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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>LE D&#201;TOUR D'UN GREC PAR LA CHINE, Entretien avec Fran&#231;ois Jullien</title>
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		<dc:date>2007-11-29T19:26:59Z</dc:date>
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		<dc:creator>Jullien, Fran&#231;ois</dc:creator>



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&lt;p&gt;Peut-&#234;tre pourriez vous commencer par nous parler de vous ? Nous dire quel a &#233;t&#233; votre parcours, quelle a &#233;t&#233; votre formation, comme philosophe je crois. Et puis ce qui vous a amen&#233; &#224; vous int&#233;resser &#224; la pens&#233;e chinoise, ce que la pens&#233;e chinoise a apport&#233; &#224; votre r&#233;flexion et o&#249; elle vous a men&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Vous savez que la philosophie a tendance &#224; s'installer dans ses questions, &#224; former une tradition, et mon choix de passer par la Chine est une fa&#231;on de prendre du recul par rapport &#224; l'histoire (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Jullien-" rel="directory"&gt;Jullien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; Peut-&#234;tre pourriez vous commencer par nous parler de vous ? Nous dire quel a &#233;t&#233; votre parcours, quelle a &#233;t&#233; votre formation, comme philosophe je crois. Et puis ce qui vous a amen&#233; &#224; vous int&#233;resser &#224; la pens&#233;e chinoise, ce que la pens&#233;e chinoise a apport&#233; &#224; votre r&#233;flexion et o&#249; elle vous a men&#233;.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous savez que la philosophie a tendance &#224; s'installer dans ses questions, &#224; former une tradition, et mon choix de passer par la Chine est une fa&#231;on de prendre du recul par rapport &#224; l'histoire de la philosophie europ&#233;enne. Je dis souvent, un peu &#224; titre de paradoxe mais qui n'en est pas vraiment un, que je suis pass&#233; par la Chine pour mieux lire le grec, puisque au d&#233;part je suis hell&#233;niste. Donc j'ai travaill&#233; dans le domaine de la philosophie, particuli&#232;rement de la philosophie grecque, et j'ai eu le sentiment qu'il y avait comme une sorte de familiarit&#233; avec la Gr&#232;ce qui m'emp&#234;chait de la conna&#238;tre. Au fond, j'ai souhait&#233; trouver un point de recul pour pouvoir r&#233;-interroger la philosophie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors pourquoi la Chine ? Pour des raisons tr&#232;s simples qui sont qu'il fallait que je sorte du cadre indo-europ&#233;en, d'une sorte de grande langue indo-europ&#233;enne ; donc ce n'&#233;tait pas le sanscrit. Il fallait aussi sortir des rapports d'histoire ; donc &#231;a ne pouvait &#234;tre nullement l'arabe ni le monde biblique, h&#233;bra&#239;que, qui sont li&#233;s &#224; notre histoire. Il fallait en m&#234;me temps s'adresser &#224; une pens&#233;e qui f&#251;t, comme la pens&#233;e grecque, tr&#232;s t&#244;t explicit&#233;e, comment&#233;e, d&#233;velopp&#233;e dans des textes. Or, si vous prenez ces trois raisons, il n'y a que la Chine. Ce n'est donc pas du tout par int&#233;r&#234;t pour la Chine en tant que telle, par amour de la Chine, ce n'est pas du tout un int&#233;r&#234;t exotique : c'est un int&#233;r&#234;t m&#233;thodique. M&#233;thodique, c'est &#224; dire, au fond, trouver un cadre de pens&#233;e ext&#233;rieur au mien, pour sortir de la contingence de ma pens&#233;e. Je cite souvent une phrase de Pascal que je trouve appropri&#233;e, quand il dit : &#034; Mo&#239;se ou la Chine &#034;. C'est dans Pascal : &#034; lequel est le plus croyable des deux, Mo&#239;se ou la Chine ? &#034;. Et j'aime bien cette expression parce que c'est une sorte d'alternative th&#233;orique, Mo&#239;se ou la Chine, mais en m&#234;me temps qui est un peu bancale, un peu d&#233;s&#233;quilibr&#233;e, puisqu'il y a d'un c&#244;t&#233; Mo&#239;se, figure du monoth&#233;isme, une personne, et de l'autre la Chine, une sorte d'horizon de pens&#233;e. Et aussi quand il dit : &#034; la Chine m'inqui&#232;te &#034;, n'est-ce pas ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je dirais que j'ai un double usage de la Chine. D'une part, ce qui m'a int&#233;ress&#233; c'est que, quand on passe de la pens&#233;e europ&#233;enne &#224; la pens&#233;e chinoise, il y a un d&#233;paysement qui se fait. &#199;a ne veut pas dire que la pens&#233;e chinoise soit si diff&#233;rente de la n&#244;tre, mais c'est qu'au d&#233;part les deux pens&#233;es sont indiff&#233;rentes l'une &#224; l'autre. Indiff&#233;rentes : elles ne se connaissent pas, elles s'ignorent. Et donc la difficult&#233; c'est de faire qu'elles se rencontrent, de faire en sorte qu'on puisse les comparer, puisque au d&#233;part, si vous voulez, il n'y a pas de cadre commun dans lequel je puisse ranger la pens&#233;e chinoise et la pens&#233;e europ&#233;enne. Ce n'est pas sur la m&#234;me page. Je ne peux pas diviser la page en deux et dire : d'un c&#244;t&#233; la Chine, de l'autre c&#244;t&#233; l'Europe. Ce n'est pas une histoire commune, il n'y a pas de cadre linguistique commun.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, il y avait cet int&#233;r&#234;t d'un cadre ext&#233;rieur ; un int&#233;r&#234;t double pour moi. D'une part, d&#233;couvrir d'autres modes d'intelligibilit&#233; possible. Je dis intelligibilit&#233;, c'est &#224; dire coh&#233;rence de pens&#233;e, pour ne pas dire v&#233;rit&#233; - la v&#233;rit&#233; c'est une notion tr&#232;s europ&#233;enne. Quel autre mode d'intelligibilit&#233; peut-on concevoir ? Par exemple, des traits qui me paraissent essentiels : comment la pens&#233;e chinoise est pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de la notion d'&#234;tre, de l'ontologie, alors que la notion d'&#234;tre est au d&#233;part de la philosophie chez nous ; ou comment la pens&#233;e chinoise n'est pas pass&#233;e par la tension entre mythe et discours, muthos-logos, qui est au d&#233;part de la tradition grecque ; ou comment la pens&#233;e chinoise est pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de Dieu... enfin, des grands objets de la philosophie. Bon, &#231;a ne veut pas dire qu'il n'y ait pas eu une certaine id&#233;e de Dieu en Chine, mais il est certain qu'elle a &#233;t&#233; tr&#232;s t&#244;t &#233;vacu&#233;e, transform&#233;e, mise de c&#244;t&#233;. La pens&#233;e chinoise est pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233;. Ce &#034; pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; &#034; de notions qui pour nous sont des notions disons fondamentales de la philosophie me para&#238;t int&#233;ressant parce que d&#233;rangeant la philosophie. Et puis, par effet de retour : pour moi la Chine c'est un d&#233;tour. Un d&#233;tour qui n'en finit pas parce que je ne cesse de lire du chinois et de travailler, mais c'est un d&#233;tour parce que je vise un retour, pour revenir sur les partis pris implicites de la raison europ&#233;enne que, par la Chine, je peux red&#233;couvrir. Puisqu'il y a tout ce que la pens&#233;e europ&#233;enne v&#233;hicule d'elle-m&#234;me comme une &#233;vidence, tellement elle l'a assimil&#233;, et qu'elle n'interroge plus. En passant par cet &#233;cart de la pens&#233;e chinoise me redeviennent saillantes et probl&#233;matiques des choses qui, sinon, apparaissent banales et m&#234;me aller de soi, universelles, sans que cela soit sond&#233;. Donc il y a une esp&#232;ce de retour, qui est de revenir sur les partis pris de la raison europ&#233;enne et revenir en amont de la philosophie, pour essayer de mieux percevoir quels sont les choix implicites &#224; partir desquels s'est constitu&#233;e la philosophie en Europe. C'est clair cela ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est clair. Mais, avant de continuer, est-ce que vous pourriez nous expliquer comment vous avez appris le chinois et ce que vous vous attendiez &#224; trouver en abordant la langue chinoise ? Qu'est-ce qui vous a surpris ou qu'est-ce qui vous a confort&#233; dans ce que vous esp&#233;riez ? En essayant de vous rem&#233;morer un peu concr&#232;tement votre exp&#233;rience...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, j'ai fait des &#233;tudes classiques fran&#231;aises : l'&#201;cole normale sup&#233;rieure, l'agr&#233;gation. Et plut&#244;t que de commencer une th&#232;se - j'avais l'id&#233;e de commencer une th&#232;se sur Aristote, sur la philosophie grecque -, je me suis dit que j'aurais toujours le temps de faire une th&#232;se sur Aristote - il y en avait eu d'autres avant moi - et que j'avais par contre devant moi des ann&#233;es d'&#233;tude, jeune encore, &#224; l'&#201;cole normale, qui pouvaient peut-&#234;tre me procurer l'occasion d'une exp&#233;rience de pens&#233;e plus d&#233;terminante ou plus radicale que si je restais dans le cadre des &#233;tudes grecques. Et puis j'avais le sentiment, au fond, que notre culture aujourd'hui, nos humanit&#233;s comme on disait nagu&#232;re, ne se limitent plus &#224; l'horizon europ&#233;en. Je voulais une sorte de nouvelle dimension, d'autre dimension &#224; ma culture. Quand on a vingt ans, qu'on a la vie un peu devant soi, ou qu'on le croit, et qu'on a d&#233;j&#224; fini un cycle d'&#233;tudes, plut&#244;t que de rentrer tout de suite dans l'orni&#232;re, disons universitaire, je me suis dit que... Bon. Alors j'ai appris le chinois, en Chine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Directement ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Chine et &#224; la mauvaise &#233;poque puisque c'&#233;tait l'extr&#234;me fin de la r&#233;volution culturelle. Je suis pass&#233; brutalement du confort intellectuel de l'Ecole normale sup&#233;rieure au P&#233;kin de la fin de la r&#233;volution culturelle et, pire, de la r&#233;volution dans l'enseignement, le mouvement de l'&#233;poque. Donc, si vous voulez, c'&#233;tait une exp&#233;rience assez difficile parce que c'&#233;tait la fin du mao&#239;sme, du journal officiel, de la propagande, de formes de pens&#233;e extr&#234;mement st&#233;riles, scl&#233;ros&#233;es. Enfin, bon... pas la philosophie, hein ! C'est clair. N&#233;anmoins j'ai pass&#233; presque deux ans en Chine, &#224; P&#233;kin puis &#224; Shanghai, avec l'id&#233;e qu'il fallait traverser cette difficult&#233; parce qu'il y avait un enjeu derri&#232;re. Alors quel enjeu ? Mais la langue ! La langue, parce que d&#232;s que vous apprenez le chinois, m&#234;me le plus &#233;l&#233;mentaire, quand vous dites par exemple : &#034; Qu'est-ce que c'est que cette chose ? &#034;, &lt;i&gt;shi shenme dongxi&lt;/i&gt;, vous dites : &#034; Qu'est-ce que c'est que cet est-ouest ? &#034;. Et &#231;a, je trouve, philosophiquement, c'est fantastique. Puisque, pour nous, &#034; chose &#034;, c'est un terme individualisant. &#034; Chose &#034;, &#034; cause &#034;, c'est un terme isolant. Alors que pour dire la m&#234;me chose, si je puis dire, en chinois, et dans le chinois d'aujourd'hui, pas le chinois classique des philosophes, vous dites : &#034; Qu'est-ce que c'est cet est-ouest ? &#034;. Vous dites une relation. &lt;strong&gt;La pens&#233;e chinoise est une pens&#233;e essentiellement relationnelle&lt;/strong&gt;. Pour dire paysage, on dit &#034; montagne et eau &#034;, &lt;i&gt;shanshui&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;shanchuan.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc cette id&#233;e, au fond, que la pens&#233;e chinoise devait s'articuler diff&#233;remment de la pens&#233;e grecque. C'est une intuition que tr&#232;s t&#244;t la langue chinoise nous donne et puis confirme dans son apprentissage. Et cette id&#233;e de d&#233;part que j'avais d'un d&#233;tour par la Chine pour r&#233;-interroger la philosophie et pour, je pr&#233;cise, retrouver une sorte d'initiative th&#233;orique en philosophie. Parce qu'en philosophie, comme partout, il y a des cadres : une philosophie politique, une philosophie morale, et puis une philosophie de telle ou telle &#233;poque, etc. Et moi je souhaitais un usage libre de la philosophie, donc non limit&#233; : l'esth&#233;tique m'int&#233;resse, comme la philosophie politique. Or en passant comme &#231;a, en m'&#233;cartant, j'ai le sentiment de retrouver une sorte de marge de man&#339;uvre philosophique. Tout m'int&#233;resse dans la philosophie &#224; partir de la Chine parce que tout est concern&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, j'ai fait ce premier s&#233;jour en Chine, juste avant et apr&#232;s la mort de Mao, de la fin 75 au printemps 77. Mao est mort en septembre 76. J'ai assist&#233; &#224; quelque chose qui &#233;tait tr&#232;s int&#233;ressant, qui &#233;tait l'extr&#234;me du discours mao&#239;ste puis le renversement du discours mao&#239;ste, p&#233;riode int&#233;ressante parce que r&#233;v&#233;latrice. Apr&#232;s quoi je suis rentr&#233; en France passer un troisi&#232;me cycle. Puis j'ai v&#233;cu &#224; Hongkong o&#249; j'avais un poste de directeur de l'antenne fran&#231;aise de sinologie, un poste aux affaires &#233;trang&#232;res, pour recr&#233;er un lien sinologique en Extr&#234;me-Orient. Trois ans. Puis je suis rentr&#233; en France. Et apr&#232;s, j'ai pass&#233; plus d'un an au Japon, &#224; la Maison franco-japonaise ; le Japon venant comme une sorte de compl&#233;ment dans les &#233;tudes sinologiques. Depuis, je dirais que je suis &#224; la fois philosophe et sinologue. Sinologue par le m&#233;tier parce qu'il faut un savoir sinologique, qu'on n'a jamais totalement bien s&#251;r, et puis philosophe par la vocation, par l'aspiration, par le type de questions que je me pose.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est tr&#232;s int&#233;ressant ce que vous avez dit sur les m&#233;taphores chinoises. Vous avez cit&#233; par exemple dongxi, la &#034; chose &#034;. Est-ce que vous croyez que les gens, leur fa&#231;on de penser, sont vraiment d&#233;termin&#233;s par ces mots ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non. Je dis que c'est r&#233;v&#233;lateur, je ne dis pas que c'est d&#233;termin&#233;. C'est une tr&#232;s bonne question. Trop souvent on r&#233;duit la diff&#233;rence de pens&#233;e entre la Chine et l'Europe &#224; un d&#233;terminisme de la langue ou de l'histoire. On dit &#034; c'est la langue &#034; parce que, par exemple, les Chinois auraient ignor&#233; l'abstraction. Ce n'est pas vrai. Quand vous regardez les textes chinois anciens, il y a des marqueurs d'abstraction. Pas les n&#244;tres : ce n'est pas avec des suffixes ou avec des proc&#233;dures qui sont les n&#244;tres ; mais la langue chinoise a &#233;labor&#233; aussi des marqueurs d'abstraction. De m&#234;me, sur le plan politique, la Chine n'a pas connu le monde des cit&#233;s comme en Gr&#232;ce ; mais dans l'antiquit&#233; il y avait des principaut&#233;s rivales et les penseurs pouvaient voyager d'une principaut&#233; &#224; l'autre. Il y avait donc aussi une certaine libert&#233; de mouvement et de parole. Bien s&#251;r il y a des raisons historiques et des raisons linguistiques, mais ce n'est pas d&#233;termin&#233;, ce n'est pas un d&#233;terminisme. Je penserais plut&#244;t, comme je l'&#233;voquais &#224; propos du terme &lt;i&gt;dongxi&lt;/i&gt;, que c'est r&#233;v&#233;lateur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;v&#233;lateur de ce que, effectivement, la pens&#233;e chinoise a d&#233;velopp&#233; des intuitions, des modes de pens&#233;e qui s'inscrivent aussi dans la langue. Un des aspects essentiels de la pens&#233;e chinoise classique, c'est la pens&#233;e par polarit&#233;s. C'est tr&#232;s int&#233;ressant parce que notre pens&#233;e par rapport &#224; cela para&#238;t tr&#232;s isolante ou monopolisante. On a pens&#233; l'&#234;tre, on a pens&#233; l'atome, on a pens&#233; Dieu, donc des instances isol&#233;es, alors que la pens&#233;e chinoise, elle, pense par relations, c'est &#224; dire par polarit&#233;s : chaud et froid, haut et bas, ciel et terre, &lt;i&gt;yin&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;yang&lt;/i&gt;, etc. Et donc toujours par un couplage. Qu'est-ce que c'est qu'une polarit&#233; ? C'est quand on a &#224; la fois des termes oppos&#233;s et compl&#233;mentaires, donc une interaction. Et c'est pour &#231;a que la pens&#233;e chinoise pense en termes de processus. Processus par interaction, entre deux p&#244;les ; n'est-ce pas ? Alors, je crois que cela se marque dans la langue et on peut le saisir jusque dans la langue moderne, jusque dans l'expression courante. Mais, encore une fois, je ne r&#233;duirais pas &#231;a &#224; un d&#233;terminisme de la langue ; m&#234;me si la langue joue un grand r&#244;le parce que la langue grecque et les langues europ&#233;ennes en g&#233;n&#233;ral sont tr&#232;s syntaxiques, tr&#232;s construites, alors que la langue chinoise est tr&#232;s parataxique, elle juxtapose beaucoup plus et le lien syntaxique est beaucoup moins fort que dans nos langues. Quand il n'y a pas de d&#233;clinaisons, pas de conjugaison, pas de d&#233;sinences, la constitution du discours est diff&#233;rente. Mais, n&#233;anmoins, je ne r&#233;duirais pas &#231;a &#224; des raisons seulement linguistiques. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Vous disiez tout &#224; l'heure que la pens&#233;e chinoise est une pens&#233;e qui n'ignore pas l'abstraction. Mais est-ce que vous diriez, par contre, qu'elle ignore la m&#233;taphysique ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; fait. La pens&#233;e chinoise est une pens&#233;e &#233;labor&#233;e et il ne s'agit pas de faire ce que l'on a trop fait en Europe, &#224; savoir de consid&#233;rer qu'elle est rest&#233;e dans l'enfance de la philosophie. C'est un peu la vision h&#233;g&#233;lienne facile o&#249; l'on dit : la philosophie a commenc&#233; en Extr&#234;me-Orient, en Chine, mais elle est n&#233;e seulement en Gr&#232;ce, parce qu'en Gr&#232;ce est advenu le concept, est advenu le rapport du sujet &#224; l'objet, etc. Donc, Hegel commence par la Chine, mais pour l'&#233;vacuer. C'est une chose dont on est tr&#232;s peu sorti ; la philosophie continue &#224; faire &#231;a. Alors que j'ai le sentiment que la pens&#233;e chinoise a &#233;t&#233;, bien s&#251;r, capable d'abstraction, de syst&#233;matisation. Trop souvent on pr&#234;te aux Chinois une sorte de gentil d&#233;sordre, n'est-ce pas ? Non ! Il y a des syst&#233;matisations extr&#234;mement fines, rigoureuses, complexes. Mais c'est vrai qu'elle est pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de la m&#233;taphysique. C'est &#224; dire de quoi ? C'est &#224; dire du d&#233;doublement du monde. La m&#233;taphysique, au fond, d&#233;double le monde entre deux plans, deux ordres du r&#233;el : le sensible et l'intelligible, ou le sensible et le spirituel, comme &#233;tant deux ordres incommensurables. C'est Platon, mais c'est aussi toute la tradition philosophique qui s'inspire de lui, et dont on n'est jamais compl&#232;tement sorti.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me para&#238;t int&#233;ressant en Chine, par diff&#233;rence, c'est qu'il n'y a qu'un seul ordre de r&#233;alit&#233;, &#224; diff&#233;rents niveaux. Cet ordre commun de la r&#233;alit&#233;, c'est ce qu'on appelle &lt;i&gt;Qi&lt;/i&gt; : souffle, &#233;nergie. Soit l'&#233;nergie, disons, coagule, se rigidifie, se densifie, &#231;a fait des choses ; soit elle s'anime, elle reste fluide, communicante, &#231;a forme l'esprit. Vous n'avez pas cette sorte de clivage initial, radical, entre un monde de la chose, du concret, et puis un monde de l'esprit, du spirituel, ou de l'intelligible. Il y a bien l'id&#233;e que le r&#233;el est &#224; diff&#233;rents niveaux, et que l'un est plus pr&#233;cieux que l'autre, mais il y a transition du concret au spirituel. Il suffit de voir la peinture chinoise. La peinture chinoise est une fa&#231;on d'exprimer du spirituel &#224; travers du concret. Non pas de fa&#231;on symbolique, non pas que le concret repr&#233;senterait sur un autre plan l'id&#233;e, comme dans la tradition du symbolisme europ&#233;en - c'est un peu ce dont je parle dans &lt;i&gt;Le D&#233;tour et l'acc&#232;s &lt;/i&gt;- o&#249; le concret n'a pas de valeur en lui-m&#234;me mais a valeur d'image, d'autre chose qu'il n'est pas, vers lequel il renvoie, qui est l'abstrait, le spirituel, l'intelligible. Donc ce n'est pas sur un mode symbolique. Mais c'est qu'&#224; travers le concret passe quelque chose qui est un concret d&#233;cant&#233;, non plus enlis&#233;, non plus r&#233;ifi&#233; - vous voyez, c'est &#231;a les oppositions chinoises - mais d&#233;cant&#233;, anim&#233; et qui est le spirituel. Donc je crois qu'effectivement il y a cette id&#233;e essentielle d'une pens&#233;e qui est une pens&#233;e &#233;labor&#233;e et qui ne passe pas par la grande rupture m&#233;taphysique qui a &#233;t&#233; une des tensions fortes de la philosophie. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Vous avez tout &#224; l'heure employ&#233; une expression int&#233;ressante, vous avez dit que la pens&#233;e chinoise &#233;tait pass&#233;e &#034; &#224; c&#244;t&#233; &#034; du d&#233;doublement, &#034; &#224; c&#244;t&#233; &#034; de la rupture m&#233;taphysique. Mais n'est-ce pas justement une vision ethnocentrique d'employer cette expression ? Est-ce que &#231;a ne vous place pas finalement dans une perspective h&#233;g&#233;lienne, une perspective des Lumi&#232;res et du Progr&#232;s inscrit dans l'histoire ? Est-ce que, &#224; l'inverse, on ne pourrait pas consid&#233;rer la pens&#233;e occidentale comme une sorte d'accident historique, une &#034; illusion &#034; au sens o&#249; Freud parlait de &#034; L'Avenir d'une illusion &#034; pour le monoth&#233;isme juda&#239;que ? Est-ce qu'on n'a pas v&#233;cu dans cette illusion pendant cinq si&#232;cles, &#224; partir de la renaissance ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ou vingt si&#232;cles... disons vingt-cinq. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt; Ou vingt si&#232;cles... mais surtout cinq si&#232;cles, parce que tant que la pens&#233;e grecque restait cantonn&#233;e en Gr&#232;ce, ou dans son aire d'influence, elle &#233;tait une pens&#233;e parmi les autres, en fin de compte. C'est avec l'expansion de l'Occident sur toute la surface du globe qu'une pr&#233;tention &#224; l'universalit&#233; s'est impos&#233;e comme un cadre de r&#233;f&#233;rence pour la pens&#233;e. Alors... est-ce que vous iriez jusqu'a ce renversement total de perspective ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Je l'ai fait dans mon dernier livre, justement. Alors, le &#034; &#224; c&#244;t&#233; de &#034;... Oui, je l'emploie pour forcer, n'est-ce pas ? Parce que quand je dis &#034; est pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de &#034;, c'est qu'on peut passer &#224; c&#244;t&#233;, c'est qu'elle est pass&#233;e, elle a pens&#233; la Chine. Mais elle a pens&#233; &#034; &#224; c&#244;t&#233; de &#034;, sans prendre nos plis, sans passer par nos propres passages. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Mais si vous dites &#034; pass&#233;e &#224; c&#244;t&#233; de &#034;, &#231;a veut dire que &#231;a existe quand m&#234;me, virtuellement ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Il y a une pens&#233;e virtuelle de Dieu ou de l'&#234;tre. Je veux dire... Je ne suis pas en train de faire le proc&#232;s de la philosophie europ&#233;enne que je trouve fascinante. Et d'autant plus fascinante que je la vois de Chine...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Il y a quand m&#234;me le probl&#232;me de la v&#233;rit&#233; qui est derri&#232;re.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'y reviens. Je vous avais dit que je mettais entre parenth&#232;se la question de la v&#233;rit&#233;. Il y a ce premier point qui est que la Chine n'est pas rest&#233;e dans l'enfance de la pens&#233;e. Elle a d&#233;velopp&#233; une pens&#233;e qui n'est pas pass&#233;e par les m&#234;mes plis que la n&#244;tre. Alors, deux choses sur l'universel. Une peut-&#234;tre actuelle, et puis une par rapport &#224; la pens&#233;e chinoise. Quand je dis &lt;i&gt;universel&lt;/i&gt;, je le prends dans un sens pr&#233;cis que j'opposerais &#224; &lt;i&gt;uniforme&lt;/i&gt;. L'&lt;i&gt;universel&lt;/i&gt; c'est quoi ? &#034; Tourn&#233; vers l'un &#034;. C'est &#224; dire une aspiration, une exigence plut&#244;t, constitutive de la raison, qui est 1'universalit&#233; comme aspiration &#224;, disons, une identit&#233; commune pour tous. Bon. Vous savez qu'une loi, du point de vue de la raison, doit &#234;tre une loi universelle. Donc je pense que c'est une exigence de la raison. Et j'ai le sentiment qu'on confond beaucoup trop cette notion d'universalit&#233;, aujourd'hui, avec celle d'uniformit&#233;. &lt;i&gt;Uniforme&lt;/i&gt;, c'est quoi ? C'est &#034; form&#233; sur l'un &#034;. C'est &#224; dire le type unique, le st&#233;r&#233;otype, le standard. Et l'uniforme n'est pas un concept de la raison, c'est un concept de la production. C'est la production en cha&#238;ne, la production standard. Or nous vivons aujourd'hui un monde du march&#233; commun, mondial comme on dit. Nous vivons un monde de la communication. Nous vivons un monde de la reproduction du m&#234;me, par commodit&#233;. &#201;coutez, la preuve : cet h&#244;tel (l'h&#244;tel Tokyo Daiichi o&#249; a lieu l'entretien), il ressemble beaucoup &#224; un h&#244;tel de Paris, ou de n'importe o&#249;, les Hilton sont partout quasiment les m&#234;mes... ou alors on rajoute une touche de couleur locale, mais qui ne change rien au fond. Donc je pense qu'aujourd'hui il y a un risque qui est de confondre l'uniforme et l'universel. L'uniforme qui est un concept de la production, dont la raison est une raison de commodit&#233;, et puis l'universel qui est un concept de la raison, et qui renvoie &#224; une n&#233;cessit&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, justement, si je m'int&#233;resse &#224; la Chine, et au Japon, par rapport &#224; l'Europe, c'est pour, comme je disais hier &#224; nos amis japonais, provoquer une r&#233;sistance contre ce qui serait une sorte d'uniformisation de la pens&#233;e, une pens&#233;e standard vers laquelle on va, je crois, une pens&#233;e plate parce que sans plus de tensions, avec des concepts qui seraient des sortes de d&#233;nominateurs communs, dans une langue qui serait un anglais standard, pas l'anglais de Shakespeare mais l'anglais am&#233;ricanis&#233;, avec des grandes cat&#233;gories : objectif/subjectif, etc., qui apparaissent faciliter la communication et qui, me semble-t-il, risquent de st&#233;riliser la pens&#233;e. Et je ne voudrais pas que la pens&#233;e du vingt-et-uni&#232;me si&#232;cle soit une pens&#233;e absolument plate parce qu'uniforme. Comment pense-t-on ? On pense par &#233;carts. On pense par tensions. La pens&#233;e, je crois que c'est l'&#233;preuve d'une r&#233;sistance. C'est &#231;a qui fait qu'on pense : l'&#233;preuve d'une r&#233;sistance. Sinon on ne pense pas, l'esprit est paresseux. Et je crains que cette r&#233;sistance qui rel&#232;ve d'&#233;carts, comme quand on passe par exemple du fran&#231;ais au japonais - l&#224; il y a de la r&#233;sistance, de la langue, de la pens&#233;e -, progressivement s'estompe et que la pens&#233;e dite mondiale s'endorme dans des lieux communs. &#199;a c'est le premier point. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt; La tension, la r&#233;sistance, l'&#233;cart... dans vos d&#233;finitions sont du c&#244;t&#233; de la pens&#233;e occidentale...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourquoi ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;A cause du d&#233;doublement. Il y a ce quelque chose en dehors du monde auquel on peut avoir recours, que &#231;a soit Dieu, le progr&#232;s de l'Esprit ou la croyance dans la Raison universelle. Il y a une instance qui permet de mettre le monde &#224; distance et de l'&#233;valuer par rapport &#224; un autre possible. Mais quand on vit dans le pragmatisme total, qu'il soit chinois ou japonais, ce qui est g&#234;nant c'est qu'il n'y a pas de recours. Personnellement, l'uniformisation de la pens&#233;e j'ai commenc&#233; &#224; la vivre v&#233;ritablement, &#224; titre d'exp&#233;rience, ici au Japon. Je ne sais pas comment c'est avec les Chinois, mais au Japon c'est vraiment tr&#232;s difficile d'&#233;chapper &#224; une sorte de machine &#224; uniformiser... &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Absolument&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est pour &#231;a que les Japonais, par exemple, le seul recours qu'ils ont, ils sont oblig&#233;s d'aller le chercher chez nous, en Europe ou aux &#201;tats-Unis, pour pouvoir se critiquer eux-m&#234;mes. Ils ont besoin de ce miroir ext&#233;rieur pour faire bouger leur soci&#233;t&#233;. Alors, quand vous parlez d'uniformisation de la pens&#233;e, moi j'ai peur qu'elle soit de ce c&#244;t&#233;-l&#224;. A partir du moment o&#249; les derni&#232;res croyances dans les recours ext&#233;rieurs qui ont fond&#233; la m&#233;taphysique occidentale et qui ont fond&#233; tout ce qui en est sorti, y compris la d&#233;mocratie, puisque c'est une croyance aussi, auront disparu, qu'est-ce qu'il va rester ? Il va rester cette immanence. Et &#224; partir de ce moment le monde risque de devenir de plus en plus... chinois. Et &#231;a va poser des probl&#232;mes... &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bon. Alors, parlons-en. Premi&#232;rement, peut-&#234;tre que je n'ai pas &#233;t&#233; assez clair. Moi mon travail, dans chacun de mes livres, c'est d'essayer chaque fois de construire une sorte de montage qui retende la pens&#233;e. La retende. Comme un ressort qu'on tend. En essayant, justement, d'op&#233;rer un montage &#224; travers une certaine rencontre entre pens&#233;e chinoise, orientale, et puis pens&#233;e europ&#233;enne, de telle fa&#231;on que, de nouveau, des &#233;carts se d&#233;marquent, des lignes de clivage apparaissent et que la pens&#233;e redevienne saillante, int&#233;ressante, pour sortir d'une sorte de pens&#233;e commune vers laquelle tendraient les cat&#233;gories europ&#233;ennes se r&#233;pandant &#224; travers le monde entier. Maintenant, vous avez fait une remarque que je crois tout &#224; fait juste. Une des grandes originalit&#233;s de la pens&#233;e europ&#233;enne, c'est qu'elle a gard&#233;, sous des formes diverses qu'elle n'a cess&#233; de vouloir la&#239;ciser, sans le faire compl&#232;tement, une transcendance par ext&#233;riorit&#233;. Si je r&#233;sume un peu ce qu'est le monde europ&#233;en pour moi, la transcendance par ext&#233;riorit&#233; son nom ancien c'est Dieu. Apr&#232;s il y a eu toutes les transformations, comme vous l'avez dit, par l'id&#233;e de progr&#232;s, qui est d'abord une id&#233;e religieuse : &#034; marcher vers &#034;, marcher vers un paradis, une terre promise, et qu'on n'a cess&#233; de vouloir la&#239;ciser au dix-huiti&#232;me si&#232;cle, au dix-neuvi&#232;me si&#232;cle, sans le faire jamais totalement d'ailleurs. Cette id&#233;e, donc, d'une transcendance par ext&#233;riorit&#233; qui conduit &#224; une figure d'id&#233;al. C'est parce qu'il y a eu cette transcendance par ext&#233;riorit&#233;, par exemple, qu'on a pens&#233; la libert&#233;. La libert&#233;, c'est un affranchissement par rapport au monde. Pourquoi la pens&#233;e chinoise n'a pas pens&#233; la libert&#233; dans sa tradition ? C'est parce que c'est une pens&#233;e des processus, intramondaine ; comme vous l'avez dit : de l'immanence. Quel est le mode de la transcendance en Chine ? Il y a bien une transcendance en Chine, c'est ce qu'on appelle le Ciel. Mais c'est une transcendance non pas par ext&#233;riorit&#233;, comme celle du Dieu biblique, ou comme celle des id&#233;es platoniciennes, c'est une transcendance par, je dis souvent, totalisation de l'immanence. Parce que moi, en tant qu'individu, je n'ai toujours qu'une part r&#233;duite au processus du monde, mon champ est limit&#233;. Alors que le Ciel c'est la totalit&#233; des processus en cours. Et ce n'est pas un autre monde : le Ciel, c'est &#224; la fois la totalisation et puis l'absolutisation de l'immanence. C'est le processus &#224; son plein r&#233;gime. C'est pour &#231;a que, souvent, on traduit le Ciel par &#034; nature &#034; en Chine. Mais je crois que c'est tr&#232;s diff&#233;rent, parce qu'au fond tout reste dans un monde intramondain. L'&#233;quivalent, si je puis dire, de la pens&#233;e de la libert&#233; europ&#233;enne, c'est la spontan&#233;it&#233; en Chine, &lt;i&gt;ziran &lt;/i&gt; :&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&#034; ce qui se fait &#034;, au sens de &lt;i&gt;sponte sua&lt;/i&gt;, c'est &#224; dire ce qui se fait tout seul, par soi-m&#234;me. Alors, &#224; la fois c'est l'&#233;quivalent et en m&#234;me temps c'est tr&#232;s diff&#233;rent, radicalement diff&#233;rent, parce que ce n'est pas la libert&#233;, avec l'affranchissement que cela implique, mais c'est le fait que le processus, ou la conduite sur le plan humain de la sagesse, se d&#233;roule tout seul, sans plus de difficult&#233;, spontan&#233;ment, sans plus de r&#233;sistance. De m&#234;me la v&#233;rit&#233;...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la question que je me pose dans mon dernier livre : essayer de reconstruire une sorte de bifurcation th&#233;orique entre la Chine et l'Europe ; pas historique mais th&#233;orique. Et, comme vous l'avez fait remarquer, on pourrait au fond, au lieu de se dire que la pens&#233;e chinoise serait rest&#233;e dans l'enfance de la philosophie europ&#233;enne, voir le devenir de la philosophie comme une sorte de d&#233;viation de la sagesse, d'aberration, comme si effectivement quelque chose avait d&#233;vi&#233; de la pens&#233;e, en se fixant sur la v&#233;rit&#233;, qui ensuite s'&#233;tait pr&#233;cipit&#233; dans une histoire, l'histoire de la philosophie. Parce qu'il y a une histoire de la philosophie, il n'y a pas d'histoire de la sagesse. Une histoire des sages, individuellement, des itin&#233;raires...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est ce qui vous permet de faire dialoguer directement Mencius avec les Lumi&#232;res dans &lt;/i&gt;Fonder la morale&lt;i&gt;, bien qu'il y ait un &#233;cart de mille ans ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Absolument. Alors... Non seulement il y a une histoire de la philosophie, mais la philosophie est Histoire. Pourquoi ? Je montre un peu dans mon dernier livre qu'au fond - c'est pourquoi j'ai pris ce titre, une formule que je trouve dans Confucius - &lt;i&gt;Un sage est sans id&#233;es&lt;/i&gt; parce qu'une id&#233;e c'est un parti pris. Avancer une id&#233;e, c'est privil&#233;gier un aspect au d&#233;triment des autres. C'est donc laisser tomber de la r&#233;alit&#233;. C'est donc privil&#233;gier. C'est donc une partialit&#233;. Qu'est-ce que la sagesse en Chine ? C'est de ne pas basculer d'un c&#244;t&#233;. De l'un ou de l'autre c&#244;t&#233;. C'est de ne pas sombrer dans la partialit&#233;. Le sage, c'est celui qui reste dans une pens&#233;e globale, disponible, comme on dit, dont la pens&#233;e reste totalement ouverte, &#224; tout le r&#233;el, &#224; toute l'amplitude du r&#233;el, d'un p&#244;le &#224; l'autre. Et donc qui se garde de la partialit&#233; comme, je dirais, le philosophe a voulu se garder de l'erreur. Je dirais que la partialit&#233; pour la sagesse c'est un peu l'&#233;quivalent de l'erreur pour la philosophie. Et alors &#034; passer &#224; c&#244;t&#233; &#034; de la notion de v&#233;rit&#233;, &#231;a signifie que la philosophie c'est ce mode de pens&#233;e qui a commenc&#233; par avancer une id&#233;e, peut importe laquelle, au sens o&#249; l'on dit &#034; tenir &#224; ses id&#233;es &#034;, apposer une id&#233;e en premier et le reste suit : principe, &lt;i&gt;arche&lt;/i&gt;. C'est &#224; dire, au fond, une id&#233;e au d&#233;part &#224; partir de laquelle tout le reste s'encha&#238;ne ; n'est-ce pas ? Mais il y aurait l&#224; comme une sorte de perte initiale, dit la sagesse, qui serait qu'on aurait commenc&#233; &#224; privil&#233;gier quelque chose, en laissant tomber, en laissant dans l'ombre, le reste de la r&#233;alit&#233;. Je crois qu'on pourrait se repr&#233;senter, d'une autre fa&#231;on, la philosophie comme &#233;tant une sorte de d&#233;viation qui a pr&#233;cipit&#233; la pens&#233;e dans une histoire o&#249;, &#224; partir de la premi&#232;re id&#233;e avanc&#233;e, on n'aurait cess&#233; de vouloir r&#233;cup&#233;rer ce qu'on avait commenc&#233; par laisser tomber. La dialectique c'est &#231;a : une histoire o&#249; l'on ne cesse de vouloir r&#233;cup&#233;rer, par un autre biais, d'une autre fa&#231;on, ce que l'on avait commenc&#233; par laisser tomber au d&#233;part. Donc, une histoire de la philosophie. Par rapport &#224; quoi se distinguerait la disponibilit&#233; du sage, pens&#233;e sans histoire parce qu'elle resterait d&#232;s l'abord ouverte &#224; toute la r&#233;alit&#233;, dans une sorte de disponibilit&#233; qui ne s'attacherait &#224; aucune id&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, &#231;a pose un probl&#232;me qui est l'incidence de &#231;a dans le monde politique. Je veux dire... la Chine nous montre comment on peut penser sans prendre position, en gardant l'esprit ouvert &#224; toutes les possibilit&#233;s, sans parti pris, sans privil&#233;gier une id&#233;e. Mais comment &#231;a se traduit sur le plan politique ? Est-ce que, face au pouvoir, il ne faut pas tenir &#224; des id&#233;es, tenir &#224; une v&#233;rit&#233; ? Un point faible de la pens&#233;e chinoise, je crois, c'est qu'elle n'a cess&#233; de penser le pouvoir mais qu'elle n'a jamais pu penser de r&#233;sistance au pouvoir. Il y a eu des r&#233;sistances individuellement, mais l'id&#233;e de l'intellectuel, la figure de l'intellectuel, ne s'est pas d&#233;velopp&#233;e en Chine, celle du lettr&#233;, parce que le lettr&#233; est toujours rest&#233; le d&#233;pendant du Prince. Il n'a pas pu constituer une position &#224; part, renvoyant justement &#224; une transcendance, comme vous disiez tout &#224; l'heure, &#224; un autre ordre. C'est au nom d'un autre ordre que l'intellectuel en Occident s'est constitu&#233;. Un ordre id&#233;al. Une cit&#233; id&#233;ale, au nom de laquelle il pouvait juger les rapports de forces du monde r&#233;el. Mais quand il n'y a pas d'autre monde ou d'ext&#233;riorit&#233;, qu'il n'y a pas d'id&#233;al, il n'y a pas de position de recul par rapport &#224; quoi on pourrait d&#233;noncer l'ordre du pouvoir existant. On peut le faire comme &#231;a... mais on n'a pas de position pour le faire. Je crois que c'est une diff&#233;rence essentielle, et qu'on en voit bien les cons&#233;quences sur le plan politique : l'intellectuel n'a pas pu jouer en Chine ce r&#244;le qui a &#233;t&#233; essentiel dans l'histoire occidentale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors il y a une chose qui me para&#238;t tr&#232;s caract&#233;ristique, pour revenir &#224; la langue. Comment traduit-on &lt;i&gt;id&#233;al&lt;/i&gt; en chinois ? &lt;i&gt;Lixiao&lt;/i&gt;. Mot &#224; mot c'est &#034; pens&#233;e du &lt;i&gt;Li&lt;/i&gt; &#034;. Le &lt;i&gt;Li&lt;/i&gt;, c'est quoi ? Grande notion chinoise, que je traduirais comme le &#034; principe r&#233;gulateur des choses &#034;. Ce n'est pas du tout l'&lt;i&gt;id&#233;al&lt;/i&gt;. Le terme sert &#224; traduire &lt;i&gt;id&#233;al&lt;/i&gt; en chinois, mais en fait ce n'est pas l'&lt;i&gt;id&#233;al&lt;/i&gt; puisque c'est la pens&#233;e de ce qui est le principe interne &#224; la r&#233;alit&#233;, le principe justement de la coh&#233;rence des processus. Il n'y a pas du tout la dimension d'ext&#233;riorit&#233; et de transcendance. Transcendance qui, chez nous, a constitu&#233; l'&lt;i&gt;id&#233;al&lt;/i&gt; par rapport au &lt;i&gt;r&#233;el. &lt;/i&gt;N'est-ce pas ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Alors, pour en revenir &#224; la question de l'universel...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On fait une pause d'une minute ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Oui. Si vous voulez.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(pause) &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On recommence d&#233;j&#224; ? ! &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;On est au Japon vous savez... Les pauses sont br&#232;ves.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, peut-&#234;tre... Mais moi, je suis grec ! J'aime les pauses. J'aime les siestes... Bon, que voulez-vous... Allons-y ! &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Encore une question, si vous voulez bien, &#224; propos de l'universalisme. Est-ce que pour vous il y a un point d'o&#249; l'on peut penser de l'ext&#233;rieur &#224; la fois la pens&#233;e occidentale et la pens&#233;e chinoise, et est-ce que c'est dans ce point-l&#224; qu'on pourrait essayer de trouver un universel ? Est-ce qu'une telle position est r&#233;alisable, d'ailleurs, puisqu'elle supposerait pratiquement d'&#234;tre &#224; l'&#233;cart de tout langage, ou bien se trouve-t-elle, comme vous le sugg&#233;rez, dans l'aller et retour ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas - c'est ce qui fait, si vous voulez, la marque de mon travail - au fait que l'on puisse disposer au d&#233;part d'une position de surplomb &#224; partir de laquelle on pourrait ranger la diff&#233;rence. Je ne suis pas comme les missionnaires du dix-septi&#232;me si&#232;cle qui avaient, eux, la v&#233;rit&#233; en poche, la r&#233;v&#233;lation, la v&#233;rit&#233; th&#233;ologique et qui abordaient la Chine sans probl&#232;mes puisqu'ils savaient ce qu'il fallait penser ; &#231;a correspondait ou &#231;a ne correspondait pas. Et je ne crois pas non plus que l'on puisse d'embl&#233;e disposer de cat&#233;gories universelles.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous donne un exemple dans le domaine de la litt&#233;rature. Il y a un livre am&#233;ricain, &#233;crit par un Chinois, James Hsio, &lt;i&gt;Chinese Theories on Literature -&lt;/i&gt; je crois qu'il est &#224; Chicago - qui est un livre qui veut pr&#233;senter la pens&#233;e chinoise sur la litt&#233;rature. Comment la pr&#233;senter ? Il dit : on va partir d'un sch&#233;ma universel pour penser la litt&#233;rature. Et il le prend dans la tradition des critiques anglais (Abrahams) qui r&#233;fl&#233;chissent sur la tradition du romantisme ; le romantisme &#233;tant un peu l'aboutissement de toute une tradition critique europ&#233;enne. Et il retient quatre termes, formant syst&#232;me, qui sont : dans toute pens&#233;e sur la litt&#233;rature il faut penser l'auteur, l'&#339;uvre, le public et le monde. Quatre termes donc, des universels. Et il projette &#231;a, ou il applique &#231;a plut&#244;t, sur la pens&#233;e chinoise sur la litt&#233;rature pour la pr&#233;senter. Eh bien, je dis que &#231;a ne marche pas ! Parce que ce qu'il retient par l&#224; est l'inint&#233;ressant. Pourquoi ? Parce que ces notions ne sont pas universelles. La notion de public, par exemple, est venue chez nous d'une exp&#233;rience particuli&#232;re de la litt&#233;rature, celle de l'&#233;pop&#233;e, d'abord, et du th&#233;&#226;tre. Il y une notion de public parce qu'il y a eu ces genres, le th&#233;&#226;tre et l'&#233;pop&#233;e, qui n'ont pas exist&#233; en Chine. Donc la d&#233;termination de ce p&#244;le qui serait le public, comme par exemple dans &lt;i&gt;l'Art po&#233;tique&lt;/i&gt; d'Horace o&#249; l'on pense l'&#339;uvre d'art en fonction du public, cette id&#233;e d'un public constitu&#233; est une notion qui tient &#224; une histoire particuli&#232;re de la litt&#233;rature. De m&#234;me la notion d'auteur : elle rel&#232;ve de l'id&#233;e de cr&#233;ation qui renvoie chez nous &#224; beaucoup de choses, comme la cr&#233;ation du monde, etc. Il y a un parall&#232;le commun entre cr&#233;ation de l'&#339;uvre et cr&#233;ation du monde. Alors que dans la pens&#233;e chinoise l'av&#232;nement de l'&#339;uvre litt&#233;raire est sous forme de processus, comme tout le reste. Processus par interaction, avec une polarit&#233; qui est, pour le po&#232;me, entre le paysage et l'&#233;motion, &lt;i&gt;Qing&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;Jing&lt;/i&gt;, le dehors et le dedans. Processus d'interaction, de transformation, comme toute la pens&#233;e chinoise qui pense en transformation et, donc, ne sait pas expliciter une notion d'auteur comme dans la tradition europ&#233;enne.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me la notion de monde, elle aussi est typ&#233;e. Il y a pens&#233;e d'un monde par rapport &#224; l'&#339;uvre dans un rapport de &lt;i&gt;mim&#234;sis&lt;/i&gt;, d'&#339;uvre d'art repr&#233;sentant, imitant le monde. Mais, comme l'a bien dit Ricoeur, pour qu'il y ait repr&#233;sentation il faut qu'il y ait rupture d'abord. Or, justement, ce qui est int&#233;ressant dans le rapport de l'&#339;uvre litt&#233;raire au monde en Chine, c'est qu'elle est beaucoup plus dans l'ordre de la rencontre ou de la communion avec le monde ; ce qu'on appelle, nous, le monde, par commodit&#233;. Donc vous voyez, m&#234;me sur le plan de l'exp&#233;rience litt&#233;raire qui para&#238;t la plus commune, il reste toujours un d&#233;calage. Je ne dis pas que ce soit diff&#233;rent, mais je dis qu'il y a un d&#233;calage. Cela ne colle pas... Cela ne cadre pas vraiment. Et ce qui m'int&#233;ressait, c'est des diff&#233;rences de cadre, justement, qu'il y ait du &#034; boug&#233; &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, je ne crois pas &#224; une position de surplomb parce que je n'ai pas de position th&#233;ologique, ou doctrinale, de principe. Je ne suis pas un missionnaire d&#233;barquant en Chine et je ne prends pas comme une &#233;vidence le fait qu'il y ait des universaux de pens&#233;e d&#233;coulant de la culture. Il y a des traditions de pens&#233;e et, au fond, les cat&#233;gories d'&lt;i&gt;&#234;tre&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;, de &lt;i&gt;sujet&lt;/i&gt; sont des notions particuli&#232;res. Je dirais, pour aller tr&#232;s vite, que la pens&#233;e chinoise n'est pas une pens&#233;e du &lt;i&gt;sujet&lt;/i&gt; mais du &lt;i&gt;proc&#232;s&lt;/i&gt;. Elle n'a pas pens&#233; la v&#233;rit&#233; mais la congruence. Enfin, je pourrais d&#233;velopper comme ca...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par cons&#233;quent, mon travail n'ayant pas de position de surplomb, ni de cat&#233;gories d'universalit&#233; pr&#233;fabriqu&#233;es, pr&#233;&#233;tablies, est un travail de va-et-vient. Je suis... &#224; l'horizontale ; sans lumi&#232;re verticale. A l'horizontale, je commence par faire quoi ? Par lire des textes chinois. Un texte. Dans son rapport avec le commentaire chinois. Ce n'est pas moi qui lit le texte. C'est entre texte et commentaire que je commence &#224; travailler. Puis j'essaie d'expliciter la coh&#233;rence de ce texte, de fa&#231;on &#224; lui faire rencontrer une autre pens&#233;e, la pens&#233;e europ&#233;enne, &#224; l'extravertir. Et je suis donc dans un proc&#233;d&#233; issu d'un va-et-vient, mais qui reste quelque chose de bancal. Je reste en porte-&#224;-faux. Mais c'est &#231;a qui m'int&#233;resse, c'est justement cette r&#233;sistance, cette sorte d'inconfort th&#233;orique qui oblige &#224; r&#233;-&#233;laborer les cat&#233;gories sans les consid&#233;rer comme toute faites.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Maintenant, ce n'est pas tout. Dans ce petit livre sur la morale (&lt;i&gt;Fonder la morale&lt;/i&gt;), ce qui fait que j'ai sous-titr&#233; &lt;i&gt;Dialogue,&lt;/i&gt; c'est que j'avais le sentiment qu'il ne s'agit pas n&#233;cessairement d'une diff&#233;rence d'exp&#233;rience. Je ne me pose pas la question de voir si l'exp&#233;rience chinoise est diff&#233;rente de la n&#244;tre. Et quand je commence par Mencius disant que tout homme qui voit un enfant pr&#234;t &#224; tomber dans un puits va tendre le bras pour le r&#233;cup&#233;rer sans penser s'il a int&#233;r&#234;t &#224; le faire, s'il en retirera un b&#233;n&#233;fice, de la gloire ou je ne sais quoi, je me dis qu'il y a l&#224; quelque chose d'universel et qui, chez nous, rencontre des notions comme la piti&#233;. Alors, la piti&#233;, c'est d&#233;j&#224; un terme connot&#233;, europ&#233;en. La piti&#233;, c'est d&#233;j&#224; un terme rousseauiste, c'est un terme critiqu&#233; par Nietzsche : &#034; le dolorisme de la piti&#233; &#034;... Mais cette id&#233;e d'une r&#233;action face &#224; l'insupportable, dont je pars dans mon livre, je crois que l&#224; je reconnais quelque chose qui est une exp&#233;rience que d&#233;crivent les Chinois, qu'ont d&#233;crit des gens comme Rousseau ou d'autres et que je sais bien rep&#233;rer, que je sais bien identifier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt; Juste une nuance. Quand vous dites universelle... La piti&#233; serait universelle mais elle ne serait pas naturelle. Il existe des soci&#233;t&#233;s qui sont cruelles, ou qui ne reconnaissent pas de cruaut&#233; l&#224; o&#249; d'autres la voient.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les soci&#233;t&#233;s sont cruelles. Je dis bien : &lt;i&gt;universel, &lt;/i&gt;c'est &#034; tourn&#233; vers l'un &#034;. Ce n'est pas liss&#233; &#224; un uniforme. C'est une aspiration &#224; quelque chose qui devrait &#234;tre la m&#234;me pour tous... &#034; Devrait &#234;tre &#034; : c'est du &lt;i&gt;devoir &#234;tre&lt;/i&gt; universel. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Mais c'est inn&#233; ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils le disent, eux. Il faudrait voir les choses de plus pr&#232;s. Disons qu'il y ait une aspiration universelle dans la r&#233;action face &#224; l'insupportable qui advient &#224; autrui ; &#231;a je le crois volontiers. Et ce qui m'int&#233;resse dans cette affaire, c'est comment, en plus sur la morale, je reconnais, j'identifie, des exp&#233;riences communes. Parce que l'exp&#233;rience par laquelle je commence, du b&#339;uf tra&#238;n&#233; au sacrifice, moi, fran&#231;ais du vingti&#232;me si&#232;cle, je comprends &#231;a tr&#232;s bien. Pas besoin de sp&#233;culer l&#224;-dessus ; &#231;a me parle... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Oui. C'est l&#224; que serait l'universel, effectivement.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'incons&#233;quence du prince chinois &#224; proposer de remplacer le b&#339;uf par un mouton parce qu'il a vu le regard apeur&#233; du b&#339;uf et pas celui du mouton, je comprend &#231;a tr&#232;s bien.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est ce qui permet de s'int&#233;resser aux histoire des autres, aussi.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r. C'est ce qui fait qu'au fond je communique, l&#224;, je rencontre, n'est-ce pas ? Et quand Mencius dit &#231;a, lui a en t&#234;te une exigence d'universalit&#233;. Puisqu'il dit : &#034; pour tout homme &#034;. Il part d'une exp&#233;rience d'abord particuli&#232;re, un roi, un jour, et apr&#232;s il dit : &#034; pour tout homme, il n'est pas de... &#034;. Donc il y a chez Mencius, comme dans la philosophie europ&#233;enne, une exigence d'universalit&#233;. Mais ce qui m'int&#233;resse, c'est qu'ensuite, pour d&#233;velopper sa pens&#233;e morale, il ne passe pas par certains plis de la pens&#233;e europ&#233;enne. Par exemple il n'explicite pas la cat&#233;gorie de la volont&#233;. &#199;a, &#231;a me para&#238;t tr&#232;s int&#233;ressant. Parce que nous nous avons quand m&#234;me li&#233; la vocation morale &#224; la volont&#233;, donc &#224; une philosophie du sujet. Et la volont&#233;, on la trouve d&#233;j&#224; pr&#233;-pens&#233;e, si je puis dire, dans la pens&#233;e grecque, d&#233;j&#224; chez Aristote. Les cat&#233;gories essentielles, chez Aristote, entre ce que je fais de mon plein gr&#233;, &lt;i&gt;ekon&lt;/i&gt;, ou contre mon gr&#233;, &lt;i&gt;akon&lt;/i&gt;. Ce n'est pas &lt;i&gt;volontaire&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;involontaire,&lt;/i&gt; ce n'est pas &lt;i&gt;libre&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;pas libre &lt;/i&gt; : c'est &lt;i&gt;de plein gr&#233;&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;contre mon gr&#233;&lt;/i&gt;. Et puis les notions aristot&#233;liciennes de champs pr&#233;f&#233;rentiel, d&#233;sir, d&#233;lib&#233;ration, d&#233;cision, qui elles-m&#234;mes ne font que prendre la suite de la trag&#233;die grecque. La trag&#233;die grecque, c'est une r&#233;flexion sur la mise en sc&#232;ne de comment l'homme s'engage dans son acte. Ajax choisissant le suicide. Donc &#231;a correspond &#224; une tradition particuli&#232;re. Et ce qui me frappe, c'est que Mencius ne dit pas &#034; je veux ou je peux &#034; mais &#034; je peux ou je fais &#034;. Et souvent le traducteur traduit par &#034; je peux ou je veux &#034;. Il corrige. Mais le seul choix est tr&#232;s clair : c'est &#034; je fais &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, ne s'est pas explicit&#233;e en Chine la cat&#233;gorie de la volont&#233;, dont on voit bien comment elle est advenue en Europe : tradition grecque, puis exp&#233;rience chr&#233;tienne, &#034; vouloir le mal &#034;, saint Augustin, etc., et qui, chez les auteurs que je prends en r&#233;f&#233;rence, Kant ou Rousseau, font para&#238;tre la volont&#233; comme une chose inn&#233;e, commune &#224; tous et allant de soi. En m&#234;me temps qu'ils disent, aussi bien Kant que Rousseau : &#034; C'est &#233;nigmatique ! La volont&#233;, j'en ai l'intuition ; c'est &#233;vident ; mais je ne sais pas ce que c'est &#034;. &#192; la fois ils la prennent comme une &#233;vidence et en m&#234;me temps ils montrent eux-m&#234;mes qu'ils ne doivent pas en rendre compte. C'est tr&#232;s int&#233;ressant parce qu'il y a l&#224; une sorte de difficult&#233; de la pens&#233;e que je peux refl&#233;ter dans l'exp&#233;rience chinoise o&#249; cette cat&#233;gorie-l&#224; n'a pas &#233;t&#233; explicit&#233;e. Et par suite, aussi, celle de libert&#233;. Nous avons con&#231;u la morale et elle est g&#233;r&#233;e, comme dit Kant, sous l'id&#233;e de la libert&#233;. Et &#231;a me frappe encore aujourd'hui : regardez nos tribunaux, ils jugent comment ? D'une fa&#231;on kantienne. D'abord, pour un criminel, on fait appel au psychiatre, au sociologue, etc. Donc on tient compte des d&#233;terminismes. On fait appel aux sciences, aux sciences de la nature ou de la nature humaine : psychologie, psychiatrie, sociologie... tout ce qu'on veut. Et plus la science est pr&#233;cise, plus elle est fine dans la d&#233;termination des d&#233;terminismes, justement. Et puis apr&#232;s, on fait tout autre chose. On dit : &#034; Mais il est libre ! &#034;. Alors que dans un premier temps on a montr&#233; comment il n'&#233;tait pas libre : c'est son milieu, son p&#232;re &#233;tait alcoolique, il a subi un viol... Bon. On passe beaucoup de temps &#224; montrer comment il n'&#233;tait pas libre, et puis on prend une d&#233;cision transcendante - alors la transcendance et l'ext&#233;riorit&#233; interviennent - et on dit : &#034; Il &#233;tait libre, je le juge. &#034; Non plus &#034; j'explique &#034;, mais &#034; je juge &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est tout le malaise de la justice en Europe actuellement...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh oui ! Tout le malaise... Non plus &#034; j'explique &#034; mais &#034; je juge &#034;. Et alors l&#224;, je me drape dans des v&#234;tements tout autres qui ne sont plus la blouse du technicien mais la robe chamarr&#233;e du juge qui dit : &#034; Voil&#224;. Il a fait le mal &#034;. Alors on d&#233;double l'homme entre un homme naturel, explicable par la science, et puis un homme transcendant, noum&#233;nal dirait Kant, un autre Moi, avec un grand M, qui est le sujet libre, sujet de la libert&#233;, et sur laquelle la science n'a plus prise. Donc on est rest&#233; kantien, totalement. Mais avec le malaise que vous dites et qui est &#233;norme aujourd'hui. Alors ce qui m'int&#233;resse, c'est de voir comment du c&#244;t&#233; chinois on a pu &#233;laborer une pens&#233;e morale, avec une exigence de transcendance de la morale, avec des formules qui sont, comme chez Kant : il y a des choses que je pr&#233;f&#232;re, auxquelles je tiens plus qu'&#224; la vie, donc des valeurs sup&#233;rieures &#224; mon existence - transcendance de la moralit&#233; -, et en m&#234;me temps sans passer du tout par l'id&#233;e de la libert&#233;, qui chez nous a &#233;t&#233; le socle de cette exigence d'universalit&#233; de la morale. Je trouve que &#231;a permet de voir aussi des malaises, ou des incoh&#233;rences, ou des difficult&#233;s de notre pens&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, par rapport &#224; ma d&#233;marche, puisque c'est de cela dont on parlait, je suis dans le va-et-vient. Au fond, je fais de la &lt;i&gt;r&#233;flexion,&lt;/i&gt; au sens propre. &lt;i&gt;R&#233;flexion&lt;/i&gt;, c'est r&#233;fl&#233;chir une chose sur une autre. Comme un vis&#233;e qui se r&#233;fl&#233;chit dans une glace. Je r&#233;fl&#233;chis une tradition dans l'autre et, dans cette r&#233;flexion mutuelle de l'une sur l'autre, j'essaie de cr&#233;er une sorte d'espace de pens&#233;e probl&#233;matisante, r&#233;fl&#233;chissante, pour revenir sur notre impens&#233;. Au fond, ce que je cherche ce n'est pas la Chine, c'est, dans cet &#233;cart entre pens&#233;e chinoise et pens&#233;e europ&#233;enne, remonter dans notre impens&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Donc, vous &#234;tes toujours dans la philosophie occidentale ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh, je suis grec ! C'est clair. Je suis grec et je suis philosophe. Je vous l'avais dit d&#232;s le d&#233;part. Mais j'essaie - ce que disait un peu Merleau-Ponty, n'est-ce pas ? - d'ouvrir le concept. Et j'essaie de pratiquer une sorte d'ouverture de la philosophie par r&#233;flexion avec un autre d'elle que je prends dans le cadre chinois pour les raisons que j'ai dites, de commodit&#233;, de fa&#231;on &#224; r&#233;-interroger la philosophie dans ses fondements. La philosophie mais aussi nos pratiques de pens&#233;e ; comme je vous l'ai dit, la justice occidentale, par exemple, pour moi c'est une chose qui est assez aberrante. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Oui, puisqu'on ne sait plus s'il faut punir ou pas. C'est &#231;a le malaise.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh non ! Parce qu'on passe son temps d'abord &#224; expliquer. Et si j'explique, je ne punis pas. Le film &lt;i&gt;M le maudit&lt;/i&gt;, c'est &#231;a. Si j'explique, je ne juge pas. Parce que plus la science se d&#233;veloppe, plus elle se particularise, plus elle est fine pour saisir des d&#233;terminismes. La science, c'est quoi ? C'est la causalit&#233;. Donc plus elle est capable de d&#233;terminer des causalit&#233;s. Alors, encore une fois, il a fait ce crime parce que sur le plan sociologique, sur le plan psychologique, sur le plan... Et en m&#234;me temps on dit : mais &#224; un moment je coupe tous &#231;a, et je fais surgir un autre sujet dont je ne sais qu'une chose, c'est que je n'en sais rien. Il est noum&#233;nal, c'est l'autre Moi. Un Moi qui est un Moi de la libert&#233;. Donc, par principe, je ne peux rien en savoir. Parce que si j'en savais quelque chose, je le r&#233;duirais &#224; l'ordre du connaissable, donc du scientifique, donc du causal. Donc j'en ferais un sujet empirique, et non pas un sujet transcendantal. La justice d'aujourd'hui refait surgir, sans s'en rendre compte du tout id&#233;ologiquement, un sujet transcendantal, noum&#233;nal, dont je ne sais qu'une chose, c'est que je n'en sais rien, et c'est parce que je n en sais rien qu'il existe. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Alors que la justice chinoise...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Eh bien, il n'y en a pas !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt; C'est une justice de bar&#232;mes, je crois.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. C'est &#231;a, exactement. Vous l'avez dit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Vous savez exactement ce que vous risquez &#224; chaque acte que vous faites.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a la carotte et le b&#226;ton. Il y a des codes de punitions et de r&#233;compenses. Donc, il y a deux leviers. Moi, le souverain, j'ai deux manettes en main, dans la machine du pouvoir, j'ai la carotte, j'ai le b&#226;ton, je fais jouer des sentiments spontan&#233;s, de peur ou d'int&#233;r&#234;t, et j'ai des bar&#232;mes. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Vous avez expliqu&#233;, tout au d&#233;but de notre entretien, que vous aviez choisi la Chine parce que c'&#233;tait la seule pens&#233;e, en dehors de la pens&#233;e indo-europ&#233;enne, qui soit en m&#234;me temps ancienne, syst&#233;matique, &#233;crite...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pas forc&#233;ment syst&#233;matique, mais qui soit explicit&#233;e. Je ne voulais pas devenir anthropologue. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;C'est la question que j'allais vous poser.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand on cherche l'alt&#233;rit&#233;, il y a deux possibilit&#233;s. Soit on se fait anthropologue ou ethnologue, on fait comme L&#233;vi-Strauss et on se tourne vers l'Am&#233;rique, ou vers le Japon ancien, ou vers l'Afrique... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;O&#249; s'arr&#234;te la d&#233;marche ? Est-ce que c'est suffisant d'&#233;tudier la pens&#233;e chinoise pour r&#233;-interroger sa propre pens&#233;e ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis philosophe. Donc je n'ai appris &#224; faire qu'une chose, moi, dans mes classes, c'est &#224; lire des textes. C'est ma formation. Je ne voulais pas &#234;tre anthropologue, je voulais &#234;tre philosophe. Ce qui fait qu'effectivement pour moi il y a une commodit&#233; de la pens&#233;e chinoise parce qu'elle est &#224; la fois ext&#233;rieure &#224; nos cadres de pens&#233;e, c'est &#224; dire &#224; notre langue, l'indo-europ&#233;en, c'est &#224; dire &#224; nos rapports d'histoire, jusqu'&#224; une &#233;poque tardive, et c'est une pens&#233;e explicit&#233;e. Et qui s'est comment&#233;e. Moi, je travaille entre texte et commentaire. Donc j'ai effectivement ce parti pris - mais qui est le mien : c'est mon m&#233;tier, c'est mon travail - de me situer sur un plan qui est d'abord un plan textuel. Autre chose est la d&#233;marche de l'anthropologue. Mais pour, disons, cr&#233;er un vis-&#224;-vis avec la philosophie, il fallait que j'ai un mode de pens&#233;e aussi explicit&#233; que le discours philosophique. Vous remarquerez une chose d'ailleurs, c'est la r&#233;ticence de la Chine &#224; l'anthropologie. Il y a de l'anthropologie ou de l'ethnologie au Japon, il y en a en Afrique, il y en a partout ailleurs, mais la Chine me para&#238;t tr&#232;s int&#233;ressante dans sa r&#233;ticence &#224; l'anthropologie... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Le probl&#232;me du Tibet vient de l&#224; ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, justement. On fait de l'anthropologie en Chine sur ce qu'on appelle les minorit&#233;s. Alors tous les anthropologues sont &#224; HongKong ou &#224; Taiwan ou au Tibet... Il s'est form&#233; tr&#232;s t&#244;t en Chine, sous l'influence des classiques, de la figure du lettr&#233;, une censure, un effacement de ce qui &#233;tait le fond anthropologique, le fond chamanique, qui existe en Chine comme en Cor&#233;e, mais que la culture chinoise a tr&#232;s t&#244;t recouvert, effac&#233;. Il y a une r&#233;ticence, une r&#233;sistance de la Chine classique, celle des textes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Est-ce que la v&#233;rit&#233; serait dans la totalit&#233; des points de vue de toutes les cultures imaginables, ou dans un minimum commun qui serait une intersection... ou est-ce qu'elle n'existe pas ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors je vais vous dire une chose, c'est que j'ai choisi en cours de route de ne plus utiliser la notion de v&#233;rit&#233;. Ce n'est pas une obligation. &#199;a, je n'y crois pas. Je parle d'intelligibilit&#233;. Il y a des coh&#233;rences. Je pense que la pens&#233;e... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Ce n'est pas relativiste, l'intelligibilit&#233; ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non. Alors pas du tout ! Ce n'est pas du tout relativiste. Mais &#231;a, on pourra en parler apr&#232;s. C'est l'id&#233;e que, au fond, le r&#233;el c'est des n&#339;uds de coh&#233;rence. Et donc il y a des intelligibilit&#233;s possibles, plus ou moins pertinentes, plus ou moins rigoureuses. Il y a des crit&#232;res. La notion de v&#233;rit&#233; est une notion qui est propre &#224; la philosophie. Il est tr&#232;s int&#233;ressant de voir que dans la tradition chinoise, on parle de &lt;i&gt;vrai &lt;/i&gt;ou de &lt;i&gt;faux&lt;/i&gt;, par disjonction, mais on ne parle pas de &lt;i&gt;v&#233;rit&#233;&lt;/i&gt;. La preuve, c'est qu'on a emprunt&#233; la notion en l'introduisant de l'Occident : &lt;i&gt;zhenli&lt;/i&gt;, c'est une notion traduite. C'est int&#233;ressant. Pourquoi ? Parce que &#231;a montre que la philosophie s'est fix&#233;e sur la v&#233;rit&#233; pour en faire la notion absolue, la notion cardinale, et qu'elle est devenue indispensable &#224; la philosophie. Mon dernier livre porte l&#224;-dessus. Et c'est &#231;a qui m'int&#233;resse. M&#234;me Nietzsche, quand il dit : &#034; Pourquoi avons nous pr&#233;f&#233;r&#233; le vrai plut&#244;t que le non-vrai, l'erreur ou l'ignorance ? &#034;, il remet en question la pertinence de la v&#233;rit&#233; mais il ne sort pas de la r&#233;f&#233;rence &#224; la v&#233;rit&#233;, il reste &#224; l'int&#233;rieur de la philosophie. Et mon propos c'est justement, en passant par la Chine, de voir, pour une notion comme celle-l&#224;, la v&#233;rit&#233;, comment la pens&#233;e chinoise s'en passe, comment elle n'en a pas besoin. Ce n'est pas qu'elle la critique : elle n'en a pas besoin. Vous lisez Confucius, vous lisez Chouangzeu, il n'y a pas la notion de v&#233;rit&#233;. Le sage chinois est &lt;i&gt;authentique&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;zhenren,&lt;/i&gt; mais c'est &lt;i&gt;authentique&lt;/i&gt;, ce n'est pas &lt;i&gt;vrai&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Donc, la notion de v&#233;rit&#233; est une notion qui elle-m&#234;me est particuli&#232;re. Vous voyez &#224; quel point je ne me laisse pas aller &#224; des universalismes faciles. Je pr&#233;f&#232;re parler d'intelligibilit&#233;, de coh&#233;rence. Car quand je lis les textes chinois, je vois que c'est coh&#233;rent, je vois qu'il y a du sens, je vois que &#231;a tient. Coh&#233;rent, c'est &#224; dire : &#231;a tient ensemble. Et ce que j'essaie de faire d'abord c'est de d&#233;crire, de saisir des coh&#233;rences et de les d&#233;crire, de les expliciter. Et j'ai le sentiment qu'au fond, chaque outillage th&#233;orique &#233;claire un certain champs de la r&#233;alit&#233;. Je ne suppose pas que l'exp&#233;rience soit n&#233;cessairement diff&#233;rente entre la Chine et nous : en parlant de la piti&#233; je crois qu elle est commune. Mais notre outillage th&#233;orique est plus ou moins apte &#224; &#233;clairer. Ainsi, pour ce que j'appelle la r&#233;action face &#224; l'insupportable, ce qui arrive &#224; l'autre, je pense que Mencius, la pens&#233;e de Mencius, est plus adroite pour en rendre compte que la pens&#233;e europ&#233;enne qui, disons, tourne en rond. J'essaie de le montrer au d&#233;but : ce que Schopenhauer appelle &#034; le myst&#232;re de la piti&#233; &#034;. Je pense que la pens&#233;e europ&#233;enne, parce que c'est une pens&#233;e du sujet, a eu du mal &#224; rendre compte de la cat&#233;gorie de ce qu'elle appelle la piti&#233; parce que la piti&#233; c'est justement le rapport imm&#233;diat &#224; l'autre. Et c'est de l'ordre de la relation. Or la pens&#233;e europ&#233;enne est d'abord une pens&#233;e isolante, du sujet-individu. Donc, comment rendre compte de mon rapport imm&#233;diat &#224; l'autre ? Puisque c'est une r&#233;action, la piti&#233; ; ce n'est pas pens&#233;, c'est r&#233;actif. Comment rendre compte de mon rapport imm&#233;diat &#224; l'autre sur le mode de la r&#233;action quand je suis dans une philosophie du sujet, de l'individu-sujet, comme l'est Rousseau ? Rousseau &#233;choue. En m&#234;me temps qu'il fonde la morale sur la piti&#233; qui est un sentiment spontan&#233;, quand il en rend compte il &#233;choue. Et bien, il me semble que le biais par lequel pense la philosophie chinoise &#233;claire mieux cette r&#233;action d'insupportable, face au malheur qui arrive &#224; autrui, que l'outillage europ&#233;en. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Donc, c'est &#224; partir de votre propre pens&#233;e que vous retrouvez dans la pens&#233;e chinoise quelque chose qui vous semble expliquer mieux un aspect de la r&#233;alit&#233;.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme il y en a d'autres qui expliquent moins bien. J'ai le sentiment que...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Non, parce que, pour simplifier, est-ce que vous pensez que, fondamentalement, il y a un point de vue juste sur les choses et sur la r&#233;alit&#233;, ou est-ce qu'il y a une multiplicit&#233; de points de vue qui en saisiraient simplement une partie ? Enfin, je ne veux pas vous embarrasser avec cette question... &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, elle est r&#233;elle. Seulement, je suis prudent. Je pense qu'il y a des coh&#233;rences de pens&#233;e plus &#233;clairantes que d'autres, plus pertinentes que d'autres, plus f&#233;condes que d'autres. Le d&#233;doublement du monde, en de&#231;a/au del&#224;, monde sensible/monde intelligible, est-ce que c'est vrai ? Je dirais que c'est f&#233;cond. C'est une coh&#233;rence qui est &#233;labor&#233;e, qui a des effets forts sur la pens&#233;e. Mais dirais-je que c'est la v&#233;rit&#233; ? Ca serait redevenir prisonnier d'une notion, la v&#233;rit&#233;, dont je retiens qu'elle n'a pas &#233;t&#233; aussi essentielle...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Je ne disais pas v&#233;rit&#233;, en fait. J'ai dit &#034; point de vue juste &#034;, ce qui est un peu diff&#233;rent.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai bien vu. Votre discours a chang&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Oui. Parce que ce n'&#233;tait pas la m&#234;me question.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Vous avez &#233;volu&#233;. Mais je dirais que la notion de justesse, l&#224;, reste d&#233;pendante d'une id&#233;e d'ad&#233;quation. Je dirais qu'il y a des points de vue qui sont, pour prendre des termes qui sont les miens, &#034; &lt;i&gt;faux&lt;/i&gt; &#034;, en m&#234;me temps que tout point de vue a sa justification. Et il y a des points de vue qui sont plus f&#233;conds que d'autres. Mais je me garderais, sur un plan m&#233;thodologique, de sombrer trop vite vers ce vers quoi l'on tend tout le temps, &#224; savoir un ressurgissement de la v&#233;rit&#233; parce que, disons, il arr&#234;terait la dimension exploratoire de mon travail.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;J'insistais un peu sur cette question parce qu'elle va nous servir de transition avec le troisi&#232;me aspect sur lequel je voulais vous interroger : quelle est l'actualit&#233; de la pens&#233;e chinoise aujourd'hui ? Est-ce que la pens&#233;e que vous &#233;tudiez informe encore la soci&#233;t&#233; chinoise, son organisation sociale, sa politique ? Est-ce qu'elle influe sur les processus de d&#233;cision, par exemple, et sur la fa&#231;on dont les dirigeants chinois, ou les industriels chinois voient le monde et la place de la Chine dans le monde ? C'est un probl&#232;me qui a son importance parce que si chaque logique a sa coh&#233;rence et si chacun pense que son point de vue est non pas peut-&#234;tre &#034; plus juste &#034; mais au moins &#034; autant &#034; que celui du partenaire, on ne voit pas pourquoi, vu le poids de la Chine actuellement, les Chinois n'essaieraient pas, apr&#232;s tout, d'imposer leur point de vue sur le monde. &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une question essentielle mais complexe. J'ai le sentiment, d'une part, que la pens&#233;e europ&#233;enne, ou les cat&#233;gories de la pens&#233;e europ&#233;enne, tendent &#224; recouvrir le monde, &#224; l'&#233;poque de la mondialisation. C'est ce que j'&#233;voquais tout &#224; l'heure : la pens&#233;e standard. Donc la pens&#233;e chinoise explicite, aujourd'hui, est tr&#232;s peu int&#233;ressante. Elle est quasiment nulle. Allez dans un d&#233;partement de philo en Chine : les gens font du business. Parce qu'ils veulent s'enrichir... C'est l&#233;gitime, je ne suis pas en train de bl&#226;mer quiconque, mais disons que... Bon. Et puis, quand ils commentent leurs textes classiques, ils les commentent souvent avec une langue form&#233;e &#224; la n&#244;tre : subjectif, objectif, v&#233;rit&#233;, esth&#233;tique, etc., tout notre outillage, et rendent souvent illisible ou inint&#233;ressante leur propre pens&#233;e. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;A ce propos, est-ce que vous pensez que l'influence des &#233;tudes occidentales, tel qu'on appelle &#231;a au Japon, a &#233;t&#233; vraiment importante en Chine ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, je dirais que c'est venu en grande partie par le Japon. Au fond, Meiji a eu un effet de retour sur la Chine. Bien s&#251;r, il y a aussi des intellectuels chinois qui sont all&#233;s en Europe, mais ce qui a &#233;t&#233; la grande entreprise japonaise d'occidentalisation de la pens&#233;e, qui prenait le relais d'entreprises pr&#233;c&#233;dentes vis-&#224;-vis de la Chine, a servi la Chine, est revenu en Chine. &#199;a, c'est un premier point. Le second point, c'est ce qui &#233;chappe &#224; la pens&#233;e explicite. Vous parliez des affaires. Moi j'ai accompagn&#233; des entreprises fran&#231;aises en Chine pour n&#233;gocier. Il y a des strat&#233;gies, des strat&#233;gies chinoises classiques, anciennes, auxquelles les Chinois ne renoncent pas. Par exemple, dans mon travail sur l'efficacit&#233; j'oppose manipulation &#224; persuasion. Quand les hommes d'affaires europ&#233;ens vont en Chine, souvent ils veulent persuader les Chinois. On me dit : &#034; Mais comment les persuader de... ? &#034;. L&#224;, vous retrouvez tout le fond grec : rh&#233;torique et persuasion, &lt;i&gt;peito&lt;/i&gt;, n'est-ce pas ? Vous retrouvez d'un coup toute la Gr&#232;ce, l'orateur... D&#233;j&#224; dans Hom&#232;re les personnages veulent se persuader les uns les autres. Et &#231;a aboutit &#224; des institutions politiques comme l'agora ou le tribunal, l'assembl&#233;e. La d&#233;mocratie repose sur une chose : la persuasion. Alors qu'en Chine ce n'est pas le probl&#232;me : on manipule. C'est &#224; dire qu'on am&#233;nage les conditions telles que vous passiez par o&#249; l'on veut que vous passiez.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce que j'essaie de mettre en forme dans mon travail sur l'efficacit&#233;. J'ai &#233;crit un chapitre &#034; persuasion versus manipulation &#034;, en gros. Manipuler c'est am&#233;nager des conditions dans la situation, am&#233;nager la situation de fa&#231;on telle que vous soyez, vous, oblig&#233; de passer par o&#249; je veux , moi, que vous passiez, en croyant que vous faites ce que vous d&#233;sirez faire. Il y a l&#224; quelque chose de tr&#232;s d&#233;velopp&#233; en Chine, tr&#232;s affin&#233;. Lisez les trait&#233;s de strat&#233;gie, de politique, de diplomatie : c'est &#231;a qu'on vous dit. Pas question de persuader ; ce n'est pas du tout par le discours. Par exemple un trait&#233; de diplomatie, j'en &#233;tudie un dans ce livre : il ne s'agit pas de convaincre le prince, il s'agit de faire en sorte que le prince soit oblig&#233; de m'&#233;couter, oblig&#233; de me suivre. Donc tout ce qui est en amont, dans la fa&#231;on de l'infl&#233;chir, de l'influencer, de faire en sorte qu'il soit r&#233;duit &#224; une passivit&#233;, comme dans la strat&#233;gie chinoise, qui fasse que je puisse en user comme je le juge. Tout est dans la manipulation parce qu'il faut le conduire &#224; passer par o&#249; je veux qu'il passe, lui croyant passer par o&#249; il veut, par o&#249; il est bon pour lui de passer. Je crois que &#231;a, quand vous regardez le monde des affaires entre la Chine et l'Europe, &#231;a joue. Alors souvent je vois les hommes d'affaire fran&#231;ais vouloir persuader les Chinois, et je vois des hommes d'affaire, des partenaires chinois manipulant. Quand on a une ressource, on s'en sert. N'est-ce pas ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Vous avez dit : &#034; n'ont pas renonc&#233; &#224; &#034;. Est-ce que &#231;a veut dire que c'est un choix de strat&#233;gie, ou au contraire que les Chinois ne peuvent penser ce genre de relation que sous cet aspect ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non ! Je pense qu'il y a de la strat&#233;gie, parce qu'ils savent bien comment on fait, nous. Ils vont en Europe. Ils &#233;tudient notre fa&#231;on de faire du business, de faire de l'administration, de faire de la politique. Mais je pense qu ils ont plus ou moins conscience...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Ils l'&#233;tudient. Mais est-ce qu'ils l'assimilent ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oh oui ! Certainement. Je crois qu'ils comprennent, mais qu'ils ont le sentiment d'une autre ressource, qu'il y a une efficacit&#233; autre qui est une efficacit&#233; de la persuasion, comme il y a une efficacit&#233; du discours, et qu'il y a une efficacit&#233; inverse, de la manipulation, comme il y a une efficacit&#233; du silence. Il vaut mieux avoir deux ressources qu'une. Comme disait le pr&#233;sident Mao : &#034; marcher sur ses deux jambes &#034;. Donc, je crois qu'il y a chez eux, chez les gens qui ont &#233;t&#233; en Europe, qui ont &#233;t&#233; dans nos &#233;coles, une connaissance souvent rigoureuse de nos strat&#233;gies de discours, de nos strat&#233;gies de pens&#233;e. Mais, disons, ils ne renoncent pas &#224; l'efficacit&#233;, &#224; la ressource de strat&#233;gies comme la manipulation. Pourquoi y renoncer quand c'est efficace ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;A part cet aspect des strat&#233;gies dans les n&#233;gociations, est-ce qu'il y encore d'autres points ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le discours. Vous avez cit&#233; mon travail : &lt;i&gt;Le D&#233;tour et l'acc&#232;s&lt;/i&gt;. Il y a une efficacit&#233; du discours direct, frontal, explicite, du logos, dans notre tradition, mais il y a une efficacit&#233; inverse, et &#224; laquelle ils ne renoncent pas, de l'allusif, de la critique indirecte, de biais, ce que j'appelle l'obliquit&#233;. L'obliquit&#233; en Chine, il y en a aujourd'hui. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;&#199;a fonctionne &#224; l'int&#233;rieur du cadre chinois ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Et puis par rapport &#224; nous aussi. Je crois qu'ils ont beaucoup plus assimil&#233; maintenant qu'avant nos modes rh&#233;toriques. Il suffit d'&#234;tre en rapport avec des Chinois pour voir que les effets de silence, ou de non-dit - vous savez les proverbes chinois : &#034; faire du bruit &#224; l'est et attaquer &#224; l'ouest &#034; -, &#231;a vaut en strat&#233;gie, &#231;a vaut dans le discours. Il y a le gros du discours que je d&#233;veloppe, que je dis ostensiblement, en insistant, et puis il y a la charge insidieuse, l'insinuation d&#233;terminante. C'est l&#224; que tout se passe. Ces effets de d&#233;calage dans le discours ils n'y ont pas renonc&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;1492-1997. L'ann&#233;e derni&#232;re, le retour de Hongkong &#224; la Chine. Deux bornes. On a connu cinq si&#232;cles d'expansion occidentale et, je dirais, deux sortes de missionarisme, un missionarisme qui &#233;tait th&#233;ologique et qui portait des valeurs religieuses, et un second missionarisme qui &#233;tait colonialiste mais qui camouflait des int&#233;r&#234;ts particuliers derri&#232;re une id&#233;ologie qui &#233;tait celle du progr&#232;s et de l'universalit&#233;, justement. Or, derni&#232;rement, on commence &#224; entendre des &#233;chos inverses...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Relativistes ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Il y a le relativisme, mais il y a plus. La Chine, mais aussi quelques autres pays en Asie, semblent avoir la tentation non seulement de cl&#244;re cette p&#233;riode mais en m&#234;me temps de faire la le&#231;on &#224; l'Occident. &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autant plus que la puissance &#233;conomique irait de leur c&#244;t&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Et ce n'est qu'un d&#233;but. Si tout se passe comme les Chinois l'esp&#232;rent, le poids d&#233;mographique, &#233;conomique et politique de la Chine sera tellement &#233;crasant dans cinquante ans que la question va quand m&#234;me se poser...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout &#224; fait. Alors, d'abord, une question de m&#233;thode. Je veux &#233;viter deux &#233;cueils. Celui que j'appellerais &#034; l'universalisme facile &#034; - je ne renonce pas &#224; l'universalisme -, qui est cette sorte d'humanisme imm&#233;diat, d'unanimisme o&#249; on ne fait que projeter ses notions &#224; soi, ses cat&#233;gories &#224; soi sur le reste du monde, en pensant qu'elles sont destin&#233;es &#224; &#234;tre valables partout. Mais il y a l'autre &#233;cueil, qui est celui que j'appellerais le &#034; relativisme paresseux &#034; : on renonce &#224; l'exigence d'universalit&#233;, on se replie sur la particularit&#233; des cultures, des &#034; mentalit&#233;s &#034;, on dit : &#034; Il est Chinois &#034;. Non ! Moi je fais un travail o&#249; je pr&#233;tends comprendre l'autre. Parce que c'est intelligible. Je parle d'intelligibilit&#233;. Et je pense qu'on oscille aujourd'hui beaucoup trop entre ces deux &#233;cueils. L'Unesco, sur les droits de l'homme, oscille entre les deux. Tant&#244;t on dit : les droits de l'homme, l'universalit&#233;, grands principes, etc. Tant&#244;t on dit : &#034; Oui... en Afrique parler des droits de l'homme aujourd'hui, alors qu'il y a des probl&#232;mes de clans... &#034;. &#199;a grippe. &#199;a ne marche pas. Et alors, on se replie sur la position relativiste. Et je redis : non ! Il ne faut ni c&#233;der trop na&#239;vement &#224; l'illusion d'universalit&#233; qui est une exigence, qui est un id&#233;al, mais qui n'est pas forc&#233;ment ce dont peut partir la pens&#233;e, ni parce que l'on est d&#233;&#231;u tomber dans l'envers qui est ce que j'appelle le &#034; relativisme paresseux &#034;. Je crois que notre travail, le travail de la pens&#233;e, c'est de faire travailler le particulier et le g&#233;n&#233;ral, en aller et retour, dans un va-et-vient. Je crois que, id&#233;ologiquement, c'est un probl&#232;me d'aujourd'hui. Sur les droits de l'homme vous assistez aux deux discours, et que l'on n'arrive pas &#224; marier l'un avec l'autre ; ce qui fait que tant&#244;t on dit l'un, tant&#244;t on dit l'autre. Par exemple, le gouvernement fran&#231;ais par rapport &#224; la Chine, aux droits de l'homme en Chine, a dit tant&#244;t l'un et tant&#244;t l'autre. Il y a eu la premi&#232;re p&#233;riode, l'&#233;v&#233;nement de Tiananmen, o&#249; l'on a tenu le discours universaliste facile, et puis apr&#232;s, quand on a vu que les relations d'affaires nous g&#234;naient, que les hommes d'affaire allemands ou italiens vendaient mieux que nous parce qu'ils avaient moins entonn&#233; la trompette de l'universalisme, on est revenu sur une position relativiste o&#249; l'on dit : &#034; Bon, c'est les Chinois, c'est &#224; part &#034;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Ce qui est int&#233;ressant dans cet exemple, c'est qu'on d&#233;couvre, je dirais d'un point de vue chinois, que la position des droits de l'homme, celle qui d&#233;fend les droits de l'homme, est faible, puisqu'elle se r&#233;tracte, alors qu'eux n'ont pas besoin de se r&#233;tracter. Est-ce que ce n'est pas un peu inqui&#233;tant ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Mais en m&#234;me temps, moi je d&#233;fends les droits de l'homme. Donc je ne suis pas dans un discours o&#249; je veux relativiser les droits de l'homme. J'ai bien dit en tant qu'universel, c'est &#224; dire en tant qu'exigence de la raison. Moi, je suis un homme de la raison, je suis philosophe. Mais, justement, c'est une exigence, c'est de l'ordre de l'id&#233;al, et l'affirmation, comme &#231;a, p&#233;remptoire, d'une validit&#233; des droits de l'homme partout, urbi et orbi, comme &#233;tant ce par quoi doivent passer de force, maintenant, toutes les formes de soci&#233;t&#233;, je dis : prudence. C'est comme les &#233;lections, la d&#233;mocratie occidentale. Le mode d'&#233;lections, le mode de d&#233;cision par &#233;lections, par suffrage, par comptabilit&#233;, soit un mod&#232;le math&#233;matique, li&#233; &#224; la cit&#233; grecque, li&#233; aux r&#233;formes de Clisth&#232;ne, li&#233; &#224; la rencontre tr&#232;s particuli&#232;re dans l'histoire grecque entre une th&#233;orisation math&#233;matique venue d'Ionie et Ath&#232;nes &#224; la fin du sixi&#232;me si&#232;cle, c'est quand m&#234;me un moment particulier de l'histoire ; et o&#249; est n&#233; un mod&#232;le essentiel qui est le vote, d&#233;cision sociale, politique, par un d&#233;nombrement, en disant : 49% contre 51%, 49% ne valent rien, pour un certain temps, et 51% ont tout le pouvoir. Consid&#233;rer que c'est le seul mode de relation politique aujourd'hui, qu'il faut l'imposer, comme &#231;a, directement, je dis : prudence. Parce que les r&#233;ticences seront fortes... Alors ce que vous venez de dire est tr&#232;s juste, &#224; mon sens, c'est que si on fait cela trop na&#239;vement, le contrecoup va &#234;tre tr&#232;s dur. C'est que les pays d'Asie, prenant la puissance &#233;conomique, voudront aussi la puissance politique et vont nous renvoyer un coup tr&#232;s violent dans le refus des mod&#233;lisations trop h&#226;tives qui ont &#233;t&#233; les n&#244;tres. Ils le disent d&#233;j&#224; aujourd'hui, mais bient&#244;t ils vont le mettre en &#339;uvre. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Est-ce que vous diriez qu'il y a un mod&#232;le socio-politique chinois qui serait un mod&#232;le de la r&#233;gulation, oppos&#233; &#224; celui de la d&#233;mocratie, pour lequel il importe avant tout de sauvegarder un certain &#233;quilibre dans l'ordre des choses, quel qu'en soit le prix...&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. L'harmonie. La grande harmonie, &lt;i&gt;Tai&lt;/i&gt; ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;...et qu'il pourrait y avoir une revendication de g&#233;n&#233;ralisation de ce mod&#232;le ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui. Mais ils le disent d&#233;j&#224;, maintenant. Un des concepts que j'essaie d'&#233;laborer pour rendre compte de la pens&#233;e chinoise, vous venez de le citer : c'est la r&#233;gulation. Qu'est-ce que la r&#233;gulation ? C'est l'harmonie en &#233;volution. Ce n'est pas l'harmonie pr&#233;&#233;tablie, c'est l'harmonie qui ne cesse de changer. La r&#233;gulation, c'est que l'harmonie se maintient &#224; travers le changement. Donc la pens&#233;e chinoise est une pens&#233;e de la r&#233;gulation puisque c'est une pens&#233;e de l'harmonie et du processus. Et, effectivement, c'est ce qu'ils disent tout le temps. Pour eux, c'est l'harmonie entre le haut et le bas, la r&#233;gulation entre le pouvoir et le peuple. Exemple : les dazibao, les placards muraux, c'est de la r&#233;gulation &#224; la chinoise. Alors, je ne veux pas faire l'apologie de cela mais je dis : soyons prudents dans les projections qui sont les n&#244;tres, parce qu'il y a eu une projection d'un camp sur l'autre, &#224; une &#233;poque o&#249; l'Europe &#233;tait d'ailleurs en force, &#233;conomiquement et politiquement. Cette situation change, c'est clair aujourd'hui.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout mon travail, si vous voulez, au-del&#224; de la Chine, c'est d'essayer de faire, d'&#233;crire ce qui serait une histoire particuli&#232;re de l'exigence d'universalit&#233;. Une histoire particuli&#232;re, c'est &#224; dire, au fond, ce que j'esp&#232;re c'est ressaisir l'histoire de la raison europ&#233;enne de ce dehors qu'est la Chine. Par exemple, l'universalit&#233; grecque n'est pas du tout l'universalit&#233; romaine. L'universalit&#233; grecque, c'est une universalit&#233; du logos, de la d&#233;finition, de l'abstraction, du &lt;i&gt;en ti eidos&lt;/i&gt;, d'une essence &lt;i&gt;une&lt;/i&gt;, l'&lt;i&gt;en-soi&lt;/i&gt; des choses. C'est &#231;a que nous disent Platon, Aristote, les philosophes grecs. Donc c'est une universalit&#233; du logos. Logos, discours, d&#233;finition. L'universalit&#233; latine est tout autre. C'est une universalit&#233; du territoire ; c'est l'espace romain ; c'est &lt;i&gt;Mare nostrum ;&lt;/i&gt; c'est la M&#233;diterran&#233;e ; c'est au fond qu'on peut &#234;tre citoyen de la m&#234;me fa&#231;on en Tunisie qu'en Gaule, la &lt;i&gt;civitas&lt;/i&gt;, n'est-ce pas ? C'est autre chose. Donc un autre mode d'universalit&#233;. Le catholicisme est aussi un mode d'universalit&#233;, encore diff&#233;rent : dans le catholicisme vous avez et du romain et du grec... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt; &lt;i&gt;Tous ces mod&#232;les, parce qu'ils se pensaient universels, ont eu tendance &#224; &#234;tre imp&#233;rialistes. Il y a eu un imp&#233;rialisme grec, un imp&#233;rialisme romain, un imp&#233;rialisme chr&#233;tien...&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, bien s&#251;r, mais tr&#232;s diff&#233;rents. L'imp&#233;rialisme grec est un imp&#233;rialisme de la raison... &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Un imp&#233;rialisme au sens o&#249; l'on essaye d'&#233;tendre ses valeurs aux autres. Est-ce que les Chinois ne pourraient pas avoir cet imp&#233;rialisme-l&#224; ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les Romains, c'est un tout autre mode d'imp&#233;rialisme, le catholicisme un autre mode encore. Ce qui m'int&#233;resse c'est qu'au fond on a &#233;crit une histoire de la philosophie o&#249; il y aurait une sorte de maturation progressive, n&#233;cessaire, coh&#233;rente, unifi&#233;e de l'exigence d'universalit&#233;. Or moi, je trouve au contraire une histoire europ&#233;enne tr&#232;s composite, voire chaotique : moment grec, moment romain, catholicisme ; je r&#233;sume bien s&#251;r. Donc l'Europe est beaucoup plus composite, et ce qui appara&#238;t comme &#233;tant la raison n&#233;e, comme Ath&#233;na, du cr&#226;ne de la philosophie, &#224; l'&#233;poque classique, celle que vous citez, en fait ce n'est pas &#231;a, ce n'est pas l'histoire de la raison. Il y a eu une maturation beaucoup plus, encore une fois, chaotique, hasardeuse m&#234;me, que ne la d&#233;crit ensuite r&#233;trospectivement la philosophie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que l'Europe actuellement est prise avec une exigence d'universalit&#233; &#224; un moment o&#249; elle n'a plus - disons autant qu'avant en tous cas, mais je pense qu'elle l'a encore parce que je lui crois une chance - la supr&#233;matie &#233;conomique et politique. On est dans cette situation. Et, comme je vous l'ai dit, le discours de l'Unesco est dans cette difficult&#233;-l&#224;. Et le travail que je fais c'est justement parce que j'ai le sentiment qu'il faut am&#233;nager sur le plan th&#233;orique une rencontre qui permette que les rapports d'imp&#233;rialisme, dont l'histoire est toujours tiss&#233;e - je n'y peux rien, c'est comme &#231;a : les rapports de force -, &#233;vitent qu'on assiste d'une part &#224; une sorte de recouvrement de la pens&#233;e d'Extr&#234;me-Orient par l'outillage th&#233;orique europ&#233;en, et puis, par contrecoup, &#224; des r&#233;sistances qui risquent d'&#234;tre farouches, o&#249; des soci&#233;t&#233;s qui ont de plus en plus d'importance &#233;conomique et politique, et qui ont &#233;t&#233; recouvertes par cette sorte d'outillage commun, seront en position de refuser ou de vouloir violenter l'exigence d'universalit&#233; europ&#233;enne. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Est-ce que vous ne pensez pas que la d&#233;mocratie telle que nous la pratiquons, qui est un mod&#232;le conflictuel, para&#238;t fragile oppos&#233;e dans un rapport de force &#224; un mod&#232;le qui serait le mod&#232;le de la r&#233;gulation, qui lui est beaucoup plus stable et massif ? Est-ce qu'on peut commercer sur une base de libre &#233;change avec un mod&#232;le culturel qui est potentiellement destructif pour notre propre structure ? &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Moi, je crois &#224; la valeur du conflit. Et je crois que l'harmonie c'est une pens&#233;e riche, du c&#244;t&#233; chinois par rapport &#224; la nature par exemple, mais qu'elle est tr&#232;s facilement ali&#233;nante sur le plan social et politique. Car sous l'harmonie on glisse toujours d'autres choses qui sont des rapports de force. Donc, comme je ne crois pas, jusqu'&#224; preuve du contraire, que les rapports sociaux puissent se dispenser totalement de rapports de force, je pense que la position de contestation, la position de d&#233;nonciation sont des positions socialement utiles. Je suis du c&#244;t&#233; de la libert&#233;. Et je pense que la libert&#233; peut &#234;tre en danger. Et donc qu'il faut justement d&#233;caper cette exigence-la. Moi, je suis du c&#244;t&#233; de la Cit&#233;. C'est &#224; dire d'un lieu de l'affrontement des discours, de la contestation, parce que je me suis rendu compte justement que, c&#244;t&#233; chinois, sous l'id&#233;ologie de l'harmonie il y a une forme d'ali&#233;nation qui est tr&#232;s dangereuse. Et je pense que je pourrais parler du Japon l&#224;, si on avait du temps, de la m&#234;me fa&#231;on. Je crains beaucoup les pens&#233;es consensuelles, les habitus communs, sous figure d'harmonie, de ce que &#231;a marche bien, que c'est bien huil&#233;. Le bien huil&#233; de la soci&#233;t&#233; je le crains beaucoup. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Alors, parlez-nous un peu du Japon. Qu'est-ce que vous avez sur le c&#339;ur ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avais d'abord une chose &#224; dire qui est - alors &#224; vif, n'est-ce pas - la r&#233;sistance que j'y rencontre, en tout cas &#224; l'&#233;gard de mon travail, entre deux &#233;cueils, et avant tout celui de l'hyper-sp&#233;cialisation o&#249; l'on s'enferme dans son objet. Il faut de la sp&#233;cialisation pour &#234;tre comp&#233;tent, l&#224;-dessus je suis d'accord. Mais en s'enfermant dans son objet on se prive ou on renonce, ou on veut renoncer, &#224; un int&#233;r&#234;t de la pens&#233;e. Si je me sp&#233;cialise &#224; fond, &#231;a ne m'int&#233;resse plus. Je fais &#231;a comme n'importe quoi. Alors que moi dans mon travail philosophique je m'investis personnellement. Et cet &#233;cueil de la sp&#233;cialisation marche avec autre chose qui est ce qu'ils appellent le &lt;i&gt;nihonjinron&lt;/i&gt;, &#224; savoir une sorte de discours culturel &#224; coup de g&#233;n&#233;ralit&#233;s ou d'oppositions tranch&#233;es : le&lt;i&gt; Japonais&lt;/i&gt;, le &lt;i&gt;Fran&#231;ais&lt;/i&gt;. Je ne sais pas ce que c'est le&lt;i&gt; Japonais &lt;/i&gt;ou le&lt;i&gt; Fran&#231;ais&lt;/i&gt;, moi ! Je travaille sur un texte. Mais le&lt;i&gt; Japonais&lt;/i&gt;, r&#233;sumant tous les japonismes, je ne l'ai jamais rencontr&#233;. L'un marche avec l'autre, c'est &#231;a qui me g&#232;ne ici. Et moi, en parlant ici, je rencontre des difficult&#233;s parce que je ne veux ni m'isoler, me circonscrire dans une pure sp&#233;cialit&#233;, j'ai une exigence de philosophe donc de g&#233;n&#233;ralit&#233;, ni me contenter, m&#234;me si je m'en contente n&#233;cessairement et m&#234;me si mon discours passe par-l&#224; - quand je dis &#034; les Chinois &#034;, c'est une fa&#231;on &#233;conomique de parler, je parle en fait d'un texte : Mencius -, d'une sorte de g&#233;n&#233;ralit&#233; facile, disons fantasmatique. &#199;a marche ensemble : fantasme et g&#233;n&#233;ralit&#233;, usage fantasmatique de la g&#233;n&#233;ralit&#233;, et puis hyper sp&#233;cialisation o&#249; je coupe avec mon int&#233;r&#234;t. Ce qui est dangereux c'est &#231;a, c'est le rapport du sujet &#224; son travail. Dans l'hyper sp&#233;cialisation je ne m'int&#233;resse plus, moi, en temps que sujet, je travaille comme je ferais... je ne sais pas : le m&#233;nage ? Et dans le nihonjinron je fantasme. Alors c'est mon pur d&#233;sir, d&#233;sir d'identit&#233;, d&#233;sir de je ne sais quoi. Je crois que dans le travail intellectuel il faut du d&#233;sir, mais du d&#233;sir qui r&#233;fl&#233;chit, qui motive la pens&#233;e. Donc, moi je travaille entre particularit&#233; et g&#233;n&#233;ralit&#233;, dans un va et vient entre les deux, entre les deux p&#244;les, et je pense que c'est &#231;a faire de la philosophie. Et au Japon je rencontre, disons, une r&#233;sistance, une r&#233;ticence - j'ai bien vu ces jours-ci - parce que soit on voudrait me prendre dans le pi&#232;ge de la sp&#233;cialisation, soit on voudrait me prendre dans les cat&#233;gories du discours g&#233;n&#233;ralisant. Par exemple, les interviews que j'ai eues &#224; la radio : qu'est-ce que vous pensez du &lt;i&gt;Japonais &lt;/i&gt; ? Etc. Enfin ! Il faut travailler, il faut analyser, il faut &#233;laborer. Voil&#224;, alors &#231;a, c'est une premi&#232;re chose que je voulais dire sur le Japon. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;D'un c&#244;t&#233; la routine, et puis au del&#224; une fantaisie elle-m&#234;me assez pr&#233;visible. On retrouve &#231;a dans beaucoup d'aspects de la soci&#233;t&#233; japonaise.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a d'un c&#244;t&#233; un travail circonscrit et, effectivement, souvent coup&#233; du d&#233;sir, ou du plaisir, et donc avec une sorte de pertinence qui est une pertinence d'habitus. Et puis de l'autre c&#244;t&#233;, il y&lt;i&gt; &lt;/i&gt;a... eh bien ! il y a le fantasme, quelque part, parce qu'on est humain...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Vous avez v&#233;cu en Chine et vous avez v&#233;cu aussi au Japon. C'est difficile de ne pas vous demander de comparer vos exp&#233;riences. Que repr&#233;sente pour vous le Japon en tant que sinologue ? Qu'est-ce que vous retrouvez de la Chine dans la soci&#233;t&#233; japonaise, et dans ce que vous connaissez de la pens&#233;e japonaise ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vous dirai d'abord : j'ai un usage du Japon par rapport &#224; la Chine qui est celui des &#233;tudes japonaises sur la Chine. Puisque le Japon est depuis tr&#232;s longtemps en relation avec la Chine et il y a tout un travail d'&#233;laboration sinologique fait par les Japonais dont je me sers. Donc, premi&#232;re raison qui est une raison de commodit&#233;. Quand je suis venu au Japon, je suis beaucoup venu pour &#231;a. La premi&#232;re ann&#233;e, le premier mois o&#249; j'&#233;tais au Japon, je voyais le Japon &#224; travers la Chine. Et puis, c'est vrai que m'int&#233;resse l'emprunt et aussi la transformation de la culture chinoise par les Japonais. Par exemple, comment les th&#232;mes litt&#233;raires chinois se transforment, comment la po&#233;sie chinoise se transforme au Japon. A la fois vous reconnaissez des th&#232;mes, vous reconnaissez des &#233;l&#233;ments disons d'emprunt et en m&#234;me temps il y a une tr&#232;s grande modification. La po&#233;sie chinoise repose essentiellement, la po&#233;sie classique, sur le parall&#233;lisme. La po&#233;sie japonaise repose, elle, sur une rupture du parall&#233;lisme, de la sym&#233;trie. C'est int&#233;ressant parce que c'est r&#233;v&#233;lateur de ce qu'est la Chine et de ce qu'est le Japon. Pour moi, c'est un biais de compr&#233;hension. Je crois qu'il y a une vraie po&#233;sie japonaise, tr&#232;s int&#233;ressante, dont certains effets sont li&#233;s aux th&#232;mes chinois, d'autres sont li&#233;s &#224; des formes prosodiques qui sont des formes invent&#233;es au Japon, et souvent en con'tre-pied des formes chinoises. Encore une fois, la po&#233;sie chinoise classique fonctionne sur le parall&#233;lisme, la po&#233;sie japonaise a beaucoup travaill&#233; son effet po&#233;tique &#224; l'encontre de &#231;a. Et puis il y a toute une sensibilit&#233; japonaise - pour aller vite, c'est une expression facile -, po&#233;sie des saisons, etc., qui bien s&#251;r a des r&#233;pondants en Chine, mais qui en m&#234;me temps est tr&#232;s japonaise. Le traitement du th&#232;me amoureux, par exemple, est tr&#232;s diff&#233;rent. Bon, &#231;a serait tr&#232;s long d'en parler, et puis quand on en parle, il faut parler sur texte. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Donc, en tant que sinologue, il y a des aspects que vous reconnaissez, qui utilisent des mat&#233;riaux d'origine chinoise mais qui les ont transform&#233;s.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r. Il y a m&#234;me des situations o&#249; &#231;a a &#233;t&#233; conserv&#233; au Japon et pas en Chine, par exemple des arts po&#233;tiques, &#224; l'&#233;poque des Tang, &#233;poque o&#249; le Japon est all&#233; en Chine pour apprendre. Dans le domaine de la m&#233;decine, dans le domaine de la po&#233;sie, dans plein de domaines, vous avez des textes qui ont &#233;t&#233; gard&#233;s au Japon et pas en Chine ; et des textes tr&#232;s int&#233;ressants pour nous puisque ce sont des manuels. Des textes qui pour les Chinois n'&#233;taient pas int&#233;ressants parce que c'&#233;tait des textes pratiques, du savoir-faire, et qui n'ont donc pas &#233;t&#233; gard&#233;s par la tradition lettr&#233;e, mais qui &#233;taient importants au Japon parce que, justement, textes de savoir-faire ils livraient un mode d'emploi.&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;strong&gt; &lt;i&gt;En ce qui concerne le Japon et la Chine aujourd'hui, trouvez-vous des &#233;l&#233;ments de comparaison dans la pens&#233;e qui est en action, qui gouverne la conduite sociale, la psychologie... ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'&#233;viterai de discuter sur ce point-l&#224; parce que c'est trop g&#233;n&#233;ral. Par contre je peux vous dire une chose : j'ai enseign&#233; la litt&#233;rature fran&#231;aise en Chine et au Japon. L&#224;, j'ai une exp&#233;rience, donc je peux en parler. J'ai eu l'occasion d'enseigner la litt&#233;rature fran&#231;aise contemporaine trois mois &#224; P&#233;kin aux professeurs de fran&#231;ais de l'universit&#233;, au moment de l'ouverture en 1978. Un an apr&#232;s avoir &#233;t&#233; &#233;tudiant, j'&#233;tais envoy&#233; par la France, et j'ai fait pendant trois mois ce que je ne pensais pas que je ferais : je n'ai pas enseign&#233; la langue, j'ai enseign&#233; la litt&#233;rature fran&#231;aise contemporaine, dont il n'avait pas eu l'id&#233;e pour des raisons id&#233;ologiques... Et j'ai commenc&#233; par leur faire lire du Barthes, par exemple, ou Eluard : &#034; La terre est bleue comme une orange &#034;... Ce qui les d&#233;semparait, et en m&#234;me temps j'ai pu rep&#233;rer un sens du texte litt&#233;raire tr&#232;s d&#233;velopp&#233; chez les Chinois. Je crois que entre les Chinois et les Fran&#231;ais, entre les Chinois et moi, je communique beaucoup &#224; travers la litt&#233;rature, le sens du texte, le plaisir du texte. J'ai eu l'occasion d'enseigner la litt&#233;rature fran&#231;aise aussi au Japon. J'ai eu une autre exp&#233;rience, parce que les Japonais en travaillant sur la litt&#233;rature passent beaucoup plus par l'histoire litt&#233;raire, la biographie, une sorte de rapport intime avec l'auteur. Vous savez : on vit totalement dans la proximit&#233; de l'auteur, on passe sa vie avec un auteur. Souvent ce n'est pas un grand auteur. On fait au Japon des th&#232;ses sur tout ; non pas sur Flaubert mais sur Maxime Du Camp. Je crois qu'on n'aurait pas tellement l'id&#233;e en France de faire une th&#232;se sur Maxime Du Camp. M&#234;me si, je crois, c'est &lt;i&gt;l'Education sentimentale&lt;/i&gt; qui est d&#233;di&#233;e &#224; Maxime Du Camp et Maxime Du Camp qui est entr&#233; &#224; l'Acad&#233;mie fran&#231;aise, et pas Flaubert. Mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour s'y int&#233;resser. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Il a &#233;t&#233; revaloris&#233; r&#233;cemment.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui ? Mais enfin, le soir quand j'ai du temps pour lire, je lis Flaubert plut&#244;t que Maxime Du Camp. Donc pour vous dire qu'il y a quelque chose que j'ai d&#233;couvert au Japon qui est cette fa&#231;on de se sp&#233;cialiser sur un auteur et progressivement de s'imbiber, de s'impr&#233;gner, ce qui cr&#233;e un mode de compr&#233;hension, mais qui n'est pas le mode du commentaire tel que, moi, je le pratique, commentaire structurant, commentaire exer&#231;ant une sorte d'imp&#233;rialisme sur le texte, d'imp&#233;rialisme th&#233;orique, mais qui est une sorte d'impr&#233;gnation, d'identification, qui me parait assez diff&#233;rente de ce que j'ai rencontr&#233; en Chine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;Si vous percevez au Japon une logique et une coh&#233;rence qui seraient diff&#233;rentes de la pens&#233;e chinoise est-ce que &#231;a ne vous tentent pas d'en approfondir votre connaissance pour &#233;largir votre champs de travail ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si. Mais, d'abord, la vie est br&#232;ve. On ne fait pas des investissements multiples. J'ai fait un investissement dans la philosophie europ&#233;enne, grecque, et je continue &#224; lire du grec. J'ai fait un investissement relativement lourd du c&#244;t&#233; chinois. J'en ai fait un aussi du c&#244;t&#233; japonais, mais il y a un moment o&#249; il faut commencer &#224; faire servir l'investissement qu'on a fait. Et puis, je vous ai dit, l'usage du Japon par rapport &#224; mon travail est plus dans un usage r&#233;v&#233;lateur : &#224; la fois ce qu'il r&#233;v&#232;le par proximit&#233; de la pens&#233;e chinoise et ce qu'il r&#233;v&#232;le aussi par r&#233;ticence &#224; l'&#233;gard de la pens&#233;e chinoise. Bien s&#251;r, le Japon lui-m&#234;me m'int&#233;resse. Il m'int&#233;resse par exemple beaucoup sur le plan esth&#233;tique. Il y a quelque chose que j'aime au Japon, qui est japonais, qui est l'esth&#233;tique du repas, qu'il n'y a pas en Chine. La table chinoise n'est pas belle. Quand je vais dans un restaurant ici, j'y vais pour voir, pas pour manger. Parce que, quand je soul&#232;ve le couvercle du bol de la soupe, c'est beau. Ce rapport entre du liquide et du solide, ce qui flotte et ce qui ne flotte pas. Il y a une harmonie, dans le d&#233;coupage des mati&#232;res, dans le sashimi, une esth&#233;tique qui est imm&#233;diatement sensible, que je n'ai pas besoin d'&#233;tudier, dont je jouis, et dont je me dis : elle est japonaise, elle n'est pas chinoise. Regardez une table chinoise : ce n'est pas beau. C'est souill&#233; tr&#232;s vite, alors qu'un plateau japonais est rigoureux et saisissant par sa beaut&#233;. Le rapport des mati&#232;res, des terres cuites, du bois, les baguettes, tout marche ensemble, la fa&#231;on dont c'est dispos&#233;... Il y a l&#224; une r&#233;action que j'identifie tr&#232;s bien. Je n'y vais que pour &#231;a. Il y a un plaisir imm&#233;diat d'une chose que j'identifie culturellement. Ce n'est pas sombrer dans le nihonjinron que de dire &#231;a. Parce que &#231;a repose sur une exp&#233;rience qui est imm&#233;diate et en m&#234;me temps dont je peux rendre compte tr&#232;s bien parce que je peux dire ce qui est beau l&#224;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;i&gt; &lt;strong&gt;En dehors des repas, il y d'autres choses qui vous s&#233;duisent dans l'esth&#233;tique japonaise ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oui, beaucoup. L'habillement, les onsen, les petits restos... Je n'aime pas les grands axes, les m&#233;tros en hauteur, mais dessous, ce qui se niche dans les arcades, c'est fascinant. Vous ouvrez la porte, vous entrez dans une ambiance tout de suite. J'aime beaucoup le Japon populaire. Moi, si j'&#233;tais au Japon, je ne serais pas un intellectuel, je serais du peuple. J'aurais un hachimaki sur la t&#234;te, je serais derri&#232;re mes fourneaux, je serais... je serais dans un onsen ! Je trouve que le onsen, &#231;a c'est vraiment japonais. Ce rapport au corps, ce rapport &#224; l'eau, ce rapport au nu, qui n'est pas chinois du tout. Je serais gardien d'un onsen, si j'&#233;tais au Japon. Un onsen dans la neige, un peu comme dans le d&#233;but de &lt;i&gt;Yukiguni&lt;/i&gt;. Formes de plaisir du corps. modes de plaisir du corps tr&#232;s diff&#233;rents, et avec lesquels je peux communiquer d'embl&#233;e, pas besoin d'intellectualiser. Si je n'avais pas &#233;t&#233; pris hier et aujourd'hui, je serais all&#233; passer deux jours dans un onsen.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Entretien recueilli par Richard Piorunski et Bill Gater &#224; l'h&#244;tel T&#244;ky&#244; Daiichi, Shimbashi, le 25 janvier 1998.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.twics.com/~berlol/foire/fle98ju.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.twics.com/ berlol/foire/fle98ju.htm&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Entretien avec Fran&#231;ois Julien, &#171; Faut-il relativiser la source grecque de notre culture ? &#187;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Entretien-avec-Francois-Julien-Faut-il-relativiser-la-source-grecque-de-notre</link>
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		<dc:date>2007-11-29T19:18:35Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jullien, Fran&#231;ois</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Staccato &#233;mission radiophonique d'Antoine Spire sur France Culture (lundi 23 novembre 1998). &lt;br class='autobr' /&gt; &#171; Ce qui caract&#233;rise le sage, c'est qu'il refuse l'exclusion, la disjonction. Il souhaiterait ne rien laisser tomber de la r&#233;alit&#233; et c'est ce qui le conduit &#224; ne pas se braquer sur la v&#233;rit&#233;. C'est ce qui le distingue du philosophe ; le philosophe n'a pas cess&#233; d'&#234;tre soucieux du vrai. Alors que le sage se garderait d'un parti pris sur la r&#233;alit&#233;, il chercherait &#224; garder son regard ouvert &#224; toute (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Jullien-" rel="directory"&gt;Jullien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Staccato&lt;/i&gt; &#233;mission radiophonique d'Antoine Spire&lt;br class='autobr' /&gt;
sur France Culture (lundi 23 novembre 1998).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&#171; Ce qui caract&#233;rise le sage, c'est qu'il refuse l'exclusion, la disjonction. Il souhaiterait ne rien laisser tomber de la r&#233;alit&#233; et c'est ce qui le conduit &#224; ne pas se braquer sur la v&#233;rit&#233;. C'est ce qui le distingue du philosophe ; le philosophe n'a pas cess&#233; d'&#234;tre soucieux du vrai. Alors que le sage se garderait d'un parti pris sur la r&#233;alit&#233;, il chercherait &#224; garder son regard ouvert &#224; toute l'amplitude du r&#233;el sans tomber dans la disjonction. &#187; (F. Jullien)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Dans la conception chinoise du &#171; double milieu &#187;, la vraie sagesse, c'est quand chaque extr&#234;me peut &#234;tre tenu comme un milieu ou plut&#244;t cette capacit&#233; de disponibilit&#233; et d'ouverture qui est d'&#234;tre &#233;galement ouvert &#224; l'un comme &#224; l'autre extr&#234;me, donc d'embrasser le r&#233;el dans son amplitude, d'un bord &#224; l'autre, sans jamais se stabiliser d'aucun c&#244;t&#233;, en restant ouvert &#224; l'&#233;volution des choses, et sans se reposer sur une sorte de moyen terme qui serait le moins aventureux. (.) Pour le sage &#224; l'esprit ouvert, tel que l'a con&#231;u la pens&#233;e chinoise, il s'agit de n'&#234;tre d'aucun c&#244;t&#233; parce qu'on est capable d'&#234;tre &#233;galement d'un c&#244;t&#233; ou de l'autre. &#187; (F. Jullien)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Transcription par R. B. Merci.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>&#171; Entretien avec Fran&#231;ois Jullien &#224; propos des conceptions &#233;thiques dans la Chine traditionnelle &#187;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Entretien-avec-Francois-Jullien-a-propos-des-conceptions-ethiques-dans-la-Chine</link>
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		<dc:date>2007-11-29T19:15:38Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jullien, Fran&#231;ois</dc:creator>



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&lt;p&gt;Vivre l'Ethique &lt;br class='autobr' /&gt;
&#233;mission radiophonique hebdomadaire &lt;br class='autobr' /&gt;
d'Emmanuel Hirsch sur France Culture (F&#233;vrier 1997). &lt;br class='autobr' /&gt; E. H. : &#171; Vous avez le sentiment que la pens&#233;e chinoise remet en cause le mythe occidental de l'action, puisque vous dites F. Jullien que la nature grecque fabrique et la sagesse chinoise transforme &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
F. Jullien : &#171; La culture chinoise ancienne est une des rares cultures &#224; ne pas avoir eu, au d&#233;part, d'&#233;pop&#233;e. Chez nous l'&#233;pop&#233;e, puis la trag&#233;die, ont servi pour constituer cette (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-Jullien-" rel="directory"&gt;Jullien&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Vivre l'Ethique&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
&#233;mission radiophonique hebdomadaire&lt;br /&gt;
d'Emmanuel Hirsch sur France Culture (F&#233;vrier 1997).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E. H&lt;/strong&gt;. : &#171; Vous avez le sentiment que la pens&#233;e chinoise remet en cause le mythe occidental de l'action, puisque vous dites F. Jullien que la nature grecque fabrique et la sagesse chinoise transforme &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; La culture chinoise ancienne est une des rares cultures &#224; ne pas avoir eu, au d&#233;part, d'&#233;pop&#233;e. Chez nous l'&#233;pop&#233;e, puis la trag&#233;die, ont servi pour constituer cette notion d'action. Il y a d&#233;velopp&#233;, dans la pens&#233;e chinoise, une critique de cette entit&#233; qui serait pour nous isolable, qui serait une action. Le non-agir n'est pas du tout un d&#233;sengagement par rapport &#224; la r&#233;alit&#233;, mais cela correspond plut&#244;t au sentiment que l'action &#233;tait artificielle, parce que toujours s'imposant au monde, et parce que locale, momentan&#233;e, alors que ce qui serait vraiment efficace, ce serait la transformation. La transformation, parce qu'elle est continue et parce qu'elle op&#232;re sur tous les points de l'ensemble concern&#233;, ne se d&#233;marque pas, m&#234;me ne se voit pas &#224; l'opposer de l'action qui elle est spectaculaire, et ceci parce que la transformation va dans le sens de la fa&#231;on dont &#233;volue la r&#233;alit&#233;. Le sage comme le strat&#232;ge, ont comme ambition de transformer le monde, de le transformer si discr&#232;tement que le monde lui-m&#234;me ne s'en rend pas compte ; ce qui s'oppose &#224; cette culture h&#233;ro&#239;que, mais d'abord d&#233;miurgique qui celle de la tradition europ&#233;enne o&#249; l'action est la fa&#231;on dont j'interviens, avec effort et en for&#231;ant la r&#233;alit&#233;. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H&lt;/strong&gt;. : &#171; La pens&#233;e chinoise remet en cause ne serais-ce que l'aristot&#233;lisme, cette vis&#233;e d'un bond, d'un but, d'un juste, d'un id&#233;al ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; La pens&#233;e grecque a pens&#233; en mod&#233;lisant, en concevant une sorte de forme id&#233;ale, et ceci est vrai m&#234;me dans le cas d'Aristote o&#249; cet id&#233;al vient de la situation du juste milieu, car il continue de poser l'id&#233;al comme but et comme vis&#233;e de l'action. En revanche, je ne vois pas dans la pens&#233;e chinoise cette mod&#233;lisation, dont on voit pourtant chez nous qu'elle a &#233;t&#233; &#224; la base de la naissance et de la croissance de la science et de la technique, cette mod&#233;lisation qui consisterait &#224; se repr&#233;senter le monde pr&#233;alablement selon un plan, et o&#249; il s'agirait ensuite de forcer la r&#233;alit&#233; en rapport &#224; cette repr&#233;sentation planifi&#233;e. La ressource chinoise c'est au contraire de partir de la situation telle qu'elle s'offre &#224; nous, d'en d&#233;tecter les facteurs favorables, de s'appuyer sur eux pour r&#233;ussir, mais sans construire &#224; l'avance la situation. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H&lt;/strong&gt;. : &#171; Comment caract&#233;riser le sentiment d'humanit&#233; dans la pens&#233;e chinoise ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; L'homme est symbolis&#233; par le caract&#232;re 2. Au fond, ce sentiment d'humanit&#233; appara&#238;t lorsque je d&#233;couvre un lien qui me relie &#224; tout le reste de l'existence. Lorsque Mencius dit que tout homme qui voit tomber un enfant dans un puits, fera le geste pour le retenir, sans se demander : est-ce que j'ai int&#233;r&#234;t, est-ce que ses parents m'en seront reconnaissants, etc. Il y a donc une sorte de r&#233;action imm&#233;diate qui atteste dans les cas extr&#234;mes, &lt;strong&gt;qu'au fond, mon existence n'est pas isol&#233;e mais qu'elle se relie &#224; l'existence dans son ensemble&lt;/strong&gt;. Je me rends compte que je suis, partie prenante d'une totalit&#233;, et qu'&#224; la racine de la Vie, il y a ce lien qui me relie au grand proc&#232;s des choses, dont je viens. La moralit&#233; n'est autre chose que la reconnaissance d'un lien fondamental d'existence &#224; existence, et cela s'int&#232;gre bien dans la pens&#233;e chinoise qui est d'abord une pens&#233;e de relation, qui n'a pas commenc&#233; &#224; penser l'individualit&#233;, mais qui a pens&#233; le r&#233;el en termes de relation. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H&lt;/strong&gt;. : &#171; Vous dites que la pens&#233;e chinoise est un tout. Le r&#233;el se pr&#233;sente &#224; elle comme un proc&#232;s r&#233;gul&#233; et continu, d&#233;coulant de la seule interaction des facteurs en jeu, &#224; la fois oppos&#233;es et compl&#233;mentaire. (Yin/Yang) &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Le grand parti pris de la pens&#233;e chinoise consiste &#224; penser le r&#233;el comme processus ; il y a cette id&#233;e d'&#233;volution, donc d'un r&#233;el qui n'est qu'en devenir, (la pens&#233;e chinoise n'a pas pens&#233; l'&#234;tre) mais en m&#234;me temps que l'id&#233;e de ce devenir soit r&#233;gul&#233;e, car il ne s'agit pas d'un devenir aveugle ou absurde, il y a toujours une harmonie au travail dans cette &#233;volution continue. La r&#233;gulation, c'est cette adaptation continue qui fait que le r&#233;el ne d&#233;vie jamais, cela renvoie &#224; cette notion chinoise ancienne : le ciel, le ciel comme cours r&#233;gul&#233; du jour et de la nuit, des saisons,. &#187; (.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Il y a bien individuation dans la pens&#233;e chinoise, mais qui s'entend comme individuation en rapport avec une relation. Il n'y a pas d'individu au sens clos du terme, mais il n'y a pas non plus de m&#233;connaissance des individuations de la r&#233;alit&#233;, mais elles-m&#234;mes ne sont con&#231;ues qu'&#224; partir d'une relation d'interaction &#224; partir desquelles, elles sont engendr&#233;es. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; En occident, on a tout mis&#233; sur l'action en quelque sorte avec ce caract&#232;re relativement arbitraire et forc&#233;, et risqu&#233;. La pens&#233;e chinoise, aussi bien dans son versant moral que strat&#233;gique a le sentiment que l'action reste une sorte d'&#233;piph&#233;nom&#232;ne de la r&#233;alit&#233;, et que la nature comme dans la conduite humaine l'essentiel se passe par le biais de la transformation. La nature est pens&#233;e sur le mod&#232;le de la technique (la physis sur le mod&#232;le de la techn&#233;). La nature est pens&#233;e comme un d&#233;miurge : elle con&#231;oit, elle peint, elle fabrique. Alors que du c&#244;t&#233; chinois, le sage comme le strat&#232;ge n'agissent pas, ils transforment. Leur intervention dans le monde est d'autant plus r&#233;ussie qu'elle est le moins visible possible, puisque ce qui caract&#233;rise la transformation, s'op&#233;rant dans la continuit&#233; et sur tous les points concern&#233;s, c'est que son effet est sensible sans pour autant qu'il ne se d&#233;marque et qu'il soit rendu par l&#224; m&#234;me visible. Cet effet est d'autant plus grand qu'il a pu impr&#233;gner le r&#233;el dans son &#233;volution sans le forcer ; c'est l&#224; que les Chinois voient le point essentiel de la strat&#233;gie. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H.&lt;/strong&gt; &#171; C'est le potentiel de la situation qu'il faut prendre en compte davantage que le sens d'une action puisque le sage doit se laisser porter par ce que vous qualifiez de propension. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Au lieu de construire une sorte de mod&#232;le id&#233;al, de plan projet&#233; sur le monde, la strat&#233;gie consiste &#224; d&#233;tecter dans la situation ce qu'on appellera effectivement en Chine, le potentiel de cette situation, c'est &#224; dire, les facteurs qui font &#233;voluer la situation dans un certain sens et sur lesquels je vais pouvoir m'appuyer, des facteurs qui vont devenir porteurs ou m'aider &#224; r&#233;ussir. Plus t&#244;t je percevrais ses facteurs porteurs &#233;voluant dans un sens qui m'est favorable, plus t&#244;t je pourrais m'appuyer sur eux ; moins j'aurais &#224; intervenir, moins j'aurais &#224; forcer et &#224; risquer. La grande id&#233;e de l'efficacit&#233; chinoise : c'est qu'elle soit sans d&#233;pense et sans risque ; alors que toute la pens&#233;e europ&#233;enne de l'efficacit&#233; ne saurait &#233;vacuer &#224; la fois la d&#233;pense, l'effort et le risque. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Les Grecs aussi ont cherch&#233; l'art d'&#233;pouser la r&#233;alit&#233; au plus pr&#232;s pour y r&#233;ussir et cette notion de prudence rus&#233;e, de sagesse pratique que constitue la &#171; m&#233;tis &#187; en est bien un exemple. Mais la notion de &#171; m&#233;tis &#187; a tr&#232;s t&#244;t disparu du discours grec. C'est dans les mythes grecs que la &#171; m&#233;tis &#187; appara&#238;t : elle n'a pas &#233;t&#233; explicit&#233;e. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Tout ce que nous dit la strat&#233;gie chinoise, c'est qu'il ne faut pas viser directement les faits, il ne faut pas se dire : &#034;je veux atteindre ce but l&#224; et je cherche le moyen le plus court pour y arriver&#034;. Il faut am&#233;nager en amont les conditions telles qu'ensuite, indirectement, mais naturellement (par un processus immanent), l'effet va d&#233;couler. L'efficacit&#233; est indirecte. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H.&lt;/strong&gt; : &#171; Cela veut dire &#234;tre capable de scruter une tendance, d'observer ce qui dans le pr&#233;sent est porteur de devenir. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Au lieu de projeter un plan sur le cours &#224; venir des choses, la strat&#233;gie chinoise consisterait plut&#244;t &#224; d&#233;tecter au plus t&#244;t ces facteurs porteurs et par-l&#224; m&#234;me d'anticiper sur la r&#233;volution. La sagesse ou la strat&#233;gie repose sur le fait que je m'appuie, le plus possible sur l'&#233;volution en cours pour laisser la logique processive elle-m&#234;me se d&#233;rouler et avoir le moins possible &#224; forcer, &#224; peser, et donc &#224; risquer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;E.H.&lt;/strong&gt; : &#171; Pour conclure, pouvez vous nous commenter un pr&#233;cepte de la tradition chinoise issu de la tradition tao&#239;ste : &#171; Il est inefficace d'affronter la situation pour la forcer. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F. Jullien&lt;/strong&gt; : &#171; Oui, il est inefficace d'entreprendre une sorte de face &#224; face avec le monde, dans une prouesse, car encore une fois, c'est risqu&#233; et c'est fatigant. Plut&#244;t que d'imposer son projet au monde, il s'agit d'&#233;pouser la tendance &#233;manant du monde de fa&#231;on &#224; s'en servir. &#187;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;transcription par R.B. Merci.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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