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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>&#034;Le couple cat&#233;goriel gloria / pudor (gloire/honte) chez Descartes et Spinoza&#034;, par Pierre Macherey</title>
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		<dc:date>2004-12-30T23:11:48Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Macherey, Pierre</dc:creator>



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&lt;p&gt;Parmi les passions et les affects auxquels l'&#226;me est en proie, il y a la constellation vari&#233;e de ceux qu'on rapporte &#224; soi-m&#234;me, au nombre desquels se trouve le couple form&#233; par la &#8220;gloire&#8221; (gloria ) et la &#8220;honte&#8221; (pudor ), dont Descartes et Spinoza proposent les d&#233;finitions suivantes : &lt;br class='autobr' /&gt;
(Descartes, Les Passions de l'&#194;me, II, art 66) &#8220;Le bien qui est ou qui a &#233;t&#233; en nous, &#233;tant rapport&#233; &#224; l'opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la gloire, et le mal de la honte.&#8221; (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Psychologie-" rel="directory"&gt;Psychologie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Parmi les passions et les affects auxquels l'&#226;me est en proie, il y a la constellation vari&#233;e de ceux qu'on rapporte &#224; soi-m&#234;me, au nombre desquels se trouve le couple form&#233; par la &#8220;gloire&#8221; (gloria ) et la &#8220;honte&#8221; (&lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; ), dont Descartes et Spinoza proposent les d&#233;finitions suivantes :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Descartes, &lt;i&gt;Les Passions de l'&#194;me&lt;/i&gt;, II, art 66) &#8220;Le bien qui est ou qui a &#233;t&#233; en nous, &#233;tant rapport&#233; &#224; l'opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la gloire, et le mal de la honte.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Spinoza, &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; III, d&#233;f. aff. 30 et 31) &#8220;La gloire est une joie qu'accompagne l'id&#233;e de certaine action n&#244;tre, dont nous imaginons qu'elle est lou&#233;e par d'autres - La honte est une tristesse qu'accompagne l'id&#233;e de certaine action (n&#244;tre) dont nous imaginons qu'elle est bl&#226;m&#233;e par d'autres.&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit des nuances qui les s&#233;parent (de l'id&#233;e du &#8220;bien qui est ou a &#233;t&#233; en nous&#8221; chez Descartes, on passe chez Spinoza &#224; l'id&#233;e d'une &#8220;action n&#244;tre&#8221;, ce qui revient &#224; d&#233;caler le bien dont on se fait gloire, et inversement le mal dont on a honte, du plan de qualit&#233;s int&#233;rieures &#224; la personne &#224; celui de conduites effectu&#233;es par celle-ci en ext&#233;riorit&#233; ; et d'autre part, comme il le fait dans la plupart de ses d&#233;finitions des affects, Spinoza se r&#233;f&#232;re de mani&#232;re appuy&#233;e au r&#244;le jou&#233; par l'imagination dans cette appr&#233;ciation), ces caract&#233;risations sont voisines, et il est manifeste que le contenu qu'elles d&#233;signent est le m&#234;me : &#224; savoir les sentiments d&#233;clench&#233;s en nous par l'opinion que nous pr&#234;tons &#224; autrui en ce qui concerne nous-m&#234;mes et nos actions, c'est-&#224;-dire des &#233;motions tr&#232;s personnelles, ayant nous-m&#234;mes pour objets, ressenties en pr&#233;sence et sous le regard d'autrui, dans des conditions qui paraissent faire de notre existence un th&#233;&#226;tre o&#249; nous sommes en permanence en repr&#233;sentation : et ce n'est sans doute pas un hasard si le th&#233;&#226;tre classique a particuli&#232;rement cultiv&#233; la mise en sc&#232;ne de ces passions qui sont par essence th&#233;&#226;trales.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Posons tout d'abord quelques probl&#232;mes terminologiques. Descartes parle, en fran&#231;ais, de &#8220;gloire&#8221; et de &#8220;honte&#8221;, termes ensuite rendus dans la traduction latine des Passions de l'&#226;me par gloria et &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt;, qui sont les mots repris par Spinoza (celui-ci, g&#233;n&#233;ralement, emprunte toute sa terminologie de l'affectivit&#233; &#224; Descartes, m&#234;me s'il en renouvelle pour une part les significations).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que signifient au juste ces termes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;Gloire&#8221;, mot dont la signification s'est aujourd'hui appauvrie, sans doute corr&#233;lativement au fait que son contenu s'est aussi culturellement d&#233;valoris&#233;, car nous vivons dans un monde o&#249; la r&#233;f&#233;rence &#224; la gloire compte certainement moins qu'elle ne le faisait au XVIIe si&#232;cle et semble &#234;tre devenue l'apanage de certaines cat&#233;gories professionnelles comme les militaires, s'inscrit &#224; l'&#233;poque classique dans une n&#233;buleuse s&#233;mantique tr&#232;s dense, domin&#233;e &#224; l'arri&#232;re-plan par des repr&#233;sentations religieuses attach&#233;es &#224; la gloire divine, avec sa sublimit&#233; ostentatoire qui, sans rivale possible, fait plier tous les genoux. C'est ainsi que la caract&#233;rise Maurice Blanchot :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8220;La gloire, au sens antique, est le rayonnement de la pr&#233;sence (sacr&#233;e ou souveraine)... La gloire est la manifestation de l'&#234;tre qui s'avance dans sa magnificence d'&#234;tre, lib&#233;r&#233; de ce qui le dissimule, &#233;tabli dans la v&#233;rit&#233; de sa pr&#233;sence d&#233;couverte.&#8221; (&lt;i&gt;Le livre &#224; venir&lt;/i&gt;, &#233;d. Gallimard, 1959, p. 298)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien dans ce sens que, tout &#224; la fin de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; (&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; V, scolie de la prop. 36, &#233;d. Appuhn/GF, p. 334), Spinoza associe l'id&#233;e de la gloire &#224; celle de l'&lt;i&gt;amor&lt;/i&gt; &lt;i&gt;intellectualis&lt;/i&gt; Dei : &#8220;Nous connaissons par l&#224; en quoi consiste notre salut, c'est-&#224;-dire notre b&#233;atitude ou notre libert&#233; ; je veux dire dans un amour constant et &#233;ternel envers Dieu ou dans l'amour de Dieu envers les hommes / ayant &#233;t&#233; atteint le point extr&#234;me o&#249; ces deux figures r&#233;ciproques de l'amour de Dieu se rejoignent et s'identifient/. Cet amour ou cette b&#233;atitude est appel&#233; dans les Livres sacr&#233;s &#8220;gloire&#8221;, non sans raison. Que cet amour en effet soit rapport&#233; &#224; Dieu ou &#224; l'&#226;me / selon les deux figures de l'amour qui viennent d'&#234;tre r&#233;ciproqu&#233;es /, il peut justement &#234;tre appel&#233; &#8220;contentement int&#233;rieur&#8221; (&lt;i&gt;animi&lt;/i&gt; &lt;i&gt;acquiescentia &lt;/i&gt;), et ce contentement ne se distingue pas de la gloire. En tant en effet qu'il se rapporte &#224; Dieu, il est une joie, s'il est permis d'employer encore ce mot, qu'accompagne l'id&#233;e de soi-m&#234;me, et aussi en tant qu'il se rapporte &#224; l'&#226;me...&#8221; Autrement dit, l'&#226;me, en s'unissant &#224; Dieu, ou, pour reprendre la formule du pr&#233;ambule du Trait&#233; de la r&#233;forme de l'entendement , en parvenant &#224; la connaissance de son union avec la nature tout enti&#232;re, ce qui lui procure une joie sans m&#233;lange, constante et stable, li&#233; &#224; un profond sentiment d'apaisement int&#233;rieur (que Spinoza d&#233;signe par la formule &lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; &lt;i&gt;animi&lt;/i&gt;, qui est quelque chose d'interm&#233;diaire entre l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso et l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; tout court), du m&#234;me coup participe &#224; la &#8220;gloire&#8221; de Dieu, forme parfaite de cette union &#224; soi qui d&#233;finit la b&#233;atitude. A ce niveau d'expression, indiscutablement marqu&#233; d'une dimension mystique, la r&#233;f&#233;rence au regard d'autrui se trouve comme effac&#233;e, englob&#233;e, noy&#233;e dans la perspective large et unanime de ce th&#233;&#226;tre sacr&#233; o&#249; tout est en corr&#233;lation avec tout, dans la figure de la co&#239;ncidence absolue &#224; soi et aux autres (choses ou &#234;tres) qui est la manifestation par excellence du divin. Il est int&#233;ressant de rapprocher ce passage de &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; V avec ce que Leibniz dit de la gloire de Dieu dans sa &lt;i&gt;Th&#233;odic&#233;e&lt;/i&gt; (II, par. 109). Apr&#232;s avoir d&#233;fini la gloire comme &#8220;la satisfaction qu'on trouve dans la connaissance de ses propres perfections&#8221;, il ajoute : &#8220;Et dans ce sens, Dieu la poss&#232;de toujours : mais quand la gloire signifie que les autres en prennent connaissance, l'on peut dire que Dieu ne l'acquiert que quand il se fait conna&#238;tre &#224; des cr&#233;atures intelligentes ; quoiqu'il soit vrai que Dieu n'obtient pas par l&#224; un nouveau bien, et que ce sont plut&#244;t les cr&#233;atures raisonnables qui s'en trouvent bien, lorsqu'elles envisagent comme il faut la gloire de Dieu.&#8221; La gloire attach&#233;e &#224; sa propre perfection, Dieu la d&#233;tient sans partage, comme un bien int&#233;rieur ; et lorsqu'il consent &#224; la diffuser en cr&#233;ant des &#226;mes raisonnables qui lui renvoient l'image de sa gloire, ou plut&#244;t une multiplicit&#233; d'images de celle-ci, on doit dire qu'il les en fait b&#233;n&#233;ficier sous un certain point de vue sans que cela ajoute rien &#224; celle-ci, qui est premi&#232;re par rapport aux infinies possibilit&#233;s de r&#233;flexion qui lui sont ainsi offertes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, &#224; ce point de vue, l'alternative &#224; la &#8220;gloire&#8221;, la &#8220;honte&#8221;, ce serait d'&#234;tre indigne d'une telle int&#233;gration en restant s&#233;par&#233; de Dieu, et du m&#234;me coup aussi de soi-m&#234;me, donc incapable, en raison de ce profond d&#233;saccord ou discordance, d'atteindre la vraie b&#233;atitude, qui correspond &#224; un sentiment de totale compl&#233;tude et accord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gloire exprime donc en tout premier lieu l'&#233;tat de quelqu'un qui &#224; l'image de Dieu, se trouve &#8220;en gloire&#8221;, se montre dans tout l'&#233;clat de sa splendeur, dont les rayons se r&#233;pandent au loin et se r&#233;fl&#233;chissent par le biais de l'opinion unanime qui renvoie &#224; celui qui est en gloire l'image inalt&#233;rable de sa grandeur : vision royale, h&#233;ro&#239;que, associ&#233;e &#224; la consid&#233;ration, &#224; la r&#233;putation d'excellence, &#224; la renomm&#233;e, au lustre qui, litt&#233;ralement, rend celui qui en b&#233;n&#233;ficie illustre. Du m&#234;me coup, &#234;tre glorieux para&#238;t indissociable du fait de se glorifier (&lt;i&gt;gloriari&lt;/i&gt;, verbe utilis&#233; &#224; plusieurs reprises par Spinoza), en assumant les manifestations de cette gloire, en en int&#233;riorisant l'&#233;clat, en s'y identifiant corps et &#226;me, ce qui, tr&#232;s concr&#232;tement, se traduit par la recherche acharn&#233;e du succ&#232;s, de la r&#233;ussite, de la c&#233;l&#233;brit&#233;, anim&#233; par la volont&#233; de reconnaissance qui est le principal ressort de l'homme glorieux, vou&#233; &#224; accomplir sous le regard de tous son auto-c&#233;l&#233;bration. En fran&#231;ais moderne, o&#249; l'usage du mot gloire en ce sens s'est quelque peu perdu, on parlerait &#224; ce propos de &#8220;fiert&#233;&#8221;, qui correspond au fait d'&#234;tre poss&#233;d&#233; par un sentiment de sa propre valeur de part en part positif, allant dans le sens d'une exaltation maximale de ce qu'on est et de ce qu'on fait. Et l'alternative &#224; cette fiert&#233;, ce serait de se laisser envahir par un sentiment accablant d'opprobre, de fl&#233;trissure et d'ignominie, li&#233; &#224; la honte d'&#234;tre expos&#233; &#224; &#234;tre montr&#233; du doigt et d&#233;pr&#233;ci&#233;, c'est-&#224;-dire, comme on dit, &#224; perdre la face : et l'expression normale de cette &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; doit &#234;tre, au lieu de se montrer au grand jour dans l'&#233;clat de sa splendeur, le d&#233;sir irr&#233;pressible de se cacher, de s'enfoncer sous terre pour se d&#233;rober &#224; des regards dont on anticipe la d&#233;sapprobation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi compris, le couple gloire/honte &#233;voque des notions dont la dimension historique doit &#234;tre n&#233;cessairement prise en compte. C'est dans ce sens que, dans le chapitre de son Histoire de la civilisation de la Renaissance &lt;i&gt;italiennne&lt;/i&gt; qu'il consacre &#224; la &#8220;gloire moderne&#8221; (IIIe partie, chap. 3), J. Burckhardt caract&#233;rise celle-ci en l'opposant &#224; l'honneur m&#233;di&#233;val, qui joue sur fond de conformisme, alors que la gloire, sentiment dont la valorisation est concomitante &#224; la promotion de l'individu, traduit une recherche de distinction typiquement &#8220;moderne&#8221;, en rapport avec l'effort en vue de faire &#233;merger un monde nouveau, dont l'individu constitue le centre (cf. &#224; ce sujet l'ouvrage d'E. Cassirer sur &lt;i&gt;Individu et cosmos&lt;/i&gt;) ; dans ce monde, o&#249; l'individu se donne en permanence en spectacle &#224; lui-m&#234;me et aux autres, &#224; la mani&#232;re d'une oeuvre d'art, la gloire, &#224; l'articulation du public et du priv&#233;, repr&#233;sente donc, sur le plan affectif qui lui est propre, un sch&#232;me de comportement &#233;lev&#233; au rang de mod&#232;le universel, ce qui lui assigne un r&#244;le culturellement fondateur et f&#233;d&#233;rateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De cette mani&#232;re, vivre dans la gloire ou dans la honte, c'est s'installer dans un r&#233;gime de l'opinion, o&#249; on est expos&#233; en permanence au regard d'autrui et r&#233;v&#233;l&#233; par lui dans sa grandeur ou dans sa bassesse. Est-ce &#224; dire qu'on s'y soumet passivement ? Il semble manifeste que le honteux subit l'opprobre dont il se sent la victime tout en ayant l'obligation d'en assumer, bien malgr&#233; lui, la responsabilit&#233;. Mais le glorieux ? Sa gloire est un bien qu'il revendique comme le sien propre, parce qu'il est sa conqu&#234;te, le fruit de sa conduite et de ses actions. A moins que, et c'est l&#224; que les choses se compliquent, elle soit ressentie par lui et vue par les autres comme tellement consubstantielle &#224; son &#234;tre qu'il la revendique en partage sans estimer avoir pour cela rien &#224; faire, aucune action suppl&#233;mentaire &#224; accomplir en vue de prouver ce qui doit &#234;tre de toutes fa&#231;ons &#233;tabli et admis. Est ici en jeu un certain id&#233;al de vie, attach&#233; aux repr&#233;sentations de grandeur et de noblesse que s'arroge comme un bien naturel une &#233;lite aristocratique, soucieuse avant tout de r&#233;server son exception, en en donnant &#224; l'occasion le spectacle par des manifestations publiques, par des gestes exemplaires. Tel se pr&#233;sente, &#224; l'&#233;poque classique, le h&#233;ros corn&#233;lien, dont on imagine mal qu'il puisse &#234;tre de basse ou de m&#233;diocre condition, ce qui, au mieux, cantonne dans le r&#244;le de favoris ou de confidents. Le h&#233;ros corn&#233;lien, qui est presque toujours un prince ou une princesse, est obsessionnellement hant&#233; par la pr&#233;occupation de sa propre gloire, une volont&#233; d'exaltation de soi qui se traduit par des conduites d'exception du type de la cl&#233;mence d'Auguste, mod&#232;le d'une action vraiment grande parce qu'elle est l'illustration de ce que peut &#234;tre un pur acte de volont&#233;, li&#233; &#224; l'exercice du libre arbitre, manifestation d'une souveraine ma&#238;trise de soi qui rend celui qui en est capable &#224; l'image de la gloire divine. Dans ce contexte, on comprend que la gloire soit le bien supr&#234;me, qui passe avant tous les autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du m&#234;me coup, se trouve pos&#233;e la question de la valeur &#233;thique de cette gloire : est-il possible de fonder une morale sur cet id&#233;al h&#233;ro&#239;que, sur ce culte de l'action exemplaire, comportement d'exception qui ne peut &#234;tre assum&#233; que par un individu d'exception, un seigneur ou un ma&#238;tre dirait Nietzsche ? Mais, avant d&#8216;&#234;tre morale, cette interrogation a une port&#233;e psychologique : quel type de passion ou d'affect est cette volont&#233; de valorisation de soi, qui, pour s'affirmer, a besoin du regard d'autrui ? Tr&#232;s concr&#232;tement, que signifie pour une personne le fait de se soucier de sa r&#233;putation, &#224; la mani&#232;re par exemple du personnage de Conrad, Lord Jim, qui sombre dans l'ignominie, s'en extrait pour y sombrer &#224; nouveau, et passe ainsi sa vie enti&#232;re pris dans l'engrenage de la gloire et de la honte, de la gloria et de la &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; ? Dans quel &#233;tat d'esprit se trouve une telle personne ? Et quelle est la valeur &#233;thique de l'engagement dont par l&#224; elle t&#233;moigne ? Comment situer cette attitude par rapport &#224; celle de ceux qui r&#233;cusent cette alternative de la gloire et de la honte, et, &#224; la mani&#232;re de sir John Falstaff, pratiquent l'impudence (&lt;i&gt;impudentia&lt;/i&gt;), dont Descartes et Spinoza s'accordent &#224; affirmer qu'elle n'est pas une passion, sans doute parce que cette attitude v&#233;ritablement monstrueuse place celui qui l'adopte compl&#232;tement en marge de la vie passionnelle et des alternatives qui la traversent, telle du moins qu'elle est v&#233;cue par la plupart des hommes, ce qui constitue &#224; nouveau, par le bas, une forme d'h&#233;ro&#239;sation ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir &#224; la constellation &#233;voqu&#233;e au d&#233;part des sentiments qu'on se rapporte &#224; soi-m&#234;me, quel rapport entretient la gloire avec la g&#233;n&#233;rosit&#233;, le contentement de soi, l'orgueil, l'ambition ? Et jusqu'&#224; quel point la position occup&#233;e par la gloire &#224; l'int&#233;rieur de ce champ affectif singulier permet-elle d'en mieux comprendre la configuration d'ensemble ? Pour le savoir, il faut revenir aux textes que lui consacrent Descartes et Spinoza, et s'efforcer de comprendre jusqu'&#224; quel point les analyses qu'ils consacrent &#224; ce point convergent ou divergent.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Lorsque, dans l'article 204 de la 3e partie des &lt;i&gt;Passions de l'&#226;me&lt;/i&gt;, Descartes revient sur la passion de la gloire, il la d&#233;finit de la fa&#231;on suivante : &#8220;Ce que j'appelle ici du nom de gloire est une esp&#232;ce de joie fond&#233;e sur l'amour qu'on a pour soi-m&#234;me, et qui vient de l'opinion ou de l'esp&#233;rance qu'on a d'&#234;tre lou&#233; par quelques autres.&#8221; Ceci pr&#233;cise sans la modifier apparemment sur le fond la caract&#233;risation qui avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; donn&#233;e de la gloire dans l'art. 66 de la 2e partie : &#8220;Le bien qui est ou qui a &#233;t&#233; en nous, &#233;tant rapport&#233; &#224; l'opinion que les autres en peuvent avoir, excite en nous de la gloire, et le mal de la honte.&#8221; La structure syntaxique de la formule de l'art. 204 a pour but de faire comprendre que l'esp&#232;ce de joie qu'est la gloire est, d'une part, &#8220;fond&#233;e sur&#8221; (l'amour qu'on a pour soi-m&#234;me) et, d'autre part, &#8220;vient de&#8221; (l'opinion louangeuse concernant soi-m&#234;me qu'on impute &#224; autrui ou qu'on en attend). C'est la m&#234;me double articulation qui &#233;tait d&#233;j&#224; expos&#233;e dans l'art. 66, selon lequel ce qui &#8220;excite&#8221; la gloire, c'est le bien qu'on a ou qu'on a eu en soi-m&#234;me, sous condition d'&#234;tre &#8220;rapport&#233;&#8221; &#224; l'opinion d'autrui telle qu'on la suppose, Spinoza dirait telle qu'on l'imagine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par l&#224; la passion de gloire se trouve compl&#232;tement analys&#233;e : sa nature est d'&#234;tre une joie, c'est-&#224;-dire, rappelons le, &#8220;la consid&#233;ration d'un bien pr&#233;sent&#8221; (art. 61) ou &#8220;une agr&#233;able &#233;motion de l'&#226;me, en laquelle consiste la jouissance qu'elle a du bien que les impressions du cerveau lui repr&#233;sentent comme sien&#8221; (art. 91) ; son objet est nous-m&#234;mes, &#224; qui ce bien est rapport&#233; comme un motif d'approbation ou de louange ; sa cause est l'opinion d'autrui telle que nous nous la repr&#233;sentons et qui sert de relais &#224; cette approbation. Il est donc clair que la gloire, en m&#234;me temps qu'elle d&#233;tient un caract&#232;re ext&#233;rieur et ostentatoire, appartient &#224; la cat&#233;gorie des &#233;motions qui nous sont les plus personnelles, les plus intimes : elle exprime le fait que nous tenons particuli&#232;rement, que nous sommes &#233;troitement attach&#233;s &#224; nous-m&#234;mes, ce qu'exprime la r&#233;f&#233;rence dans l'art. 204 &#224; &#8220;l'amour qu'on a pour soi-m&#234;me&#8221;, qui constitue sans doute dans &lt;i&gt;Les Passions de l'&#226;me&lt;/i&gt; l'unique occurrence de la th&#233;matique aristot&#233;licienne de la &lt;i&gt;philautia&lt;/i&gt;. Etre glorieux, c'est, sur le fond, &#234;tre l'ami de soi-m&#234;me, dans la forme d'une amiti&#233; qui est m&#233;di&#233;e par l'opinion d'autrui telle qu'on l'interpr&#232;te ou telle qu'on la souhaite. Et inversement, &#234;tre honteux, c'est ne pas ou ne plus parvenir tout &#224; fait &#224; s'aimer soi-m&#234;me, en raison du pouvoir ali&#233;nant exerc&#233; par le regard qu'on pr&#234;te &#224; autrui retourn&#233; en regard qu'on porte sur soi-m&#234;me et qui emp&#234;che d'&#234;tre consid&#233;r&#233; comme on le voudrait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est cette m&#233;diation d'autrui qui, au point de vue de Descartes, distingue la gloire du simple contentement de soi-m&#234;me, comme l'explique la suite de l'art. 204 : &#8220;Ainsi elle est diff&#233;rente de la satisfaction int&#233;rieure qui vient de l'opinion qu'on a d'avoir fait quelque bonne action.&#8220; L'opinion, Spinoza dirait l'imagination, n'intervient pas moins dans la formation de la satisfaction de soi, de laquelle Descartes explique dans l'art. 190 qu'elle est &#8220;une esp&#232;ce de joie, laquelle je crois &#234;tre la plus douce de toutes, parce que sa cause ne d&#233;pend que de nous-m&#234;me&#8221;, que dans celle de la gloire : mais elle le fait sous la forme, peut-on dire, d'une opinion simple, tir&#233;e directement de la mani&#232;re dont on consid&#232;re soi-m&#234;me et &#233;value ses propres actions en bien ou en mal, alors que, dans le cas de la gloire, il s'agit d'une opinion d'opinion, qui consiste dans la mani&#232;re dont nous nous repr&#233;sentons que les autres se repr&#233;sentent nos actions, et s'en font les juges. La satisfaction int&#233;rieure est une passion dont l'objet et la cause sont identiques, alors que la gloire est une passion dont l'objet (nous-m&#234;mes) et la cause (l'opinion d'autrui) sont dissoci&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ce redoublement du processus de la repr&#233;sentation par lequel se forme l'opinion en accro&#238;t l'opacit&#233; : &#8220;Car on est quelquefois lou&#233; pour des choses qu'on ne croit point &#234;tre bonnes, et bl&#226;m&#233; pour celles qu'on croit &#234;tre meilleures.&#8221; Rien ne garantit en effet que la mani&#232;re dont on se repr&#233;sente soi-m&#234;me et ses actions et la mani&#232;re dont on se repr&#233;sente qu'autrui se les repr&#233;sente et en r&#233;fl&#233;chit en retour la repr&#233;sentation co&#239;ncident absolument : des &#233;carts qui, allant de la plus infime nuance &#224; un profond ab&#238;me, peuvent les s&#233;parer. Et c'est pourquoi la gloire est un amour qu'on se porte &#224; soi-m&#234;me affect&#233;, en raison de la m&#233;diation d'autrui sur laquelle il repose, d'un certain degr&#233; d'impuret&#233;, ou de trouble. Cette incertitude est signal&#233;e en particulier par la r&#233;f&#233;rence que fait Descartes dans l'art. 204 &#224; &#8220;l'esp&#233;rance qu'on a d'&#234;tre lou&#233; par quelques autres&#8221; : en effet, comme l'a indiqu&#233; l'art. 165, l'esp&#233;rance, tout en lui &#233;tant contraire, ne va jamais sans une certaine dose de crainte, sans laquelle elle serait, selon l'art. 166, &#8220;s&#233;curit&#233;&#8221;, que celle-ci soit ou non objectivement fond&#233;e, car tout reste ici affaire d'opinion. Le glorieux dispose-t-il de cette s&#233;curit&#233; ? Ce n'est pas du tout certain : et, m&#234;me fort de la bonne opinion qu'il peut avoir de lui-m&#234;me, d'o&#249; il tire satisfaction int&#233;rieure, contentement de soi, il n'a aucune assurance que cette bonne opinion soit partag&#233;e par les autres de mani&#232;re conforme. Et, inversement, il peut se d&#233;sesp&#233;rer de se voir lou&#233; pour des raisons qu'il estime abusives, la bonne image que lui renvoie autrui de ce qu'il est et de ce qu'il fait ayant alors pour effet pervers de cultiver en lui le doute, et en cons&#233;quence, la tristesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette incertitude, m&#234;me si elle affecte la passion de gloire d'un certain trouble, ne parvient pas &#224; la vicier compl&#232;tement et n'en alt&#232;re pas le caract&#232;re positif, et c'est sur ce constat optimiste que s'ach&#232;ve l'art. 204 : &#8220;Mais elles sont l'une et l'autre / il s'agit de la gloire et de la satisfaction int&#233;rieure/ des esp&#232;ces de l'estime qu'on fait de soi-m&#234;me, aussi bien que des esp&#232;ces de joie ; car c'est un sujet de s'estimer que de voir qu'on est estim&#233; par les autres&#8221;. La gloire fait &#234;tre, comme on dit vulgairement, bien dans sa peau, bien avec soi-m&#234;me, en ayant, confort&#233; en cela par l'approbation dont on se voit gratifi&#233; par autrui, un sentiment &#233;lev&#233; de sa propre valeur. L'estime qu'on se porte dans ces conditions triomphe de toutes les objections, de tous les doutes ; elle entra&#238;ne spontan&#233;ment la conviction, selon la le&#231;on de l'art. 151, qui, &#224; propos de l'estime et du m&#233;pris, signale, non sans malice, que &#8220;ces deux passions sont principalement remarquables quand c'est notre propre m&#233;rite que nous estimons et m&#233;prisons. Et le mouvement des esprits qui les cause est alors si manifeste qu'il change m&#234;me la mine, les gestes, la d&#233;marche et g&#233;n&#233;ralement toutes les actions de ceux qui con&#231;oivent une meilleure ou une plus mauvaise opinion d'eux-m&#234;mes qu'&#224; l'ordinaire.&#8221; On est alors comme exalt&#233;, port&#233; par une sorte de gr&#226;ce int&#233;rieure, dont les impressions sont tellement plaisantes que cela les rend irr&#233;sistibles : on ne peut s'emp&#234;cher d'y croire. Chacun tend &#224; profiter au maximum de ses moments de gloire, et c'est bien naturel : seule une autre passion, comme l'envie, pourrait pousser &#224; le reprocher &#224; celui qui, radieux, en est l'heureux b&#233;n&#233;ficiaire et dont la joie rayonnante attire irr&#233;sistiblement l'assentiment et la sympathie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutefois, la r&#233;f&#233;rence &#224; l'estime, sous les esp&#232;ces de l'estime qu'on se porte &#224; soi-m&#234;me, a aussi pour cons&#233;quence de faire rentrer la gloire dans le giron de l'admiration, avec la dimension d'&#233;tonnement et de surprise qui caract&#233;rise cette derni&#232;re, dont les syncopes introduisent dans la vie passionnelle une br&#232;che, qui ouvre la voie &#224; l'irr&#233;gularit&#233; et &#224; l'esprit de rupture. L'art. 151, on l'a vu, fait de l'estime de soi l'apanage de &#8220;ceux qui con&#231;oivent une meilleure opinion d'eux-m&#234;mes qu'&#224; l'ordinaire&#8221;, en rapport donc avec une impression inattendue de nouveaut&#233; qui transfigure soudainement l'image qu'ils se font d'eux-m&#234;mes. Or ceci affecte la passion de gloire d'une certaine dose de pr&#233;carit&#233; qui en rend les d&#233;lices passagers : ils se go&#251;tent intens&#233;ment dans l'instant d'o&#249; ils tirent leur irrempla&#231;able saveur. On comprend mieux alors ce qui s&#233;pare la gloire de la satisfaction de soi : cette derni&#232;re est une joie pure et tranquille, qui suppose une permanence, une r&#233;gularit&#233;, une &#233;quanimit&#233; peu compatibles avec les &#233;lans temporels de la gloire dont il faut jouir autant qu'on le peut dans la fi&#232;vre du moment. Une gloire qui se p&#233;rennise se transforme en contentement int&#233;rieur, et tend &#224; se passer du relais de l'opinion d'autrui, ou du moins le fait passer &#224; l'arri&#232;re-plan. Mais rien n'autorise &#224; assigner cette fixation comme destin &#224; la gloire, tant celle-ci est attach&#233;e aux mortifiantes incertitudes de l'&#233;v&#233;nement et aux sursauts de l'opinion, avec ses revers et ses retours de fortune. C'est pourquoi, revenons y, on esp&#232;re la gloire dont la possession n'est jamais, par d&#233;finition, acquise : et si, non sans l&#233;g&#232;ret&#233;, on la consid&#232;re comme acquise, elle risque de d&#233;g&#233;n&#233;rer en gloriole, ou, pire, en vantardise, propres &#224; des esprits ravag&#233;s par une vaine pr&#233;tention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on esp&#232;re la gloire, on craint la honte qui, explique Descartes dans l'art 205, &#8220;est une esp&#232;ce de tristesse fond&#233;e aussi sur l'amour de soi-m&#234;me, et qui vient de l'opinion ou de la crainte qu'on a d'&#234;tre bl&#226;m&#233;&#8221;. On s'&#233;tait peut-&#234;tre trop h&#226;t&#233; de dire qu'un homme en proie &#224; la honte est emp&#234;ch&#233; d'&#234;tre tout &#224; fait ami de soi-m&#234;me : car s'il ne l'&#233;tait pas ou s'il ne l'&#233;tait plus, il n'aurait pas lieu de redouter un bl&#226;me qui ne le tourmente si profond&#233;ment que parce qu'il &#233;prouve que l'amour qu'il se porte naturellement &#224; soi-m&#234;me en est compromis et alt&#233;r&#233;. C'est donc le m&#234;me sentiment de &lt;i&gt;philautia&lt;/i&gt;, v&#233;cu dans les conditions de l'attente sous les esp&#232;ces de l'esp&#233;rance et de la crainte, qui alimente simultan&#233;ment la gloire et la honte. Et cette derni&#232;re t&#233;moigne &#224; sa mani&#232;re de la scrupuleuse attention qu'on se porte &#224; soi-m&#234;me, et c'est pourquoi, ajoute Descartes, &#8220;elle est, outre cela, une esp&#232;ce de modestie ou d'humilit&#233; et d&#233;fiance de soi-m&#234;me&#8221;. Rien n'assure le caract&#232;re vertueux de cette humilit&#233; qu'alimentent le doute et, &#224; la limite, du d&#233;sespoir li&#233; &#224; l'ins&#233;curit&#233; de sa situation. Or cette ins&#233;curit&#233;, on vient de le voir, n'&#233;pargne pas la gloire et affaiblit, en l'entachant de crainte, l'estime qu'on se porte &#224; soi-m&#234;me. Comment y rem&#233;dier ? En renfor&#231;ant l'estime de soi de mani&#232;re &#224; s'&#233;lever suffisamment au-dessus de l'opinion d'autrui pour ne plus en subir les fluctuations : &#8220;Car, lorsqu'on s'estime si fort qu'on ne se peut imaginer d'&#234;tre m&#233;pris&#233; par personne, on ne peut pas ais&#233;ment &#234;tre honteux&#8221;. Ne pouvoir imaginer &#234;tre m&#233;pris&#233; par quiconque, ce qui veut dire aussi tout faire pour ne pas encourir de l'&#234;tre, para&#238;t &#234;tre le signe d'une grande force d'&#226;me : mais cette force, qui &#233;limine les raisons qu'on pourrait avoir de se m&#233;priser, puise &#224; la m&#234;me source que la honte dont elle prot&#232;ge ; cette source, c'est la &lt;i&gt;philautia&lt;/i&gt;, qui est effort en vue de co&#239;ncider au maximum avec sa nature, on serait presque tent&#233; de dire de pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre, avec une puissance inalt&#233;r&#233;e d'adh&#233;sion et de conviction qui doit s'accommoder du recours &#224; l'opinion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; l'utilit&#233; des deux passions, qui leur est commune. Selon l'art. 206, consacr&#233; &#224; &#8220;l'usage de ces deux passions&#8221;, &#8220;la gloire et la honte ont m&#234;me usage en ce qu'elles nous inclinent &#224; la vertu, l'une par l'esp&#233;rance, l'autre par la crainte&#8221;. Si la gloire et la honte ne rendent pas fatalement vertueux, elles aident &#224; le devenir, en apprenant &#224; mieux se consid&#233;rer, s'appr&#233;cier, se juger &#224; sa juste valeur, ni trop ni trop peu, par la balance entre l'esp&#233;rance et la crainte dont proc&#232;dent les deux passions, ce qui en limite naturellement les exc&#232;s : on devient plus fort en prenant la mesure de sa fragilit&#233; et en acceptant le risque de l'exposer au grand jour, c'est-&#224;-dire d'assumer le prix de la gloire et de la honte. C'est pourquoi &#8220;il est seulement besoin d'instruire son jugement touchant ce qui est v&#233;ritablement digne de bl&#226;me ou de louange, afin de n'&#234;tre pas honteux de bien faire, et de ne point tirer vanit&#233; de ses vices, ainsi qu'il arrive &#224; plusieurs&#8221;. Il faut, quand les circonstances l'exigent, savoir oser la gloire en pr&#233;tendant &#224; l'honneur qu'il est normal de tirer de bien faire, comme aussi il faut savoir oser la honte en ayant la sagesse de renoncer &#224; tirer gloire de ce qu'on fait de mal. Cela s'appelle se soucier de son image, tout en ne perdant pas de vue qu'elle a la pr&#233;carit&#233; des choses d'apparence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Car ne pas le faire est s'exposer &#224; un risque plus grand encore : celui de croire, sous pr&#233;texte d'&#233;chapper au p&#233;nible rouet de la gloire et de la honte, tant celles-ci sont &#233;troitement appari&#233;es puisqu'elles puisent au m&#234;me fond qui est l'amour de soi-m&#234;me, que l'on pourrait compl&#232;tement se passer de ces deux passions, c'est-&#224;-dire surmonter leur alternative en les rejetant toutes les deux ensemble, ce qui revient &#224; se consid&#233;rer comme &#233;tant naturellement au-dessus de tout jugement, &#224; commencer par celui de la foule. &#8220;Il n'est pas bon de se d&#233;pouiller enti&#232;rement de ces deux passions, ainsi que faisaient autrefois les cyniques. Car, encore que le peuple juge tr&#232;s mal, toutefois, &#224; cause que nous ne pouvons vivre sans lui, et qu'il nous importe d'en &#234;tre estim&#233;s, nous devrons souvent suivre ses opinions plut&#244;t que les n&#244;tres, touchant l'ext&#233;rieur de nos actions.&#8221; Faire cas de soi-m&#234;me au point de se moquer de l'opinion d'autrui, que l'on juge n&#233;gligeable, est une manifestation de cet orgueil dont l'art. 157 a expliqu&#233; qu'il repose le plus souvent sur le fait de &#8220;s'imaginer que la gloire n'est autre chose qu'une usurpation&#8221;, et donc que, &#233;tant sans fondement, elle ne poss&#232;de aucune valeur intrins&#232;que, constat d&#233;sabus&#233;, d&#233;sint&#233;ress&#233; en apparence, mais dont on tire en retour un commode sentiment d'impunit&#233;. Un tel cynisme am&#232;ne &#224; vivre sans honneur, &#224; refuser de croire au m&#233;rite sous l'unique pr&#233;texte qu'il s'obtient parfois pour des raison fragiles, voire franchement mauvaises : mais est-ce un motif suffisant pour braver l'opinion en prenant le contre-pied de ce qu'elle attend et, &#224; la limite, en choisissant de d&#233;m&#233;riter pour mieux la choquer, et ainsi se distinguer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A la limite, un tel comportement am&#232;ne &#224; se mettre en marge, non seulement de la soci&#233;t&#233; commune, mais de ce qui d&#233;finit le cours de la vie passionnelle propre &#224; l'humanit&#233; normale, suivant une d&#233;rive proche de la folie. C'est ce que veut dire Descartes lorsqu'il en vient &#224; expliquer dans l'art. 207 &#224; propos de &#8220;l'impudence&#8221;, qui est la v&#233;ritable alternative &#224; la gloire et &#224; la honte, entendons au couple indissoluble form&#233; par celles-ci, qu'elle n'est pas une passion. &#8220;L'impudence ou l'effronterie, qui est un m&#233;pris de honte, et souvent aussi de gloire, n'est pas une passion, parce qu'il n'y a en nous aucun mouvement particulier des esprits qui l'excite ; mais c'est un vice oppos&#233; &#224; la honte, et aussi &#224; la gloire, en tant que l'une et l'autre sont bonnes, ainsi que l'ingratitude est oppos&#233;e &#224; la reconnaissance, et la cruaut&#233; &#224; la piti&#233;.&#8221; Affirmer que l'impudence ne correspond &#224; aucun mouvement des esprits, c'est en faire un vice de t&#234;te, qui repose sur une v&#233;ritable maladie de la volont&#233; dont l'usage est corrompu en profondeur au point de s'attaquer &#224; l'amour de soi-m&#234;me, dont on devine alors, bien que cette id&#233;e reste implicite chez Descartes, qu'il est au principe de toute la vie passionnelle, au point que sa n&#233;gation en suspende compl&#232;tement le cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment expliquer une telle d&#233;g&#233;n&#233;rescence qui exclut celui qui en est porteur de l'humanit&#233; normale ? Descartes en reconstitue la gen&#232;se de la fa&#231;on suivante : &#8220;La principale cause de l'effronterie vient de ce qu'on a re&#231;u plusieurs fois de grands affronts. Car il n'y a personne qui ne s'imagine, &#233;tant jeune, que la louange est un bien et l'infamie un mal beaucoup plus importants &#224; la vie qu'on ne trouve par exp&#233;rience qu'ils sont, lorsque, ayant re&#231;u quelques affronts signal&#233;s, on se voit enti&#232;rement priv&#233; d'honneur et m&#233;pris&#233; par un chacun. C'est pourquoi ceux-l&#224; deviennent effront&#233;s qui, ne mesurant le bien et le mal que par les commodit&#233;s du corps, voient qu'il en jouissent apr&#232;s ces affronts tout aussi bien qu'auparavant, ou m&#234;me quelquefois beaucoup mieux, &#224; cause qu'ils sont d&#233;charg&#233;s de plusieurs contraintes auxquels l'honneur les obligeait, et que, si la perte des biens est jointe &#224; leur disgr&#226;ce, il se trouve des personnes charitables qui leur en donnent.&#8221; L'effronterie, qui est l'abandon de tout respect humain, est un vice de vieux, de d&#233;&#231;us de la vie, et on peut dire de victimes, - Descartes veut faire comprendre que les impudents sont des gens qui sont surtout &#224; plaindre - ; ils ont miraculeusement surv&#233;cu &#224; de grands malheurs et en ont tir&#233; une vision am&#232;re de l'existence dans laquelle il n'y a plus de place pour la consid&#233;ration de l'honneur personnel : leur amour de soi-m&#234;me a sombr&#233; dans cette &#233;preuve, et ils n'emploient plus leurs forces qu'&#224; continuer &#224; exister au simple sens de l'accomplissement de leurs fonctions corporelles, dont ils abandonnent d'ailleurs le soin &#224; la charit&#233; publique, ce qui revient pour eux &#224; se placer dans un &#233;tat de totale d&#233;pendance, comme des parasites. Ainsi, n'avoir plus le sens ni de la gloire ni de la honte, gloire et honte, insistons y encore, allant n&#233;cessairement ensemble, c'est accepter d'&#234;tre rel&#233;gu&#233; comme une &#233;pave dans la corporation des marginaux et des mendiants, c'est-&#224;-dire d'exclus, de parias, qui, n'&#233;tant plus tout &#224; fait des hommes, doivent continuer &#224; vivre sans passions, dans des conditions voisines de la bestialit&#233; ou de l'inhumanit&#233;. C'est sur la population de l'h&#244;pital g&#233;n&#233;ral, issu du grand partage dont parle Foucault dans l'&lt;i&gt;Histoire de la folie&lt;/i&gt;, que Descartes offre ici au passage un instantan&#233; fulgurant, en montrant du doigt la triste cohorte des effront&#233;s. &#8220;Mais quoi !, ce sont des fous... ou des impudents...&#8221;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Remarquons tout de suite, pour faire la transition entre les analyses que Descartes et Spinoza consacrent &#224; la gloire et &#224; la honte que, pour ce dernier, l'impudence (&lt;i&gt;impudentia&lt;/i&gt;) n'est pas non plus un affect, comme il l'indique au passage dans l'explication qui accompagne la d&#233;finition des affects 31 &#224; la fin de &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; III. Dans cette explication, Spinoza pr&#233;sente l'impudence comme l'alternative &#224; la &#8220;r&#233;serve&#8221; (&lt;i&gt;verecundia&lt;/i&gt;, terme que Appuhn rend par &#8220;pudeur&#8221;, en maintenant la correspondance entre &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; et &#8220;honte&#8221; telle qu'elle se trouve dans le texte de Descartes ; on pourrait rendre aussi &lt;i&gt;verecundia&lt;/i&gt; par &#8220;retenue&#8221;) : &#8220;La r&#233;serve est la crainte ou la peur de la honte, par o&#249; l'homme est emp&#234;ch&#233; de faire quelque chose de d&#233;shonorant (&lt;i&gt;aliquid&lt;/i&gt; &lt;i&gt;turpe&lt;/i&gt;). A la r&#233;serve, on a l'habitude d'opposer l'impudence qui, en r&#233;alit&#233;, n'est pas un affect (&lt;i&gt;revera&lt;/i&gt; &lt;i&gt;affectus&lt;/i&gt; non est), comme je le montrerai en son lieu&#8221;. Le seul autre passage de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; dans lequel Spinoza revient sur le th&#232;me de l'impudence est le scolie de la prop. 58 de la 4e partie, dans lequel, ayant exclu que la honte, comme la piti&#233;, puisse &#234;tre au plein sens du terme une vertu, c'est-&#224;-dire une expression positive de puissance, il ajoute : &#8220;elle est cependant bonne pour autant qu'elle indique que subsiste chez l'individu qui est en proie &#224; la honte le d&#233;sir de vivre dans l'honn&#234;tet&#233; (&lt;i&gt;cupiditas&lt;/i&gt; &lt;i&gt;honeste&lt;/i&gt; vivendi), &#224; la fa&#231;on de la douleur qui est dite bonne pour autant qu'elle indique que la partie atteinte n'est pas encore putr&#233;fi&#233;e ; c'est pourquoi, bien que l'homme, qui a honte pour avoir fait quelque chose, soit en r&#233;alit&#233; en proie &#224; la tristesse, il est quand m&#234;me plus parfait que l'impudent qui n'a aucun d&#233;sir de vivre honn&#234;tement&#8221;. Chez l'impudent, les plaies sont tellement corrompues qu'elles ne font plus mal, ou que le mal qu'elles font n'exprime plus aucun d&#233;sir de vivre assignable : et, dans le d&#233;sir de vivre selon l'honn&#234;tet&#233; dont parle Spinoza, il y a fondamentalement ce d&#233;sir de vivre qui persiste chez le honteux &#224; qui le mal qu'il a pu faire ou qu'il craint de faire fait encore mal, ce qui est encore une mani&#232;re, m&#234;me indirecte, de se soucier de soi et de son utile propre qui est la d&#233;finition de la vertu, c'est-&#224;-dire de la puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci dit, pourquoi l'impudence n'est-elle pas un affect ? Sur ce point, Spinoza n'apporte pas l'explication annonc&#233;e. Mais on peut supposer que c'est parce que, coup&#233;e dans les faits de tout d&#233;sir de vivre, l'impudence est une manifestation absolue d'impuissance, une d&#233;mission compl&#232;te devant les probl&#232;mes de l'existence, d&#233;mission dont la honte, si r&#233;active qu'elle soit, manifeste &#224; sa mani&#232;re le refus, de la m&#234;me mani&#232;re que la douleur signale &#224; travers la capacit&#233; de r&#233;agir un r&#233;sidu de vitalit&#233; dans l'organe l&#233;s&#233;. Cette explication rejoint d'une certaine fa&#231;on celle de Descartes : l'impudent, en m&#234;me temps que ses raisons de vivre, a perdu l'amour de soi-m&#234;me, et a cess&#233; de communiquer avec ce qui transmet son &#233;nergie &#224; tous les &#233;lans affectifs sans exception, l'effort en vue de pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre. Spinoza ne dirait pas comme Descartes de l'impudent qu'il m&#232;ne une vie de b&#234;te, mais qu'il m&#232;ne une vie de mort, &#224; qui le fait m&#234;me de vivre est devenu indiff&#233;rent, ce qui est la raison pour laquelle il n'a plus vraiment d'affects.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
Voyons &#224; pr&#233;sent quelle analyse Spinoza propose des affects de &#8220;gloire&#8221; et de &#8220;honte&#8221;. Lorsque ceux-ci sont r&#233;pertori&#233;s dans la liste de d&#233;finitions d'affects plac&#233;e en appendice de E III, dans les d&#233;finitions 30 et 31, c'est au terme de la pr&#233;sentation de d&#233;riv&#233;s de la joie et de la tristesse se rapportant au sujet m&#234;me de l'affect qu'ils prennent aussi pour objet. Cette pr&#233;sentation a commenc&#233; avec la d&#233;finition 25 consacr&#233;e &#224; l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso (&#8220;joie n&#233;e de ce que la personne consid&#232;re soi-m&#234;me et sa puissance d'agir&#8221;), de l&#224; est pass&#233;e &#224; l'&lt;i&gt;humilitas&lt;/i&gt; (&#8220;tristesse n&#233;e de ce que la personne consid&#232;re son impuissance ou sa faiblesse&#8221;), puis &#224; la &lt;i&gt;paenitentia&lt;/i&gt; (&#8220;tristesse ayant pour accompagnement l'id&#233;e d'une action que nous nous figurons avoir accomplie en vertu d'un libre d&#233;cret de l'&#226;me&#8221;), &#224; la &lt;i&gt;superbia&lt;/i&gt; (&#8220;le fait d'en ressentir par amour &#224; son propre sujet plus qu'il n'est juste&#8221;), &#224; l'&lt;i&gt;abjectio&lt;/i&gt; (&#8220;en ressentir par tristesse &#224; son propre sujet moins qu'il n'est juste&#8221;), pour s'achever avec le couple gloria /&lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; (&#8220;joie ou tristesse ayant pour accompagnement l'id&#233;e de certaine de nos actions que nous imaginons lou&#233;e ou bl&#226;m&#233;e par d'autres&#8221;). A cette liste on peut ajouter deux autres affects qui, eux, sont pr&#233;sent&#233;s comme des modalit&#233;s du d&#233;sir : l'&lt;i&gt;humanitas&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;modestia&lt;/i&gt; (&#8220;d&#233;sir de faire ce qui pla&#238;t aux gens et de s'abstenir de faire ce qui leur d&#233;pla&#238;t&#8221;) et l'&lt;i&gt;ambitio&lt;/i&gt; (&#8220;d&#233;sir immod&#233;r&#233; de gloire&#8220;), auxquels sont consacr&#233;es les d&#233;finitions 43 et 44.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A propos de ce dernier affect, l'&lt;i&gt;ambitio&lt;/i&gt;, Spinoza remarque dans l'explication qui accompagne la d&#233;finition 44 qu'elle est &#8220;un d&#233;sir par lequel tous les affects sont enflamm&#233;s et renforc&#233;s (&lt;i&gt;foventur&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;corroborantur&lt;/i&gt;)&#8221;, et ceci a pour cons&#233;quence que &#8220;c'est &#224; peine s'il peut &#234;tre domin&#233;&#8221; (&lt;i&gt;vix&lt;/i&gt; &lt;i&gt;superari&lt;/i&gt; &lt;i&gt;potest&lt;/i&gt;), ce qui veut dire que, il est vain de s'illusionner &#224; ce sujet, il est extr&#234;mement difficile de l'&#233;liminer ; on ne s'en d&#233;barrasse jamais compl&#232;tement : si on la fait sortir par la porte, l'ambition rentre par la fen&#234;tre, ce dont, &#224; la fin de cette explication, va t&#233;moigner l'exemple du philosophe qui, sans m&#234;me en avoir conscience, continue &#224; d&#233;sirer se mettre en valeur en vitup&#233;rant contre ce d&#233;sir m&#234;me et en expliquant que la gloire n'est rien, explication dont il attend tirer lui-m&#234;me une gloire personnelle. En effet, en vue d'illustrer sa th&#232;se, Spinoza ajoute que &#8220;pendant le temps o&#249; quelqu'un est en proie &#224; un d&#233;sir, il est simultan&#233;ment en proie &#224; celle-ci (l'ambition)&#8221;, ce qu'il confirme par la r&#233;f&#233;rence suivante &#224; Cic&#233;ron : &#8220;Le meilleur homme (&lt;i&gt;optimus&lt;/i&gt; &lt;i&gt;quisque&lt;/i&gt;) se laisse conduire au plus haut point par la gloire (maxime gloria &lt;i&gt;ducitur&lt;/i&gt; ) ; les philosophes inscrivent leur nom m&#234;me sur la couverture des livres qu'ils &#233;crivent pour faire m&#233;priser la gloire&#8221;. Autrement dit, l'ambition porte sur l'ensemble de la vie affective sa marque ind&#233;l&#233;bile : elle en double en permanence le d&#233;roulement, de mani&#232;re &#224; offrir &#224; tous les autres affects une sorte de caisse de r&#233;sonance qui en amplifie les manifestations ; c'est ce que veut dire Spinoza lorsqu'il &#233;crit que l'ambition &#8220;enflamme et renforce&#8221; tous les affects. Ceci permet d'ailleurs de mieux comprendre pourquoi chez l'impudent, qui a perdu le sens de sa gloire, et a renonc&#233; en ce sens &#224; l'ambition, la vie affective, &#224; laquelle manque pour s'entretenir la flamme de l'ambition, s'&#233;tiole, litt&#233;ralement s'&#233;teint.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ambition n'est certainement pas la source de tous les sentiments, mais elle accompagne leur formation, et surtout leur d&#233;veloppement, leur conf&#233;rant ainsi une amplitude et une durabilit&#233; sans laquelle ils ne tiendraient pas longtemps, dispara&#238;traient aussit&#244;t que n&#233;s, et en tout cas n'occuperaient pas l'esprit comme ils le font. C'est sans doute parce qu'elle dispose de cette capacit&#233; d'amplification que l'ambition est &#8220;un d&#233;sir immod&#233;r&#233; de gloire&#8221; (&lt;i&gt;immodica&lt;/i&gt; &lt;i&gt;gloriae&lt;/i&gt; &lt;i&gt;cupiditas&lt;/i&gt;), ce qui la distingue de l'&lt;i&gt;humanitas&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;modestia&lt;/i&gt;, qui est un d&#233;sir de plaire, ou plut&#244;t de ne pas d&#233;plaire, par nature temp&#233;r&#233;. Immod&#233;r&#233; veut donc dire deux choses : d'une part, que l'ambition est un d&#233;sir en lui-m&#234;me excessif, qui tend par lui-m&#234;me &#224; d&#233;passer les bornes du convenable, et donc pourrait bien retourner la recherche de l'utile propre qui d&#233;finit la vertu en nocivit&#233;, donc en vice, mais aussi, d'autre part, qu'elle est un &#233;lan affectif vou&#233; de par son mouvement spontan&#233; &#224; l'expansion, et qui, pour cette raison, ne se laisse renfermer facilement dans aucune limite. Ceci permet de mieux cerner l'une des caract&#233;ristiques essentielles de la gloire, et probablement aussi de la honte : ce sont des sentiments difficiles &#224; contenir, et qui, de ce fait, sont peu conciliables avec une conduite de vie raisonnable, ce qui incite &#224; leur pr&#234;ter une grande attention, &#224; en surveiller de pr&#232;s le cours pour pouvoir le contr&#244;ler. Mais, en m&#234;me temps, ce sont des donn&#233;es parfaitement naturelles de la vie affective, qui, sans elles, serait gravement mutil&#233;e, et comme atrophi&#233;e, ce qui irait en sens exactement contraire de l'affirmation de puissance qu'est la vraie vertu. Nous en revenons &#224; l'id&#233;e d&#233;j&#224; avanc&#233;e : une vie sans gloire ni honte, comme celle men&#233;e par l'impudent, serait une vie d'homme mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour justifier la th&#232;se &#224; premi&#232;re vue surprenante selon laquelle l'ambition constitue l'accompagnement oblig&#233; de tous les affects, Spinoza indique sans s'y arr&#234;ter la r&#233;f&#233;rence aux propositions 27 et 31 de E III. Ces deux propositions jouent un r&#244;le tr&#232;s important dans l'analyse que propose Spinoza de l'ensemble de la vie affective, et repr&#233;sentent sans doute ce qui constitue pour cette analyse son apport le plus caract&#233;ristique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon la proposition 27, &#8220;du fait que nous imaginons qu'une chose semblable &#224; nous &#224; laquelle nous ne vouons aucun affect est affect&#233;e d'un affect, par cela m&#234;me nous sommes affect&#233;s d'un affect semblable&#8221; : ceci est l'&#233;nonc&#233; de base de la th&#233;orie de &#8220;l'imitation des affects&#8221; (&lt;i&gt;affectuum&lt;/i&gt; &lt;i&gt;imitatio&lt;/i&gt;), qui est expos&#233;e dans le scolie de cette proposition 27. Il y a une circulation naturelle des affects entre les personnes, qui fait qu'il suffit que l'une ait l'air d'&#234;tre affect&#233;e d'une certaine mani&#232;re, par exemple par de la joie, pour que toutes les autres &#224; qui cette apparence se communique &#233;prouvent automatiquement un affect de m&#234;me type, par propagation ou par contagion sympathique : il y a &#224; cet &#233;gard, explique le scolie de la proposition 27, une esp&#232;ce d'&#233;mulation (&lt;i&gt;aemulatio&lt;/i&gt;) permanente, qui fait par exemple que les d&#233;sir des uns se communiquent aussit&#244;t aux autres. Cette remarque est, bien s&#251;r, extr&#234;mement importante, car elle indique ce qui, sous une forme spontan&#233;e et, pourrait-on presque dire, sauvage, constitue au point de vue de Spinoza l'origine de la socialit&#233; qui, en tout premier lieu consiste dans le fait de partager ainsi des sentiments.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Selon la proposition 31, &#8220;si nous imaginons que quelqu'un aime, ou d&#233;sire, ou a en haine quelque chose que nous m&#234;mes aimons, d&#233;sirons ou avons en haine, par cela m&#234;me nous aimerons, etc., la chose avec plus de pers&#233;v&#233;rance (&lt;i&gt;constantius&lt;/i&gt;) ; mais si nous imaginons qu'il a en aversion ce que nous aimons, ou l'inverse (qu'il aime ce que nous avons en aversion), nous p&#226;tirons de confusion mentale (&lt;i&gt;fluctuatio&lt;/i&gt; &lt;i&gt;animi&lt;/i&gt;)&#8221;, c'est-&#224;-dire que nous nous trouverons dans cet &#233;tat d'esprit insupportable d&#233;crit dans le scolie de la proposition 17 qui consiste &#224; &#234;tre simultan&#233;ment en proie &#224; deux affects de sens contraire, de l'amour et de la haine par exemple. L'enseignement qui se d&#233;gage de la proposition 31 recoupe et compl&#232;te celui de la proposition 27 : il confirme que nous ne vivons pas nos sentiments en restant en t&#234;te &#224; t&#234;te avec nous-m&#234;mes, mais en communaut&#233;, m&#234;me si c'est dans le cadre de communaut&#233;s de rencontre, que l'occasion fait et d&#233;fait, et qui ne r&#233;pondent &#224; aucun principe organis&#233; : les sentiments que nous &#233;prouvons ne cessent d'interf&#233;rer avec ceux d'autrui, et, en se communiquant ou en se transmettant de personne &#224; personne, comme l'explique la proposition 27, ils entrent, montre la proposition 31, dans des combinaisons complexes o&#249; ils se compl&#232;tent ou se soustraient. Du m&#234;me coup, on comprend mieux pourquoi l'ambition enflamme toute la vie affective : en faisant intervenir dans la fa&#231;on dont chacun &#233;prouve ses propres affects l'opinion d'autrui, qui prend elle-m&#234;me la forme d'un affect, elle participe &#224; cette circulation des sentiments par laquelle ils s'intensifient, s'exacerbent, au point parfois de provoquer des tensions mentales auxquelles il est bien difficile de r&#233;sister en se retenant, comme on dit, de &#8220;craquer&#8221;, tant est forte la pression exerc&#233;e par des affects dont les forces devenues ind&#233;pendantes, inaccessibles &#224; toute prise personnelle, ont &#233;t&#233; multipli&#233;es par le fait d'&#234;tre pass&#233;es de personne en personne, ce qui les a fait entrer dans un cercle infernal o&#249;, sans contr&#244;le, sans frein, elles s'associent ou s'opposent librement. Alors, la vie mentale risque de prendre la forme de ce que la 4e partie de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, nomme la servitude, on pourrait justement parler de l'ali&#233;nation, qui rend les passions dangereuses en les soustrayant au contr&#244;le de la raison.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La proposition 31 de E III fait imm&#233;diatement suite &#224; la proposition 30 dans le scolie de laquelle ont &#233;t&#233; introduites les caract&#233;risations des affects de gloria et de &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt;, pr&#233;sent&#233;s &#224; l'&#233;tat naissant, avant qu'ils aient &#233;t&#233; emport&#233;s dans ce cycle imitatif qui, in&#233;vitablement les enfi&#232;vre et les emballe. Selon la proposition 30, &#8220;si quelqu'un a fait quelque chose qui, imagine-t-il, affecte les autres de joie, celui-l&#224; sera affect&#233; de joie accompagn&#233;e de l'id&#233;e de soi en en tant que cause, c'est-&#224;-dire qu'il se consid&#233;rera lui-m&#234;me avec un sentiment de joie ; en revanche, s'il a fait quelque chose qui, imagine-t-il, affecte les autres de tristesse, il se consid&#233;rera lui-m&#234;me en revanche avec tristesse&#8221; : et on comprend imm&#233;diatement que, dans le premier cas, il sera envahi par un sentiment de &#8220;gloire&#8221; (gloria ), et, dans le deuxi&#232;me cas, par un sentiment de &#8220;honte&#8221; (&lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt;). On s'appr&#233;cie d'autant mieux qu'on est appr&#233;ci&#233; par d'autres, et au contraire on a davantage tendance &#224; se d&#233;pr&#233;cier si on se voit d&#233;pr&#233;ci&#233; : et ceci en vertu d'un automatisme issu du fonctionnement de l'imagination, donc avant toute r&#233;flexion. Pour justifier le contenu de la proposition 30, Spinoza s'appuie, d'une part, sur les propositions 19 (et non 17 comme l'indique fautivement Appuhn) et 23 de E II, qui ont expliqu&#233; comment se forme la repr&#233;sentation qu'on a de soi-m&#234;me en fonction de la mani&#232;re dont le corps est affect&#233; par d'autres, et par l&#224; m&#234;me engag&#233; &#224; agir dans tel ou tel sens, et, d'autre part, sur la proposition 27 de E III dont il vient d&#233;j&#224; d'&#234;tre question, o&#249; est exploit&#233;e la th&#233;matique de l'imitation affective. Sans cette imitation, on ne serait pas confirm&#233; dans la repr&#233;sentation de soi-m&#234;me comme cause de l'action qui procure de la joie : on a fait quelque chose, pouss&#233; &#224; cela spontan&#233;ment par un affect issu de la tendance naturelle &#224; pers&#233;v&#233;rer dans son &#234;tre ; et, si on ne voyait pas cette action approuv&#233;e, voire admir&#233;e par d'autres, on n'aurait pas occasion de s'y arr&#234;ter, de se la rapporter &#224; soi-m&#234;me, d'en &#234;tre &#8220;conscient&#8221; (&lt;i&gt;conscius&lt;/i&gt;), de s'en sentir l'auteur v&#233;ritable, ce qui est la condition pour qu'on s'en fasse gloire. Et il en va de m&#234;me dans le cas de l'action qui se rapporte &#224; une tristesse et, relay&#233;e par le jugement d'autrui, provoque un sentiment de honte. On peut d&#233;j&#224; ici remarquer l'effet d'amplification attach&#233; &#224; ces deux affects imitatifs, qui est la cause de leur fixation durable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce mouvement d'amplification est explicit&#233; dans la proposition 34 selon laquelle &#8220;plus nous imaginons grand l'affect dont la chose aim&#233;e est affect&#233;e &#224; notre &#233;gard, plus nous nous glorifierons (&lt;i&gt;eo&lt;/i&gt; &lt;i&gt;magis&lt;/i&gt; &lt;i&gt;gloriabimur&lt;/i&gt;)&#8221;. Remarquons que le cas de figure ici envisag&#233; ne rentre plus dans le dispositif de l'imitation affective qui joue entre personnes n'&#233;prouvant aucun affect les unes &#224; l'&#233;gard des autres, donc indiff&#233;rentes entre elles. Cette neutralit&#233; est &#224; pr&#233;sent effac&#233;e : une personne en aime une autre et elle se voit aim&#233;e par elle, ce qui lui procure une exaltation proportionnelle au degr&#233; de l'affect dont elle s'imagine gratifi&#233;e : elle ne pourra alors s'emp&#234;cher de se glorifier int&#233;rieurement et ext&#233;rieurement, en &#233;talant la satisfaction dont elle se sent envahie sans avoir la capacit&#233;, ni donc a fortiori la volont&#233;, d'y r&#233;sister. Nous nous trouvons alors en plein commerce affectif, o&#249; les affects, non seulement circulent mais s'&#233;changent &#224; taux d'intensit&#233; proportionnelle, selon une mesure, un &#233;talonnage qui s'applique naturellement, sans intervention de la r&#233;flexion, selon une logique de croissance tendanciellement ind&#233;finie. Dans ce cas, l'amour qu'on porte &#224; une autre personne et celui qu'on se porte &#224; soi-m&#234;me par l'interm&#233;diaire de cette personne, sentiments qui se nourrissent l'un de l'autre, se m&#234;lent au point de se confondre, ce qui est &#233;videmment dangereux, car cela a in&#233;vitablement pour effet de lib&#233;rer les forces des affects, d'en d&#233;cha&#238;ner le cours, ce qui ne peut &#234;tre &#224; terme qu'ali&#233;nant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations nous ram&#232;nent au scolie de la proposition 30 o&#249; la th&#233;matique de la gloire est directement raccord&#233;e &#224; celle de &#8220;l'assurance en soi-m&#234;me&#8221; ou &#8220;confiance en soi-m&#234;me&#8221; (&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso), dont la gloire est proche sans pourtant se confondre tout &#224; fait avec elle : sur ce point, l'analyse de Spinoza recoupe manifestement celle propos&#233;e par Descartes dans l'art. 204 des Passions de l'&#226;me. Le scolie de la proposition 30 commence par expliquer que les sentiments de joie ou de tristesse que nous nous rapportons &#224; nous-m&#234;mes par l'interm&#233;diaire de l'opinion concernant certaines de nos actions que nous pr&#234;tons &#224; autrui sont des figures de l'amour et de la haine. Et il rappelle &#224; ce propos les d&#233;finitions de l'amour et de la haine, qui sont une joie et une tristesse rapport&#233;es &#224; l'id&#233;e d'une cause ext&#233;rieure, ce qui l'am&#232;ne &#224; pr&#233;ciser que gloire et honte sont ces formes tr&#232;s particuli&#232;res d'amour et de haine qui ne se rapportent pas &#224; des objets ext&#233;rieurs, mais &#224; une &#8220;cause int&#233;rieure&#8221;, donc &#224; nous-m&#234;mes : lorsque nous sommes en proie &#224; la gloire ou &#224; la honte, nous estimons qu'&#224; travers le jugement port&#233; par autrui sur certaines de nos actions, c'est ce que nous sommes en nous-m&#234;mes, en tant que sujets de ces actions, qui est concern&#233;, c'est-&#224;-dire que nous sommes nous-m&#234;mes dignes d'amour et de haine. C'est donc la th&#233;matique de la &lt;i&gt;philautia&lt;/i&gt; qui, comme chez Descartes, est implicitement convoqu&#233;e en vue de faire comprendre ce qui singularise la gloire et la honte : ces derni&#232;res sont des sentiments personnels dont nous constituons l'objet, la cause de ces sentiments consistant dans le fait que nous nous voyons lou&#233;s ou bl&#226;m&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que, sans davantage s'expliquer &#224; ce sujet, Spinoza indique que &lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso et &lt;i&gt;paenitentia&lt;/i&gt;, qui sont &#233;galement une joie et une tristesse rapport&#233;es &#224; l'id&#233;e d'une cause int&#233;rieure sont, telles qu'il les nomme, &#8220;autres&#8221; (alias &lt;i&gt;vocabo&lt;/i&gt;). Pourquoi sont-elles autres ? Probablement en raison de l'&#233;quivoque attach&#233;e &#224; &#8220;l'id&#233;e d'une cause int&#233;rieure&#8221; : dans le cas de la gloire et de la honte, cette id&#233;e, c'est sans doute nous qui la formons et c'est pourquoi elle nous rend joyeux ou tristes ; mais nous ne la formons pas directement : tout se passe comme si nous la recevions telle qu'elle nous est envoy&#233;e de la part d'autrui. Spinoza ne fait pas intervenir dans son analyse les jeux de l'esp&#233;rance et de la crainte express&#233;ment mentionn&#233;s par Descartes en vue de faire comprendre ce que l'id&#233;e d'une cause int&#233;rieure en tant qu'elle est pr&#233;sent&#233;e comme venant de l'ext&#233;rieur comporte d'incertain, et il ne fait pas non plus r&#233;f&#233;rence &#224; l'admiration qui, selon Descartes, entache la gloire et la honte d'une certaine pr&#233;carit&#233; : mais on peut estimer qu'il ne dit pas quelque chose de tout &#224; fait diff&#233;rent, et que, &#224; son point de vue, ce qui distingue gloria et &lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso , comme aussi &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;paenitentia&lt;/i&gt;, c'est le fait que, dans un cas, l'id&#233;e d'une cause int&#233;rieure est form&#233;e directement par nous, ce qui ne signifie d'ailleurs pas que l'imagination n'intervient pas dans sa formation, et alors nous &#233;prouvons de l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso ou de la &lt;i&gt;paenitentia&lt;/i&gt;, alors que, dans l'autre cas, elle est form&#233;e indirectement, par le relais de l'opinion que nous pr&#234;tons &#224; autrui, ce qui lui conf&#232;re un relief particulier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette explication est confirm&#233;e par la remarque que Spinoza propose &#224; la fin du scolie de la proposition 30 : &#8220;Enfin, comme il peut se faire que la joie dont une personne imagine &#234;tre affect&#233;e de la part des autres soit seulement imaginaire, et comme chacun s'efforce d'imaginer (&lt;i&gt;imaginari&lt;/i&gt; &lt;i&gt;conatur&lt;/i&gt;) tout ce dont il imagine que cela l'affecte de joie, en cons&#233;quence, il peut ais&#233;ment se faire (facile &lt;i&gt;fieri&lt;/i&gt; &lt;i&gt;potest&lt;/i&gt;) que le glorieux (&lt;i&gt;gloriosus&lt;/i&gt;) soit un orgueilleux (&lt;i&gt;superbus&lt;/i&gt;), et s'imagine &#234;tre dans les bonnes gr&#226;ces de tous (se &lt;i&gt;ominibus&lt;/i&gt; &lt;i&gt;gratum&lt;/i&gt; esse &lt;i&gt;imaginatur&lt;/i&gt;) alors qu'il leur est p&#233;nible (omnibus &lt;i&gt;molestus&lt;/i&gt; est)&#8221;. En fait, l'id&#233;e indirecte d'une cause int&#233;rieure que forme le glorieux et qu'il re&#231;oit comme si elle lui &#233;tait communiqu&#233;e de l'ext&#233;rieur, ce qui le confirme dans l'estime naturelle qu'il se porte &#224; soi-m&#234;me, c'est lui-m&#234;me qui la concocte : et il peut tr&#232;s bien s'imaginer que le regard qu'on porte sur lui est des plus favorables alors que c'est tout le contraire qui se passe en r&#233;alit&#233;. La r&#233;f&#233;rence &#224; l'autre dont se nourrit la gloire peut se ramener &#224; une simple fiction, issue de la compulsion irr&#233;sistible qui est en chacun &#224; &#8220;imaginer tout ce dont il imagine que cela l'affecte de joie&#8221;, selon la le&#231;on de la proposition 25 de E III. L'exaltation procur&#233;e dans ces conditions a bien sa source dans le conatus, mais elle est transmise de telle mani&#232;re que l'&#233;lan originel de celui-ci se trouve gravement d&#233;form&#233;, gauchi, distordu, de telle mani&#232;re qu'il est difficile de la consid&#233;rer comme une affirmation de puissance, c'est-&#224;-dire comme une vertu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le glorieux est donc quelqu'un qui prend le risque, emport&#233; par une sorte d'ivresse int&#233;rieure, de d&#233;railler compl&#232;tement : en se mirant dans le regard d'autrui qui, croit-il, lui renvoie l'image de sa gloire, il peut &#234;tre seulement la proie d'un mirage, et il est vain d'escompter que l'affirmation de soi obtenue au prix d'une telle d&#233;marche soit r&#233;ellement stable. Nous venons de le voir, il suffit d'un rien pour que la gloire se transforme en une fausse superbe, &#224; terme insupportable et, virtuellement ridicule. Et alors, s'il s'en rend compte, c'est-&#224;-dire s'il s'imagine que le regard de l'autre, au lieu d'&#234;tre approbateur et admiratif, est devenu critique &#224; son &#233;gard, l'homme en proie &#224; la gloria est bien pr&#232;s de sombrer en sens inverse dans la &lt;i&gt;pudor&lt;/i&gt; : il rougit de ses propres illusions, et, ayant reconnu sa m&#233;prise, ne sait plus o&#249; se mettre pour cacher sa d&#233;ception. Cette analyse, implicite chez Spinoza, recoupe l'argument de Descartes selon lequel la gloire est fonci&#232;rement appari&#233;e &#224; la honte : et alors, nous voyons se profiler &#224; l'horizon de la gloire la menace de la &lt;i&gt;fluctuatio&lt;/i&gt; &lt;i&gt;animi&lt;/i&gt;, dont il est d'ailleurs question aussit&#244;t apr&#232;s dans la proposition 31, qui &#233;voque le cas d'une personne en proie simultan&#233;ment &#224; l'amour et &#224; la haine, ce qui est le propre d'un esprit occasionnellement ou durablement d&#233;rang&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il en conclure qu'il vaudrait mieux se passer de gloire en vue de se pr&#233;munir contre ses d&#233;rives ? Mais ne prendrait-on pas alors un risque plus grand encore, celui de pratiquer l'impudence, par laquelle, nous l'avons vu, sont mises en p&#233;ril les valeurs fondamentales de la vie ? C'est pourquoi, dans la 4e partie de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, consacr&#233;e, apr&#232;s l'analyse objective qui en a &#233;t&#233; propos&#233;e dans la 3e partie, au probl&#232;me de l'usage des affects, Spinoza &#233;crit, dans la proposition 58, que &#8220;la gloire n'est pas en alternative &#224; la raison mais peut trouver en elle sa source (gloria &lt;i&gt;rationi&lt;/i&gt; non &lt;i&gt;repugnat&lt;/i&gt; &lt;i&gt;sed&lt;/i&gt; ab &lt;i&gt;ea&lt;/i&gt; &lt;i&gt;oriri&lt;/i&gt; &lt;i&gt;potest&lt;/i&gt;)&#8221;, ce qui recoupe la th&#232;se d&#233;velopp&#233;e par Descartes dans l'art. 206 des &lt;i&gt;Passions de l'&#226;me&lt;/i&gt;. L'&#233;nonc&#233; de la proposition 58 rime avec celui de la proposition 52 selon laquelle &#8220;l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso peut avoir sa source dans la raison, et seule cette &lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; qui a sa source dans la raison est la plus grande (&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt;, assurance) dont on puisse disposer&#8221;. Nous voyons donc &#224; nouveau la gloire osciller dans le sens du contentement int&#233;rieur dont il est clair que, lorsqu'il est acquis dans des conditions rationnellement contr&#244;l&#233;es, il est une vertu, et m&#234;me peut-&#234;tre la vertu par excellence, puisqu'il nous permet de co&#239;ncider au maximum avec notre nature, ce qui est la forme m&#234;me de la libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour d&#233;montrer que la gloire peut trouver sa source dans la raison, et ainsi devenir une vraie vertu, Spinoza se contente de renvoyer &#224; la d&#233;finition 30 des affects et &#224; la d&#233;finition de l'honn&#234;tet&#233; donn&#233;e dansle scolie 1 de la proposition 37 de &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; IV . Selon ce scolie, l'honn&#234;tet&#233; est &#8220;le d&#233;sir en vertu duquel une personne vivant sous la conduite de la raison se lie d'amiti&#233; avec les autres (&lt;i&gt;reliquos&lt;/i&gt; &lt;i&gt;sibi&lt;/i&gt; &lt;i&gt;amicitia&lt;/i&gt; &lt;i&gt;jungat&lt;/i&gt;), et l'honn&#234;te est &#8220;ce que louent les hommes vivant sous la conduite de la raison, alors que le scandaleux (&lt;i&gt;turpe&lt;/i&gt;) est ce qui d&#233;tourne de s'attirer de l'amiti&#233; (quod &lt;i&gt;conliliandae&lt;/i&gt; &lt;i&gt;amicitiae&lt;/i&gt; &lt;i&gt;repugnat&lt;/i&gt;)&#8221;. Ces formules paraissent directement emprunt&#233;es aux &#233;thiques d'Aristote, et aux passages de celles-ci o&#249; il est expliqu&#233; que les hommes vertueux, les &lt;i&gt;kalo&#239;&lt;/i&gt; &lt;i&gt;kagatho&#239;&lt;/i&gt;, ont toutes raisons de se lier d'amiti&#233;, en se donnant motif de se louer les uns les autres. Et elles paraissent pr&#233;parer la proposition 71 de &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; IV, selon laquelle &#8220;seuls les hommes libres sont dans les meilleures gr&#226;ces les uns &#224; l'&#233;gard des autres (soli &lt;i&gt;homines&lt;/i&gt; &lt;i&gt;liberi&lt;/i&gt; &lt;i&gt;erga&lt;/i&gt; se &lt;i&gt;invicem&lt;/i&gt; &lt;i&gt;gratissimi&lt;/i&gt; &lt;i&gt;sunt&lt;/i&gt;)&#8221;, proposition dans la d&#233;monstration de laquelle la proposition 37 est donn&#233;e en r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci pose un grave probl&#232;me. La gloire, qui prend alors la forme de la louange r&#233;ciproque, trouve sa source dans la raison lorsqu'elle est pratiqu&#233;e entre gens honn&#234;tes, qui confortent leur honn&#234;tet&#233; en la partageant avec d'autres. Et elle d&#233;p&#233;rit, ou se d&#233;grade, lorsqu'elle sort de ce cercle, par d&#233;finition &#233;troit. C'est ce qu'explique pr&#233;cis&#233;ment le scolie de la proposition 58 selon lequel &#8220;ce qui est appel&#233; vaine gloire est l'&lt;i&gt;acquiescentia&lt;/i&gt; in se ipso qu'enflamme la seule opinion du vulgaire (&lt;i&gt;quae&lt;/i&gt; &lt;i&gt;sola&lt;/i&gt; &lt;i&gt;vulgi&lt;/i&gt; &lt;i&gt;opinione&lt;/i&gt; &lt;i&gt;fovetur&lt;/i&gt;)&#8221; : en effet, cette opinion fluctue au gr&#233; des engouements de rencontre, se nourrit de ragots, et, visc&#233;ralement port&#233;e &#224; l'ingratitude et &#224; l'oubli, risque de virer &#224; tous moments . Et, dans la suite du scolie de la proposition 58, Spinoza a des mots extr&#234;mement durs &#224; l'encontre de &#8220;applaudissements du vulgaire&#8221; et des fausses r&#233;putations que ceux-ci font et d&#233;font sans cesse. Mais alors, c'est le probl&#232;me que nous &#233;voquions &#224; l'instant, le souci l&#233;gitime d'&#233;viter cette vaine gloire, en ne pratiquant, entre gens honn&#234;tes, que la gloire qui trouve sa source, non dans l'opinion mais dans la raison, n'a-t-elle pas pour cons&#233;quence de faire entrer les hommes de bien en compl&#232;te s&#233;cession, pour vivre &#224; part, et cultiver entre eux leurs vertus, comme le font les membres du &#8220;jardin&#8221; &#233;picurien, compl&#232;tement en marge de la vie commune ? Sur ce point Descartes, qui d&#233;clare dans l'art. 206 des &lt;i&gt;Passions de l'&#226;me&lt;/i&gt; que, &#8220;encore que le peuple juge tr&#232;s mal, toutefois, &#224; cause que nous ne pouvons vivre sans lui, et qu'il nous importe d'en &#234;tre estim&#233;s, nous devons souvent suivre ses opinions plut&#244;t que les n&#244;tres touchant l'ext&#233;rieur de nos action&#8221;, par ce simple rappel du fait que nous ne pouvons vivre sans le peuple, c'est-&#224;-dire nous isoler dans une sorte de cit&#233; id&#233;ale o&#249; ne cohabiteraient plus qu'une &#233;lite de sages, est peut-&#234;tre plus &#8220;politique&#8221; que ne l'est Spinoza, dont la d&#233;fense de la gloire, et sa r&#233;habilitation en tant que vertu, en d&#233;pit des risques qu'elle comporte, pr&#233;sente apparemment une dimension utopiste, surprenante de la part du philosophe qui, &#224; l'&#233;poque classique a entrepris de nouer un lien fort entre &#233;thique et politique, et de montrer que la vie en soci&#233;t&#233; est ins&#233;parable du jeu des affects, dont elle doit savoir aussi assumer les contradictions. Des sages vivant dans une sorte de r&#233;clusion volontaire &#224; part de la foule des ignorants pour pouvoir mieux cultiver ensemble leur gloire, n'est-ce pas finalement le mythe impolitique par excellence ? Et comment fonder sur un tel mythe une &#233;thique unanime conduisant, selon les termes de Spinoza, &#224; l'&lt;i&gt;amor&lt;/i&gt; &lt;i&gt;intellectualis&lt;/i&gt; Dei, par lequel celui qui le pratique s'unit avec la nature tout enti&#232;re, et par l&#224; m&#234;me ne distingue plus son sort de celui des autres hommes ? L&#224; est sans doute la contradiction sur laquelle butte pour finir la philosophie pratique de Spinoza.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#034;Ce n'est pas le D&#233;sir qui, pour Spinoza, est source de servitude, c'est la passion&#034;, par Robert Misrahi</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Misrahi, Robert</dc:creator>



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&lt;p&gt;Spinoza organise toute son oeuvre et sa pens&#233;e autour de la f&#233;licit&#233;. L'&#171; Ethique &#187; n'est pas seulement une ontologie moniste qui identifie l'ancien Dieu &#224; la Nature infinie ; elle n'est pas seulement une anthropologie qui combat le dualisme de l'&#226;me et du corps ; elle est un syst&#232;me du monde qui rend possible une &#233;thique, et celle-ci est une &#233;thique de &#171; l'homme libre &#187; et de la &#171; f&#233;licit&#233; &#187; (ou bonheur). &lt;br class='autobr' /&gt;
L'essence de l'homme est le D&#233;sir, en quoi r&#233;side le fondement de l'&#233;thique. Lib&#233;r&#233; (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Psychologie-" rel="directory"&gt;Psychologie&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Spinoza organise toute son oeuvre et sa pens&#233;e autour de la f&#233;licit&#233;. L'&#171; Ethique &#187; n'est pas seulement une ontologie moniste qui identifie l'ancien Dieu &#224; la Nature infinie ; elle n'est pas seulement une anthropologie qui combat le dualisme de l'&#226;me et du corps ; elle est un syst&#232;me du monde qui rend possible une &#233;thique, et celle-ci est une &#233;thique de &#171; l'homme libre &#187; et de la &#171; f&#233;licit&#233; &#187; (ou bonheur).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essence de l'homme est le D&#233;sir, en quoi r&#233;side le fondement de l'&#233;thique. Lib&#233;r&#233; de toute transcendance, de toute fantasmagorie et de tout moralisme asc&#233;tique, l'homme libre reconna&#238;t dans le D&#233;sir un &#171; effort pour pers&#233;v&#233;rer dans l'&#234;tre &#187;, un dynamisme, une &#171; puissance d'exister &#187;. Quand cette puissance est affirm&#233;e na&#238;t la joie : elle est accroissement de notre &#234;tre et donc accomplissement du D&#233;sir en ses diverses expressions, les &#171; affects &#187;. Le D&#233;sir n'est pas une qu&#234;te de l'impossible ni un manque ind&#233;passable, mais un dynamisme qui est la source de ses propres valeurs et qui peut acc&#233;der &#224; la pl&#233;nitude, c'est-&#224;-dire &#224; la satisfaction. C'est pourquoi l'&#233;thique est la d&#233;finition et la recherche de ce &#171; vrai bien &#187; qu'est &#171; la permanence d'une joie souveraine et parfaite &#187;. La voie qui y conduit passe par la critique des obstacles int&#233;rieurs et ext&#233;rieurs, c'est-&#224;-dire de toutes les formes de la &#171; servitude &#187; : passions (d&#233;sirs passifs et non pas d&#233;sirs en tant que tels), &#171; superstition religieuse &#187;, imagination, autoritarisme politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;thique de la joie n'est pas un asc&#233;tisme. La joie est l'ensemble des jouissances du corps et de l'esprit lorsqu'elles sont &#171; ad&#233;quates &#187;, &#224; savoir autonomes et r&#233;ellement expressives de l'essence de chaque individu : plaisirs, joies esth&#233;tiques, souci du cadre de vie, exercices physiques, connaissance r&#233;flexive de la Nature et de l'homme. A la diff&#233;rence de l'id&#233;alisme dualiste, ce n'est donc pas le D&#233;sir qui, pour Spinoza, est source de servitude (d'&#171; ali&#233;nation &#187;), c'est la passion. Celle-ci n'est qu'un d&#233;sir rendu passif par l'ignorance de la Nature et par l'ignorance de soi, c'est-&#224;-dire des associations imaginaires qui nourrissent trop souvent l'affectivit&#233;. La joie (appel&#233;e &#171; b&#233;atitude &#187; lorsqu'elle est constante et parfaite) est donc l'accomplissement v&#233;ritable du D&#233;sir, tel qu'il est saisi par la &#171; connaissance r&#233;flexive &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi la f&#233;licit&#233; est aussi l'accord avec soi-m&#234;me, la coh&#233;rence int&#233;rieure qui a d&#233;pass&#233; le &#171; flottement de l'&#226;me &#187; et l'ambivalence des affects irr&#233;fl&#233;chis. Elle est donc satisfaction de soi et &#171; amour de soi &#187;. Mais elle implique aussi l'amiti&#233;, c'est-&#224;-dire l'accord des esprits libres qui se r&#233;clament de la raison et d&#233;sirent pour les autres le bien qu'ils d&#233;sirent pour eux-m&#234;mes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Cette &#233;thique de la libre joie n'est pas seulement l'indication d'un style personnel d'existence. Elle implique, pour &#234;tre pleinement r&#233;alisable, des conditions politiques qui sont comme les exigences d'un programme : instauration d'une soci&#233;t&#233; de &#171; paix &#187; et de &#171; concorde &#187; qui rende possible la &#171; vraie vie de l'esprit &#187; et qui soit fond&#233;e sur un pacte social d&#233;mocratique ; garantie de la tol&#233;rance et ind&#233;pendance du pouvoir politique &#224; l'&#233;gard des instances religieuses ; libert&#233; d'expression (&#171; Dans une libre R&#233;publique chacun peut penser ce qu'il veut et dire ce qu'il pense &#187;) ; enfin, propri&#233;t&#233; collective de la terre et citoyens en armes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De condition modeste par choix, excommuni&#233; par la Synagogue pour son h&#233;t&#233;rodoxie, ha&#239; par l'Europe chr&#233;tienne pour son &#171; ath&#233;isme &#187;, asc&#232;te par n&#233;cessit&#233; et mort &#224; quarante-cinq ans, Spinoza propose au contraire &#224; ses lecteurs une voie pour acc&#233;der &#224; cette f&#233;licit&#233; qu'on appelle aussi bonheur, et qui est la permanence de la joie d'&#234;tre et d'agir. Cette jouissance, toujours qualifi&#233;e comme joie concr&#232;te, est si justifi&#233;e et si r&#233;fl&#233;chie qu'elle suscite en nous, sans aucune immortalit&#233;, le sentiment et l'exp&#233;rience de notre &#233;ternit&#233;. C'est pourquoi, en subvertissant le sens des mots, Spinoza peut identifier explicitement &#171; b&#233;atitude &#187;, &#171; libert&#233; &#187; et &#171; salut &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Nouvel Observateur&lt;/i&gt; - Hors-s&#233;rie le bonheur - 1998&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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