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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>le crit&#232;re de la scientificit&#233; d'une th&#233;orie r&#233;side dans la possibilit&#233; de l'invalider, de la r&#233;futer</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/le-critere-de-la-scientificite-d-une-theorie-reside-dans-la-possibilite-de-l</link>
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		<dc:date>2021-04-03T11:09:16Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Popper, Karl</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;1) Si ce sont des confirmations que l'on recherche, il n'est pas difficile de trouver, pour la grande majorit&#233; des th&#233;ories, des confirmations ou des v&#233;rifications. &lt;br class='autobr' /&gt;
2) Il convient de ne tenir r&#233;ellement compte de ces confirmations que si elles sont le r&#233;sultat de pr&#233;dictions qui assument un certain risque ; autrement dit, si, en l'absence de la th&#233;orie en question, nous avions d&#251; escompter un &#233;v&#233;nement qui n'aurait pas &#233;t&#233; compatible avec celle-ci &#8211; un &#233;v&#233;nement qui l'e&#251;t r&#233;fut&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
3) (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Popper-" rel="directory"&gt;Popper&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;1) Si ce sont des confirmations que l'on recherche, il n'est pas difficile de trouver, pour la grande majorit&#233; des th&#233;ories, des confirmations ou des v&#233;rifications.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Il convient de ne tenir r&#233;ellement compte de ces confirmations que si elles sont le r&#233;sultat de &lt;i&gt;pr&#233;dictions qui assument un certain risque&lt;/i&gt; ; autrement dit, si, en l'absence de la th&#233;orie en question, nous avions d&#251; escompter un &#233;v&#233;nement qui n'aurait pas &#233;t&#233; compatible avec celle-ci &#8211; un &#233;v&#233;nement qui l'e&#251;t r&#233;fut&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) Toute &#171; bonne &#187; th&#233;orie scientifique consiste &#224; proscrire : &#224; interdire &#224; certains faits de se produire. Sa valeur est proportionnelle &#224; l'envergure de l'interdiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4) Une th&#233;orie qui n'est r&#233;futable par aucun &#233;v&#233;nement qui se puisse concevoir est d&#233;pourvue de caract&#232;re scientifique. Pour les th&#233;ories, l'irr&#233;futabilit&#233; n'est pas (comme on l'imagine souvent) vertu mais d&#233;faut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5) Toute mise &#224; l'&#233;preuve v&#233;ritable d'une th&#233;orie par des tests constitue une tentative pour en d&#233;montrer la fausset&#233; ou pour la r&#233;futer. Pouvoir &#234;tre test&#233; c'est pouvoir &#234;tre r&#233;fut&#233; ; mais cette propri&#233;t&#233; comporte des degr&#233;s : certaines th&#233;ories se pr&#234;tent plus aux tests, s'exposent davantage &#224; la r&#233;futation que les autres, elles prennent, en quelque sorte, de plus grands risques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6) On ne devrait prendre en consid&#233;ration les preuves qui apportent confirmation &lt;i&gt;que dans les cas o&#249; elles proc&#232;dent de tests authentiques subis par la th&#233;orie en question&lt;/i&gt; : on peut donc d&#233;finir celles-ci comme des tentatives s&#233;rieuses, quoique infructueuses, pour invalider telle th&#233;orie [&#8230;].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait r&#233;sumer ces consid&#233;rations ainsi : &lt;i&gt;le crit&#232;re de la scientificit&#233; d'une th&#233;orie r&#233;side dans la possibilit&#233; de l'invalider, de la r&#233;futer ou encore de la tester&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Karl Popper, &lt;i&gt;Conjectures et r&#233;futations&lt;/i&gt;, &#171; La science : conjectures et r&#233;futations &#187;, pp.64-65.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pour une th&#233;orie rationaliste de la tradition</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Pour-une-theorie-rationaliste-de-la-tradition</link>
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		<dc:date>2004-10-06T21:10:57Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Popper, Karl</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Extraits de : K. Popper, Conjectures et r&#233;futations, chap. 4, Payot, 1985, pp. 183-205. Trad. modifi&#233;e. Texte modifi&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
Ce chapitre est la transcription d'une conf&#233;rence prononc&#233;e le 26 juillet 1948 &#224; Magdalen College, Oxford, lors de la troisi&#232;me conf&#233;rence annuelle de la Rationalist Press Association, sous la pr&#233;sidence du Professeur A. E. Heath. On en trouvera une premi&#232;re publication in The Rationalist Annual, 1949, pp. 36-55. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pour amplifier l'approche propos&#233;e ici par Popper du (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Popper-" rel="directory"&gt;Popper&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Extraits de : K. Popper, &lt;i&gt;Conjectures et r&#233;futations&lt;/i&gt;, chap. 4, Payot, 1985, pp. 183-205. Trad. modifi&#233;e. Texte modifi&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Les intertitres ainsi que les passages en caract&#232;res gras sont ajout&#233;s ici (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce chapitre est la transcription d'une conf&#233;rence prononc&#233;e le 26 juillet 1948 &#224; Magdalen College, Oxford, lors de la troisi&#232;me conf&#233;rence annuelle de la &lt;i&gt;Rationalist Press Association&lt;/i&gt;, sous la pr&#233;sidence du Professeur A. E. Heath. On en trouvera une premi&#232;re publication in &lt;i&gt;The Rationalist Annual&lt;/i&gt;, 1949, pp. 36-55.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour amplifier l'approche propos&#233;e ici par Popper du probl&#232;me de la tradition, voyez : &lt;a href='http://www.caute.lautre.net/Les-traditions-sont-elles-de-simples-contraintes' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Les traditions sont-elles de simples contraintes ?&lt;/a&gt; (jld).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Introduction. L'importance du probl&#232;me, et certaines fa&#231;ons de l'aborder&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans le titre de cette conf&#233;rence, l'accent doit &#234;tre mis sur le mot &#171; pour &#187; : je n'ai nullement l'intention de proposer quoi que ce soit qui ressemble &#224; une th&#233;orie achev&#233;e. Je souhaite vous exposer en l'illustrant le type de questions auxquelles une th&#233;orie de la tradition se doit de r&#233;pondre et je vais donner l'&#233;bauche de quelques id&#233;es qui pourraient contribuer &#224; l'&#233;laboration de cette th&#233;orie. Je voudrais dire en guise d'introduction comment je me suis int&#233;ress&#233; &#224; ce probl&#232;me et pourquoi je le juge important ; et je rel&#232;verai certaines des mani&#232;res de l'aborder.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis un rationaliste d'un type particulier. Je ne sais si mon rationalisme vous para&#238;tra recevable, mais c'est ce que la suite nous dira. Je m'int&#233;resse de tr&#232;s pr&#232;s aux m&#233;thodes qu'utilisent les sciences. Apr&#232;s avoir &#233;tudi&#233; pendant quelque temps les m&#233;thodes des sciences de la nature, j'ai pens&#233; qu'il serait int&#233;ressant d'&#233;tudier &#233;galement celles des sciences sociales. C'est ainsi que je me suis trouv&#233; confront&#233; pour la premi&#232;re fois au probl&#232;me de la tradition. Dans les domaines de la politologie, de la th&#233;orie de la soci&#233;t&#233;, etc., les antirationalistes pr&#233;tendent commun&#233;ment qu'aucune th&#233;orie rationnelle, quelle qu'elle soit, ne permet d'aborder ce probl&#232;me de la tradition. Leur attitude consiste &#224; recevoir la tradition comme un simple donn&#233; : il faudrait accepter ce donn&#233; sans pouvoir en faire une analyse rationnelle ; la tradition jouerait un r&#244;le important au sein des soci&#233;t&#233;s, mais on ne pourrait jamais qu'en appr&#233;cier le poids en se bornant &#224; l'accepter telle quelle. Le tenant le plus &#233;minent de ce courant antirationaliste est Edmund Burke. Comme vous le savez, il s'est attaqu&#233; aux id&#233;es de la R&#233;volution Fran&#231;aise, et la critique la plus pertinente qu'il en a faite est son analyse montrant l'importance de cette puissance irrationnelle que nous appelons &#171; tradition &#187;. Je mentionne Edmund Burke, car j'estime que dans le camp rationaliste personne ne lui a donn&#233; v&#233;ritablement r&#233;plique. Les rationalistes ont tendance au contraire &#224; ignorer sa critique et &#224; conforter leur attitude antitraditionaliste sans se risquer &#224; engager la discussion. &lt;strong&gt;Il y a ind&#233;niablement une hostilit&#233; traditionnelle dans les rapports entre le rationalisme et le traditionalisme&lt;/strong&gt;. Les rationalistes privil&#233;gient d'ordinaire l'attitude qui leur ait dire : &#171; La tradition ne m'int&#233;resse pas. Je veux juger de toutes choses en fonction de leur valeur propre ; je veux mettre en lumi&#232;re les qualit&#233;s et les d&#233;fauts de toutes choses et, ce, en toute ind&#233;pendance face &#224; une quelconque tradition. Je veux confier mon jugement &#224; mon seul esprit et non &#224; l'esprit d'autres gens qui vivaient bien avant moi. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les rationalistes qui adoptent cette attitude sont eux-m&#234;mes &#233;troitement assujettis &#224; une tradition rationaliste&lt;/strong&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voyez par exemple Descartes, Discours de la m&#233;thode, Premi&#232;re et deuxi&#232;me (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;strong&gt;qui, traditionnellement, tient ce type de propos&lt;/strong&gt; ; ce qui montre bien que le probl&#232;me est loin d'&#234;tre aussi simple que ne le supposent leurs propos. Voil&#224; qui met &#224; jour la faiblesse de certaines attitudes traditionnellement adopt&#233;es face au probl&#232;me pos&#233; par la tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pr&#233;sident de ce colloque nous a d&#233;clar&#233; aujourd'hui qu'il n'y a pas lieu de se pr&#233;occuper des r&#233;actions antirationalistes, n&#233;gligeables, voire inexistantes. J'estime au contraire qu'il existe bien un courant antirationaliste qu'on doit prendre au s&#233;rieux, et qui compte des esprits fort intelligents ; l'existence de ce courant n'est pas non plus sans lien avec le probl&#232;me que nous posons ici. Un bon nombre de penseurs remarquables ont fait du probl&#232;me de la tradition une arme redoutable contre le rationalisme. Je citerai par exemple un penseur d'une originalit&#233; certaine, Michael Oakeshott, historien de Cambridge, qui a r&#233;cemment lanc&#233; une attaque contre le rationalisme dans le &lt;i&gt;Cambridge Journal&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cet article a &#233;t&#233; republi&#233; in M. Oakeshott, Rationalism in Politics and (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Je suis pour l'essentiel en d&#233;saccord avec ses critiques, mais force m'est de reconna&#238;tre l'envergure de l'attaque. Face &#224; quoi, il n'y a pas eu grand-chose dans le camp rationaliste qu'on ait pu consid&#233;rer comme une r&#233;ponse de m&#234;me niveau. Il se peut qu'il y ait eu des r&#233;ponses, mais je doute beaucoup qu'elles soient &#224; la hauteur. C'est une des raisons qui justifient &#224; mes yeux l'importance de ce probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autre raison qui m'a incit&#233; &#224; traiter de cette question, c'est tout simplement ma propre exp&#233;rience - le fait que j'ai moi-m&#234;me chang&#233; d'environnement socio-culturel. J'ai quitt&#233; Vienne pour l'Angleterre, et je me suis aper&#231;u que l'&lt;i&gt;atmosph&#232;re &lt;/i&gt;qui r&#232;gne ici en Angleterre &#233;tait fort diff&#233;rente de celle que j'ai connue durant ma jeunesse. Le professeur J. A. C. Brown&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Il s'agit de la conf&#233;rence &#171; Rational and Irrational Behaviour in Industrial (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; a fait ce matin des remarques fort pertinentes soulignant l'importance de ce qu'il a appel&#233; l'&#171; atmosph&#232;re &#187; d'une usine. Je suis certain qu'il serait d'accord pour reconna&#238;tre que cette atmosph&#232;re n'est pas sans rapport avec la tradition. Je suis pass&#233; d'une tradition ou d'une atmosph&#232;re continentale &#224; celle de l'Angleterre, puis pour un temps &#224; celle de la Nouvelle-Z&#233;lande. Sans aucun doute, ces changements d'atmosph&#232;re m'ont incit&#233; &#224; r&#233;fl&#233;chir sur ces probl&#232;mes comme &#224; essayer d'aller plus loin dans leur analyse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certaines traditions d'un poids consid&#233;rable sont d'ordre local et ne peuvent ais&#233;ment &#234;tre transplant&#233;es. Ces traditions sont choses pr&#233;cieuses et il est extr&#234;mement difficile de les restaurer lorsqu'elles se sont perdues. Je pense &#224; la tradition scientifique qui m'int&#233;resse tout particuli&#232;rement. J'ai pu constater qu'il &#233;tait tr&#232;s difficile de la transplanter hors des quelques endroits o&#249; elle a r&#233;ellement pris racine. Il y a deux mille ans que cette tradition a &#233;t&#233; d&#233;truite en Gr&#232;ce et il a fallu attendre tr&#232;s longtemps avant qu'elle ne reprenne pied. De m&#234;me, certaines tentatives r&#233;centes de la transplanter hors de l'Angleterre n'ont pas toutes &#233;t&#233; couronn&#233;es de succ&#232;s. Rien n'est plus frappant que l'absence d'une tradition de recherche dans certains pays d'outre-mer. C'est un r&#233;el combat que d'implanter une tradition l&#224; o&#249; elle fait d&#233;faut. Qu'on me permette de rappeler qu'&#224; l'&#233;poque o&#249; j'ai quitt&#233; la Nouvelle-Z&#233;lande, le pr&#233;sident de l'Universit&#233; avait entrepris une enqu&#234;te d&#233;taill&#233;e sur le probl&#232;me de la recherche. Il conclut cette enqu&#234;te par une fort bonne admonestation o&#249; il reprochait &#224; l'Universit&#233; de n&#233;gliger la recherche. Mais qu'on n'aille pas penser que ce discours signifiait l'&#233;tablissement &lt;i&gt;hic et nunc&lt;/i&gt; d'une tradition de recherche scientifique, car il est extr&#234;mement difficile de la mettre sur pied. On peut persuader les gens de la n&#233;cessit&#233; d'une telle tradition, mais cela ne veut pas dire que cette tradition pourra s'implanter ni qu'elle se d&#233;veloppera.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pourrais bien entendu prendre des exemples ailleurs que dans le domaine scientifique. Afin de rappeler que le terrain des sciences n'est pas le seul domaine o&#249; la tradition joue un r&#244;le important - bien que ce soit aux disciplines scientifiques que je me r&#233;f&#233;rerai principalement - j'&#233;voquerai en passant un exemple d'ordre musical. Lorsque je vivais en Nouvelle-Z&#233;lande, j'ai trouv&#233; un enregistrement am&#233;ricain du &lt;i&gt;Requiem&lt;/i&gt; de Mozart. En &#233;coutant ces disques, j'ai su ce qu'&#233;tait l'absence de tradition musicale. Il fallait que le chef d'orchestre responsable de cette ex&#233;cution n'e&#251;t apparemment jamais &#233;t&#233; effleur&#233; par la tradition mozartienne. Cette prestation &#233;tait une v&#233;ritable catastrophe. Je ne m'attarderai pas sur cet exemple et je ne l'ai cit&#233; que pour mettre les choses au point : si j'ai choisi comme exemples les probl&#232;mes de la tradition scientifique ou rationaliste, je ne voudrais pas donner l'impression de privil&#233;gier cette tradition ni qu'on s'imagine qu'elle est pour moi la seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut bien comprendre qu'il ne peut y avoir que deux genres d'attitudes face &#224; la tradition. La premi&#232;re consiste &#224; accepter la tradition de &lt;i&gt;fa&#231;on non critique&lt;/i&gt; et souvent sans m&#234;me en avoir conscience. Dans bien des cas il ne saurait d'ailleurs en &#234;tre autrement, car souvent nous n'avons m&#234;me pas conscience d'avoir affaire &#224; une tradition. Si je porte ma montre au poignet gauche, la conscience de me conformer en cela &#224; une tradition m'est inutile. &lt;strong&gt;Chaque jour nous faisons quantit&#233; de choses, influenc&#233;s par des traditions que nous ignorons&lt;/strong&gt;. Mais si nous sommes sans savoir que nos actions sont alors d&#233;termin&#233;es par une tradition, nous acceptons n&#233;cessairement de mani&#232;re non critique ces traditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde attitude est &lt;i&gt;critique&lt;/i&gt;, qui peut commander soit l'acceptation, soit le rejet ou, &#224; l'occasion, un compromis. N&#233;anmoins, avant de critiquer une tradition, il nous faut la reconna&#238;tre et la comprendre et c'est seulement ensuite que nous pourrons dire : &#171; Nous rejetons cette tradition sur la base d'arguments rationnels. &#187; Je ne crois d'ailleurs pas que nous puissions jamais nous affranchir totalement des liens de la tradition. Cette pr&#233;tendue lib&#233;ration n'est en r&#233;alit&#233; que le passage d'une tradition &#224; une autre. &lt;strong&gt;Mais nous pouvons nous affranchir des &lt;i&gt;tabous&lt;/i&gt; v&#233;hicul&#233;s par une tradition et ce n'est pas seulement en la rejetant mais en l'acceptant &lt;i&gt;de mani&#232;re critique&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;. Nous nous affranchissons d'un tabou si nous y &lt;i&gt;appliquons notre r&#233;flexion&lt;/i&gt; et cherchons &#224; savoir si nous devons l'accepter ou au contraire le rejeter. Ce pour quoi il est n&#233;cessaire que la tradition soit clairement d&#233;finie dans son ensemble et que nous comprenions les grandes lignes de ce que sont les fonctions et l'importance de cette tradition. C'est la raison pour laquelle il est si d&#233;cisif pour des rationalistes de s'atteler &#224; ce probl&#232;me, puisque les rationalistes sont des esprits pr&#234;ts &#224; discuter et &#224; critiquer tout, y compris, du moins l'esp&#233;r&#233;-je, leur propre tradition. Ils sont pr&#234;ts &#224; mettre partout des points d'interrogation, du moins dans l'exercice de leur r&#233;flexion. Et ils refusent de se soumettre aveugl&#233;ment &#224; une quelconque tradition (...).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Br&#232;ve esquisse d'une th&#233;orie de la tradition&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'en viens maintenant &#224; une br&#232;ve esquisse de ce qui incomberait &#224; une th&#233;orie de la tradition. Elle se doit d'&#234;tre sociologique, puisque &#224; l'&#233;vidence la tradition est un ph&#233;nom&#232;ne d'ordre social. Je souligne ce point, car j'aimerais bri&#232;vement examiner avec vous quelle est &lt;i&gt;la t&#226;che propre au domaine th&#233;orique des sciences sociales&lt;/i&gt;, et qui a &#233;t&#233; souvent mal comprise (...).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'une des caract&#233;ristiques fondamentales de la vie sociale est que &lt;i&gt;rien ne se d&#233;roule jamais en conformit&#233; exacte avec ce qu'on attendait&lt;/i&gt; : les &#233;v&#233;nements &#233;voluent toujours de mani&#232;re quelque peu diff&#233;rente. Dans le domaine de la vie sociale, nous ne produisons presque jamais l'effet pr&#233;cis que nous souhaitions produire, et habituellement s'y adjoignent des effets adventices que nous ne voulions pas produire. Bien entendu, nous n'agissons pas sans avoir en t&#234;te certains objectifs ; mais outre ces objectifs (que nous sommes ou non en mesure de r&#233;aliser), il y a toujours, et que nous ne voulions pas, certaines cons&#233;quences impr&#233;vues de nos actions ; en g&#233;n&#233;ral, il est impossible d'&#233;liminer ces cons&#233;quences impr&#233;vues. &lt;strong&gt;L'objectif primordial d'une th&#233;orie sociologique est d'expliquer pourquoi on ne peut &#233;liminer ce type d'effets adventices&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais vous proposer un exemple tr&#232;s simple. Supposons qu'un homme habitant un petit village soit dans l'obligation de vendre sa maison ; et que peu avant un autre habitant du m&#234;me village y ait achet&#233; une maison parce qu'il en avait un besoin urgent. Or il y a &#224; nouveau un vendeur. Si la situation du march&#233; est normale, il constatera qu'il ne pourra obtenir pour sa maison un prix aussi &#233;lev&#233; que le montant pay&#233; par celui qui venait d'acheter une maison de m&#234;me valeur. Ce qui signifie que le fait de vouloir vendre sa maison fait baisser les prix sur le march&#233;. Et c'est ce qui se passe en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale. Tout individu qui cherche &#224; vendre quelque chose fait toujours baisser la valeur marchande de l'objet &#224; vendre ; tout individu qui d&#233;sire acheter quelque chose fait monter la valeur marchande de l'objet recherch&#233;. Cela ne vaut, bien &#233;videmment, que pour les march&#233;s libres de dimension restreinte. Je ne veux pas dire que le syst&#232;me de la libre concurrence ne puisse pas &#234;tre remplac&#233; par un autre syst&#232;me &#233;conomique ; mais c'est bien ce qui se passe dans le cadre d'une &#233;conomie de march&#233;. Vous conviendrez avec moi qu'il est inutile de d&#233;montrer que celui qui veut vendre quelque chose n'a en g&#233;n&#233;ral pas l'intention d'en faire baisser la valeur, et que celui qui veut acheter n'a pas l'intention de la faire monter. C'est l&#224; un exemple caract&#233;ristique d'effets non-voulus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation que nous venons de d&#233;crire est repr&#233;sentative de &lt;i&gt;toutes les situations sociales&lt;/i&gt;. Dans toute situation sociale, il y a des individus qui agissent, d&#233;sirent, poursuivent certains objectifs. Tant qu'ils agissent de la fa&#231;on dont ils veulent agir et atteignent les objectifs qu'ils d&#233;sirent atteindre, il ne se pose aucun probl&#232;me pour les sciences sociales (sinon la question de savoir si leurs intentions et leurs buts peuvent s'expliquer d'un point de vue sociologique, &#224; partir de certaines traditions, par exemple). Les probl&#232;mes sp&#233;cifiques aux sciences sociales n'apparaissent que si nous d&#233;sirons conna&#238;tre les &lt;i&gt;effets impr&#233;vus&lt;/i&gt; et plus particuli&#232;rement les &lt;i&gt;effets non voulus&lt;/i&gt; qui peuvent se produire si nous agissons de telle ou telle mani&#232;re. Nous voulons pr&#233;voir non seulement les effets directs de nos actions, mais aussi leurs effets indirects et non-voulus. Mais pourquoi voulons-nous les conna&#238;tre &#224; l'avance ? Soit pour satisfaire notre curiosit&#233; scientifique, soit parce que nous voulons y &#234;tre pr&#233;par&#233;s. Il se peut aussi que nous voulions conna&#238;tre ces effets, dans la mesure du possible, et emp&#234;cher qu'ils ne prennent trop d'importance - ce qui, &#224; son tour, implique une action et l'apparition de nouveaux effets impr&#233;vus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que ceux qui abordent les sciences sociales avec une th&#233;orie du complot toute faite s'interdisent ainsi la possibilit&#233; de jamais comprendre ce qui constitue la t&#226;che des sciences sociales, car ils supposent qu'on peut expliquer pratiquement tout ce qui se passe au sein de la soci&#233;t&#233; en cherchant qui a voulu tel ou tel &#233;v&#233;nement, tandis que le v&#233;ritable but des sciences sociales&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Au cours de la discussion qui a suivi cet expos&#233;, on m'a reproch&#233; de rejeter (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est de donner les raisons de ce type de ph&#233;nom&#232;nes que personne n'a voulu, comme, par exemple, une guerre ou une d&#233;pression &#233;conomique (la r&#233;volution l&#233;niniste et surtout la r&#233;volution et la guerre men&#233;es par Hitler constituent, selon moi, des exceptions : il s'agissait en effet de complots ; mais ces complots sont la cons&#233;quence de l'arriv&#233;e au pouvoir de personnalit&#233;s qui &#233;taient l'une et l'autre tenants de la th&#233;orie du complot et qui, ce qui est tout &#224; fait significatif, n'ont pas su faire aboutir leur complot).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il incombe &#224; une th&#233;orie de la soci&#233;t&#233; d'expliquer comment nos actions et nos intentions ont pour cons&#233;quences des effets non voulus et, dans telle situation sociale, quel type d'effets se produiront en fonction de ce que choisiront de faire les gens. C'est la t&#226;che propre des sciences sociales que d'analyser ainsi l'existence et le fonctionnement d'&lt;i&gt;institutions &lt;/i&gt;(telles que les forces de l'ordre, les compagnies d'assurance, les &#233;tablissements scolaires ou les gouvernements) et des &lt;i&gt;ensembles&lt;/i&gt; sociaux (tels que des &#201;tats, des nations, des classes ou d'autres groupes sociaux). Le tenant de la th&#233;orie du complot pense qu'on aura compris de part en part les institutions si on les con&#231;oit comme le r&#233;sultat d'un projet d&#233;lib&#233;r&#233;, quant aux ensembles, il leur attribue en g&#233;n&#233;ral une personnalit&#233; de groupe et les consid&#232;re comme les agents d'un complot exactement comme s'il s'agissait d'individus. &lt;strong&gt;Le sociologue doit admettre au contraire que la permanence des institutions et des ensembles pose un probl&#232;me qu'il faut r&#233;soudre par l'analyse des actions au niveau individuel et de leurs cons&#233;quences sociales impr&#233;vues - et souvent non voulues - comme par l'analyse des effets attendus. C'est &#233;galement ainsi qu'il faut concevoir l'objectif d'une th&#233;orie de la tradition&lt;/strong&gt;. Il est tout &#224; fait exceptionnel que des gens veuillent consciemment cr&#233;er une tradition ; et, m&#234;me dans ces cas-l&#224;, la r&#233;ussite est fort peu probable. Par ailleurs, des gens qui n'ont jamais song&#233; &#224; cr&#233;er une tradition sont n&#233;anmoins susceptibles de le faire sans en avoir la moindre intention. Nous en, arrivons alors &#224; l'une des questions qui se posent &#224; la th&#233;orie de la tradition : comment les traditions apparaissent-elles et, ce qui est plus important, comment peuvent-elles durer si elles sont les cons&#233;quences (probablement impr&#233;vues) des actions humaines ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici un second probl&#232;me d'importance majeure : quelle est la, fonction de la tradition dans la vie sociale ? Y a-t-il des r&#244;les assum&#233;s par la tradition qu'on puisse analyser de mani&#232;re rationnelle en suivant la m&#234;me d&#233;marche qui nous permet de d&#233;montrer la fonction des &#233;tablissements d'enseignement, celle d'une force de l'ordre, d'une &#233;picerie, de la Bourse ou d'autres &lt;i&gt;institutions&lt;/i&gt; du m&#234;me genre ? Sommes-nous en mesure de constituer les fonctions des traditions en objets d'analyse ? C'est l&#224; sans doute ce qui incombe au premier chef &#224; une th&#233;orie de la tradition. J'aborderai cet objectif en analysant &#224; titre d'exemple une tradition particuli&#232;re - celle de la science ou de la raison - et j'ai l'intention d'appliquer par la suite cette analyse &#224; d'autres aspects du probl&#232;me de la tradition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Un exemple de tradition particuli&#232;re : celle de la science. (Mythe et raison)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je m'attacherai essentiellement &#224; tracer un parall&#232;le entre, d'une part, les th&#233;ories qui apr&#232;s avoir &#233;t&#233; soumises &#224; des proc&#233;dures exp&#233;rimentales peuvent &#234;tre consid&#233;r&#233;es comme les produits de l'attitude rationnelle ou critique - c'est-&#224;-dire pour l'essentiel comme des hypoth&#232;ses scientifiques - ainsi que la mani&#232;re dont ces hypoth&#232;ses nous permettent de nous orienter dans le monde ; et, d'autre part, les croyances, les attitudes intellectuelles et les traditions en g&#233;n&#233;ral ainsi que la mani&#232;re dont nous pouvons les utiliser pour nous orienter, particuli&#232;rement au sein de notre environnement social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce ph&#233;nom&#232;ne particulier que nous appelons la tradition scientifique a &#233;t&#233; l'objet de maintes analyses. On s'est souvent interrog&#233; sur ce curieux &#233;v&#233;nement qui s'est produit on ne sait comment, quelque part en Gr&#232;ce, aux VIe et Ve si&#232;cles avant J.-C. : l'invention d'une philosophie rationnelle. Que s'est-il r&#233;ellement pass&#233;, comment et pourquoi cette philosophie nouvelle est-elle apparue ? Certains penseurs contemporains soutiennent que les philosophes grecs ont &#233;t&#233; les premiers qui aient tent&#233; de &lt;i&gt;comprendre&lt;/i&gt; les ph&#233;nom&#232;nes naturels. J'indiquerai pourquoi cette th&#232;se n'est pas satisfaisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers philosophes grecs se sont effectivement efforc&#233;s de comprendre les ph&#233;nom&#232;nes naturels ; mais c'est &#233;galement ce qu'avaient fait avant eux les cr&#233;ateurs de mythes. Comment d&#233;finir cette forme primitive d'explication, supplant&#233;e par les mod&#232;les explicatifs des premiers philosophes grecs, les fondateurs de notre tradition scientifique ? Pour en donner une d&#233;finition grossi&#232;re, disons qu'&#224; l'&#233;poque pr&#233;scientifique les cr&#233;ateurs de mythes s'exclamaient, face &#224; un orage mena&#231;ant : &#171; Voil&#224; Zeus en col&#232;re &#187; ; et lorsque la mer &#233;tait mauvaise : &#171; Pos&#233;idon se f&#226;che. &#187; C'est ce type d'explication qui r&#233;pondait aux attentes avant que la tradition rationaliste n'ait introduit de nouveaux crit&#232;res d'analyse. Mais quelle &#233;tait en fait la diff&#233;rence sp&#233;cifique qui distinguait ces deux types d'explication ? Il serait difficile de soutenir que les nouvelles th&#233;ories &#233;labor&#233;es par les philosophes grecs &#233;taient plus faciles &#224; comprendre que les pr&#233;c&#233;dentes : il est, je crois, beaucoup plus facile de comprendre l'assertion selon laquelle &#171; Zeus est en col&#232;re &#187; que l'explication scientifique d'un orage ; et l'affirmation &#171; Pos&#233;idon se f&#226;che &#187; est &#224; mon sens une explication beaucoup plus simple et beaucoup plus ais&#233;ment intelligible de la formation de la houle que la d&#233;monstration des frictions r&#233;sultant de l'action du vent sur la surface de la mer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'innovation introduite par les premiers philosophes grecs consiste pour l'essentiel en ce qu'ils ont commenc&#233; &#224; &lt;i&gt;discuter&lt;/i&gt; &#224; propos de ces ph&#233;nom&#232;nes&lt;/strong&gt;. Au lieu d'accepter la tradition religieuse de mani&#232;re non critique et de la consid&#233;rer comme quelque chose d'immuable (un peu comme les enfants qui s'exclament contre le conteur d&#232;s qu'il change un seul mot de leur histoire favorite) ; au lieu de se borner &#224; transmettre une tradition, ils l'ont mise en question et parfois m&#234;me ont cr&#233;&#233; de nouveaux mythes qu'ils substitu&#232;rent aux anciens. Force nous est d'admettre que ceux-ci comme ceux-l&#224;, dont ils tinrent lieu, ne sont essentiellement que des mythes ; mais les premiers appellent deux remarques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord les nouvelles histoires ne se bornaient pas &#224; r&#233;p&#233;ter ou r&#233;organiser d'une autre mani&#232;re les r&#233;cits pr&#233;c&#233;dents, elles comportaient des &#233;l&#233;ments nouveaux. Cette premi&#232;re remarque n'est pas en elle-m&#234;me d'une importance consid&#233;rable. Mais la seconde est essentielle : &lt;strong&gt;les philosophes grecs ont invent&#233; une &lt;i&gt;nouvelle tradition&lt;/i&gt; qui consistait &#224; adopter une attitude critique par rapport aux mythes et &#224; les discuter&lt;/strong&gt; ; il s'agissait non seulement de raconter un mythe, mais aussi de le faire discuter par l'auditoire. Apr&#232;s avoir racont&#233; un mythe, le conteur &#233;tait dispos&#233; &#224; devenir l'auditeur de ce que son auditoire avait pens&#233; du mythe ; le conteur admettait par l&#224; m&#234;me que l'auditoire puisse pr&#233;senter une explication &#233;ventuellement meilleure que la sienne. Cette situation n'avait jamais eu de pr&#233;c&#233;dent ; on vit appara&#238;tre une nouvelle mani&#232;re de poser les questions. Avec l'explication - le mythe - une question &#233;tait formul&#233;e : &#171; Pouvez-vous me donner une meilleure explication ? &#187; ; et un autre philosophe &#233;tait en mesure de r&#233;pondre : &#171; Oui, je le peux &#187;, ou de d&#233;clarer : &#171; J'ignore si mon explication sera la meilleure, mais j'en proposerai une qui sera tr&#232;s diff&#233;rente et qui conviendra tout autant. Il est impossible que ces deux explications soient l'une et l'autre vraies, si bien qu'il doit y avoir quelque part un probl&#232;me ; et nous ne pouvons nous contenter d'accepter ces deux th&#232;ses &#224; la fois, pas plus que nous n'avons de raison de n'en recevoir qu'une. Nous voulons en fait en savoir davantage sur ce dont elles parlent. Et il nous faut continuer &#224; en discuter afin de d&#233;cider si nos explications rendent effectivement compte de choses que nous connaissons d&#233;j&#224; ou si, par hasard, elles touchent &#224; un ph&#233;nom&#232;ne auquel nous n'avons pas jusqu'&#224; pr&#233;sent pr&#234;t&#233; attention. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La th&#232;se que je soutiens est que ce que nous appelons &#171; science &#187; se distingue des mythes qui l'ont pr&#233;c&#233;d&#233;e non parce qu'elle en est diff&#233;rente, mais parce qu'elle s'accompagne d'une tradition d'un autre ordre : ce corr&#233;lat que repr&#233;sente la tradition d'une analyse critique des mythes&lt;/strong&gt;. Auparavant, il n'y avait qu'une tradition d&#233;pourvue de ce corr&#233;lat : on racontait tel mythe, mais d&#233;sormais, s'il s'agissait bien toujours de raconter cette histoire, elle s'accompagnait d'un second texte silencieux, son corr&#233;lat, dont l'injonction &#233;tait d'un autre ordre : &#171; Je te conte ce r&#233;cit, mais dis-moi ce que tu en penses. M&#233;dite-le et peut-&#234;tre pourras-tu m'en donner une version diff&#233;rente. &#187; Cette tradition-corr&#233;lat constituait l'attitude critique, soit l'acceptation de la discussion. Ce fut, me semble-t-il, quelque chose de nouveau et cela reste encore aujourd'hui le pilier sur lequel repose la tradition scientifique. Comprendre cette id&#233;e nous conduit &#224; adopter une attitude tout &#224; fait diff&#233;rente face &#224; bon nombre de questions pos&#233;es par la d&#233;marche scientifique. On pourra croire en un certain sens que la science est cr&#233;atrice de mythes exactement au m&#234;me titre que l'est la religion. Et l'on me repr&#233;sentera l'extr&#234;me diff&#233;rence qui distingue les mythes produits par la science de ceux v&#233;hicul&#233;s par la religion ; ils sont en effet bien distincts. Mais en quoi le sont-ils ? &lt;strong&gt;Si nous adoptons cette attitude critique, les mythes que nous produisons deviennent diff&#233;rents, ils se transforment dans la mesure o&#249; ils tendent &#224; donner du monde et des divers ph&#233;nom&#232;nes que nous pouvons observer une analyse toujours meilleure&lt;/strong&gt;. Ils nous poussent donc &#224; observer ces choses dont nous n'aurions jamais cherch&#233; &#224; rendre compte sans l'impulsion re&#231;ue de ces th&#233;ories ou de ces mythes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cadre de ces discussions critiques qui commencent d'appara&#238;tre, on voit se profiler pour la premi&#232;re fois ce qu'on pourrait appeler une observation &lt;i&gt;syst&#233;matique&lt;/i&gt;. Celui &#224; qui on racontait un mythe, en lui posant la question tacite mais d&#233;sormais traditionnelle de savoir ce qu'il pensait du mythe et s'il &#233;tait en mesure d'en produire une critique, celui-l&#224; en recevant le r&#233;cit mythique cherchait &#224; l'appliquer &#224; tous les ph&#233;nom&#232;nes - comme le mouvement des plan&#232;tes - dont le mythe &#233;tait cens&#233; fournir l'explication. Et il justifiait son attitude en d&#233;clarant par exemple que tel mythe &#233;tait sans doute mauvais puisqu'il ne rendait pas compte du mouvement des plan&#232;tes tel qu'on pouvait l'observer en r&#233;alit&#233; (ou de tout autre ph&#233;nom&#232;ne du m&#234;me ordre). &lt;strong&gt;C'est donc le mythe ou la th&#233;orie qui nous conduisent et nous orientent dans nos observations syst&#233;matiques, auxquelles nous proc&#233;dons dans l'intention de faire la preuve de la v&#233;rit&#233; de cette th&#233;orie ou de ce mythe&lt;/strong&gt;. Dans une telle perspective, le d&#233;veloppement des th&#233;ories scientifiques n'est pas &#224; consid&#233;rer comme r&#233;sultant d'une accumulation taxinomique d'observations, car ce sont au contraire les observations et leur accumulation quantitative qu'il faut interpr&#233;ter comme la cons&#233;quence d'une croissance de la science (c'est ce que j'ai appel&#233; &#171; &lt;i&gt;la doctrine du caract&#232;re exploratoire de la science&lt;/i&gt; &#187; (&lt;i&gt;searchlight theory of science&lt;/i&gt;)&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Objective Knowledge : An Evolutionary Approach, pp. 341 sq ; trad (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; - c'est-&#224;-dire l'id&#233;e selon laquelle la science fait appara&#238;tre les choses sous un &#233;clairage nouveau, elle ne se borne pas &#224; r&#233;soudre des probl&#232;mes, mais en apportant des solutions nouvelles, elle cr&#233;e un grand nombre de probl&#232;mes nouveaux ; la science ne se contente pas d'engranger les b&#233;n&#233;fices de ses observations, elle nous incite &#224; en faire de nouvelles). Si, dans cette perspective, nous cherchons &#224; effectuer de nouvelles observations afin d'&#233;prouver la v&#233;rit&#233; de nos mythes, ne nous &#233;tonnons pas de constater que des mythes, trait&#233;s de si roide mani&#232;re, se transforment et qu'ils deviennent peu &#224; peu plus r&#233;alistes pour ainsi dire, ou qu'ils s'accordent mieux aux faits observ&#233;s. Autrement dit, &lt;strong&gt;sous la pression de la critique, les mythes sont contraints de s'adapter eux-m&#234;mes &#224; la finalit&#233; de nous donner une repr&#233;sentation ad&#233;quate et plus d&#233;taill&#233;e du monde o&#249; nous vivons. C'est la raison pour laquelle les mythes scientifiques deviennent, sous la pression de la critique, si diff&#233;rents des mythes religieux&lt;/strong&gt;. Mais il faut bien comprendre qu'au d&#233;part les uns comme les autres restent des mythes ou des fictions. Ils ne sont pas ce que certains rationalistes - les tenants de la th&#233;orie de l'observation sensible - s'imaginent qu'ils sont, ils ne sont pas en effet des sublim&#233;s de nos observations. Qu'on me permette de r&#233;p&#233;ter cette id&#233;e d&#233;cisive : les th&#233;ories scientifiques ne sont pas simplement les r&#233;sultats de l'observation ; elles sont, pour l'essentiel, les produits du creuset o&#249; s'&#233;laborent les mythes comme les tests. Ces proc&#233;dures exp&#233;rimentales mobilisent l'observation, elle est donc loin d'&#234;tre sans importance, mais elle n'a pas pour fonction de produire des th&#233;ories. Son r&#244;le est de rejeter, d'&#233;liminer et de critiquer les th&#233;ories ; elle nous incite &#224; cr&#233;er de nouveaux mythes, de nouvelles th&#233;ories qui soient en mesure de satisfaire aux proc&#233;dures exp&#233;rimentales fond&#233;es sur l'observation. Nous ne pouvons saisir toute l'importance de la tradition pour la science qu'en ayant bien compris cela.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je mets au d&#233;fi ceux qui soutiennent le contraire et qui pensent que les th&#233;ories scientifiques sont le r&#233;sultat d'observations d'entreprendre ici-m&#234;me, d&#232;s &#224; pr&#233;sent, leurs observations et de m'en communiquer les r&#233;sultats scientifiques. Vous m'objecterez peut-&#234;tre que mon d&#233;fi est d&#233;loyal parce qu'il n'y a rien de bien remarquable &#224; observer ici et maintenant. Mais dussiez-vous jusqu'&#224; la fin de votre vie consigner toutes vos observations dans un carnet et l&#233;guer ce volumineux cahier &#224; la Royal Society en demandant &#224; ses membres d'en tirer des th&#233;ories scientifiques, la Royal Society le conserverait &#224; titre de curiosit&#233; sans doute, mais en aucun cas comme une source de savoir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Conjectures et R&#233;futations, chap. 1, &#171; La science : conjectures et (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Il s'&#233;garerait peut-&#234;tre dans une des caves du British Museum - qui, comme vous le savez sans doute, ne peut se permettre d'inventorier la plupart de ses richesses - mais il est plus vraisemblable qu'il finirait dans une poubelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, vous &#233;veillerez sans doute un certain int&#233;r&#234;t d'ordre scientifique si vous proc&#233;dez ainsi : &#171; Voici les th&#233;ories qu'&#224; l'heure actuelle certains savants soutiennent. Ces th&#233;ories exigent que tels ou tels ph&#233;nom&#232;nes soient observables sous telles et telles conditions. Examinons s'il en est bien ainsi. &#187; En d'autres termes, si vous choisissez vos observations en tenant compte des probl&#232;mes que se pose la science et de l'&#233;tat de son d&#233;veloppement g&#233;n&#233;ral &#224; ce moment-l&#224;, vous pouvez alors &#234;tre en mesure de contribuer &#224; son progr&#232;s. Je ne veux pas faire preuve de dogmatisme en niant qu'il puisse y avoir des exceptions telles que les d&#233;couvertes pr&#233;tendument dues au hasard (encore qu'elles aussi se r&#233;v&#232;lent tr&#232;s souvent avoir &#233;t&#233; effectu&#233;es gr&#226;ce &#224; certaines th&#233;ories). Je ne veux pas dire que les observations restent insignifiantes tant qu'elles ne sont pas r&#233;f&#233;r&#233;es &#224; des th&#233;ories, mais je tiens &#224; souligner quelle d&#233;marche est essentielle au d&#233;veloppement de la science.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout ceci pour dire qu'un jeune savant qui voudrait faire des d&#233;couvertes serait mal conseill&#233; si son directeur de recherche lui proposait d'aller se promener et de faire des observations ; en revanche, s'il fallait bien l'orienter, son professeur lui conseillerait de commencer &#224; &#233;tudier ce qui fait actuellement l'objet des discussions scientifiques, de d&#233;couvrir o&#249; surgissent les difficult&#233;s et d'examiner avec un int&#233;r&#234;t tout particulier les points de d&#233;saccord, car ce sont les questions dont il devrait s'occuper. En d'autres termes, &lt;strong&gt;le jeune savant devrait s'attacher &#224; l'examen des &lt;i&gt;situations probl&#233;matiques&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;problem situation&lt;/i&gt;) au sein de l'&#233;tat actuel de la science&lt;/strong&gt;. Ce qui signifie qu'&lt;strong&gt;il aurait &#224; saisir pour tenter de la prolonger une perspective de recherche qui s'appuie sur l'ensemble des fondements qui constituent le d&#233;veloppement ant&#233;rieur de la science ; sa perspective co&#239;nciderait avec la trajectoire de la tradition scientifique&lt;/strong&gt;. Nous sommes dans la n&#233;cessit&#233; d'utiliser ce que d'autres avant nous ont produit dans le domaine scientifique, il nous est impossible de commencer nos recherches en ayant fait table rase du pass&#233; ; c'est l&#224; une remarque &#233;l&#233;mentaire, mais essentielle, et n&#233;anmoins les rationalistes n'en tiennent souvent pas suffisamment compte. Si nous faisions table rase, nous ne serions pas, &#224; notre mort, plus avanc&#233;s qu'Adam et &#200;ve &#224; la fin de leur vie (ou, plut&#244;t, nous en serions au niveau de l'homme de N&#233;anderthal). Si nous travaillons dans un domaine scientifique, notre objectif est d'ordre heuristique, ce qui signifie que nous devons nous maintenir en quelque sorte sur les &#233;paules de nos pr&#233;d&#233;cesseurs et nous n'avons pas d'autre choix que d'&#234;tre les continuateurs d'une certaine tradition. Du point de vue o&#249; nous nous pla&#231;ons en tant qu'hommes de science, avec nos exigences de compr&#233;hension, de pr&#233;vision, d'analyse, etc., le monde o&#249; nous vivons est d'une complexit&#233; extr&#234;me - je serais m&#234;me tent&#233; de dire que sa complexit&#233; est infinie, si cet &#233;nonc&#233; avait seulement un sens. Nous ignorons o&#249; et comment faire d&#233;buter notre analyse de ce monde, aucune sagesse n'est l&#224; pour le dire, pas m&#234;me la tradition scientifique. Elle peut seulement nous enseigner d'o&#249; est partie la recherche d'autres gens, comment ils s'y sont pris et &#224; quoi ils ont abouti ; elle nous enseigne que sur cette terre l'homme a toujours d&#233;j&#224; &#233;labor&#233; un type quelconque de cadre th&#233;orique qui sans doute n'&#233;tait pas toujours excellent, mais qui fonctionnait peu ou prou ; il nous a servi en quelque sorte de grille, et nous l'utilisons comme un syst&#232;me de coordonn&#233;es auquel nous rapportons toute la complexit&#233; du monde. Nous l'utilisons lorsque nous en testons la pertinence, nous le mobilisons encore lorsque nous le critiquons ; et c'est ainsi que nous progressons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il existe deux mani&#232;res d'expliquer le d&#233;veloppement de la science, et il est n&#233;cessaire de constater la disproportion entre le caract&#232;re n&#233;gligeable de la premi&#232;re explication et la pertinence de la seconde. &lt;strong&gt;La premi&#232;re consid&#232;re que la science est une accumulation de connaissances, la comparant &#224; une biblioth&#232;que (ou &#224; un mus&#233;e) qui sans cesse s'agrandit ; de m&#234;me que les livres couvrent de plus en plus de rayonnages, de m&#234;me la science accumule-t-elle toujours plus de connaissances. Pour la seconde, c'est l'attitude critique qui est au principe de la science et son d&#233;veloppement est command&#233; par une m&#233;thode plus r&#233;volutionnaire que l'accumulation, puisque cette m&#233;thode d&#233;truit, transforme et modifie l'ensemble du mat&#233;riel scientifique, y compris son instrument le plus pr&#233;cieux, le langage o&#249; nos mythes et nos th&#233;ories trouvent leur formulation&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est int&#233;ressant de noter que la premi&#232;re explication (la th&#232;se du d&#233;veloppement cumulatif) se r&#233;f&#232;re &#224; une d&#233;marche dont l'importance est loin d'&#234;tre celle qu'on lui accorde g&#233;n&#233;ralement. Dans les sciences, il y a bien moins accumulation de savoir qu'il n'y a de bouleversements au niveau th&#233;orique. Voil&#224; qui est paradoxal et d'un int&#233;r&#234;t majeur, car on pourrait croire &#224; premi&#232;re vue que la tradition joue un r&#244;le consid&#233;rable pour le d&#233;veloppement quantitatif du savoir, alors que sa fonction serait plus restreinte pour ce qui touche aux r&#233;volutions th&#233;oriques. Or c'est exactement le contraire. Si le d&#233;veloppement scientifique reposait sur la seule accumulation du savoir, la disparition d'une tradition scientifique ne serait pas une grande perte, car il serait possible &#224; n'importe quel moment de recommencer &#224; accumuler des connaissances sans aucun capital de savoir : on aurait bien perdu quelque chose, mais la perte ne serait pas de grande cons&#233;quence. Or, si les progr&#232;s de la science sont command&#233;s par une tradition qui implique la transformation de ses mythes traditionnels, il est alors impossible de commencer les mains vides ; &lt;strong&gt;car si vous n'avez rien &#224; modifier et &#224; transformer, vous n'irez jamais nulle part&lt;/strong&gt;. C'est pourquoi &lt;strong&gt;la science implique &lt;i&gt;deux&lt;/i&gt; bases de d&#233;part : des mythes nouveaux et une tradition nouvelle qui consiste &#224; transformer les mythes en les critiquant&lt;/strong&gt;. Mais il est tr&#232;s rare qu'on rencontre de telles bases de d&#233;part. Entre l'invention d'un langage descriptif, que nous supposons co&#239;ncider avec les d&#233;buts de l'humanit&#233;, et les d&#233;buts de la science il s'est &#233;coul&#233; on ne sait combien d'ann&#233;es. Ce laps de temps correspond &#224; la gen&#232;se de ce qui deviendra l'instrument de la science, autrement dit le langage. Sa formation est parall&#232;le &#224; la gen&#232;se du mythe - tout langage s'est int&#233;gr&#233; d'innombrables mythes et d'innombrables th&#233;ories dont il garde la trace jusque dans ses structures grammaticales - et elle co&#239;ncide avec la gen&#232;se de cette tradition qui utilisera le langage pour d&#233;crire les faits, les expliquer et en discuter. Je reviendrai sur ce point par la suite. Si ces traditions avaient &#233;t&#233; d&#233;truites, vous n'auriez pu ne serait-ce que commencer &#224; accumuler des connaissances, car l'instrument de cette accumulation aurait disparu avec ces traditions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. Le probl&#232;me d'une th&#233;orie sociologique de la tradition&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;A. La fonction de la tradition dans la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir examin&#233; la fonction de la tradition dans un domaine particulier - celui de la science - j'en viens maintenant, avec quelque retard, au probl&#232;me d'une th&#233;orie sociologique de la tradition. Je citerai &#224; nouveau le Professeur J. A. C. Brown &#224; qui je succ&#232;de aujourd'hui &#224; cette tribune et dont bien des propos touchent de pr&#232;s mon sujet ; et tout particuli&#232;rement ceci que j'ai not&#233; : &#171; les ouvriers deviennent inquiets et anxieux lorsque, dans une usine, la discipline fait d&#233;faut. &#187; Il n'est pas dans mes intentions d'ouvrir ici un d&#233;bat sur la discipline, et ce n'est pas mon sujet. Mais je rejoindrai mon sujet de cette mani&#232;re : si les ouvriers n'ont plus de rep&#232;res, ils sont inquiets et angoiss&#233;s, ou, pour le dire dans des termes plus g&#233;n&#233;raux, nous sommes tous inquiets et anxieux d&#232;s que nous nous trouvons plong&#233;s au sein d'un environnement naturel et social dont nous savons si peu de choses que nous sommes incapables de pr&#233;voir ce qui va se passer. Car s'il est impossible de pr&#233;voir ce qui va se passer au sein de notre environnement et, par exemple, de savoir &#224; l'avance quel sera le comportement des autres gens, nous n'avons alors aucune possibilit&#233; d'y r&#233;pondre de mani&#232;re rationnelle ; et peu importe que l'environnement en question soit naturel ou social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La discipline (qu'a &#233;voqu&#233;e le Professeur Brown) est sans doute l'un des points de rep&#232;re qui permettent aux individus de s'orienter dans une soci&#233;t&#233; donn&#233;e, mais je suis bien certain qu'il sera d'accord pour dire qu'il ne s'agit l&#224; que d'un parmi ces points de rep&#232;re et qu'il y en a d'autres, les institutions et les traditions en premier lieu. &lt;strong&gt;Celles-ci ont pour fonction de donner aux gens une d&#233;finition claire des fins &#224; esp&#233;rer et des moyens de les atteindre&lt;/strong&gt;. Voil&#224; qui me semble tr&#232;s important. &lt;strong&gt;Ce que nous appelons une vie sociale ne saurait exister si nous ignorons qu'un certain nombre de, choses et de rapports sont n&#233;cessairement fixes et ne peuvent changer, et si nous ne pouvons nous y fier&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que devient compr&#233;hensible le r&#244;le que joue la tradition dans notre vie. Nous serions inquiets, anxieux et insatisfaits et nous ne saurions vivre dans notre environnement social s'il ne pr&#233;sentait une part consid&#233;rable d'ordre, c'est-&#224;-dire s'il n'offrait de tr&#232;s nombreuses structures de r&#233;gularit&#233; qui sont comme autant de points de rep&#232;re pour nous. La seule existence de ces structures est sans doute plus importante que leurs qualit&#233;s ou leurs d&#233;fauts sp&#233;cifiques. C'est leur r&#233;gularit&#233; qui est n&#233;cessaire, elles sont donc transmises en tant que traditions, qu'elles soient ou non, sous d'autres aspects, rationnelles, obligatoires, bonnes ou belles, ou ce qu'on voudra. &lt;strong&gt;Dans toute vie sociale, la tradition est n&#233;cessaire&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, cr&#233;er des traditions joue un r&#244;le comparable &#224; la production de th&#233;ories. Les th&#233;ories scientifiques sont des instruments &#224; l'aide desquels nous cherchons &#224; introduire de l'ordre dans le chaos o&#249; nous vivons afin de le rendre rationnellement pr&#233;visible. Ne prenez pas cela pour une d&#233;claration philosophique d'une grande profondeur ; il s'agit simplement de constater l'une des fonctions pratiques de nos th&#233;ories. De m&#234;me, la cr&#233;ation de traditions, comme une grande part de notre l&#233;gislation, assume exactement la m&#234;me fonction d'apporter un peu d'ordre et de pr&#233;visibilit&#233; rationnelle dans notre environnement social. En effet, &lt;strong&gt;il nous est impossible d'agir rationnellement en soci&#233;t&#233; sans avoir la moindre id&#233;e de ce que d&#233;clencheront en retour nos actions&lt;/strong&gt;. Toute action rationnelle pr&#233;suppose un syst&#232;me de r&#233;f&#233;rence d&#233;termin&#233; qui rend pr&#233;visibles, tout du moins en partie, les r&#233;actions qu'elle d&#233;clenche. La fonction assum&#233;e par l'invention de mythes et de th&#233;ories dans le domaine des sciences de la nature (nous aider &#224; mettre en ordre les ph&#233;nom&#232;nes naturels) est exactement comparable &#224; celle jou&#233;e, sur le terrain de la soci&#233;t&#233;, par la cr&#233;ation des traditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais on peut poursuivre l'analogie entre la fonction des mythes et des th&#233;ories au sein de la science et le r&#244;le des traditions dans la soci&#233;t&#233;. Il ne faut pas oublier que l'importance d&#233;cisive des mythes pour la m&#233;thode scientifique est due essentiellement au fait qu'ils pouvaient devenir objets de la discussion critique et ainsi s'en trouver transform&#233;s ; &lt;strong&gt;l'importance des traditions tient &#224; la double fonction qu'elles assument qui n'est pas seulement d'instituer un certain ordre ou quelque chose comme une structure sociale, mais surtout de nous offrir ce &#224; partir de quoi nous pouvons agir, c'est-&#224;-dire quelque chose que nous pouvons critiquer et transformer&lt;/strong&gt; - voil&#224; qui pour nous, en tant que rationalistes anim&#233;s d'une volont&#233; de r&#233;forme sociale, est essentiel. Trop de r&#233;formateurs s'imaginent qu'ils pourront, comme dit Platon&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Platon, La R&#233;publique, 500 b-501 a : &#171; Et si la plupart des gens constatent (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, nettoyer la toile en effa&#231;ant toute trace de l'ancienne soci&#233;t&#233; pour commencer, ayant fait table rase, &#224; b&#226;tir un monde rationnel tout nouveau. Cette id&#233;e est absurde, sa r&#233;alisation est impossible : si l'on construit un monde rationnel &#224; partir de rien, rien ne permet de penser que ce sera un monde heureux. &lt;strong&gt;Il n'y a aucune raison de penser qu'un monde sur plans sera en quelque mani&#232;re meilleur que le monde o&#249; nous vivons&lt;/strong&gt; ; pourquoi devrait-il &#234;tre meilleur ? Lorsqu'un ing&#233;nieur cr&#233;e un moteur, il ne s'inspire pas seulement des plans qu'il en a trac&#233; ; il l'&#233;labore en s'inspirant des mod&#232;les pr&#233;c&#233;dents, il le transforme, il le modifie sans cesse. Si nous supprimons notre soci&#233;t&#233;, si nous en supprimons les traditions et si nous fabriquons un monde nouveau en ne nous inspirant que de plans, nous serons tr&#232;s vite oblig&#233;s de modifier ce monde neuf et de lui apporter de l&#233;gers remaniements en l'adaptant quelque peu. Mais si nous devons proc&#233;der &#224; ces remaniements et ces adaptations qui de toute fa&#231;on seront in&#233;vitables, pourquoi ne pas les entreprendre maintenant au sein de la soci&#233;t&#233; o&#249; nous vivons ? Peu importe alors ce &#224; quoi l'on a affaire et o&#249; l'on entreprend ces ajustements toujours n&#233;cessaires. Puisque leur n&#233;cessit&#233; est permanente, &lt;strong&gt;il est beaucoup plus sens&#233; et plus raisonnable de commencer &#224; s'occuper de la r&#233;alit&#233; sociale actuelle, parce qu'au moins pour cette r&#233;alit&#233;-l&#224; on sait o&#249; le b&#226;t blesse&lt;/strong&gt;. Il y a certaines choses dont nous savons au moins qu'elles sont mauvaises et que nous avons le d&#233;sir de les changer. Si nous &#233;difions notre meilleur des mondes, il faudra longtemps avant qu'on y puisse d&#233;couvrir ce qui ne tourne pas rond. En outre, &lt;strong&gt;l'id&#233;e de faire toile neuve (qui ressortit &#224; la mauvaise tradition rationaliste est une incons&#233;quence, car si ce rationaliste efface l'ancienne soci&#233;t&#233; ainsi que la tradition, il efface n&#233;cessairement sa propre personne, toutes ses id&#233;es et tous, ses plans d'avenir&lt;/strong&gt;. Ces plans n'ont aucun sens au sein d'une soci&#233;t&#233; vide, dans un d&#233;sert social. Ils n'ont de sens que dans un ensemble de traditions et d'institutions, tels que les mythes, la po&#233;sie ou les valeurs qui tous &#233;manent de la soci&#233;t&#233; o&#249; nous vivons. Hors d'elle, ils n'ont aucune signification. Par cons&#233;quent, &lt;strong&gt;l'impulsion et le d&#233;sir r&#233;els de b&#226;tir un monde nouveau disparaissent n&#233;cessairement d&#232;s que nous avons d&#233;truit les traditions de l'ancien monde&lt;/strong&gt;. Dans le domaine scientifique, la perte serait consid&#233;rable si, constatant que nos progr&#232;s sont lents, nous voulions effacer toute la tradition scientifique et recommencer &#224; z&#233;ro. La fonction de la d&#233;marche rationnelle est de remanier, de bouleverser la science, mais non de la balayer d'un seul coup. Il est possible de cr&#233;er une th&#233;orie nouvelle, mais celle-ci n'est &#233;labor&#233;e que dans le but de r&#233;soudre les probl&#232;mes devant lesquels l'ancienne th&#233;orie &#233;tait rest&#233;e impuissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;B. &#201;volution des traditions&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous venons d'analyser rapidement la fonction de la tradition dans la vie sociale. Les conclusions auxquelles nous sommes parvenus nous permettront peut-&#234;tre de montrer comment naissent les traditions, comment elles se transmettent et comment elles se transforment en st&#233;r&#233;otypes - tous ces processus &#233;tant des effets impr&#233;vus de nos actions. Nous pouvons d&#233;sormais comprendre pourquoi nous cherchons non seulement &#224; conna&#238;tre les lois qui r&#233;gissent notre environnement naturel (et &#224; les enseigner &#224; d'autres, souvent sous la forme de mythes), mais nous cherchons aussi &#224; conna&#238;tre les traditions propres &#224; notre environnement social. Cela nous explique &#233;galement pourquoi certaines populations (particuli&#232;rement les peuples primitifs et les enfants) s'attachent plus g&#233;n&#233;ralement &#224; tout ce qui dans leur vie est uniforme ou peut le devenir. C'est ainsi que ceux-ci s'attachent aux mythes et &#224; tout ce qui pr&#233;sente un caract&#232;re de r&#233;gularit&#233; dans leur propre comportement, tout d'abord parce qu'ils craignent l'irr&#233;gularit&#233; et le changement et qu'ils redoutent par cons&#233;quent d'en &#234;tre eux-m&#234;mes responsables ; ensuite, parce qu'ils cherchent &#224; confirmer pour autrui le caract&#232;re rationnel et pr&#233;visible de leurs actions, esp&#233;rant sans doute convaincre les autres d'agir comme eux. Ils cherchent &#224; la fois &#224; cr&#233;er des traditions et &#224; confirmer celles qu'ils rencontrent en y ob&#233;issant scrupuleusement et en insistant non sans obsessionalit&#233; pour que les autres s'y conforment &#233;galement. C'est ainsi que naissent et se transmettent les tabous v&#233;hicul&#233;s par la tradition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voil&#224; qui explique en partie la stricte intol&#233;rance d'ordre affectif qui caract&#233;rise tout traditionalisme, une intol&#233;rance contre laquelle les rationalistes se sont toujours et &#224; juste titre &#233;lev&#233;s. Mais nous savons d&#233;sormais que ces rationalistes qui, forts de leur lutte contre cette intol&#233;rance, en sont venus &#224; attaquer les traditions en tant que telles, commettent une erreur. &lt;strong&gt;Il est sans doute possible d'affirmer maintenant que leur intention r&#233;elle &#233;tait de remplacer l'intol&#233;rance des traditionalistes par une tradition nouvelle, la tradition de la tol&#233;rance&lt;/strong&gt; ; et, plus g&#233;n&#233;ralement, de substituer &#224; l'attitude qui respecte les tabous une autre attitude qui consid&#232;re que les traditions sont l&#224; pour en susciter la critique, pour qu'on en p&#232;se les avantages et les inconv&#233;nients, sans jamais perdre de vue leur qualit&#233; essentielle, c'est-&#224;-dire le fait qu'elles sont des traditions &#233;tablies. En effet, m&#234;me si pour finir nous les rejetons afin de leur substituer des traditions meilleures (ou que nous croyons &#234;tre telles), &lt;strong&gt;ayons toujours pr&#233;sent &#224; l'esprit le fait que toute critique d'ordre social et toute am&#233;lioration de la vie sociale se r&#233;f&#232;rent n&#233;cessairement &#224; un syst&#232;me de traditions sociales dont certaines ne peuvent &#234;tre critiqu&#233;es qu'&#224; l'aide d'autres&lt;/strong&gt;. Il en va exactement de m&#234;me dans le domaine de la science o&#249; tout progr&#232;s n'est accompli qu'au sein d'un syst&#232;me de th&#233;ories scientifiques dont certaines sont critiqu&#233;es &#224; la lumi&#232;re qu'y apportent d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;C. Traditions et institutions&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une grande part de ce qui vient d'&#234;tre dit des traditions peut &#233;galement s'appliquer aux institutions, car, sous bien des aspects, leur ressemblance est &#233;tonnante. Il est n&#233;anmoins souhaitable, m&#234;me si ce n'est sans doute pas essentiel, de maintenir dans l'usage courant de ces termes la diff&#233;rence qu'on peut y constater, et j'aimerais conclure mon propos en montrant les similitudes et les diff&#233;rences qui rapprochent et distinguent ces deux entit&#233;s sociales. Je ne crois pas correct l'usage qui mobilise des d&#233;finitions formelles&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. le chap. 11 de mon ouvrage La soci&#233;t&#233; ouverte et ses ennemis, t.2, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; pour distinguer les termes &#171; tradition &#187; et &#171; institution &#187;, car l'emploi qu'on en fait peut &#234;tre expliqu&#233; &#224; l'aide d'exemples. C'est d'ailleurs ce que j'ai d&#233;j&#224; fait en parlant des &#233;tablissements scolaires, des forces de l'ordre, des &#233;piceries et de la Bourse, autant d'exemples d'institutions ; &#224; un moment, j'ai donn&#233; quelques exemples de traditions, tels l'int&#233;r&#234;t passionn&#233; pour la recherche scientifique, l'attitude critique des hommes de science, l'attitude de tol&#233;rance, l'intol&#233;rance des traditionalistes - ou, en l'occurrence, de certains rationalistes. &lt;strong&gt;Les institutions et les traditions ont de nombreux caract&#232;res communs :&lt;/strong&gt; par exemple les sciences sociales ne peuvent les analyser qu'au niveau des individus, &#224; travers leurs actions, leurs attitudes, leurs croyances, leurs espoirs et les relations qu'ils nouent entre eux. Mais nous pourrions dire que nous avons sans doute tendance &#224; parler d'institutions lorsqu'un ensemble (variable) d'individus ob&#233;it &#224; un syst&#232;me d&#233;termin&#233; de normes ou assume certaines fonctions de prime abord sociales (telles l'enseignement, la police ou le petit commerce d'alimentation) qui r&#233;alisent certains objectifs de prime abord sociaux (tels que dispenser des connaissances, assurer la protection face &#224; la violence ou assurer l'alimentation) ; tandis que nous parlerions plut&#244;t de traditions lorsque nous voulons d&#233;crire une certaine uniformit&#233; dans les attitudes des individus, leurs modes de comportement, leurs finalit&#233;s, leurs valeurs ou leurs go&#251;ts. Sans doute bien plus que ne le sont les institutions, ces traditions sont &#233;troitement li&#233;es aux individus, &#224; leurs attirances et &#224; ce qu'ils rejettent, &#224; leurs espoirs et &#224; ce qu'ils craignent. Dans la th&#233;orie sociologique, &lt;strong&gt;les traditions sont en quelque sorte un moyen terme et se situent &#224; un niveau interm&#233;diaire entre les personnes et les institutions&lt;/strong&gt; (nous parlons plus spontan&#233;ment d'une &#171; tradition vivante &#187; que d'une &#171; institution vivante &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La diff&#233;rence entre institutions et traditions appara&#238;t plus clairement si l'on se r&#233;f&#232;re &#224; ce que j'ai parfois appel&#233; l' &#171; ambivalence des institutions &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Conjectures et r&#233;futations, chap. 17 : &#171; Opinion publique et principes (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, soit au fait que dans certaines circonstances une institution peut fonctionner d'une mani&#232;re exactement oppos&#233;e &#224; sa fonction premi&#232;re ou &#171; ad&#233;quate &#187;. Dickens a beaucoup &#233;crit sur la mani&#232;re dont la fonction &#171; propre &#187; des internats a &#233;t&#233; d&#233;tourn&#233;e ; il est arriv&#233; que la police, au lieu de prot&#233;ger les personnes contre la violence et le chantage, ait menac&#233; de recourir &#224; la violence ou &#224; l'emprisonnement pour exercer un chantage sur elles. De m&#234;me, l'institution d'une opposition parlementaire, dont une des fonctions premi&#232;res est d'emp&#234;cher le gouvernement de d&#233;tourner l'argent des contribuables, a pu jouer un autre r&#244;le dans certains pays et se faire complice de la majorit&#233;, toutes deux se r&#233;partissant alors &#224; proportion le produit de la spoliation. L'ambivalence des institutions va de pair avec celle de leur nature, car elles remplissent certaines fonctions premi&#232;res, mais par ailleurs elles ne peuvent qu'&#234;tre contr&#244;l&#233;es par des individus, qui sont faillibles, ou par d'autres institutions, qui donc sont elles aussi faillibles. Cette ambivalence peut &#234;tre &#224; n'en pas douter largement r&#233;duite gr&#226;ce &#224; des contr&#244;les institutionnels soigneusement &#233;labor&#233;s, mais il est impossible de la r&#233;duire enti&#232;rement. La bonne marche des institutions, tout comme la d&#233;fense des places fortes, repose en d&#233;finitive sur ceux qui les commandent ; et le mieux qu'on puisse atteindre gr&#226;ce au contr&#244;le institutionnel c'est de favoriser davantage ceux qui, s'il s'en trouve, veulent faire fonctionner les institutions conform&#233;ment &#224; la finalit&#233; qui leur est &#171; propre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; que les traditions sont susceptibles de jouer un r&#244;le important en tant qu'interm&#233;diaires entre les individus et les institutions. Bien entendu, les traditions elles aussi peuvent &#234;tre d&#233;tourn&#233;es de leurs buts : une ambivalence comparable &#224; celle que nous venons de d&#233;crire les affecte elles aussi ; mais elle ne les touche que dans une proportion moindre, dans la mesure o&#249; leur nature est moins instrumentale que celle des institutions. D'un autre c&#244;t&#233;, elles sont presque aussi impersonnelles que les institutions, moins personnelles mais plus pr&#233;visibles que les personnes qui dirigent les institutions. Il serait sans doute possible d'affirmer qu'&#224; long terme le fonctionnement des institutions conform&#233;ment &#224; leur but &#171; propre &#187; est pour une large part command&#233; par les traditions. &lt;strong&gt;Ce sont ces traditions qui donnent aux personnes (qui sont &#233;ph&#233;m&#232;res) cette assise et cette d&#233;termination quant &#224; leurs objectifs qui r&#233;sistent &#224; toute corruption&lt;/strong&gt;. La tradition est en quelque sorte capable de prolonger, bien au-del&#224; de leur vie, la vertu de ce qui &#233;tait propre &#224; l'esprit de ses fondateurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue des emplois les plus significatifs de ces deux termes, on peut affirmer que l'une des connotations du mot &#171; tradition &#187; nous renvoie &#224; la notion d'&lt;i&gt;imitation &lt;/i&gt;pour d&#233;signer soit l'origine, soit la mani&#232;re dont est transmise la tradition dont il est question. Cette connotation est &#224; mon avis absente du terme &#171; institution &#187;, car une institution peut ou non &#234;tre cr&#233;&#233;e par imitation et la continuation de son existence ne d&#233;pend pas de l'imitation. Par ailleurs, une part de ce que nous appelons des traditions peut &#234;tre d&#233;crite comme s'il s'agissait d'institutions - et tout particuli&#232;rement d'institutions de cette microsoci&#233;t&#233; o&#249; la tradition est g&#233;n&#233;ralement observ&#233;e. Ainsi, la tradition rationaliste ou le fait d'adopter une attitude critique a &#233;t&#233; &#233;rig&#233; en institution au sein de la microsoci&#233;t&#233; des travailleurs scientifiques (un autre exemple : la tradition qui consiste &#224; ne pas achever un homme qui est d&#233;j&#224; vaincu est - &#224; quelques exceptions pr&#232;s - une institution britannique). De m&#234;me, on peut dire que la langue anglaise, bien qu'elle soit transmise par la tradition, est une institution, tandis que la pratique qui consiste &#224; ne pas s&#233;parer, &#224; l'infinitif, le verbe de sa pr&#233;position&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La pr&#233;position to qui est la marque de l'infinitif anglais doit pr&#233;c&#233;der (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est une tradition (bien que pour certaines personnes ce puisse &#234;tre d'ordre institutionnel).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Conclusion. L'exemple de l'institution du langage et la responsabilit&#233; intellectuelle&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On peut pr&#233;ciser encore ces r&#233;flexions en examinant certains aspects de cette institution qu'est le langage. K. B&#252;hler a analys&#233; la principale fonction du langage, la communication, &#224; travers trois fonctions ; 1) la fonction d'expression : la communication sert &#224; exprimer les sentiments ou les pens&#233;es du locuteur ; 2) la fonction d'appel, de d&#233;clenchement ou fonction conative : la communication vise &#224; provoquer ou &#224; faire appara&#238;tre certaines r&#233;actions chez l'interlocuteur,d'ordre linguistiquepar exemple ; 3) la fonction de repr&#233;sentation : la communicationd&#233;crit un &#233;tat de choses d&#233;termin&#233;. Ces trois fonctions peuvent &#234;tre isol&#233;es &#224; ceci pr&#232;s que chacune, et c'estuner&#232;gle, ne va pas sans celle qui la pr&#233;c&#232;de, alors qu'elle n'est pas n&#233;cessairement accompagn&#233;e de celle qui lui succ&#232;de (dans l'ordre que nous venons de donner). La premi&#232;re et la deuxi&#232;me valent aussi pour les langages animaux, tandis que la troisi&#232;me n'est caract&#233;ristique que du langage humain. Il est possible et d'apr&#232;s moi n&#233;cessaire d'ajouter une quatri&#232;me fonction aux trois fonctions de B&#252;hler : &#224; mon sens elle est d&#233;cisive et il s'agit de : 4) la fonction argumentative ou explicative - elle est mobilis&#233;e lorsqu'on pr&#233;sente ou compare des discussions ou des explications qui se r&#233;f&#232;rent &#224; certaines questions ou &#224; certains probl&#232;mes d&#233;termin&#233;s&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. Conjectures et r&#233;futations, op.cit., chap. 12 : &#171; Le langage et la (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Certains langages peuvent mobiliser les trois premi&#232;res fonctions sans jouir de la quatri&#232;me - par exemple, le langage de l'enfant au stade o&#249; il ne fait que &#171; nommer &#187; les objets&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Une carte de g&#233;ographie de type courant peut &#233;galement &#234;tre un exemple d'une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais, dans la mesure o&#249; le langage en tant qu'institution poss&#232;de ces fonctions, il peut &#234;tre ambivalent. Par exemple, le locuteur peut l'employer pour dissimuler ses sentiments ou ses pens&#233;es autant que pour les exprimer, ou pour r&#233;primer l'argumentation au lieu de la stimuler ; et il existe diff&#233;rentes traditions correspondant &#224; chacune de ces fonctions. A titre d'exemple, la diff&#233;rence est tout &#224; fait frappante entre les traditions italienne et anglaise (nous observons quant &#224; nous la tradition du sous-entendu) qui correspondent l'une et l'autre &#224; la fonction expressive propre &#224; chacune des deux langues. Mais tout cela ne rev&#234;t son importance v&#233;ritable que lorsqu'il s'agit des deux fonctions caract&#233;ristiques du langage humain : la fonction de repr&#233;sentation et la fonction argumentative. Dans sa fonction de repr&#233;sentation, le langage peut &#234;tre d&#233;fini comme le support de la v&#233;rit&#233; ; mais il peut aussi, bien entendu, devenir le support de la fausset&#233;. En l'absence d'une tradition qui travaille &lt;i&gt;contre&lt;/i&gt; cette ambivalence et encourage l'emploi du langage aux fins de la repr&#233;sentation &lt;i&gt;correcte&lt;/i&gt; - du moins dans tous les cas o&#249; l'incitation &#224; mentir n'est pas trop forte - la fonction de repr&#233;sentation du langage dispara&#238;trait, car les enfants n'apprendraient alors jamais cet usage-l&#224; du langage. Plus pr&#233;cieuse encore est sans doute la tradition qui lutte contre l'ambivalence propre &#224; la fonction argumentative du langage : elle s'oppose aux sophismes et &#224; la propagande qui m&#233;susent du langage. &lt;strong&gt;Il s'agit de la tradition et de la discipline qui s'imposent de parler et de penser de mani&#232;re claire : c'est la tradition de la critique, la tradition de la raison&lt;/strong&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ennemis actuels de la raison veulent d&#233;truire cette tradition en s'effor&#231;ant de ruiner et de pervertir la fonction argumentative, et sans doute aussi la fonction repr&#233;sentative du langage ; non sans romantisme, ils op&#232;rent une r&#233;gression vers les fonctions &#233;motives, c'est-&#224;-dire vers la fonction expressive (on nous rebat les oreilles de l'&#171; expression personnelle &#187;) et sans doute vers la fonction conative ou d'appel. Cette tendance est manifestement &#224; l'&#339;uvre actuellement dans certaines formes de po&#233;sie, de prose ou de philosophie ; cette derni&#232;re se dispense d'argumentation, car les probl&#232;mes dont elle parle &#233;chappent &#224; toute discussion. Ces modernes ennemis de la raison sont tant&#244;t des antitraditionalistes en qu&#234;te de nouveaux moyens plus percutants d'&#171; expression personnelle &#187; ou de &#171; communication &#187;, et tant&#244;t des traditionalistes qui hypostasient la sagesse de la tradition du langage. Les uns comme les autres soutiennent implicitement une th&#233;orie du langage qui ne voit pas plus loin que la premi&#232;re ou, &#224; la rigueur, la deuxi&#232;me de ses fonctions, tandis que dans leur pratique ils encouragent &#224; d&#233;serter la raison et &#224; fuir la prestigieuse tradition de la responsabilit&#233; intellectuelle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Les intertitres ainsi que les passages &lt;strong&gt;en caract&#232;res gras&lt;/strong&gt; sont ajout&#233;s ici sous la seule responsabilit&#233; de Caute@lautre.net pour faciliter la lecture. Les notes indiqu&#233;es (jld) sont sous notre seule responsabilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voyez par exemple Descartes, &lt;i&gt;Discours de la m&#233;thode&lt;/i&gt;, &lt;a href='http://www.caute.lautre.net/De-la-methode-1ere-Partie' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Premi&#232;re&lt;/a&gt; et &lt;a href='http://www.caute.lautre.net/L-avenir-d-une-illusion-VI-La-force-interne-des-idees-religieuses-l-illusion' class=&#034;spip_in&#034;&gt;deuxi&#232;me&lt;/a&gt; parties, et la &lt;a href='http://www.caute.lautre.net/MEDITATION-PREMIERE-Des-choses-que-l-on-peut-revoquer-en-doute' class=&#034;spip_in&#034;&gt;premi&#232;re des &lt;i&gt;M&#233;ditations m&#233;taphysiques&lt;/i&gt;&lt;/a&gt; (jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cet article a &#233;t&#233; republi&#233; in M. Oakeshott, &lt;i&gt;Rationalism in Politics and other Essays&lt;/i&gt;, Londres, Methuen, 1962, pp. 1-36.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Il s'agit de la conf&#233;rence &#171; Rational and Irrational Behaviour in Industrial Groups &#187;, dont on trouvera un r&#233;sum&#233; in &lt;i&gt;The Literary Guide&lt;/i&gt;, octobre 1948.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Au cours de la discussion qui a suivi cet expos&#233;, on m'a reproch&#233; de rejeter cette th&#233;orie du complot et on a affirm&#233; que K. Marx avait montr&#233; toute l'importance du complot capitaliste pour la compr&#233;hension du fonctionnement de la soci&#233;t&#233;. J'ai r&#233;pondu que j'aurais d&#251; faire &#233;tat de ma dette &#224; l'&#233;gard de Marx &lt;i&gt;qui a &#233;t&#233; l'un des premiers &#224; critiquer la th&#233;orie du complot&lt;/i&gt; et &#224; analyser les effets impr&#233;vus d'actions d&#233;lib&#233;r&#233;es d'individus agissant dans des situations sociales d&#233;termin&#233;es. Marx a clairement montr&#233; et de mani&#232;re pratiquement incontestable que le capitaliste &#233;tait tout autant prisonnier que l'ouvrier d'un &#233;tat de la soci&#233;t&#233; (ou du &#171; mode de production &#187;) ; il a montr&#233; que le capitaliste ne peut agir autrement qu'il le fait : il est aussi peu libre que l'ouvrier et les r&#233;sultats de ses actions sont pour une large part impr&#233;vus. Mais cette conception v&#233;ritablement scientifique de Marx - bien que trop d&#233;terministe &#224; mon sens - a &#233;t&#233; oubli&#233;e par ses continuateurs modernes, les tenants du marxisme vulgaire, qui ont formul&#233; une th&#233;orie popularis&#233;e du complot qui ne vaut gu&#232;re mieux que le mythe r&#233;pandu par Goebbels, les Protocoles des Sages de Sion.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. &lt;i&gt;Objective Knowledge : An Evolutionary Approach&lt;/i&gt;, pp. 341 sq ; trad fran&#231;aise : &lt;i&gt;La connaissance objective&lt;/i&gt;, Aubier, 1991 (jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. &lt;i&gt;Conjectures et R&#233;futations&lt;/i&gt;, chap. 1, &#171; La science : conjectures et r&#233;futations &#187;, section 4 (jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Platon, &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt;, 500 b-501 a : &#171; Et si la plupart des gens constatent que nous disons vrai &#224; son sujet, continueront-ils &#224; s'irriter contre les philosophes, et refuseront-ils de nous croire quand nous disons qu'une cit&#233; ne pourrait &#234;tre heureuse que si venaient &#224; la dessiner les dessinateurs qui se r&#233;f&#232;rent au mod&#232;le divin ? Non, ils ne s'irriteront pas, dit-il, si vraiment ils le constatent, Mais de quelle fa&#231;on de dessiner veux-tu donc parler ? &lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Prenant comme surface, dis-je, une cit&#233; et les fa&#231;ons d'&#234;tre des hommes, tout d'abord ils la nettoieraient, ce qui n'est pas tr&#232;s facile. Mais tu sais sans doute que c'est en cela qu'ils diff&#233;reraient des autres : en ce qu'ils ne consentiraient &#224; toucher ni &#224; un individu, ni &#224; une cit&#233;, ni non plus &#224; r&#233;diger des lois, &#224; moins de l'avoir re&#231;ue nette, ou de l'avoir rendue telle eux-m&#234;mes &#187;. Cf. &#233;galement &lt;i&gt;La soci&#233;t&#233; ouverte et ses ennemis&lt;/i&gt;, t.1, chap. 9, &#171; Esth&#233;tisme, perfectionnisme et utopie &#187;, Seuil, 1979, pp.133-134 (jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. le chap. 11 de mon ouvrage La soci&#233;t&#233; ouverte et ses ennemis, t.2, Seuil, 1979, o&#249; je critique cet usage.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. &lt;i&gt;Conjectures et r&#233;futations&lt;/i&gt;, chap. 17 : &#171; Opinion publique et principes lib&#233;raux &#187;, section 3 : &#171; Les principes lib&#233;raux :une s&#233;rie de th&#232;ses &#187; (jld).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La pr&#233;position &lt;i&gt;to&lt;/i&gt; qui est la marque de l'infinitif anglais doit pr&#233;c&#233;der imm&#233;diatement le verbe et ne pas &#234;tre s&#233;par&#233;e de ce dernier par un adverbe (N. des T.).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. &lt;i&gt;Conjectures et r&#233;futations, op.cit.&lt;/i&gt;, chap. 12 : &#171; Le langage et la probl&#233;matique corps/esprit &#187;. La raison pour laquelle je consid&#232;re les fonctions argumentative et explicative comme identiques ne peut &#234;tre analys&#233;e ici ; elles sont issues d'une analyse logique de l'explication et de son rapport avec la d&#233;duction (ou le raisonnement).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Une carte de g&#233;ographie de type courant peut &#233;galement &#234;tre un exemple d'une description qui n'est pas argumentative, bien qu'elle puisse &#233;videmment servir &#224; &#233;tayer un raisonnement exprim&#233; sous une forme argumentative.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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