu te dis curieux de conna&#238;tre le &#171; tout le monde &#187; dont je dis qu'il est d'accord pour condamner la boucherie du 7 janvier. Je pense que tu le fr&#233;quentes tous les jours. Ma phrase se r&#233;f&#233;rait au large consensus des opinions publiquement exprim&#233;es en France apr&#232;s l'attentat. Il y a, bien s&#251;r, les voix rapport&#233;es, les r&#233;cits sur ces jeunes coll&#233;giens qui trouvaient qu'ils l'avaient bien m&#233;rit&#233;. Mais justement ces voix &#233;taient rapport&#233;es comme des voix d'un autre monde. Ma phrase se r&#233;f&#233;rait au consensus des voix dans le monde o&#249; j'&#233;tais convi&#233; &#224; parler, qui est aussi celui o&#249; tu parles. Elle indiquait que je n'entendais pas me distinguer de ce consensus et que c'est d'autre chose que je parlerais. Parlons donc du fond des choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tu m'accuses de renier l'universalisme sous pr&#233;texte qu'il ne v&#233;hiculerait plus aujourd'hui que x&#233;nophobie et racisme. Et tu m'assimiles g&#233;n&#233;reusement &#224; tous les dictateurs pour qui les &#171; grandes valeurs universalistes &#187; ne sont que les instruments new look de l'imp&#233;rialisme occidental. Pour ma part je n'ai jamais cess&#233;, depuis &lt;i&gt;La Le&#231;on d'Althusser &lt;/i&gt; de m'opposer &#224; ceux pour qui l'universalisme, les droits de l'homme, les libert&#233;s formelles, l'humanisme ou la d&#233;mocratie n'&#233;taient que le masque de l'exploitation ou de la domination. Je n'ai pas chang&#233; et ne changerai pas l&#224;-dessus. Et c'est bien pourquoi je m'inqui&#232;te de voir que depuis une ou deux d&#233;cades s'est d&#233;velopp&#233; un discours &#171; universaliste &#187; qui semble fait expr&#232;s pour donner raison aux dictateurs en question et &#224; tous ceux qui partagent leur avis . Bien s&#251;r l'universalisme est toujours celui d'un groupe humain d&#233;termin&#233;. Cela ne le soustrait pas &#224; l'obligation d'&#234;tre en accord avec ses propres principes. Quand l'universalisme est appliqu&#233; en sens unique, quand il se trouve assimil&#233; &#224; un syst&#232;me de r&#232;gles et de contraintes &#8211; voire de brimades &#8211; qui ne peuvent concerner qu'une partie d&#233;termin&#233;e de la totalit&#233; qu'il est cens&#233; r&#233;guler, quand il est brandi avec arrogance comme marque de distinction entre un &#171; nous &#187; et un &#171; eux &#187;, il ne peut que renforcer et radicaliser chez ceux qui se trouvent , de fait, vis&#233;s le sentiment qu'il est un mensonge fait seulement pour les opprimer. Je d&#233;fends donc l'universalisme contre ceux qui le ruinent par le fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je ne me d&#233;fausse pas concernant les filles voil&#233;es en France. Ma proposition selon laquelle c'est aux int&#233;ress&#233;es de savoir ce qui est pour elles oppressif et qu'on ne lib&#232;re pas les gens par substitution concerne d'abord la question du voile en France. Sur le premier point, nous avons jadis appris que ce qui nous paraissait le plus oppressif dans l'exploitation du travail n'&#233;tait pas forc&#233;ment ce dont les int&#233;ress&#233;s souffraient le plus fortement. Il en va de m&#234;me dans le cas de la condition des filles et femmes musulmanes ici et nous savons qu'il y a chez elles une multiplicit&#233; de fa&#231;ons d'interpr&#233;ter le port du voile &#8211; jusqu'&#224; celui de la provocation. C'est pourquoi je crois que la &#171; communaut&#233; nationale &#187; a des choses plus importantes &#224; traiter et que la mani&#232;re dont l'affaire a &#233;t&#233; &#171; nationalis&#233;e &#187; a largement renforc&#233; les crispations identitaires qu'elle pr&#233;tendait combattre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Concernant la libert&#233; d'expression, je maintiens que sa d&#233;finition stricte concerne le rapport entre l'Etat et ceux qui expriment leur opinion. Tu m'opposes la r&#233;action contre une volont&#233; annon&#231;ant &#171; &#224; l'humanit&#233; dans son ensemble que, sous peine de mort, nulle part au monde certaines choses ne devaient &#234;tre dites ni repr&#233;sent&#233;es &#187;. On peut discuter sur la port&#233;e universelle que les fr&#232;res Kouachi donnaient &#224; leur acte. Mais je maintiens que le probl&#232;me pos&#233; par cette volont&#233; ne peut pas &#234;tre renferm&#233; dans le cadre de la &#171; libert&#233; d'expression &#187; ou de la &#171; libert&#233; de la presse &#187;. Au lendemain du 7 janvier un certain Jacques-Alain Miller &#233;crivait que &#171; Nulle part, jamais, depuis qu'il y a des hommes, il n'a &#233;t&#233; licite de tout dire &#187;. Par quoi, je pense, il n'entendait pas justifier le crime mais rappeler que la question de ce qui se dit et ne se dit pas ainsi que la question des effets d'une parole exc&#233;daient toute d&#233;finition l&#233;gale de la libert&#233; d'expression. Il y a toujours eu, il y aura toujours des gens pr&#234;ts &#224; tuer pour une parole qui leur d&#233;pla&#238;t. Le probl&#232;me est de savoir, comment, au sein d'une communaut&#233; d&#233;termin&#233;e, en l'occurrence la communaut&#233; fran&#231;aise ou la communaut&#233; de ceux qui vivent en France, on fera en sorte que ceux-l&#224; ne se multiplient pas et que leurs actes ne suscitent pas l'admiration et l'adh&#233;sion d'une part plus large de la population. Et pour cela la simple affirmation qu'il y a un droit de tout dire qui est indissolublement li&#233; &#224; l'identit&#233; fran&#231;aise est non seulement insuffisante mais contre-productive, parce qu'il est connu que le directeur de Charlie Hebdo avait lui-m&#234;me d&#233;cr&#233;t&#233; qu'on n'avait pas, sous peine d'&#234;tre licenci&#233;, le droit de tout dire dans son journal. Il y faut un peu plus, la capacit&#233; d'avancer un peu dans la compr&#233;hension des raisons des uns et des autres, de voir ce sur quoi il peut et ne pas y avoir accord, ce sur quoi on peut ou ne peut pas transiger pour que ceux qui ont &#224; vivre ensemble le fassent selon des modalit&#233;s qui ne soient pas celles du meurtre ni celles du m&#233;pris. Il y a aussi la responsabilit&#233; de chacun quant &#224; ce qu'il lui semble juste de dire ou de ne pas dire et quant &#224; la fa&#231;on dont sa parole est appel&#233;e &#224; &#234;tre entendue. Ceux qui hurlent au multiculturalisme d&#232;s qu'on &#233;voque ces choses ne font certainement pas de bien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Tu parles enfin de mes sarcasmes quant &#224; la la&#239;cit&#233; &#224; la fran&#231;aise et tu me mets l&#224;-dessus au diapason non des dictateurs post-communistes ou islamistes mais de la presse anglo-saxonne bien-pensante. Ce que j'ai dit sur la la&#239;cit&#233; se r&#233;sume en ceci : on a invent&#233; depuis quelques ann&#233;es une &#171; la&#239;cit&#233; &#187; qui n'a plus rien &#224; voir avec celle qui a exist&#233; pendant plus d'un si&#232;cle en France. Cette derni&#232;re concernait l'Etat et ses institutions, &#224; commencer par l'institution scolaire. Et le combat des militants de la la&#239;cit&#233; &#233;tait un combat pour que les fonds publics soient r&#233;serv&#233;s &#224; l'Ecole publique. On a r&#233;cemment invent&#233; une la&#239;cit&#233; qui n'&#233;tait plus une obligation de l'Etat mais une obligation des individus. On l'a invent&#233;e comme une obligation universelle qui se trouvait concerner un objet bien particulier &#8211; une pi&#232;ce de v&#234;tement transform&#233;e en message de propagande religieuse &#8211; et une cat&#233;gorie bien d&#233;termin&#233;e, celle des jeunes filles de religion musulmane. Si tu veux critiquer ce que je dis sur la la&#239;cit&#233;, il faut prouver que cette transformation radicale de la notion n'a pas eu lieu ou qu'elle est un bien. Mais c'est ce que tu ne fais pas&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Pour le reste, tu m'objectes que le Parti socialiste n'est pas seul &#224; avoir tu&#233; la gauche et que le Parti communiste y a sa part. Mon propos n'&#233;tait pas de r&#233;partir les bons ou les mauvais points. C'est simplement un fait que le Parti Communiste , malgr&#233; tout ce qu'il a fait en quelques d&#233;cennies , n'a jamais r&#233;ussi &#224; tuer la gauche et que le Parti socialiste a , lui, r&#233;ussi &#224; l'absorber et &#224; la tuer. Par ailleurs, comme tu ne d&#233;finis aucun espace politique dans lequel tu te situerais, il n'y a pas lieu de s'attarder sur les r&#234;ves d'avenir dont tu me juges la victime na&#239;ve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Bien cordialement,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Jacques Ranci&#232;re&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Apr&#232;s l'attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 &#224; Paris&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;a href=&#034;https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_d%C3%A9partementales_fran%C3%A7aises_de_2015&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89lections_d%C3%A9partementales_fran%C3%A7aises_de_2015&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Robert M&#233;nard maire de B&#233;ziers&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;https://decodingmarinelepen.stanford.edu/philosopher-jacques-ranci%C3%A8res-universalism-and-xenophobia&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://decodingmarinelepen.stanford.edu/philosopher-jacques-ranci%C3%A8res-universalism-and-xenophobia&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jacques Ranci&#232;re : &#171; La transformation d'une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte &#187;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Jacques-Ranciere-La-transformation-d-une-jeunesse-en-deuil-en-jeunesse-en-lutte</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Jacques-Ranciere-La-transformation-d-une-jeunesse-en-deuil-en-jeunesse-en-lutte</guid>
		<dc:date>2016-05-30T19:48:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re : &#171; La tansformation d'une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte &#187; 30 avril 2016 | Par Joseph Confavreux &lt;br class='autobr' /&gt;
Le philosophe Jacques Ranci&#232;re, penseur de l'&#233;galit&#233;, r&#233;fl&#233;chit &#224; ce que dessinent le mouvement &#171; Nuit Debout &#187; et la mobilisation contre la loi sur le travail, &#224; ce qui les porte, mais aussi &#224; ce qui peut les limiter. Auteur de La M&#233;sentente, du Partage du sensible, de La Nuit des prol&#233;taires, de La Haine de la d&#233;mocratie ou encore de La M&#233;thode de l'&#233;galit&#233;, le (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-politique-et-democratie-" rel="directory"&gt;politique et d&#233;mocratie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re : &#171; La tansformation d'une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte &#187;&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
30 avril 2016 | Par &lt;a href=&#034;https://www.mediapart.fr/biographie/joseph-confavreux&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Joseph Confavreux&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le philosophe Jacques Ranci&#232;re, penseur de l'&#233;galit&#233;, r&#233;fl&#233;chit &#224; ce que dessinent le mouvement &#171; Nuit Debout &#187; et la mobilisation contre la loi sur le travail, &#224; ce qui les porte, mais aussi &#224; ce qui peut les limiter. Auteur de La M&#233;sentente, du Partage du sensible, de La Nuit des prol&#233;taires, de La Haine de la d&#233;mocratie ou encore de La M&#233;thode de l'&#233;galit&#233;, le philosophe Jacques Ranci&#232;re analyse, pour Mediapart, ce que peut signifier le mouvement &#171; Nuit Debout &#187; dans le contexte politique et intellectuel pr&#233;sent, &#224; la lumi&#232;re de son travail sur l'histoire, la d&#233;mocratie et l'&#233;galit&#233;.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel regard portez-vous sur le moment/mouvement de la Nuit debout ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Disons d'abord que mon point de vue est strictement limit&#233; : il est celui d'un observateur ext&#233;rieur qui r&#233;agit simplement &#224; ce qu'&#233;voquent pour lui les th&#232;mes et les formes de ce mouvement. &#192; premi&#232;re vue, on peut saisir dans ce mouvement une sorte de version fran&#231;aise en miniature du &#171; mouvement des places &#187; qui a eu lieu &#224; Madrid, New York, Ath&#232;nes ou Istanbul. Il est tol&#233;r&#233; sur l'espace qu'il occupe, davantage qu'il ne l'envahit. Mais il partage, avec ces occupations, le souci de rendre &#224; la politique son aspect de subversion mat&#233;rielle effective d'un ordre donn&#233; des espaces et des temps. Cette pratique a eu du &#224; venir en France o&#249; le tout de la &#171; politique &#187; est aujourd'hui ramen&#233; &#224; la lutte des concurrents &#224; la pr&#233;sidence de la R&#233;publique. La Nuit debout a du mal &#224; croire en elle-m&#234;me et ressemble parfois &#224; une &#171; demi-occupation &#187;. Mais elle fait bien partie de ces mouvements qui ont op&#233;r&#233; une conversion de la forme-manifestation &#224; la forme-occupation. En l'occurrence, cela a voulu dire passer de la lutte contre certaines dispositions de la loi sur le travail &#224; une opposition frontale &#224; ce que certains appellent &#171; l'ub&#233;risation &#187; du monde du travail, une r&#233;sistance face &#224; cette tendance qui voudrait supprimer tout contr&#244;le collectif sur les formes de vie collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; des mesures particuli&#232;res de la loi El Khomri, c'est en effet cela qui est en jeu. Cette &#171; loi Travail &#187; est apparue comme l'aboutissement de tout un processus de privatisation de l'espace public, de la politique, de la vie&#8230; Le contrat de travail est-il quelque chose qui se n&#233;gocie pour chaque individu, ce qui signifie revenir &#224; la situation du XIXe si&#232;cle avant la naissance des formes modernes de lutte ouvri&#232;re, ou bien d&#233;fend-on une soci&#233;t&#233; fond&#233;e sur le contr&#244;le collectif et la discussion collective, de la vie comme du travail ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Nuit debout est apparue, dans ce contexte, comme une r&#233;duction &#224; l'&#233;chelle fran&#231;aise de quelque chose de singulier que l'on pourrait appeler un d&#233;sir de communaut&#233;. Nous avons connu l'&#233;poque o&#249; l'on se trouvait dans des structures collectives puissantes au sein desquelles se menaient des batailles, que ce soit au sein de l'universit&#233; ou de l'entreprise. La lutte alors opposait dans un m&#234;me lieu deux mani&#232;res de faire communaut&#233;. Mais nous sommes parvenus au terme d'une grande offensive, que certains appellent n&#233;olib&#233;rale, et que je nommerais plut&#244;t l'offensive du capitalisme absolu, qui tend &#224; la privatisation absolue de tous les rapports sociaux et &#224; la destruction des espaces collectifs o&#249; deux mondes s'affrontaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Contre cette privatisation et cette individualisation, on a vu na&#238;tre, et on l'a senti tr&#232;s fortement dans &#8220;Occupy Wall Street&#8221;, un d&#233;sir un peu abstrait de communaut&#233; qui a trouv&#233;, pour se mat&#233;rialiser, le dernier lieu disponible, la rue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'occupation, jadis, avait son lieu privil&#233;gi&#233; dans l'usine o&#249; la collectivit&#233; ouvri&#232;re affirmait son pouvoir sur le lieu et le processus au sein desquels elle subissait le pouvoir patronal et faisait ainsi de ce lieu priv&#233; un espace public. Elle se pratique maintenant dans les rues, sur les places, comme dans les derniers espaces publics o&#249; l'on peut &#234;tre en commun ; discuter et agir en commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Dans la Nuit debout, la R&#233;volution fran&#231;aise, la Commune ou Mai-68 sont souvent convoqu&#233;s. Que pensez-vous de cette mobilisation de l'histoire r&#233;volutionnaire, que certains jugent plus parodique que r&#233;elle ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Amis de la Commune ont effectivement leur stand place de la R&#233;publique. Se situe-t-on, pour autant, dans la continuit&#233; d'une grande tradition historique ? Il faut bien voir que l'offensive du capitalisme absolutis&#233; s'est doubl&#233;e d'une intense contre-r&#233;volution intellectuelle, d'une offensive r&#233;visionniste par rapport &#224; toutes les formes de la tradition de gauche, qu'elle soit r&#233;volutionnaire, communiste, anticolonialiste ou r&#233;sistante. Cette contre-r&#233;volution intellectuelle s'est efforc&#233;e de r&#233;duire &#224; rien, voire de criminaliser, tous les &#233;l&#233;ments de cette tradition. La r&#233;volution de 1917 a &#233;t&#233; r&#233;duite aux camps staliniens, la R&#233;volution fran&#231;aise &#224; la Terreur, l'anticolonialisme &#224; l'inutile &#171; sanglot de l'homme&lt;br class='autobr' /&gt;
blanc &#187; et finalement la R&#233;sistance aux exc&#232;s de l'&#233;puration. Il y a donc eu une grande annulation de tout un pass&#233;, op&#233;r&#233;e par des gens qui par ailleurs ne cessent de g&#233;mir sur la &#171; transmission &#187; perdue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette volont&#233; de renouer avec le pass&#233; est donc importante, m&#234;me si cela peut para&#238;tre formel et symbolique. Ces rappels &#224; une histoire de luttes et de contradictions peuvent aussi jouer un r&#244;le de contrepoids face au risque de dilution de la politique dans une sorte de fraternit&#233; &lt;i&gt;new age&lt;/i&gt;, dans un mouvement comme Nuit debout qui ne se situe plus, comme celui de Mai-68, sur un fond assur&#233; de croyance marxiste en la lutte des classes et les conflits ouvriers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle lecture faites-vous de l'exigence tr&#232;s horizontaliste, sans repr&#233;sentants ni leaders, port&#233;e par la Nuit debout ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut la situer dans un contexte qui est celui de l'horreur toujours grandissante que peut inspirer la politique officielle : pour le 15-M de Madrid, le grand mot d'ordre, adress&#233; &#224; ceux qui faisaient alors campagne, &#233;tait : &#171; Vous ne nous repr&#233;sentez pas. &#187; Mais cela correspond aussi &#224; un discr&#233;dit des avant-gardes politiques r&#233;volutionnaires qui &#233;taient encore tr&#232;s puissantes en 1968. Les assembl&#233;es actuelles r&#233;agissent contre ces assembl&#233;es qu'on a connues, en Mai-68 et apr&#232;s, manipul&#233;es par des groupuscules. On est bien oblig&#233; de comprendre ce rappel de ce que peut signifier l'&#233;galit&#233;, y compris sous ses formes les plus mat&#233;rielles. Mais, au-del&#224; de &#231;a, ce qui pose question, c'est l'id&#233;ologie du consensus, avec l'id&#233;e que tout le monde doit &#234;tre d'accord et une f&#233;tichisation de la forme assembl&#233;e, qui serait seulement le lieu o&#249; chacun devrait pouvoir parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un souci qui est partag&#233; d'ailleurs par beaucoup de gens impliqu&#233;s dans le mouvement : une assembl&#233;e populaire ne doit pas &#234;tre seulement une assembl&#233;e o&#249; chacun vient, &#224; son tour, exprimer son probl&#232;me ou sa r&#233;volte et plaider pour la cause militante qui lui est particuli&#232;rement ch&#232;re. Nuit debout, comme toutes les occupations du m&#234;me genre, rassemble d'une part des individus d&#233;sireux de recr&#233;er du commun mais aussi cette multitude de militantismes partiels, sp&#233;cialis&#233;s, qui se sont d&#233;velopp&#233;s dans le m&#234;me contexte de privatisation de la vie publique et de rejet des &#171; avant-gardes &#187;. C'est important que le droit de toute voix soit affirm&#233;, mais une assembl&#233;e doit pouvoir d&#233;cider de quelque chose et non simplement proclamer &#171; on est tous &#233;gaux &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une assembl&#233;e doit donc se manifester par des d&#233;cisions, des luttes et non simplement par une figuration formelle de l'&#233;galit&#233;. Il est assur&#233;ment important de la mat&#233;rialiser spatialement. En 1848, il y avait eu une proposition d'assembl&#233;e dans laquelle les repr&#233;sentants seraient tous en dessous, avec, au-dessus d'eux, des milliers de gens du peuple pour les surveiller. L'aspect proprement mat&#233;riel de la politique &#233;galitaire est donc important. Mais l'agir de la libert&#233; et de l'&#233;galit&#233; ne peut pas prendre simplement la forme d'une assembl&#233;e o&#249; chacun aurait sa libert&#233; de parole. L'&#233;galit&#233; est un processus de v&#233;rification, un processus d'invention, ce n'est pas simplement une photographie de la communaut&#233;. Le probl&#232;me demeure d'inventer des actions, des mots d'ordre, pour que l'&#233;galit&#233; se mette en marche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une assembl&#233;e &#233;galitaire n'est donc pas une assembl&#233;e consensuelle, m&#234;me si la notion de consensus se situe au c&#339;ur de tous les mouvements qui occupent des places. Je me souviens du choc &#233;prouv&#233; une fois o&#249; j'avais &#233;t&#233; invit&#233; &#224; parler dans une universit&#233; occup&#233;e par les &#233;tudiants &#224; Amsterdam devant la grande banderole qui proclamait : &#171; Consensus. No leaders &#187;. La lutte contre les hi&#233;rarchies est une chose, l'id&#233;ologie du consensus en est une autre. Contester les leaders et la hi&#233;rarchie, bien s&#251;r, mais cela ne signifie pas que tout le monde soit d'accord et qu'on ne fasse quelque chose qu'&#224; la condition que tout le monde soit d'accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Cela suppose-t-il de red&#233;finir ce qu'on entend par d&#233;mocratie, alors qu'on a vu avec l'&#233;pisode Finkielkraut qu'il y avait division sur ce qu'on mettait dans ce terme : du consensus ou du conflit ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;pisode Finkielkraut n'a disqualifi&#233; la Nuit debout que dans les milieux o&#249;, de toute fa&#231;on, elle &#233;tait disqualifi&#233;e d'avance. Que se serait-il pass&#233; si Finkielkraut &#233;tait reparti sans que personne ne fasse attention &#224; lui ? Les Joffrin, Onfray et consorts, au lieu de crier au totalitarisme, auraient rican&#233; : regardez ces terribles r&#233;volutionnaires ! Ils n'ont m&#234;me pas os&#233; interpellerFinkielkraut ! Tout &#231;a n'est pas bien important. Le probl&#232;me est ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie, cela veut dire, au sein m&#234;me du peuple d&#233;mocratique, des positions qui entrent en conflit les unes avec les autres et pas simplement la succession au micro d'une personne qui vient parler du marxisme, d'une deuxi&#232;me qui &#233;voque les droits des animaux et d'une troisi&#232;me qui rappelle la situation des migrants. Il faut plusieurs types d'assembl&#233;es : des assembl&#233;es o&#249; chacun puisse dire ce qu'il veut, parce qu'il peut aussi y surgir quelque chose que l'on n'attendait pas, mais surtout des assembl&#233;es o&#249; l'on se demande : &#171; Qu'est-ce qu'on fait l&#224; et qu'est-ce qu'on veut ? &#187; Le probl&#232;me de la d&#233;mocratie est d'arriver &#224; constituer la volont&#233; d'un peuple. Sur quels mots d'ordre d&#233;cide-t-on qu'on va faire peuple, qu'on peut construire un collectif d&#233;mocratique ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Actuellement, on a le sentiment d'&#234;tre dans une sorte d'espace de subjectivation, mais sans qu'une subjectivation collective ne s'instaure v&#233;ritablement. Cela supposerait sans doute que des mouvements sociaux forts existent ailleurs et notamment que tous les jeunes qui vivent comme en marge de la communaut&#233; nationale constituent, eux aussi, des collectifs, pour dire ce qu'ils veulent. Dans les ann&#233;es 1980, il y avait eu cette marche pour l'&#233;galit&#233;, &#224; laquelle ont particip&#233; des jeunes issus de l'immigration, qui a ensuite &#233;t&#233; r&#233;cup&#233;r&#233;e, manipul&#233;e, an&#233;antie, comme toutes les &#233;nergies englouties par le mensonge &#171; socialiste &#187;. C'est tr&#232;s difficile aujourd'hui de remettre en marche l'&#233;galit&#233;. Je n'ai pas plus d'imagination que d'autres, mais je pense que c'est l&#224; que le probl&#232;me se pose. On garde encore souvent l'id&#233;e que, plus il y a d'oppression, plus il y a de r&#233;sistance. Mais les formes d'oppression qui nous gouvernent cr&#233;ent non pas de la r&#233;sistance, mais du d&#233;couragement, un d&#233;go&#251;t &#224; l'&#233;gard de soi-m&#234;me, le sentiment qu'on est incapables de faire quoi que ce soit. Alors on peut bien dire que la Nuit debout fonctionne en vase clos et se berce d'illusions, mais sortir du d&#233;couragement demeure fondamental.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que pensez-vous de cette th&#233;matique d'&#233;crire une constitution et de pr&#233;parer une assembl&#233;e constituante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;sint&#233;r&#234;t pour les formes de la vie publique institutionnelle au nom d'une pr&#233;tendue radicalit&#233; r&#233;volutionnaire a assur&#233;ment contribu&#233; &#224; la d&#233;mobilisation des &#233;nergies. Il est donc important de r&#233;p&#233;ter &#224; quel point l'&#233;tat dans lequel nous nous trouvons est une cons&#233;quence de la d&#233;sastreuse constitution de la Ve R&#233;publique et de l'anesth&#233;sie de toute vie politique et du pourrissement des esprits qu'elle a produite sur le long terme. Un mouvement anti-Ve R&#233;publique, anti-pr&#233;sidence est donc une n&#233;cessit&#233;. Et, de m&#234;me, le rappel de certaines v&#233;rit&#233;s provocantes sur la d&#233;mocratie, comme le tirage au sort et ce qu'il implique : la d&#233;professionnalisation de la vie politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, d'une part, l'appel &#224; la Constituante est souvent accompagn&#233; d'id&#233;ologies &#171; citoyennes &#187; un peu plates et d'id&#233;ologies &#171; r&#233;publicaines &#187; un peu raides. Mais surtout il ne faut pas imaginer qu'on va sortir de la pourriture oligarchique actuelle simplement en r&#233;digeant une bonne constitution. R&#233;diger une constitution est important quand c'est fait par des gens &#224; qui on ne le demande pas, qui n'ont pas &#171; qualit&#233; &#187; pour le faire. Mais c'est aussi important quand c'est pris dans un processus de lutte o&#249; les mots sont non pas des recettes pour un bonheur futur mais des armes dans le pr&#233;sent. Ce serait bien par exemple que ces constitutions &#171; r&#233;dig&#233;es par les citoyens &#187; s'inscrivent dans des processus de lutte effectifs contre l'ordre constitutionnel existant, qu'ils servent par exemple &#224; mettre la pagaille dans les fameuses &#171; grandes primaires d&#233;mocratiques &#187;. Les gens en place hurleraient au d&#233;ni de d&#233;mocratie, mais cela cr&#233;erait une discussion sur le sens m&#234;me du mot d&#233;mocratie qui pourrait &#234;tre utile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fond du probl&#232;me est qu'il faut imaginer des formes de vie politique qui, &#224; la fois, soient enti&#232;rement h&#233;t&#233;rog&#232;nes par rapport &#224; cette vie politique officielle enti&#232;rement confisqu&#233;e par une classe de professionnels qui se reproduit ind&#233;finiment &#8211; une situation qui a atteint en France un niveau sans &#233;gal dans l'Europe occidentale &#8211;, et pourtant capables de l'affronter selon leurs formes et leur agenda propres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Que faire du reproche d'homog&#233;n&#233;it&#233; sociologique adress&#233; &#224; la Nuit debout ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part, Mai-68 &#233;tait un mouvement d'un petit groupe d'&#233;tudiants &#171; petits-bourgeois &#187;. Et il a entra&#238;n&#233; la dynamique de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale qui l'a transform&#233; lui-m&#234;me, avec la convergence sur la Sorbonne des multiples formes de lutte qui &#233;clataient &#231;&#224; et l&#224;. Il faut se souvenir du r&#244;le de mod&#232;le jou&#233; pour l'occupation m&#234;me de la Sorbonne par la gr&#232;ve avec occupation et s&#233;questration qui avait alors lieu depuis plusieurs semaines dans l'usine de&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sud-Aviation &#224; Nantes. La Nuit debout, elle, arrive apr&#232;s le jugement symbolique condamnant &#224; des peines de prison ferme, pour les m&#234;mes faits, des ouvriers de Goodyear. Elle arrive dans ce contexte de d&#233;localisation des entreprises, de fermeture des usines, de d&#233;faites ouvri&#232;res et de p&#233;nalisation des formes de r&#233;sistance. Elle ne peut b&#233;n&#233;ficier de la dynamique sociale qu'on a connue en Mai-68. Bien s&#251;r qu'il faudrait des mouvements Nuit debout ou des mouvements d'un tout autre type partout, et notamment dans les quartiers qui se sont r&#233;volt&#233;s en 2005.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut toujours reprocher aux gens place de la R&#233;publique d'&#234;tre des lyc&#233;ens, des jeunes pr&#233;caires ou des individus qui ne repr&#233;sentent qu'eux-m&#234;mes. Mais c'est l'&#233;tat g&#233;n&#233;ral de ce qu'on appelle ici politique qu'il faut prendre en compte. Dans une France rendue amorphe par l'offensive dite n&#233;olib&#233;rale, la supercherie socialiste et une intense campagne intellectuelle contre toute la tradition sociale militante, on ne peut se contenter de renvoyer Nuit debout au fait que ce mouvement ne repr&#233;sente pas grand-chose sociologiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour que ce mouvement aille plus loin, il faudrait qu'il puisse inventer des mots d'ordre qui le fassent exploser au-del&#224; de lui-m&#234;me. Il y a peut-&#234;tre la possibilit&#233; de se saisir de la conjoncture pr&#233;-&#233;lectorale pour cr&#233;er non pas une &#171; primaire de la vraie gauche &#187;, mais une mobilisation tr&#232;s forte contre le syst&#232;me pr&#233;sidentiel. On pourrait imaginer qu'un tel mouvement aboutisse non seulement &#224; des d&#233;clarations sur le fait qu'on ne votera plus jamais socialiste, mais &#224; quelque chose comme un mouvement pour la non-pr&#233;sidence, ou la suppression de la pr&#233;sidence de la R&#233;publique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les Nuits debout peuvent-elles permettre de sortir de la chape de plomb post-attentats, symbolis&#233;e par une place de la R&#233;publique r&#233;investie par la parole et la lutte alors qu'elle &#233;tait devenue un mausol&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut pas trop demander &#224; ce mouvement. Mais il est vrai qu'un de ses &#233;l&#233;ments significatifs est la transformation d'une jeunesse en deuil en jeunesse en lutte, m&#234;me si cette transformation n'est pas ais&#233;e. Quand on va sur la place de la R&#233;publique, on voit que c'est tr&#232;s lentement que, autour de la statue, des symboles de lutte collective viennent se superposer aux expressions du deuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est difficile &#224; mettre en place en raison de la contre-r&#233;volution intellectuelle qui a r&#233;ussi &#224; s&#233;parer la jeunesse de toute une tradition de lutte sociale et d'horizon politique. Le propre de tous les mouvements des places a &#233;t&#233; la difficult&#233; &#224; s'identifier en tant que porteur de puissance d'avenir, et &#224; porter des subjectivations collectives, des identit&#233;s &#224; travailler et &#224; transformer contre les identit&#233;s impos&#233;es, comme ont pu l'&#234;tre des collectifs ouvriers ou des collectifs de femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est encore plus vrai en France, en raison de la chape de plomb id&#233;ologique cr&#233;&#233;e par cette contre-r&#233;volution intellectuelle. En Gr&#232;ce, il existe des mouvements autonomes puissants, qui ont cr&#233;&#233; des lieux de vie, de savoir ou de soins. En Espagne, autour de la lutte contre les expulsions de logements, a converg&#233; un collectif qui occupe aujourd'hui la mairie de Barcelone. Des mouvements et des formes d'organisation de cette ampleur n'existent pas en France, et le mouvement Nuit debout est orphelin des bases de luttes qui ont pu &#234;tre mobilis&#233;es ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;M&#234;me si demeure le sentiment qu'avec la Nuit debout, il se passe quelque chose qui manifeste une puissance d'invention renouvelant certaines mani&#232;res de penser de la gauche radicale ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne sait pas exactement ce qu'il y a dans la t&#234;te des personnes qui se m&#234;lent sur la place de la R&#233;publique. On y trouve &#233;norm&#233;ment de choses disparates.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est vrai qu'on y trouve une exigence d&#233;mocratique qui s'oppose &#224; la vieille ritournelle sur la &#171; d&#233;mocratie formelle &#187; comme simple apparence couvrant la domination &#233;conomique bourgeoise. L'exigence de d&#233;mocratie&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; r&#233;elle et maintenant &#187; &lt;/i&gt;a le m&#233;rite de rompre avec cette logique de d&#233;nonciation qui pr&#233;tend &#234;tre radicale mais produit en fait une sorte de qui&#233;tisme, finalement r&#233;actionnaire du genre : de toute fa&#231;on, c'est le Capital qui est la cause de tout, et ces gens qui s'agitent au nom de la d&#233;mocratie ne font que masquer sa domination et renforcer son id&#233;ologie. Mais &#233;videmment le profit est perdu si on ram&#232;ne la d&#233;mocratie &#224; la forme de l'assembl&#233;e. La d&#233;mocratie est affaire d'imagination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#202;tes-vous sensible &#224; la circulation de la parole, de l'&#233;crit, des r&#233;cits dans les Nuits debout ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a effectivement beaucoup de paroles qui circulent, m&#234;me si elles ne sont pas toujours d'une richesse inoubliable. Des gens viennent dire leurs po&#232;mes, mais c'est rarement une po&#233;sie cr&#233;ant un choc de nouveaut&#233;. En m&#234;me temps, on voit des gens qui ne parlaient jamais et qui osent parler &#224; cet endroit et c'est donc significatif, m&#234;me si, pour ce qu'on peut en saisir, cette circulation de la parole est moins riche que ce qu'on avait per&#231;u en Mai-68. D'un c&#244;t&#233;, la forme assembl&#233;e permet &#224; plus de gens de venir raconter leur histoire. De l'autre, on a l'impression d'&#234;tre en de&#231;&#224; de la floraison de slogans et d'images multiples qui, dans beaucoup de manifestations r&#233;centes, avait remplac&#233; les grandes banderoles unitaires d'antan. Plus profond&#233;ment, la question est que le d&#233;sir de communaut&#233; &#233;gale ne freine pas la puissance d'invention &#233;galitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les initiateurs de la Nuit debout veulent converger avec les syndicats dans la perspective du 1er Mai. Comment regardez-vous cette proposition ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; convergence des luttes &#187;, c'est un peu la version du grand r&#234;ve de Mai-68, la jonction entre &#233;tudiants et ouvriers. &#192; l'&#233;poque cela s'&#233;tait mat&#233;rialis&#233; par le cort&#232;ge &#233;tudiant en direction de Billancourt. Aujourd'hui Billancourt est ras&#233; et la Sorbonne est un lieu o&#249; l'on ne p&#233;n&#232;tre qu'avec une carte. Aussi l'affaire s'est-elle d&#233;battue dans le court espace qui s'&#233;tend entre la place de la R&#233;publique et la Bourse du travail, autour de la pr&#233;paration des d&#233;fil&#233;s du 1er Mai. En tout &#233;tat de cause, la question de la convergence des luttes est d&#233;pendante de la question de la nature de ces luttes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#034;Sous les pav&#233;s la plage&#034;, entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;De Flaubert &#224; Houellebecq, le philosophe explore ici les rapports entre politique et litt&#233;rature depuis le XIXe si&#232;cle. &lt;br class='autobr' /&gt; Votre nouveau livre, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, commence par une s&#233;v&#232;re explication avec Sartre, et avec toute la critique &#171; progressiste &#187; du xxe si&#232;cle. Contrairement &#224; ce que celle-ci avance, l'oeuvre de Flaubert ne participe pas selon vous d'un repli aristocratique...Au contraire, &#171; l'absolutisation du style &#187; proc&#232;de directement de l'&#232;re d&#233;mocratique. Que (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De Flaubert &#224; Houellebecq, le philosophe explore ici les rapports entre politique et litt&#233;rature depuis le XIXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Votre nouveau livre, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, commence par une s&#233;v&#232;re explication avec Sartre, et avec toute la critique &#171; progressiste &#187; du xxe si&#232;cle. Contrairement &#224; ce que celle-ci avance, l'oeuvre de Flaubert ne participe pas selon vous d'un repli aristocratique...Au contraire, &#171; l'absolutisation du style &#187; proc&#232;de directement de l'&#232;re d&#233;mocratique. Que voulez-vous dire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Sartre assimilait l'indiff&#233;rence flaubertienne, la neutralit&#233; de son &#233;criture, &#224; une volont&#233; r&#233;actionnaire de p&#233;trifier le langage pour le soustraire au peuple. Mais pour les contemporains de Flaubert, c'&#233;tait au contraire la marque m&#234;me de la d&#233;mocratie. Qu'une fille de paysan s'exprime comme la princesse de Cl&#232;ves, qu'il n'y ait plus de hi&#233;rarchie entre sujets vils et sujets nobles, qu'il n'y ait aucun &#171; sens &#187; assignable &#224; l'oeuvre, tout cela rompt avec l'ordre classique. Pour les r&#233;actionnaires de l'&#233;poque, faire du style un &#171; absolu &#187;, c'est consacrer l'&#233;quivalence d&#233;mocratique de tout avec tout, c'est l'expression m&#234;me du nivellement des conditions et des mani&#232;res de sentir qui m&#232;ne la soci&#233;t&#233; moderne &#224; l'ab&#238;me. Emma Bovary est pour eux l'incarnation effrayante de cet app&#233;tit d&#233;mocratique d&#233;cha&#238;n&#233; qui veut autant les biens mat&#233;riels que les jouissances raffin&#233;es de l'amour, de la po&#233;sie et de l'id&#233;al. R&#233;sistant &#224; son amour pour L&#233;on, Emma se r&#233;compense en s'achetant un meuble. Mieux : un prie-dieu gothique. Les &#233;crivains &#233;pris d'&#171; art pour l'art &#187; conspirent &#224; l'accession de tous aux biens les plus id&#233;aux, o&#249; les r&#233;actionnaires voient le triomphe de la vulgarit&#233; d&#233;mocratique. Mais cela n'implique de leur part aucun engagement dans le camp du &#171; progr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D'autant moins que la plupart des grands &#233;crivains du xixe sont assez nettement hostiles &#224; la d&#233;mocratie sur le plan politique... N'y a-t-il pas l&#224; un paradoxe tout de m&#234;me ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt;.-Que Flaubert soit un bon bourgeois qui ait les r&#233;flexes de sa classe, peu importe. Justement, la politique de la litt&#233;rature a ses voies propres. Elle r&#233;organise le champ de la fiction sociale, mais d'une mani&#232;re diff&#233;rente. La politique isole des sujets collectifs qui disent &#171; nous sommes ceci &#187;, &#171; nous voulons cela &#187;. La litt&#233;rature veut passer en dessous de ce niveau d'&#233;nonciation collectif pour retrouver la &#171; v&#233;rit&#233; des choses &#187;, sous le bavardage et le mensonge public. C'est de toute fa&#231;on l'ensemble du xixe qui est travers&#233; par une vision catastrophiste de la modernit&#233; issue des contre-r&#233;volutionnaires : les grandes croyances et structures collectives se sont perdues, on est dans l'&#233;miettement individuel. De Zola &#224; Joseph de Maistre en passant par Michelet, tout le monde partage cette vision-l&#224;. L'&#233;galitarisme litt&#233;raire peut donc s'accompagner de positions parfaitement r&#233;actionnaires sur la sc&#232;ne publique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le grand souci du si&#232;cle o&#249; s'invente la &#171; litt&#233;rature &#187; est selon vous de recr&#233;er une prose qui soit au monde moderne ce que l'&#233;pop&#233;e hom&#233;rique fut au monde antique...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt;.-Oui, et cela d&#233;termine diverses strat&#233;gies. Chez Balzac, c'est du monde marchand lui-m&#234;me, du m&#233;lange des genres et des conditions propres &#224; la ville moderne, que doit ressurgir cette po&#233;sie immanente &#224; la vie dont on disait le secret perdu. Chez Zola, idem. &#171; Au bonheur des dames &#187;peut se lire comme l'&#233;pop&#233;e noire de la d&#233;mocratie moderne identifi&#233;e &#224; la fantasmagorie de la marchandise. Les petites-bourgeoises affol&#233;es y sont comme des m&#233;nades antiques qui d&#233;chirent le corps de la marchandise divinis&#233;e. Avec des po&#232;tes comme Rimbaud ou Mallarm&#233;, le d&#233;fi est relev&#233; autrement. La po&#233;sie doit donner la formule d'une communaut&#233; humaine exc&#233;dant l'&#233;change &#233;conomique ou le vote parlementaire. Le &#171; langage pur &#187; recherch&#233; par Mallarm&#233; est ainsi une fa&#231;on de reprendre &#224; compte profane le sacrement du collectif jusque-l&#224; fond&#233; par la religion. C'est assez loin de la vision sartrienne faisant de lui un fils de la bourgeoisie absolutisant l'art &#224; seule fin de recr&#233;er une noblesse fant&#244;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'attention aux conditions sociales dans lesquelles s'inscrit l'art est donc n&#233;cessairement &#224; c&#244;t&#233; de la plaque, &#224; vos yeux ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Les sciences sociales ont besoin de faire du &#171; social &#187; le secret du texte litt&#233;raire. Ainsi Bourdieu, dans &#171; les R&#232;gles de l'art &#187;, analyse-t-il interminablement les d&#233;placements des personnages de &#171; l'Education sentimentale &#187; pour d&#233;montrer qu'ils ne franchissent jamais les fronti&#232;res du Paris bourgeois. Pour des jeunes ambitieux, cela para&#238;t assez normal ! Mais le savant a besoin de poser que la litt&#233;rature cache ce qu'elle dit parce qu'elle l'ignore elle-m&#234;me. C'est toute la na&#239;vet&#233; du discours &#171; antina&#239;f &#187; des sciences sociales. Elles oublient que c'est la litt&#233;rature qui leur a enseign&#233; la v&#233;rit&#233; qu'elles tentent de lui extorquer. Lorsque Hugo dans &#171; les Mis&#233;rables &#187; abandonne le monde des actions spectaculaires pour celui des sous-sols de la soci&#233;t&#233;, de l'&#233;gout, cette fosse de v&#233;rit&#233; o&#249; les signes de la grandeur sociale s'&#233;galisent dans les d&#233;chets quelconques, il invente le geste que ces sciences reprendront. La critique marxiste du f&#233;tichisme d&#233;coule en droite ligne de la r&#233;volution litt&#233;raire qui, depuis Balzac, d&#233;chiffre un monde de significations cach&#233;es sous l'apparente banalit&#233; du monde marchand.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une large partie de la critique am&#233;ricaine, &#224; commencer par les gender studies, perp&#233;tue cependant cette lecture &#171; politiquement correcte &#187; du roman. Un Philip Roth s'en amuse souvent...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;-Toute une critique progressiste veut montrer que les &#233;crivains pr&#233;tendument f&#233;ministes ou antiracistes charrient encore des poncifs arri&#233;r&#233;s sur les femmes ou les Noirs. Cette chasse aux st&#233;r&#233;otypes est devenue une m&#233;canique qui tourne sur elle-m&#234;me et soutient finalement l'ordre &#233;tabli, &#224; travers le constat complaisant d'une r&#233;currence infinie des mod&#232;les dominants. Cela dit, attention, la critique du &#171; politiquement correct &#187; peut parfois servir une politique encore plus &#171; correcte &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La litt&#233;rature peut-elle cependant produire certains effets politiques, que les auteurs en aient conscience ou non ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;-Elle cr&#233;e de nouvelles exp&#233;riences du monde commun, mais qui restent ambigu&#235;s voire contradictoires. Prenez le cycle &#171; USA &#187; de Dos Passos, oeuvre selon moi la plus repr&#233;sentative de la litt&#233;rature &#171; politique &#187; du xxe si&#232;cle. Dos Passos construit un univers o&#249; des destins individuels erratiques font ressentir la domination violente d'une classe, ainsi que la force impersonnelle des st&#233;r&#233;otypes m&#233;diatiques que notre monde suscite continuellement. Ce montage peut tout aussi bien engendrer une prise de conscience r&#233;volutionnaire qu'un cynisme nihiliste. Qu'un texte litt&#233;raire soit subversif ou consensuel d&#233;pend au fond moins de la volont&#233; de l'&#233;crivain que des forces politiques qui s'emparent d'une description du monde. Et cela est tout aussi vrai pour les oeuvres qui affichent un engagement politique. Si on avait compt&#233; sur les pi&#232;ces de Brecht pour faire des communistes, le r&#233;sultat n'aurait pas &#233;t&#233; garanti ! L'oeuvre &#171; engag&#233;e &#187; se nourrit en fait bien souvent de l'existence des &#233;nergies politiques qu'elle est cens&#233;e produire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il existe un discours d&#233;sormais tr&#232;s relay&#233; sur la crise et m&#234;me la mort du roman fran&#231;ais... Est-ce qu'il y a bel et bien aujourd'hui selon vous un &#171; emp&#234;chement &#187; litt&#233;raire sp&#233;cifique &#224; ce pays ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; .-Il n'y a ni crise ni mort, mais une faiblesse dont la composante politique est marqu&#233;e. Nos &#233;crivains ont int&#233;rioris&#233; l'oubli de l'intelligentsia fran&#231;aise &#224; l'&#233;gard de l'histoire r&#233;cente de notre pays : guerres de d&#233;colonisation et mouvements anticolonialistes, luttes politiques, sociales et culturelles des ann&#233;es 1960-1970. Un romancier am&#233;ricain comme Don DeLillo a affront&#233; l'histoire r&#233;cente de son pays et ses d&#233;mons : guerre froide, assassinat de Kennedy, gauchisme, terrorisme. Lobo Antunes a mis en fiction la fin de l'Empire portugais. Ils l'ont fait en reprenant des inventions ant&#233;rieures : entrelacement des histoires &#224; la Dos Passos, ou des temps et des voix &#224; la Faulkner. N'emp&#234;che qu'ils l'ont fait. Nos &#233;crivains, eux, participent majoritairement d'un d&#233;ni de notre histoire dont on voit les effets catastrophiques sur la vie politique et intellectuelle fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'embarras face &#224; un pass&#233; politique peut-il cependant suffire &#224; expliquer ce sentiment d'ext&#233;nuation ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Le probl&#232;me est que nos &#233;crivains sont plus des id&#233;ologues que des inventeurs de formes. Prenez un sujet &#171; politiquement incorrect &#187;, la critique du f&#233;minisme et de la r&#233;volution sexuelle. John Irving, dans &#171; le Monde selon Garp &#187;, l'a trait&#233; en inventant des situations et des individualit&#233;s in&#233;dites, &#224; commencer par cette infirmi&#232;re &#171; f&#233;ministe &#187; qui, exigeant un enfant seule, profite pour cela de l'&#233;rection perp&#233;tuelle d'un homme-l&#233;gume. Houellebecq, lui, se contente de projeter ses obsessions id&#233;ologiques dans des personnages et des situations qui semblent tout droit tir&#233;s des magazines sp&#233;cialis&#233;s. Cela dit, ce n'est pas parce que nos &#233;crivains sont aujourd'hui en panne d'imagination que nous sommes entr&#233;s dans une crise de civilisation ou un r&#232;gne du non-sens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, par Jacques Ranci&#232;re, Galil&#233;e, 240 p., 28,50 euros.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aude Lancelin&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Nouvel Observateur - 2205 - 08/02/2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>&#034;Politique de la litt&#233;rature&#034;, entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Politique-de-la-litterature-entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
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		<dc:date>2010-01-29T21:01:25Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Politique de la litt&#233;rature Entretien avec Jacques Ranci&#232;re _ Propos recueillis par Alice B&#233;ja 13 mars 2007 &lt;br class='autobr' /&gt; Au d&#233;but du recueil, et dans d'autres textes, vous rapprochez politique et litt&#233;rature par le fait qu'elles constituent toutes deux un nouveau partage du sensible. Peut-on consid&#233;rer que d'autres arts, par exemple les arts visuels, op&#232;rent &#233;galement ce partage, ou cette caract&#233;ristique est-elle sp&#233;cifique &#224; la litt&#233;rature en tant qu'art du langage ? &lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui constitue un nouveau (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re _ Propos recueillis par Alice B&#233;ja&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
13 mars 2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Au d&#233;but du recueil, et dans d'autres textes, vous rapprochez politique et litt&#233;rature par le fait qu'elles constituent toutes deux un nouveau partage du sensible. Peut-on consid&#233;rer que d'autres arts, par exemple les arts visuels, op&#232;rent &#233;galement ce partage, ou cette caract&#233;ristique est-elle sp&#233;cifique &#224; la litt&#233;rature en tant qu'art du langage ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Ce qui constitue un nouveau partage du sensible, ce n'est pas la litt&#233;rature en tant qu'art du langage en g&#233;n&#233;ral , c'est la litt&#233;rature en tant qu'invention historique, en tant que r&#233;gime historique d&#233;termin&#233; de l'art de la parole. Autrement dit, ce n'est pas tel ou tel art- la litt&#233;rature plut&#244;t que la peinture ou la sculpture - qui d&#233;finit un partage du sensible mais une configuration historique singuli&#232;re, un r&#233;gime d'identification d&#233;termin&#233;. La litt&#233;rature, comme singularit&#233; historique, appartient au r&#233;gime esth&#233;tique de l'art. Et c'est ce r&#233;gime comme n&#339;ud entre des formes sensibles et des modes d'interpr&#233;tation, qui d&#233;finit un nouveau partage du sensible. Si la litt&#233;rature y joue un r&#244;le particulier, c'est qu'elle porte ce changement inscrit dans son nom m&#234;me. Et elle est &#224; la fois une pratique de l'art et un mode d'interpr&#233;tation de ce que fait l'art. D'o&#249; le r&#244;le capital de la critique d'art au 19&#176; si&#232;cle : elle est &#224; la fois un genre de la litt&#233;rature - un &#233;l&#233;ment de sa nouveaut&#233;- et la mise en &#339;uvre d'un nouveau r&#233;gime d'interpr&#233;tation de la peinture qui fait deux op&#233;rations apparemment contradictoires et pourtant strictement li&#233;es au c&#339;ur du r&#233;gime esth&#233;tique : en m&#234;me temps elle fait voir sur le tableau la transcription d'une mani&#232;re de vivre de la soci&#233;t&#233; et elle transforme l'anecdote picturale en &#233;v&#233;nements de la mati&#232;re et gestes du peintre. C'est par cette double op&#233;ration que les transformations de la peinture prennent leur caract&#232;re paradigmatique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans votre analyse, ce que vous nommez &#171; litt&#233;rature &#187; est une pratique d'&#233;criture historiquement situ&#233;e, qui &#233;merge au 19&#232;me si&#232;cle. Dans ce contexte, comment analysez-vous, par exemple, les oeuvres de Cervant&#232;s ou de Laurence Sterne, qui, &#224; leur &#233;poque, remettaient d&#233;j&#224; radicalement en question le syst&#232;me classique de repr&#233;sentation fond&#233; sur la hi&#233;rarchie des genres et des styles ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Litt&#233;rature &#187; d&#233;signe pour moi plus qu'une pratique de l'&#233;criture . C'est un r&#233;gime d'identification de l'art d'&#233;crire. Or un r&#233;gime n'est pas n&#233;cessairement contemporain de ce qu'il identifie. Un r&#233;gime n'est pas une &#233;poque historique. Le r&#233;gime esth&#233;tique de l'art s'est constitu&#233; &#224; travers des formes de r&#233;&#233;valuation et de r&#233;interpr&#233;tation de pratiques et d'&#339;uvres ant&#233;rieures, en produisant une nouvelle visibilit&#233; des &#339;uvres picturales du pass&#233; qui chasse l'anecdote au profit de la touche ou des jeux de la lumi&#232;re , une nouvelle lisibilit&#233; des textes anciens, un nouvel imaginaire de la Gr&#232;ce antique ou de l'&#226;ge d'or hollandais . C'est possible parce que le r&#233;gime repr&#233;sentatif, lui-m&#234;me m&#234;me, d&#233;finit non une &#233;poque mais la domination d'une certaine normativit&#233;. Cette normativit&#233; d&#233;finit les r&#232;gles &#8211; explicites et implicites- de ce qui est reconnu comme le grand art , mais elle n'interdit pas pour autant l'existence d'autres formes , qui sont identifi&#233;es dans le registre de l'artisanat ou du divertissement par exemple. Quand Cervant&#232;s et Sterne &#233;crivent leurs romans, ils pratiquent un art qui n'est pas codifi&#233; dans les arts po&#233;tiques qui d&#233;finissent la hi&#233;rarchie po&#233;tique. Le roman a toujours exist&#233; en marge de ces codifications, comme une forme de divertissement dispens&#233;e des normes qui r&#233;gissaient le grand art . Cela veut dire que Cervant&#232;s lui-m&#234;me attachait plus de prix artistique &#224; la pastorale de Persiles et Sigismonde qu'&#224; Don Quichotte. De la m&#234;me mani&#232;re Voltaire attache sa gloire &#224; ses trag&#233;dies que personne ne voit ni ne lit plus et non &#224; ses contes. Ce qui marque la rupture litt&#233;raire, c'est que le genre marginal, le genre sans genre du roman devient le genre royal. C'est la litt&#233;rature naissante qui a fait de Cervant&#232;s, Rabelais ou Sterne ses contemporains en faisant du roman la nouvelle &#233;pop&#233;e, le &#171; livre de vie &#187; de la modernit&#233; &#233;quivalent de l'&#233;pop&#233;e antique, elle-m&#234;me r&#233;interpr&#233;t&#233;e comme po&#232;me du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A l'interrogation sur le temps s'ajoute celle sur l'espace. Vous montrez bien, dans vos textes, notamment &#224; travers l'analyse de Borg&#232;s, l'identification de la r&#233;volution litt&#233;raire &#224; la France. Faut-il comprendre la relation entre la litt&#233;rature qui na&#238;t en France au 19&#232;me et les autres pays exclusivement en termes d'influence, ou bien peut-on &#233;tablir des syst&#232;mes de comparaison, ce qui serait une mani&#232;re de comprendre les r&#233;f&#233;rences que vous faites &#224; la pr&#233;face aux Lyrical Ballads de Wordsworth et Coleridge pour rendre compte de la fin de la hi&#233;rarchie des sujets ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De fait, Wordsworth et Coleridge ont eu quelques d&#233;cennies d'avance dans la d&#233;finition d'une po&#233;sie marqu&#233;e par la nouveaut&#233; d&#233;mocratique. C'&#233;tait explicitement chez Wordsworth une mani&#232;re de transposer un enthousiasme d&#233;&#231;u pour la R&#233;volution Fran&#231;aise. S'il est malgr&#233; tout l&#233;gitime de centrer l'&#233;tude sur la litt&#233;rature fran&#231;aise, c'est que c'est la France qui avait codifi&#233; le syst&#232;me des Belles-Lettres. C'est donc assez naturellement la litt&#233;rature fran&#231;aise qui permet de mesurer la rupture de ce syst&#232;me. Dans des pays comme l'Allemagne ou la Russie, c'est la rupture avec la France, avec sa po&#233;tique et m&#234;me avec sa langue qui marque la rupture litt&#233;raire. Autrement dit la r&#233;volution litt&#233;raire se confond avec une revendication nationale . En France la rupture ne peut se marquer que dans les formes m&#234;mes de l'&#233;criture. Mais elle le fait aussi dans un rapport plus brouill&#233; &#224; la politique : les romantiques sont d'abord li&#233;s &#224; la Contre-R&#233;volution, &#224; un mode d'&#233;criture qui rompt avec la rh&#233;torique r&#233;publicain et &#224; un mode d'historicit&#233; qui rompt la ligne droite du progr&#232;s. Les R&#233;publicains de ce fait soup&#231;onnent la nouveaut&#233; litt&#233;raire et restent attach&#233;s &#224; la tradition des Belles-Lettres. Il y a un imbroglio qui met du temps &#224; se clarifier, mais cela permet justement de distinguer ce qui appartient &#224; la politique de la litt&#233;rature comme telle de ce qui appartient aux adh&#233;sions des &#233;crivains &#224; telle ou telle id&#233;ologie ou tel ou tel parti. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans vos textes, vous avez &#224; coeur de remettre en question les distinctions classiques, entre r&#233;alisme et art pur, entre litt&#233;rature engag&#233;e et art pour l'art, tout en les repla&#231;ant dans leur contexte critique. Pensez-vous que le poids du structuralisme ait eu une influence sur la production litt&#233;raire fran&#231;aise contemporaine, en particulier en termes de politique de la litt&#233;rature ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Franchement, je ne le pense pas. Le structuralisme a-t-il d'ailleurs proprement d&#233;fini un paradigme de l'&#233;criture litt&#233;raire ? Ce n'est pas lui qui a invent&#233; le &#171; nouveau roman &#187; ni d&#233;termin&#233; les formes de litt&#233;rature combinatoire de l'Oulipo . Le structuralisme a d'abord d&#233;fini un mode d'interpr&#233;tation des textes. Et ce mode d'interpr&#233;tation &#233;tait infiniment mieux adapt&#233;e aux contes enfantins ou aux types d'&#233;criture id&#233;ologiquement charg&#233;s comme le Sarasine dont s'empara Barthes qu'aux romans de Butor, Robbe-Grillet ou Claude Simon qui mettent en &#339;uvre des formes plus modernistes, oscillant entre minimalisme et polyphonie . Il est bien s&#251;r tentant de faire d&#233;pendre le type de litt&#233;rature minimaliste qui d&#233;finit aujourd'hui une tendance assez forte de la litt&#233;rature fran&#231;aise de l'enseignement structuraliste. Cela l'est plus encore au sein du mouvement id&#233;ologique qui rend les ann&#233;es 60 responsables de toutes les catastrophes. Mais c'est fallacieux. On avait v&#233;rifi&#233; d&#233;j&#224; dans les ann&#233;es autour de 1968 que le structuralisme ne d&#233;tournait pas n&#233;cessairement &#233;crivains ou philosophes de la politique, comme l'avait avanc&#233; une critique d'inspiration sartrienne du &#171; technocratisme &#187; structuraliste. Aussi la faible implication politique de la litt&#233;rature aujourd'hui dominante en France n'est-elle pas due &#224; quelque forme de d&#233;sengagement qui serait l'h&#233;ritage structuraliste. Elle est d'abord due &#224; la faiblesse de la politique elle-m&#234;me. Elle est l'une des cons&#233;quences de la r&#233;action des ann&#233;es 80 contre toutes les formes d'invention politique, th&#233;orique et artistique des ann&#233;es 60.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;1932-2007&lt;br class='autobr' /&gt;
Revue ESPRIT.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous droits r&#233;serv&#233;s&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>&#034;Le ponte des arts&#034; par Eric Loret.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Le-ponte-des-arts-par-Eric-Loret</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Loret, Eric</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Un recueil esth&#233;tique de Jacques Ranci&#232;re o&#249; Borges croise Tolsto&#239;. Pour un art po&#233;tique qui soit aussi politique. Jacques Ranci&#232;re, Politique de la litt&#233;rature, Galil&#233;e, 234 pp., 28,50&#8364; &lt;br class='autobr' /&gt; Politique de la litt&#233;rature est un recueil d'essais o&#249; il s'agit, &#224; nouveau, de sauver la d&#233;mocratie (cf. le r&#233;cent la Haine de la d&#233;mocratie, du m&#234;me auteur) et une certaine modernit&#233; (Mallarm&#233;, Flaubert), contre les rappels &#224; l'ordre de plus en plus pressants. S'inspirant d'une tradition qui irait (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Un recueil esth&#233;tique de Jacques Ranci&#232;re o&#249; Borges croise Tolsto&#239;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour un art po&#233;tique qui soit aussi politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 234 pp., 28,50&#8364;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature &lt;/i&gt;est un recueil d'essais o&#249; il s'agit, &#224; nouveau, de sauver la d&#233;mocratie (cf. le r&#233;cent &lt;i&gt;la Haine de la d&#233;mocratie, &lt;/i&gt;du m&#234;me auteur) et une certaine modernit&#233; (Mallarm&#233;, Flaubert), contre les rappels &#224; l'ordre de plus en plus pressants. S'inspirant d'une tradition qui irait d'Aristote &#224; Deleuze, Ranci&#232;re pense l'esth&#233;tique et la politique indissolublement, &#224; travers le prisme de ce qu'il nomme &lt;i&gt;&#171; le partage du sensible &#187;. &lt;/i&gt;Les textes pr&#233;sent&#233;s, abordant des figures comme Brecht, Borges ou Tolsto&#239;, crois&#233;es avec celles de Badiou, Freud ou Benjamin, redisent et approfondissent une pens&#233;e d&#233;velopp&#233;e depuis une dizaine d'ann&#233;es avec &lt;i&gt;la Chair des mots &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;Aux bords du politique &lt;/i&gt;.Les chapitres introductifs, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187; et &#171; Le malentendu litt&#233;raire &#187;, fournissent l'outillage th&#233;orique qu'on retrouvera dans les autres essais. Ranci&#232;re y pose d'abord que &lt;i&gt;&#171; la politique est la constitution d'une sph&#232;re d'exp&#233;rience sp&#233;cifique o&#249; certains objets sont pos&#233;s comme communs et certains sujets regard&#233;s comme capables de d&#233;signer ces objets et d'argumenter &#224; leur sujet &#187;. &lt;/i&gt;D&#233;finition certes probl&#233;matique, qui fait que &lt;i&gt;&#171; le donn&#233; sur lequel repose la politique est toujours litigieux &#187;, &lt;/i&gt;mais sur laquelle on peut mettre de l'huile aristot&#233;licienne en distinguant la parole de l'homme, &lt;i&gt;&#171; qui permet de mettre en commun le juste et l'injuste &#187;, &lt;/i&gt;et la voix animale, &lt;i&gt;&#171; qui exprime le plaisir ou la peine &#187;. &lt;/i&gt;Comme l'homme est parole (interpr&#233;tation) et non voix (r&#233;el aveugle, vie nue), &lt;i&gt;&#171; l'activit&#233; politique reconfigure le partage du sensible. Elle introduit sur la sc&#232;ne du commun des objets et des sujets nouveaux. Elle rend visible ce qui &#233;tait invisible, elle rend audibles comme &#234;tre parlants ceux qui n'&#233;taient entendus que comme animaux bruyants &#187;. &lt;/i&gt;En somme, la litt&#233;rature (y compris Mallarm&#233;, dont Ranci&#232;re renouvelle la lecture en commentant les proses &lt;i&gt;&#171; Conflit &#187; &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;&#171; Confrontation &#187; &lt;/i&gt;) redistribue les places sociales et l'activit&#233; artistique peut &#234;tre &#233;mancipatrice si elle ne se contente pas de mimer le cadavre des formes obsol&#232;tes de la vie (en croyant que &lt;i&gt;&#171; les choses et les individus ont des propri&#233;t&#233;s r&#233;elles qui rendent leur possession d&#233;sirable &#187; &lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on pr&#233;f&#232;re une &#233;tude plus directement litt&#233;raire, le chapitre intitul&#233; &#171; La mise &#224; mort d'Emma Bovary &#187; nous donnera les frissons d'un d&#233;montage diablement int&#233;ressant. &lt;i&gt;Mme Bovary, &lt;/i&gt;explique Ranci&#232;re, fut en son temps honni des r&#233;actionnaires, parce que ce roman leur semblait illustrer le foutoir d'une d&#233;mocratie o&#249; tout se vaut : &lt;i&gt;&#171; Le tort fait par Emma &#224; la litt&#233;rature &#187; &lt;/i&gt;est d' &lt;i&gt;&#171; identifier la litt&#233;rature &#224; la vie, et pour cela, elle rend toute source d'excitation &#233;quivalente &#224; toute autre &#187;. &lt;/i&gt;Ce crime &#233;tait aussi per&#231;u comme celui de son auteur. Plus r&#233;cemment, c'est &#224; un Flaubert &#171; bourgeois &#187; que s'en prend la critique, qu'elle croit tout enferm&#233; dans une tour de (rien) y voir stylistique. En r&#233;alit&#233;, pour le philosophe, Flaubert se pr&#233;occupe du noeud qui &lt;i&gt;&#171; lie l'&#233;galit&#233; artistique &#224; ce nouveau partage du sensible qui rend les plaisirs de l'esprit disponibles pour n'importe qui &#187;. &lt;/i&gt;A savoir : &lt;i&gt;&#171; Si le futur de l'art tient &#224; une forme nouvelle d'indistinction entre l'art et la vie non artistique, et si cette indistinction est disponible pour n'importe qui, que reste-t-il &#224; l'art pour fonder sa sp&#233;cificit&#233; ? &#187; &lt;/i&gt;La question ne se d&#233;noue pas, comme la tradition moderne l'interpr&#232;te, dans une intransitivit&#233; st&#233;rile. Elle n'est pas non plus antique : Ranci&#232;re lit ici notre pr&#233;sent. Ce temps promis de la r&#233;solution de l'art et de la vie est le n&#244;tre, quand chacun est &#233;crivain sur son blog, musicien sur MySpace et cin&#233;aste sur Youtube.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour que cet art-l&#224; soit politique et d&#233;mocratique, c'est-&#224;-dire qu'il sache &lt;i&gt;&#171; partager avec n'importe qui le pouvoir &#233;gal de l'intelligence &#187;, &lt;/i&gt;il ne doit pas sombrer dans le kitsch, ne pas devenir &lt;i&gt;&#171; partie et d&#233;cor de [l] a vie quotidienne &#187;, &lt;/i&gt;ameublement ou &lt;i&gt;&#171; esth&#233;tisation &#187;. &lt;/i&gt;Pour qu'il effectue le partage du &lt;i&gt;&#171; monde commun &#187;, &lt;/i&gt;qu'il donne la parole &#224; ceux qui ne l'ont pas, c'est &#224; une interpr&#233;tation d'&#233;v&#233;nements perceptifs qu'elle doit s'appliquer, en tant que la vie est &lt;i&gt;&#171; pur multiple de la sensation &#187;. &lt;/i&gt;Nous voil&#224; non loin de chez Rimbaud, Proust et Deleuze. La litt&#233;rature nous apprend &lt;i&gt;&#171; &#224; choisir entre deux interpr&#233;tations : non pas deux interpr&#233;tations des paroles ou actes d'autrui, mais &lt;/i&gt;&lt;i&gt;deux interpr&#233;tations de nos propres perceptions et des affections qui les accompagnent &#187;. &lt;/i&gt;Soit &#224; se constituer en sujet politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tous droits r&#233;serv&#233;s&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Lib&#233;ration : jeudi 1 mars 2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Quand le langage &#233;pouse la d&#233;mocratie&#034;, par William Marx</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Quand-le-langage-epouse-la-democratie-par-William-Marx</link>
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		<dc:creator>Marx, William</dc:creator>



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&lt;p&gt;Il y a deux fa&#231;ons antagonistes d'envisager philosophiquement la litt&#233;rature. Soit comme une parole qui transcende les conditions mat&#233;rielles de son &#233;nonciation et se propose, en derni&#232;re analyse, comme la voix m&#234;me de l'Etre : c'est l'option m&#233;taphysique, celle qu'a illustr&#233;e Heidegger. Soit, au contraire, insistant sur l'ancrage n&#233;cessaire de la litt&#233;rature dans l'existence concr&#232;te, on la saisit comme l'expression historiquement situ&#233;e d'un rapport singulier au langage et au monde : celui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a deux fa&#231;ons antagonistes d'envisager philosophiquement la litt&#233;rature. Soit comme une parole qui transcende les conditions mat&#233;rielles de son &#233;nonciation et se propose, en derni&#232;re analyse, comme la voix m&#234;me de l'Etre : c'est l'option m&#233;taphysique, celle qu'a illustr&#233;e Heidegger. Soit, au contraire, insistant sur l'ancrage n&#233;cessaire de la litt&#233;rature dans l'existence concr&#232;te, on la saisit comme l'expression historiquement situ&#233;e d'un rapport singulier au langage et au monde : celui d'un &#233;crivain, d'un mouvement esth&#233;tique ou m&#234;me de la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la voie qu'a choisi d'explorer Jacques Ranci&#232;re, en s'imposant depuis bien des ann&#233;es comme l'un des principaux penseurs de la chose litt&#233;raire. Voie &lt;i&gt;'politique'&lt;/i&gt; par excellence, au sens d'une politique g&#233;n&#233;ralis&#233;e, aussi diff&#233;rente de la campagne pr&#233;sidentielle en cours qu'un po&#232;me de Mallarm&#233; peut l'&#234;tre d'un tract &#233;lectoral.Exigeante, cette r&#233;flexion tant&#244;t se concentre sur des &#233;crivains essentiels (&lt;i&gt;Mallarm&#233; : la politique de la sir&#232;ne&lt;/i&gt;, 1996), tant&#244;t s'&#233;l&#232;ve &#224; des consid&#233;rations g&#233;n&#233;rales sur l'histoire de la litt&#233;rature, comme dans l'essai fondamental sur &lt;i&gt;La Parole muette&lt;/i&gt; (1998). Deux points de vue que coordonne avec une rigueur remarquable le recueil &lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, en rassemblant une dizaine de textes, dont le plus ancien date de 1979.Si divers en effet que soient les noms &#233;voqu&#233;s, de Balzac &#224; Badiou, en passant par Brecht et Borges, l'ensemble du livre est au service d'une seule intuition. Dans un premier temps, on pourrait la r&#233;sumer ainsi : la litt&#233;rature ne saurait se s&#233;parer des syst&#232;mes id&#233;ologiques au sein desquels ou m&#234;me contre lesquels elle se forme. Elle est engag&#233;e malgr&#233; elle. Qu'ils le veuillent ou non, les plus farouches partisans de l'art pour l'art expriment encore une vision particuli&#232;re du monde et de la cit&#233;.Ainsi Flaubert : son esth&#233;tique du d&#233;tail, bl&#226;m&#233;e par ses contemporains, exprime moins une r&#233;ification bourgeoise du langage, comme le pensait Sartre, que la ruine d'une conception hi&#233;rarchis&#233;e de la description, h&#233;rit&#233;e de l'Ancien R&#233;gime. Avec &lt;i&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt; triomphe une vision d&#233;mocratique du r&#233;el, o&#249; chaque &#233;l&#233;ment compte autant que son voisin : la description minutieuse des grandes herbes courb&#233;es par le vent ou des insectes pos&#233;s sur les feuilles de n&#233;nuphar n'y a pas moins d'importance que les m&#233;diocres aventures sentimentales de l'h&#233;ro&#239;ne.Vision d&#233;mocratique, mais aussi mat&#233;rialiste : la prolif&#233;ration du langage s'efforce de mimer les tourbillons anarchiques des atomes dans l'Univers. &lt;i&gt;'L'exc&#232;s des mots est identique &#224; cette puissance de d&#233;sindividualisation qui fait entendre au milieu de toute histoire la respiration du grand Vide qui est l'&#233;quivalent du grand Pan d&#233;funt.'&lt;/i&gt; Flaubert et Proust font succ&#233;der &#224; la conception organique de l'oeuvre un mod&#232;le de croissance de type v&#233;g&#233;tal, o&#249; le d&#233;sordre l'emporte sur l'ordre. Aussi n'y a-t-il pas antinomie entre souci r&#233;aliste et obsession esth&#233;tique. Bien au contraire, l'alliance des deux forme le syst&#232;me que, depuis le d&#233;but du XIXe si&#232;cle, on nomme litt&#233;rature. C'est pourquoi l'oeuvre la plus engag&#233;e n'est pas toujours celle qui se donne pour telle.Tout est politique, donc. Mais tout, aussi, est litt&#233;rature : &lt;i&gt;'Litt&#233;rature est le nom d'un r&#233;gime nouveau de la v&#233;rit&#233;.'&lt;/i&gt; D&#233;sormais, le vrai se cache et l'oeuvre doit le r&#233;v&#233;ler. L'av&#232;nement de la litt&#233;rature s'accompagne d'une r&#233;volution du sens : en de lumineux chapitres, Ranci&#232;re montre comment la psychanalyse freudienne et l'historiographie moderne ont emprunt&#233; leurs principes &#224; la cr&#233;ation litt&#233;raire. Les sciences herm&#233;neutiques qui pr&#233;tendent d&#233;voiler le fin mot des oeuvres et des &#233;crivains proc&#232;dent en fait du m&#234;me r&#233;gime d'interpr&#233;tation que cette litt&#233;rature qu'elles croient pouvoir surpasser en clairvoyance : c'est une faiblesse qu'elles osent rarement s'avouer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CITATIONS F&#201;TICHES&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La critique de Ranci&#232;re vise ici particuli&#232;rement le r&#233;ductionnisme parfois pratiqu&#233; dans le sillage de Pierre Bourdieu : quand le sociologue se r&#233;jouit de retrouver derri&#232;re les oeuvres les structures sociales qui leur ont donn&#233; naissance, il se contente de r&#233;p&#233;ter sans le savoir le geste m&#234;me par lequel la litt&#233;rature s'est institu&#233;e comme expression d&#233;mocratique du r&#233;el.M&#234;me si, sans doute, l'assimilation de la d&#233;mocratie au seul concept d'&#233;galit&#233; peut para&#238;tre abusive, l'analogie d&#233;velopp&#233;e par Ranci&#232;re r&#233;sonne comme un avertissement, en ces temps o&#249; la place de l'enseignement litt&#233;raire dans les cursus est de plus en plus menac&#233;e : il ne serait pas sans p&#233;ril pour l'Etat de remettre en question un id&#233;al esth&#233;tique et politique sur lequel nos soci&#233;t&#233;s ont v&#233;cu depuis au moins deux si&#232;cles.Paradoxalement, toutefois, dans sa volont&#233; philosophique de tenir ensemble toutes les contradictions de son objet, dans son refus du &lt;i&gt;'paradigme moderniste'&lt;/i&gt; traditionnel qui rompt le lien entre langage et repr&#233;sentation, dans son opposition m&#234;me &#224; l'approche plus &#233;volutionniste et historique de Paul B&#233;nichou ou de Michel Foucault, le projet de Jacques Ranci&#232;re n'est peut-&#234;tre lui-m&#234;me rendu possible que par la distance o&#249; l'on tient aujourd'hui la litt&#233;rature issue de la r&#233;volution romantique. Distance rendue plus sensible encore par les citations f&#233;tiches qui courent &#224; travers le livre - la description flaubertienne de l'&#233;clat d'un ongle ou d'une goutte de neige fondue - et se lisent comme autant de monuments propos&#233;s &#224; l'admiration et &#224; la nostalgie, ultime hommage aux noces d&#233;j&#224; l&#233;gendaires du langage et de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;POLITIQUE DE LA LITT&#201;RATURE&lt;/strong&gt; de Jacques Ranci&#232;re. Galil&#233;e, 'La philosophie en effet', 234 p., 28,50 &#8364;.William Marx&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>Jacques Ranci&#232;re : la litt&#233;rature engage le &#034;partage du sensible&#034;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Jacques-Ranciere-la-litterature-engage-le-partage-du-sensible</link>
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		<dc:date>2010-01-29T20:37:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si la litt&#233;rature a &#224; voir avec la politique, insistez-vous, ce n'est pas qu'elle engage l'&#233;criture sur la voie d'une prise de parti explicite dans les luttes du temps. C'est d'abord parce qu'elle bouleverse ce que vous nommez le 'partage du sensible'. Qu'est-ce &#224; dire ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le partage du sensible, c'est la configuration de ce qui est donn&#233;, de ce qu'on peut ressentir, des noms et des modes de signification qu'on peut donner aux choses, de la mani&#232;re dont un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Si la litt&#233;rature a &#224; voir avec la politique, insistez-vous, ce n'est pas qu'elle engage l'&#233;criture sur la voie d'une prise de parti explicite dans les luttes du temps. C'est d'abord parce qu'elle bouleverse ce que vous nommez le 'partage du sensible'. Qu'est-ce &#224; dire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le partage du sensible, c'est la configuration de ce qui est donn&#233;, de ce qu'on peut ressentir, des noms et des modes de signification qu'on peut donner aux choses, de la mani&#232;re dont un espace est peupl&#233;, des capacit&#233;s que manifestent les corps qui l'occupent. La litt&#233;rature fait de la politique en bouleversant la configuration de cet espace et en donnant &#224; ces corps des puissances nouvelles. L'apolitique Flaubert conf&#232;re &#224; des corps populaires (Emma Bovary, Bouvard et P&#233;cuchet) des capacit&#233;s qui font &#233;cho &#224; celles que se donnent les militants de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, en perturbant la distribution des positions et des comp&#233;tences qui fait un ordre social. Avec la rencontre entre un enfant blanc, un descendant de chef indien crois&#233; de sang noir, un ours et la for&#234;t, Faulkner construit, dans le cycle &lt;i&gt;Descends Mo&#239;se&lt;/i&gt;, un communisme sensible plus efficace que celui des romans militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec la remont&#233;e d'un fleuve africain &#224; la rencontre d'un ap&#244;tre perdu du colonialisme civilisateur dans &lt;i&gt;Au coeur des t&#233;n&#232;bres&lt;/i&gt;, Conrad construit un espace politique plus significatif qu'en d&#233;crivant, dans &lt;i&gt;L'Agent secret&lt;/i&gt;, les crimes d'un cynique anarchiste. Et Pavese fait dire la guerre, la r&#233;sistance et le retour &#224; la normale par ces collines au-dessus de Turin qui &#224; la fois donnent lieu aux actions des combattants et absorbent les traces de leurs actions.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vous citez peu d'&#233;crivains contemporains. Autour de vous, parmi ceux qui lisent et qui &#233;crivent, o&#249; trouve-t-on trace, selon vous, de cette &#034;politique de la litt&#233;rature&#034; ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je pense &#224; Thomas Pynchon, racontant le territoire et l'histoire am&#233;ricains &#224; travers la d&#233;ambulation d'un astronome et d'un g&#233;om&#232;tre dans &lt;i&gt;Mason &amp; Dixon &lt;/i&gt;ou &#233;voquant le nazisme simplement &#224; travers celle d'un ing&#233;nieur allemand enregistrant les perturbations radio-atmosph&#233;riques dans le Sud-Ouest africain (&lt;i&gt;V)&lt;/i&gt;. Je pense aussi &#224; Don Delillo, construisant l'espace-temps de l'Am&#233;rique politique contemporaine comme le trajet d'une balle de base-ball perdue dans les tribunes d'un stade de New York en 1951 (&lt;i&gt;Outremonde&lt;/i&gt;) ou &#224; Antonio Lobo Antunes logeant le pass&#233; colonial dans une banlieue triste de Lisbonne (&lt;i&gt;Le Retour des caravelles&lt;/i&gt;). On peut s&#251;rement penser &#224; bien d'autres. Cette arch&#233;ologie sensible du pr&#233;sent, je l'ai en fait &#233;tudi&#233;e ailleurs dans &lt;i&gt;La Fable cin&#233;matographique&lt;/i&gt; parce que je crois que le cin&#233;ma en a largement repris l'id&#233;e et la m&#233;thode &#224; la litt&#233;rature. Ceux qui d&#233;plorent une d&#233;cadence contemporaine de la litt&#233;rature oublient qu'un art est bien plus qu'un m&#233;dium particulier appartenant &#224; des sp&#233;cialistes des mots, des images ou des sons. Des cin&#233;astes ou des vid&#233;astes peuvent aujourd'hui produire des inventions dans ce nouage litt&#233;raire des mots et des choses &#224; l'&#233;gard duquel les &#233;crivains de profession manifestent souvent une certaine lassitude.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Jean Birnbaum.&lt;br class='autobr' /&gt;
LE MONDE DES LIVRES | 15.03&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; La litt&#233;rature a une forme de politique bien &#224; elle &#187;, par Jacques Ranci&#232;re</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/La-litterature-a-une-forme-de-politique-bien-a-elle-par-Jacques-Ranciere-1694</link>
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		<dc:date>2010-01-29T20:31:18Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Politique de la litt&#233;rature, de Jacques Ranci&#232;re. &#201;ditions Galil&#233;e. 232 pages 28,50 euros Et si &#224; toujours poser la question des &#171; rapports entre &#187; la politique et la litt&#233;rature on passait &#224; c&#244;t&#233; du sujet ? Si la litt&#233;rature, en tant que telle faisait de la politique ? C'est pour donner sens &#224; ces interrogations que Jacques Ranci&#232;re, dans son nouvel essai, revient sur une probl&#233;matique abord&#233;e dans la Parole muette et la Politique des po&#232;tes. En d&#233;pla&#231;ant la question de la mani&#232;re dont (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, de Jacques Ranci&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ditions Galil&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
232 pages &lt;br class='autobr' /&gt;
28,50 euros&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Et si &#224; toujours poser la question des &#171; rapports entre &#187; la politique et la litt&#233;rature on passait &#224; c&#244;t&#233; du sujet ? Si la litt&#233;rature, en tant que telle faisait de la politique ? C'est pour donner sens &#224; ces interrogations que Jacques Ranci&#232;re, dans son nouvel essai, revient sur une probl&#233;matique abord&#233;e dans la Parole muette et la Politique des po&#232;tes. En d&#233;pla&#231;ant la question de la mani&#232;re dont les &#233;crivains repr&#233;sentent la politique ou proposent dans leurs oeuvres un engagement politique, on en apprend, en fin de compte, beaucoup plus sur la fonction de la litt&#233;rature. Plus que description ou appel, elle permet de d&#233;limiter un espace o&#249; la communaut&#233; peut se penser autrement que comme conflits de collectifs aux int&#233;r&#234;ts oppos&#233;s. Depuis la fin du XVIIIe si&#232;cle, elle abolit, en particulier avec la promotion du roman, la hi&#233;rarchie des genres, des modes d'expression et des sujets. Ceux-ci, soumis &#224; la seule autorit&#233; du style, sont &#233;quivalents sous la plume de l'&#233;crivain. Cette r&#233;volution esth&#233;tique fait du roman le grand vecteur d'une pens&#233;e sociale in&#233;dite. Rencontre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quel est le sens de ce &#171; de &#187; dans Politique de la litt&#233;rature, alors qu'on est plut&#244;t habitu&#233; &#224; un &#171; et &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Politique de la litt&#233;rature se diff&#233;rencie de &#171; politique des &#233;crivains &#187;. Il s'agit de dire que la litt&#233;rature n'est pas seulement le moyen par lequel des &#233;crivains proposent des engagements politiques, repr&#233;sentent des structures ou des conflits politiques, mais que la litt&#233;rature a une forme de politique &#224; elle. Cela suppose que politique ne signifie pas simplement la pratique du pouvoir ou la lutte pour le pouvoir, mais la configuration sensible d'un monde commun, des sujets qui la peuplent, de leurs capacit&#233;s. La litt&#233;rature, pour moi, n'est pas un art transhistorique, mais un r&#233;gime historique sp&#233;cifique d'identification de l'art d'&#233;crire, et ce qui le caract&#233;rise c'est une certaine d&#233;mocratie, c'est le fait que se trouvent neutralis&#233;es une s&#233;rie de hi&#233;rarchies qui d&#233;finissaient, auparavant, les pratiques nobles de l'art d'&#233;crire, et des arts en g&#233;n&#233;ral. Avant la litt&#233;rature, il y avait les belles-lettres, un syst&#232;me hi&#233;rarchique qui d&#233;terminait ce qui devait entrer dans l'art et en &#234;tre exclu, les genres, les sujets, les expressions nobles et non nobles. La litt&#233;rature au sens moderne na&#238;t entre la fin du XVIIIe et le XIXe comme la ruine de ce syst&#232;me. Cela conduit &#224; dire que tout sujet est bon, et &#224; la promotion d'un genre marginal, le roman.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;En quoi la controverse &#171; art pur-art engag&#233; &#187; n'est pas la probl&#233;matique centrale ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; R&#233;trospectivement, une attitude comme celle de Flaubert d&#233;clarant que le sujet &#233;tait sans importance et que l'oeuvre devait tenir &#171; par la seule force interne de son style &#187; a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e comme un manifeste de l'art pour l'art, donc d'un certain aristocratisme, or, pour ses contemporains c'&#233;tait tout le contraire. Dire que le style &#233;tait &#171; &#224; lui tout seul une mani&#232;re absolue de voir les choses &#187;, revenait pr&#233;cis&#233;ment &#224; dire que la qualit&#233; litt&#233;raire n'&#233;tait plus li&#233;e &#224; la qualit&#233; des sujets repr&#233;sent&#233;s, &#224; ouvrir la porte &#224; la vie ordinaire, aux gens quelconques dans le domaine de l'art. On a oppos&#233; l'art pour l'art aux vulgarit&#233;s du r&#233;alisme ou aux contraintes de l'engagement, alors que les deux naissent ensemble, la promotion du quelconque et l'&#233;mancipation de la litt&#233;rature en art autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;ous montrez que le roman tourne le dos &#224; l'&#233;loquence politique pour laisser les choses parler d'elles-m&#234;mes.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; L'&#233;mergence de la litt&#233;rature, c'est un d&#233;placement du lieu m&#234;me de la parole. Elle n'est plus le r&#233;sultat d'une volont&#233; pour produire des effets sur une autre volont&#233;. D&#233;sormais, la parole n'est plus v&#233;hicule d'une intention, mais se met &#224; parler d'autant plus &#233;loquemment qu'elle n'&#233;mane d'aucune bouche, soutenu d'aucune volont&#233;. C'est la parole des choses muettes, t&#233;moignage d'autant plus vrai que personne ne peut les faire mentir. On le voit chez Balzac, o&#249; les murs, les meubles, les v&#234;tements inscrivent l'histoire d'une soci&#233;t&#233;. C'est une r&#233;futation de la parole politique intentionnelle, comme dans ce passage des Mis&#233;rables o&#249; l'on passe de la phrase r&#233;publicaine d'Enjolras &#224; la descente de Jean Valjean, portant Marius bless&#233; sur ses &#233;paules, dans les &#233;gouts o&#249; sont tomb&#233;s tous les rebuts de la vie, celle des pauvres et celle des riches, des grands et des com&#233;diens et tout cela est &#233;galis&#233;, et d'un autre type que celle pour laquelle se battent Enjolras et ses camarades. Ces choses ont leur propre discours. Cela contraste d'ailleurs avec l'inefficacit&#233; du discours intentionnel, persuasif, qui fonctionne parfois pour des raisons totalement contingentes, comme celui du sous-pr&#233;fet dans lors des comices agricoles, ou celui de la s&#233;duction de Rodolphe &#224; qui Emma Bovary abandonne sa&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;main.
&lt;p&gt;Cette &#233;quivalence des choses ne fait-elle pas penser &#224; la sph&#232;re de l'&#233;change de la marchandise et de l'argent ?&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; &#199;a ne veut pas dire que les choses vont avoir le m&#234;me discours, qu'elles sont interchangeables comme les marchandises. Au contraire, le discours marxiste o&#249; la marchandise parle est pour moi comme un h&#233;ritage de cette nouvelle forme de signifiance qui est comme invent&#233;e par la litt&#233;rature. Pour moi, la th&#233;orie du f&#233;tichisme de la marchandise est comme une transposition de cette id&#233;e d'un langage des choses que l'on trouve chez Balzac, puis Flaubert, et plus tard chez Proust. La litt&#233;rature n'est pas le langage de l'autonomie, elle se mesure avec les signes port&#233;s par les choses et &#233;videmment les signes marchands.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vous caract&#233;risez la diff&#233;rence entre politique et litt&#233;rature comme celle qui oppose m&#233;sentente et malentendu.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Je n'ai pas pos&#233; &#231;a comme une opposition radicale. Mais ce qui caract&#233;rise la politique c'est que la transformation du paysage passe par des collectifs disant &#171; nous sommes ceci, nous voulons cela &#187;, proc&#232;dant &#224; un d&#233;coupage de l'espace public, alors que la litt&#233;rature va travailler sur le sensible, sur les formes de l'individuation, en court-circuitant le niveau du sujet politique collectif. Le malentendu vient du flottement dans les rapports entre singulier et collectif.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La litt&#233;rature comme art de d&#233;limiter une agora, &#231;a ne finira pas ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; La litt&#233;rature ou d'autres arts du discours et de la repr&#233;sentation... Je suis persuad&#233; qu'il y a d'autres fa&#231;ons de faire travailler les mots. Je pense &#224; des travaux de documentaristes, comme on l'a vu dans le film Cin&#233;ma du r&#233;el. Mais on voit tous les jours des &#233;crivains inventer une nouvelle fa&#231;on de poser la question du partage du paysage sensible.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; par Alain Nicolas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.humanite.presse.fr/journal/2007-04-05/2007-04-05-849076&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.humanite.presse.fr/journal/2007-04-05/2007-04-05-849076&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'art politique est-il r&#233;actionnaire ? Entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/L-art-politique-est-il-reactionnaire-Entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du scepticisme. Aujourd'hui, quelles sont les relations entre art et politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Nous sommes sortis de l'attitude d&#233;sabus&#233;e, postmoderne, selon laquelle tout est &#233;gal &#224; tout et tout est affaire de march&#233;. C'est ce que j'ai pu constater depuis quelques ann&#233;es, en circulant dans les milieux de l'art. Les colloques, les &#233;coles, les biennales, les Documenta et autres rassemblements sont irrigu&#233;s par des discours radicaux comme ceux du philosophe Toni Negri. Le souci politique est r&#233;affirm&#233;, il structure beaucoup de d&#233;marches artistiques. Cela peut passer par des expositions de photographies sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, ou une installation sur la condition des femmes dans le monde musulman. Il y a aussi des artistes qui basculent vers une pratique o&#249; la performance artistique tend &#224; se confondre avec une activit&#233; politique. Aux Etats-Unis, par exemple, les Yes Men infiltrent les m&#233;dias pour en d&#233;r&#233;gler le jeu. Ils ont notamment annonc&#233; sur la BBC que la compagnie responsable de la catastrophe environnementale de Bhopal allait indemniser les victimes. En Angleterre, de grandes manifestations de quartier en semi-insurrection se mettent en marche sur le mot d'ordre &#171; Reclaim the streets ! &#187;. Il existe &#233;galement une forme d'art qui sort des lieux qui lui sont traditionnellement d&#233;di&#233;s. Les exemples ne manquent pas : Thomas Hirschhorn a cr&#233;&#233; un mus&#233;e pr&#233;caire Albinet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le collectif Campement urbain a con&#231;u un espace en collaboration avec les habitants du quartier des Beaudottes &#224; Sevran&#8230; Enfin, il ne faut pas oublier l'esth&#233;tique relationnelle &#8211; cette n&#233;buleuse qui pr&#233;tend que l'art ne fait plus d'objets mais produit des relations sociales. Ces propositions attestent toutes de la foi dans des images capables de montrer quelque chose des formes de l'oppression. Elles ravivent la pratique d'un art critique ou activiste qui tourne en d&#233;rision la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'en est-il du th&#233;&#226;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Il est assez paradoxal de constater que les propositions politiques &#233;manent principalement des arts visuels, alors que le th&#233;&#226;tre a &#233;t&#233; tr&#232;s t&#244;t le lieu de d&#233;bats sur sa capacit&#233; &#224; transformer le monde. C'est un art vivant qui assemble des corps vivants en face d'autres corps vivants. Il fut un temps o&#249; le th&#233;&#226;tre inventait des formes nouvelles. Il cherchait comment devenir un lieu de transmission et de rassemblement. Meyerhold, Piscator et Brecht ont cr&#233;&#233; un th&#233;&#226;tre politique. Les dispositifs compliqu&#233;s mis en place dans les ann&#233;es 1915-1920, en Russie et en Allemagne, tendaient &#224; transformer le th&#233;&#226;tre en une agitation de masse. Ils &#233;clataient la sc&#232;ne en une s&#233;rie de lieux, faisaient usage de la projection cin&#233;matographique, d'effets lumineux et de bruitage, donnaient beaucoup d'importance &#224; la bande-son, d&#233;ployaient quantit&#233; de moyens humains et mat&#233;riels. Depuis, ce sont devenus de simples &#171; trucs &#187; de mise en sc&#232;ne destin&#233;s &#224; majorer le plaisir th&#233;&#226;tral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, l'art politique v&#233;hicule souvent un pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire, en opposant l'artiste savant et le spectateur ignorant&#8230; &lt;/strong&gt;{{}}&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Beaucoup d'installations plastiques s'emploient &#224; reprendre en les parodiant les formes de la culture marchande, comme s'il fallait montrer au spectateur ce qu'il serait incapable de voir par lui-m&#234;me. Cette strat&#233;gie consiste &#224; lui ouvrir les yeux pour le sortir de sa passivit&#233;. Beaucoup de ces formes d'art restent ainsi gouvern&#233;es par un paradoxe : elles s'adressent &#224; des gens, en m&#234;me temps elles tendent &#224; les disqualifier. Le spectateur est pens&#233; comme quelqu'un qui reste &#224; sa place sans rien dire ni rien faire, incapable de percevoir tout seul la v&#233;rit&#233; qui se cache derri&#232;re les apparences. Cette conception s'inscrit dans une tradition tr&#232;s ancienne de d&#233;nigrement. On la retrouve chez Platon, dans &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt;, ou encore chez Rousseau, dans la &lt;i&gt;Lettre sur les spectacles&lt;/i&gt;. Les exp&#233;riences artistiques &#224; pr&#233;tention politique restent souvent enferm&#233;es dans ce que j'ai appel&#233; la position du &#171; ma&#238;tre abrutisseur &#187;. Le p&#233;dagogue se consid&#232;re comme celui qui sait, alors que ses &#233;l&#232;ves vivraient dans l'illusion, passifs et immobiles. Les dispositifs qui visent &#224; rendre clairvoyants les aveugles sont pris dans cette logique classique de la p&#233;dagogie : plus on cherche &#224; instruire les gens, plus on reproduit l'&#233;cart entre le ma&#238;tre et l'&#233;l&#232;ve. Ce mod&#232;le suppose toujours qu'il faille sortir les gens de leur position de cr&#233;tins pour les rendre intelligents. Or plus on veut les rendre intelligents, plus on reproduit le pr&#233;suppos&#233; de leur imb&#233;cillit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'injonction qui veut que chacun reste &#224; sa place remonte-t-elle &#224; l'Antiquit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Je ne dis pas que tout est rest&#233; pareil depuis toujours. Mais j'observe un jeu d'inversion : une s&#233;rie de propositions artistiques r&#233;volutionnaires et progressistes qui critiquent l'ali&#233;nation, la marchandise ou les m&#233;dias, reposent en fait sur le m&#234;me pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire qui irrigue la philosophie de Platon. Ces d&#233;marches reprennent la vieille distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ainsi, le maintien de l'ordre est garanti. De m&#234;me, lorsque Pierre Bourdieu explique que toutes les classes ont les go&#251;ts qui leur conviennent, il reproduit la formule platonicienne. Au nom de la science, il ne fait que r&#233;p&#233;ter un vieil interdit selon lequel chacun doit rester &#224; sa place avec les go&#251;ts, les yeux, les oreilles, les sens qui conviennent &#224; sa position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La modernit&#233; a sonn&#233; la fin de la hi&#233;rarchie des genres picturaux, de la peinture d'histoire &#224; la nature morte. Mais toutes les in&#233;galit&#233;s ont-elles pour autant &#233;t&#233; abolies ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; La modernit&#233; se caract&#233;rise par une d&#233;mocratie artistique qui passe, en effet, par la ruine de la hi&#233;rarchie des genres et des sujets. Mais cette &#233;volution pose probl&#232;me aux artistes et aux &#233;crivains qui en profitent. D&#232;s lors que la vie de madame Bovary peut devenir un sujet de grand art, cela signifie que cette fille de paysan est capable d'acc&#233;der &#224; n'importe quelle forme d'exp&#233;rience sentimentale et artistique, elle a droit &#224; la pens&#233;e. Or, c'est l&#224; que le b&#226;t blesse : avec la modernit&#233;, l'art s'empare de tout, mais on ne veut pas que tout le monde s'empare de l'art. Les milieux intellectuels, litt&#233;raires et artistiques ne cessent de d&#233;noncer les go&#251;ts kitsch du peuple, ils raillent ces gens qui sont &#171; n'importe qui &#187; et qui d&#233;sirent se comporter en esth&#232;tes. C'est la contrepartie des strat&#233;gies artistiques modernistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle diff&#233;rence faites-vous entre l'&#233;ducation des individus et leur &#233;mancipation ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Au XIXe si&#232;cle, les gens du peuple fr&#233;quentaient les mus&#233;es de fa&#231;on anarchique. Cette pratique a &#233;t&#233; liquid&#233;e par les politiques p&#233;dagogiques qui voulaient apprendre au peuple &#224; regarder l'art, &#224; le comprendre. Elles ont fait sortir ces gens des lieux o&#249; ils n'&#233;taient pas cens&#233;s se trouver pour les y r&#233;introduire ensuite sous la forme d'&#233;l&#232;ves. Eduquer, c'est consid&#233;rer que la domination ne fonctionne que parce que les domin&#233;s sont dans l'ignorance des lois de cette domination. Pour qu'ils se r&#233;voltent, on veut donc leur montrer l'oppression qu'ils subissent. Le r&#244;le du p&#233;dagogue est de sortir les individus d'une ignorance qui les rendrait incapables d'agir. L'&#233;mancipation part d'un point de vue tr&#232;s diff&#233;rent : elle ne cherche pas &#224; montrer aux aveugles ce qu'ils ne verraient pas car elle suppose que personne n'ignore rien des formes de la domination. Le but est plut&#244;t que chacun se constitue des go&#251;ts, des pens&#233;es, des attitudes esth&#233;tiques qui le sortent de la situation dans laquelle on l'enferme. L'&#233;mancipation repose sur l'id&#233;e que celui qui travaille de ses mains peut se transformer en esth&#232;te. Il n'a pas n&#233;cessairement le regard, le langage, les go&#251;ts qui conviennent &#224; sa condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une correspondance entre des ouvriers semble vous avoir beaucoup marqu&#233;&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;pouill&#233; une foule d'archives ouvri&#232;res, et notamment les archives du menuisier Gauny &#224; la biblioth&#232;que municipale de Saint-Denis. Cela a &#233;t&#233; d&#233;terminant pour ma compr&#233;hension des rapports entre politique et esth&#233;tique. J'ai notamment d&#233;couvert l'exp&#233;rience d'ouvriers saint-simoniens qui sortent d&#233;lib&#233;r&#233;ment de leur r&#244;le. Un ouvrier, &#231;a se doit d'&#234;tre actif et robuste. Ils avaient d'ailleurs &#233;t&#233; recrut&#233;s comme tels par les saint-simoniens. Or, dans leurs lettres, ils parlent comme des esth&#232;tes, des philosophes, des promeneurs, des r&#234;veurs. Ils voient dans cette doctrine la possibilit&#233; d'une ouverture sur des mondes plus ou moins interdits. Ils racontent leurs escapades le dimanche &#224; la d&#233;couverte de la nature, ils philosophent entre eux, convertissent les gens &#224; cette religion, &#233;changent autour de la dimension esth&#233;tique de leur communaut&#233;, les ch&#339;urs, les chansons, la fraternit&#233;&#8230; Au fond, ces gens montrent que tout le monde a droit &#224; la distance du regard, du langage et de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face aux pr&#233;tentions politiques de l'art, vous r&#233;habilitez les &#171; images pensives &#187;. Comment les d&#233;finiriez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Une image pensive, c'est une image qui ne livre pas son sens. On a &#233;t&#233; habitu&#233;s par une certaine tradition critique, progressiste, marxiste et bien intentionn&#233;e &#224; toujours soup&#231;onner les images. Elles &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des leurres et il fallait montrer la r&#233;alit&#233; qui se cachait derri&#232;re elles. Cette conception a donn&#233; lieu &#224; des &#233;crits brillants comme les &lt;i&gt;Mythologies&lt;/i&gt; de Roland Barthes, qui r&#233;v&#232;lent le sens r&#233;el des images publicitaires. Mais nous sommes arriv&#233;s &#224; un point de saturation : on a tellement press&#233; les images pour en faire sortir du sens qu'il ne restait plus rien. Le discours contemporain sur le r&#232;gne du spectacle fait ainsi le constat morose que toutes les images ont &#233;t&#233; annul&#233;es par cette qu&#234;te perp&#233;tuelle de signification. Dans &lt;i&gt;La Chambre claire&lt;/i&gt;, Barthes leur a rendu de l'&#233;paisseur, de l'&#233;nigme. Mais cette &#233;paisseur se traduit chez lui par une exp&#233;rience de l'unique, quelque chose comme la pr&#233;sence du mort parmi les vivants qu'il appelle le punctum. Moi, j'essaie d'avoir une vision plus apais&#233;e. Une photographie de Walker Evans montre le mur en planches d'une cuisine dans une ferme de l'Alabama. Il n'y a presque rien, hormis quelques ustensiles pos&#233;s de guingois, quelques couverts en fer blanc tenus par une planchette, en assez gros plan. Cette image s'inscrit dans une s&#233;rie photographique r&#233;alis&#233;e chez des paysans pauvres dans le cadre d'une enqu&#234;te &#224; vocation sociale. En m&#234;me temps, elle ne dit pas tout cela, elle est ind&#233;cise. Elle fait donc appel &#224; un spectateur capable de regarder des images qui ne disent pas leur sens et de se sortir des r&#233;flexes li&#233;s &#224; sa condition. Ce spectateur est capable d'une distance esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous &#233;voquez aussi la photo d'un condamn&#233; &#224; mort&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Ce jeune homme, Lewis Payne, a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; mort pour le meurtre du secr&#233;taire d'Etat am&#233;ricain. Ce que Barthes voit dans cette image, c'est que le sujet va mourir. Pour moi, l'int&#233;r&#234;t de cette photographie est plut&#244;t dans son ind&#233;cision : la figure du personnage n'exprime rien de pr&#233;cis. Elle ne dit ni pourquoi il a commis son geste, ni ce qu'il pense face &#224; la mort, ni m&#234;me ce qu'il pense de ce qu'est en train de faire le photographe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une phrase a retenu votre attention : &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; Elle est inscrite sur le tee-shirt d'une femme en guise de devise esth&#233;tique. Est-ce aussi la v&#244;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Cette phrase est issue d'une exp&#233;rience artistique, Campement urbain, qui se proposait de cr&#233;er un lieu vide en banlieue, afin de donner la possibilit&#233; d'&#234;tre seuls &#224; ceux qui ne peuvent pas l'&#234;tre.&lt;a id=&#034;p26&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce cadre, l'artiste Sylvie Blocher a film&#233; des gens portant une inscription sur leur tee-shirt. Une femme voil&#233;e, qu'on pourrait stigmatiser comme arri&#233;r&#233;e, arborait cette devise : &lt;i&gt;&#171; je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/i&gt; Et, effectivement, ce programme esth&#233;tique est aussi celui de l'&#233;mancipation : le droit des gens du peuple aux mots vides et pas seulement aux gestes effectifs, aux choses solides, aux mots qui se rapportent &#224; des actions. Je ne sais pas si c'est mon programme &#224; moi de remplir les mots vides, mais il a toujours &#233;t&#233; en tout cas de mettre en valeur leur puissance. Les historiens ont toujours aim&#233; les t&#233;moins muets, ils pr&#233;tendent que les choses parlent mieux que les hommes du peuple, ce qui reproduit des st&#233;r&#233;otypes tr&#232;s forts. Le philosophe Thomas Hobbes expliquait que les r&#233;volutionnaires anglais voulaient s'emparer de mots, comme celui de &#171; tyran &#187;, qui, selon lui, &#233;taient vides. Ou bien le souverain &#233;tait l&#233;gitime, ou bien il ne l'&#233;tait pas. Plus tard, au XIXe si&#232;cle, on d&#233;nonce les po&#232;tes ouvriers, ces gens du peuple qui veulent se lancer dans la litt&#233;rature et se d&#233;couvrent des pr&#233;tentions esth&#233;tiques. Tout le monde a pourtant cette capacit&#233; de s'arr&#234;ter, de ne rien faire, de se lancer dans le vide.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; Aubervilliers, en y installant des &#339;uvres du Centre Pompidou. Le but &#233;tait de permettre une rencontre avec l'art au-del&#224; des espaces qui lui sont consacr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Marion Rousset.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Regards&lt;/i&gt; n&#176;58 janvier 2009&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.regards.fr/article/?id=3698&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.regards.fr/article/?id=3698&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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