<?xml 
version="1.0" encoding="utf-8"?><?xml-stylesheet title="XSL formatting" type="text/xsl" href="http://www.caute.lautre.net/spip.php?page=backend.xslt" ?>
<rss version="2.0" 
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
>

<channel xml:lang="fr">
	<title>Caute@lautre.net</title>
	<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
	<language>fr</language>
	<generator>SPIP - www.spip.net</generator>
	<atom:link href="http://www.caute.lautre.net/spip.php?id_rubrique=309&amp;page=backend" rel="self" type="application/rss+xml" />

	<image>
		<title>Caute@lautre.net</title>
		<url>http://www.caute.lautre.net/local/cache-vignettes/L144xH25/siteon0-61142.png?1772222329</url>
		<link>https://www.caute.lautre.net/</link>
		<height>25</height>
		<width>144</width>
	</image>



<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Sous les pav&#233;s la plage&#034;, entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Sous-les-paves-la-plage-entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Sous-les-paves-la-plage-entretien-avec-Jacques-Ranciere</guid>
		<dc:date>2010-01-29T21:08:48Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;De Flaubert &#224; Houellebecq, le philosophe explore ici les rapports entre politique et litt&#233;rature depuis le XIXe si&#232;cle. &lt;br class='autobr' /&gt; Votre nouveau livre, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, commence par une s&#233;v&#232;re explication avec Sartre, et avec toute la critique &#171; progressiste &#187; du xxe si&#232;cle. Contrairement &#224; ce que celle-ci avance, l'oeuvre de Flaubert ne participe pas selon vous d'un repli aristocratique...Au contraire, &#171; l'absolutisation du style &#187; proc&#232;de directement de l'&#232;re d&#233;mocratique. Que (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De Flaubert &#224; Houellebecq, le philosophe explore ici les rapports entre politique et litt&#233;rature depuis le XIXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Votre nouveau livre, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, commence par une s&#233;v&#232;re explication avec Sartre, et avec toute la critique &#171; progressiste &#187; du xxe si&#232;cle. Contrairement &#224; ce que celle-ci avance, l'oeuvre de Flaubert ne participe pas selon vous d'un repli aristocratique...Au contraire, &#171; l'absolutisation du style &#187; proc&#232;de directement de l'&#232;re d&#233;mocratique. Que voulez-vous dire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Sartre assimilait l'indiff&#233;rence flaubertienne, la neutralit&#233; de son &#233;criture, &#224; une volont&#233; r&#233;actionnaire de p&#233;trifier le langage pour le soustraire au peuple. Mais pour les contemporains de Flaubert, c'&#233;tait au contraire la marque m&#234;me de la d&#233;mocratie. Qu'une fille de paysan s'exprime comme la princesse de Cl&#232;ves, qu'il n'y ait plus de hi&#233;rarchie entre sujets vils et sujets nobles, qu'il n'y ait aucun &#171; sens &#187; assignable &#224; l'oeuvre, tout cela rompt avec l'ordre classique. Pour les r&#233;actionnaires de l'&#233;poque, faire du style un &#171; absolu &#187;, c'est consacrer l'&#233;quivalence d&#233;mocratique de tout avec tout, c'est l'expression m&#234;me du nivellement des conditions et des mani&#232;res de sentir qui m&#232;ne la soci&#233;t&#233; moderne &#224; l'ab&#238;me. Emma Bovary est pour eux l'incarnation effrayante de cet app&#233;tit d&#233;mocratique d&#233;cha&#238;n&#233; qui veut autant les biens mat&#233;riels que les jouissances raffin&#233;es de l'amour, de la po&#233;sie et de l'id&#233;al. R&#233;sistant &#224; son amour pour L&#233;on, Emma se r&#233;compense en s'achetant un meuble. Mieux : un prie-dieu gothique. Les &#233;crivains &#233;pris d'&#171; art pour l'art &#187; conspirent &#224; l'accession de tous aux biens les plus id&#233;aux, o&#249; les r&#233;actionnaires voient le triomphe de la vulgarit&#233; d&#233;mocratique. Mais cela n'implique de leur part aucun engagement dans le camp du &#171; progr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D'autant moins que la plupart des grands &#233;crivains du xixe sont assez nettement hostiles &#224; la d&#233;mocratie sur le plan politique... N'y a-t-il pas l&#224; un paradoxe tout de m&#234;me ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt;.-Que Flaubert soit un bon bourgeois qui ait les r&#233;flexes de sa classe, peu importe. Justement, la politique de la litt&#233;rature a ses voies propres. Elle r&#233;organise le champ de la fiction sociale, mais d'une mani&#232;re diff&#233;rente. La politique isole des sujets collectifs qui disent &#171; nous sommes ceci &#187;, &#171; nous voulons cela &#187;. La litt&#233;rature veut passer en dessous de ce niveau d'&#233;nonciation collectif pour retrouver la &#171; v&#233;rit&#233; des choses &#187;, sous le bavardage et le mensonge public. C'est de toute fa&#231;on l'ensemble du xixe qui est travers&#233; par une vision catastrophiste de la modernit&#233; issue des contre-r&#233;volutionnaires : les grandes croyances et structures collectives se sont perdues, on est dans l'&#233;miettement individuel. De Zola &#224; Joseph de Maistre en passant par Michelet, tout le monde partage cette vision-l&#224;. L'&#233;galitarisme litt&#233;raire peut donc s'accompagner de positions parfaitement r&#233;actionnaires sur la sc&#232;ne publique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le grand souci du si&#232;cle o&#249; s'invente la &#171; litt&#233;rature &#187; est selon vous de recr&#233;er une prose qui soit au monde moderne ce que l'&#233;pop&#233;e hom&#233;rique fut au monde antique...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt;.-Oui, et cela d&#233;termine diverses strat&#233;gies. Chez Balzac, c'est du monde marchand lui-m&#234;me, du m&#233;lange des genres et des conditions propres &#224; la ville moderne, que doit ressurgir cette po&#233;sie immanente &#224; la vie dont on disait le secret perdu. Chez Zola, idem. &#171; Au bonheur des dames &#187;peut se lire comme l'&#233;pop&#233;e noire de la d&#233;mocratie moderne identifi&#233;e &#224; la fantasmagorie de la marchandise. Les petites-bourgeoises affol&#233;es y sont comme des m&#233;nades antiques qui d&#233;chirent le corps de la marchandise divinis&#233;e. Avec des po&#232;tes comme Rimbaud ou Mallarm&#233;, le d&#233;fi est relev&#233; autrement. La po&#233;sie doit donner la formule d'une communaut&#233; humaine exc&#233;dant l'&#233;change &#233;conomique ou le vote parlementaire. Le &#171; langage pur &#187; recherch&#233; par Mallarm&#233; est ainsi une fa&#231;on de reprendre &#224; compte profane le sacrement du collectif jusque-l&#224; fond&#233; par la religion. C'est assez loin de la vision sartrienne faisant de lui un fils de la bourgeoisie absolutisant l'art &#224; seule fin de recr&#233;er une noblesse fant&#244;me.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'attention aux conditions sociales dans lesquelles s'inscrit l'art est donc n&#233;cessairement &#224; c&#244;t&#233; de la plaque, &#224; vos yeux ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Les sciences sociales ont besoin de faire du &#171; social &#187; le secret du texte litt&#233;raire. Ainsi Bourdieu, dans &#171; les R&#232;gles de l'art &#187;, analyse-t-il interminablement les d&#233;placements des personnages de &#171; l'Education sentimentale &#187; pour d&#233;montrer qu'ils ne franchissent jamais les fronti&#232;res du Paris bourgeois. Pour des jeunes ambitieux, cela para&#238;t assez normal ! Mais le savant a besoin de poser que la litt&#233;rature cache ce qu'elle dit parce qu'elle l'ignore elle-m&#234;me. C'est toute la na&#239;vet&#233; du discours &#171; antina&#239;f &#187; des sciences sociales. Elles oublient que c'est la litt&#233;rature qui leur a enseign&#233; la v&#233;rit&#233; qu'elles tentent de lui extorquer. Lorsque Hugo dans &#171; les Mis&#233;rables &#187; abandonne le monde des actions spectaculaires pour celui des sous-sols de la soci&#233;t&#233;, de l'&#233;gout, cette fosse de v&#233;rit&#233; o&#249; les signes de la grandeur sociale s'&#233;galisent dans les d&#233;chets quelconques, il invente le geste que ces sciences reprendront. La critique marxiste du f&#233;tichisme d&#233;coule en droite ligne de la r&#233;volution litt&#233;raire qui, depuis Balzac, d&#233;chiffre un monde de significations cach&#233;es sous l'apparente banalit&#233; du monde marchand.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Une large partie de la critique am&#233;ricaine, &#224; commencer par les gender studies, perp&#233;tue cependant cette lecture &#171; politiquement correcte &#187; du roman. Un Philip Roth s'en amuse souvent...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;-Toute une critique progressiste veut montrer que les &#233;crivains pr&#233;tendument f&#233;ministes ou antiracistes charrient encore des poncifs arri&#233;r&#233;s sur les femmes ou les Noirs. Cette chasse aux st&#233;r&#233;otypes est devenue une m&#233;canique qui tourne sur elle-m&#234;me et soutient finalement l'ordre &#233;tabli, &#224; travers le constat complaisant d'une r&#233;currence infinie des mod&#232;les dominants. Cela dit, attention, la critique du &#171; politiquement correct &#187; peut parfois servir une politique encore plus &#171; correcte &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La litt&#233;rature peut-elle cependant produire certains effets politiques, que les auteurs en aient conscience ou non ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;-Elle cr&#233;e de nouvelles exp&#233;riences du monde commun, mais qui restent ambigu&#235;s voire contradictoires. Prenez le cycle &#171; USA &#187; de Dos Passos, oeuvre selon moi la plus repr&#233;sentative de la litt&#233;rature &#171; politique &#187; du xxe si&#232;cle. Dos Passos construit un univers o&#249; des destins individuels erratiques font ressentir la domination violente d'une classe, ainsi que la force impersonnelle des st&#233;r&#233;otypes m&#233;diatiques que notre monde suscite continuellement. Ce montage peut tout aussi bien engendrer une prise de conscience r&#233;volutionnaire qu'un cynisme nihiliste. Qu'un texte litt&#233;raire soit subversif ou consensuel d&#233;pend au fond moins de la volont&#233; de l'&#233;crivain que des forces politiques qui s'emparent d'une description du monde. Et cela est tout aussi vrai pour les oeuvres qui affichent un engagement politique. Si on avait compt&#233; sur les pi&#232;ces de Brecht pour faire des communistes, le r&#233;sultat n'aurait pas &#233;t&#233; garanti ! L'oeuvre &#171; engag&#233;e &#187; se nourrit en fait bien souvent de l'existence des &#233;nergies politiques qu'elle est cens&#233;e produire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Il existe un discours d&#233;sormais tr&#232;s relay&#233; sur la crise et m&#234;me la mort du roman fran&#231;ais... Est-ce qu'il y a bel et bien aujourd'hui selon vous un &#171; emp&#234;chement &#187; litt&#233;raire sp&#233;cifique &#224; ce pays ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; .-Il n'y a ni crise ni mort, mais une faiblesse dont la composante politique est marqu&#233;e. Nos &#233;crivains ont int&#233;rioris&#233; l'oubli de l'intelligentsia fran&#231;aise &#224; l'&#233;gard de l'histoire r&#233;cente de notre pays : guerres de d&#233;colonisation et mouvements anticolonialistes, luttes politiques, sociales et culturelles des ann&#233;es 1960-1970. Un romancier am&#233;ricain comme Don DeLillo a affront&#233; l'histoire r&#233;cente de son pays et ses d&#233;mons : guerre froide, assassinat de Kennedy, gauchisme, terrorisme. Lobo Antunes a mis en fiction la fin de l'Empire portugais. Ils l'ont fait en reprenant des inventions ant&#233;rieures : entrelacement des histoires &#224; la Dos Passos, ou des temps et des voix &#224; la Faulkner. N'emp&#234;che qu'ils l'ont fait. Nos &#233;crivains, eux, participent majoritairement d'un d&#233;ni de notre histoire dont on voit les effets catastrophiques sur la vie politique et intellectuelle fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'embarras face &#224; un pass&#233; politique peut-il cependant suffire &#224; expliquer ce sentiment d'ext&#233;nuation ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt;- Le probl&#232;me est que nos &#233;crivains sont plus des id&#233;ologues que des inventeurs de formes. Prenez un sujet &#171; politiquement incorrect &#187;, la critique du f&#233;minisme et de la r&#233;volution sexuelle. John Irving, dans &#171; le Monde selon Garp &#187;, l'a trait&#233; en inventant des situations et des individualit&#233;s in&#233;dites, &#224; commencer par cette infirmi&#232;re &#171; f&#233;ministe &#187; qui, exigeant un enfant seule, profite pour cela de l'&#233;rection perp&#233;tuelle d'un homme-l&#233;gume. Houellebecq, lui, se contente de projeter ses obsessions id&#233;ologiques dans des personnages et des situations qui semblent tout droit tir&#233;s des magazines sp&#233;cialis&#233;s. Cela dit, ce n'est pas parce que nos &#233;crivains sont aujourd'hui en panne d'imagination que nous sommes entr&#233;s dans une crise de civilisation ou un r&#232;gne du non-sens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&#171; Politique de la litt&#233;rature &#187;, par Jacques Ranci&#232;re, Galil&#233;e, 240 p., 28,50 euros.&lt;br class='autobr' /&gt;
Aude Lancelin&lt;br class='autobr' /&gt;
Le Nouvel Observateur - 2205 - 08/02/2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Politique de la litt&#233;rature&#034;, entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Politique-de-la-litterature-entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Politique-de-la-litterature-entretien-avec-Jacques-Ranciere</guid>
		<dc:date>2010-01-29T21:01:25Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Politique de la litt&#233;rature Entretien avec Jacques Ranci&#232;re _ Propos recueillis par Alice B&#233;ja 13 mars 2007 &lt;br class='autobr' /&gt; Au d&#233;but du recueil, et dans d'autres textes, vous rapprochez politique et litt&#233;rature par le fait qu'elles constituent toutes deux un nouveau partage du sensible. Peut-on consid&#233;rer que d'autres arts, par exemple les arts visuels, op&#232;rent &#233;galement ce partage, ou cette caract&#233;ristique est-elle sp&#233;cifique &#224; la litt&#233;rature en tant qu'art du langage ? &lt;br class='autobr' /&gt; Ce qui constitue un nouveau (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re _ Propos recueillis par Alice B&#233;ja&lt;/strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
13 mars 2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Au d&#233;but du recueil, et dans d'autres textes, vous rapprochez politique et litt&#233;rature par le fait qu'elles constituent toutes deux un nouveau partage du sensible. Peut-on consid&#233;rer que d'autres arts, par exemple les arts visuels, op&#232;rent &#233;galement ce partage, ou cette caract&#233;ristique est-elle sp&#233;cifique &#224; la litt&#233;rature en tant qu'art du langage ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; Ce qui constitue un nouveau partage du sensible, ce n'est pas la litt&#233;rature en tant qu'art du langage en g&#233;n&#233;ral , c'est la litt&#233;rature en tant qu'invention historique, en tant que r&#233;gime historique d&#233;termin&#233; de l'art de la parole. Autrement dit, ce n'est pas tel ou tel art- la litt&#233;rature plut&#244;t que la peinture ou la sculpture - qui d&#233;finit un partage du sensible mais une configuration historique singuli&#232;re, un r&#233;gime d'identification d&#233;termin&#233;. La litt&#233;rature, comme singularit&#233; historique, appartient au r&#233;gime esth&#233;tique de l'art. Et c'est ce r&#233;gime comme n&#339;ud entre des formes sensibles et des modes d'interpr&#233;tation, qui d&#233;finit un nouveau partage du sensible. Si la litt&#233;rature y joue un r&#244;le particulier, c'est qu'elle porte ce changement inscrit dans son nom m&#234;me. Et elle est &#224; la fois une pratique de l'art et un mode d'interpr&#233;tation de ce que fait l'art. D'o&#249; le r&#244;le capital de la critique d'art au 19&#176; si&#232;cle : elle est &#224; la fois un genre de la litt&#233;rature - un &#233;l&#233;ment de sa nouveaut&#233;- et la mise en &#339;uvre d'un nouveau r&#233;gime d'interpr&#233;tation de la peinture qui fait deux op&#233;rations apparemment contradictoires et pourtant strictement li&#233;es au c&#339;ur du r&#233;gime esth&#233;tique : en m&#234;me temps elle fait voir sur le tableau la transcription d'une mani&#232;re de vivre de la soci&#233;t&#233; et elle transforme l'anecdote picturale en &#233;v&#233;nements de la mati&#232;re et gestes du peintre. C'est par cette double op&#233;ration que les transformations de la peinture prennent leur caract&#232;re paradigmatique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans votre analyse, ce que vous nommez &#171; litt&#233;rature &#187; est une pratique d'&#233;criture historiquement situ&#233;e, qui &#233;merge au 19&#232;me si&#232;cle. Dans ce contexte, comment analysez-vous, par exemple, les oeuvres de Cervant&#232;s ou de Laurence Sterne, qui, &#224; leur &#233;poque, remettaient d&#233;j&#224; radicalement en question le syst&#232;me classique de repr&#233;sentation fond&#233; sur la hi&#233;rarchie des genres et des styles ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#171; Litt&#233;rature &#187; d&#233;signe pour moi plus qu'une pratique de l'&#233;criture . C'est un r&#233;gime d'identification de l'art d'&#233;crire. Or un r&#233;gime n'est pas n&#233;cessairement contemporain de ce qu'il identifie. Un r&#233;gime n'est pas une &#233;poque historique. Le r&#233;gime esth&#233;tique de l'art s'est constitu&#233; &#224; travers des formes de r&#233;&#233;valuation et de r&#233;interpr&#233;tation de pratiques et d'&#339;uvres ant&#233;rieures, en produisant une nouvelle visibilit&#233; des &#339;uvres picturales du pass&#233; qui chasse l'anecdote au profit de la touche ou des jeux de la lumi&#232;re , une nouvelle lisibilit&#233; des textes anciens, un nouvel imaginaire de la Gr&#232;ce antique ou de l'&#226;ge d'or hollandais . C'est possible parce que le r&#233;gime repr&#233;sentatif, lui-m&#234;me m&#234;me, d&#233;finit non une &#233;poque mais la domination d'une certaine normativit&#233;. Cette normativit&#233; d&#233;finit les r&#232;gles &#8211; explicites et implicites- de ce qui est reconnu comme le grand art , mais elle n'interdit pas pour autant l'existence d'autres formes , qui sont identifi&#233;es dans le registre de l'artisanat ou du divertissement par exemple. Quand Cervant&#232;s et Sterne &#233;crivent leurs romans, ils pratiquent un art qui n'est pas codifi&#233; dans les arts po&#233;tiques qui d&#233;finissent la hi&#233;rarchie po&#233;tique. Le roman a toujours exist&#233; en marge de ces codifications, comme une forme de divertissement dispens&#233;e des normes qui r&#233;gissaient le grand art . Cela veut dire que Cervant&#232;s lui-m&#234;me attachait plus de prix artistique &#224; la pastorale de Persiles et Sigismonde qu'&#224; Don Quichotte. De la m&#234;me mani&#232;re Voltaire attache sa gloire &#224; ses trag&#233;dies que personne ne voit ni ne lit plus et non &#224; ses contes. Ce qui marque la rupture litt&#233;raire, c'est que le genre marginal, le genre sans genre du roman devient le genre royal. C'est la litt&#233;rature naissante qui a fait de Cervant&#232;s, Rabelais ou Sterne ses contemporains en faisant du roman la nouvelle &#233;pop&#233;e, le &#171; livre de vie &#187; de la modernit&#233; &#233;quivalent de l'&#233;pop&#233;e antique, elle-m&#234;me r&#233;interpr&#233;t&#233;e comme po&#232;me du peuple.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;A l'interrogation sur le temps s'ajoute celle sur l'espace. Vous montrez bien, dans vos textes, notamment &#224; travers l'analyse de Borg&#232;s, l'identification de la r&#233;volution litt&#233;raire &#224; la France. Faut-il comprendre la relation entre la litt&#233;rature qui na&#238;t en France au 19&#232;me et les autres pays exclusivement en termes d'influence, ou bien peut-on &#233;tablir des syst&#232;mes de comparaison, ce qui serait une mani&#232;re de comprendre les r&#233;f&#233;rences que vous faites &#224; la pr&#233;face aux Lyrical Ballads de Wordsworth et Coleridge pour rendre compte de la fin de la hi&#233;rarchie des sujets ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De fait, Wordsworth et Coleridge ont eu quelques d&#233;cennies d'avance dans la d&#233;finition d'une po&#233;sie marqu&#233;e par la nouveaut&#233; d&#233;mocratique. C'&#233;tait explicitement chez Wordsworth une mani&#232;re de transposer un enthousiasme d&#233;&#231;u pour la R&#233;volution Fran&#231;aise. S'il est malgr&#233; tout l&#233;gitime de centrer l'&#233;tude sur la litt&#233;rature fran&#231;aise, c'est que c'est la France qui avait codifi&#233; le syst&#232;me des Belles-Lettres. C'est donc assez naturellement la litt&#233;rature fran&#231;aise qui permet de mesurer la rupture de ce syst&#232;me. Dans des pays comme l'Allemagne ou la Russie, c'est la rupture avec la France, avec sa po&#233;tique et m&#234;me avec sa langue qui marque la rupture litt&#233;raire. Autrement dit la r&#233;volution litt&#233;raire se confond avec une revendication nationale . En France la rupture ne peut se marquer que dans les formes m&#234;mes de l'&#233;criture. Mais elle le fait aussi dans un rapport plus brouill&#233; &#224; la politique : les romantiques sont d'abord li&#233;s &#224; la Contre-R&#233;volution, &#224; un mode d'&#233;criture qui rompt avec la rh&#233;torique r&#233;publicain et &#224; un mode d'historicit&#233; qui rompt la ligne droite du progr&#232;s. Les R&#233;publicains de ce fait soup&#231;onnent la nouveaut&#233; litt&#233;raire et restent attach&#233;s &#224; la tradition des Belles-Lettres. Il y a un imbroglio qui met du temps &#224; se clarifier, mais cela permet justement de distinguer ce qui appartient &#224; la politique de la litt&#233;rature comme telle de ce qui appartient aux adh&#233;sions des &#233;crivains &#224; telle ou telle id&#233;ologie ou tel ou tel parti. &lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans vos textes, vous avez &#224; coeur de remettre en question les distinctions classiques, entre r&#233;alisme et art pur, entre litt&#233;rature engag&#233;e et art pour l'art, tout en les repla&#231;ant dans leur contexte critique. Pensez-vous que le poids du structuralisme ait eu une influence sur la production litt&#233;raire fran&#231;aise contemporaine, en particulier en termes de politique de la litt&#233;rature ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Franchement, je ne le pense pas. Le structuralisme a-t-il d'ailleurs proprement d&#233;fini un paradigme de l'&#233;criture litt&#233;raire ? Ce n'est pas lui qui a invent&#233; le &#171; nouveau roman &#187; ni d&#233;termin&#233; les formes de litt&#233;rature combinatoire de l'Oulipo . Le structuralisme a d'abord d&#233;fini un mode d'interpr&#233;tation des textes. Et ce mode d'interpr&#233;tation &#233;tait infiniment mieux adapt&#233;e aux contes enfantins ou aux types d'&#233;criture id&#233;ologiquement charg&#233;s comme le Sarasine dont s'empara Barthes qu'aux romans de Butor, Robbe-Grillet ou Claude Simon qui mettent en &#339;uvre des formes plus modernistes, oscillant entre minimalisme et polyphonie . Il est bien s&#251;r tentant de faire d&#233;pendre le type de litt&#233;rature minimaliste qui d&#233;finit aujourd'hui une tendance assez forte de la litt&#233;rature fran&#231;aise de l'enseignement structuraliste. Cela l'est plus encore au sein du mouvement id&#233;ologique qui rend les ann&#233;es 60 responsables de toutes les catastrophes. Mais c'est fallacieux. On avait v&#233;rifi&#233; d&#233;j&#224; dans les ann&#233;es autour de 1968 que le structuralisme ne d&#233;tournait pas n&#233;cessairement &#233;crivains ou philosophes de la politique, comme l'avait avanc&#233; une critique d'inspiration sartrienne du &#171; technocratisme &#187; structuraliste. Aussi la faible implication politique de la litt&#233;rature aujourd'hui dominante en France n'est-elle pas due &#224; quelque forme de d&#233;sengagement qui serait l'h&#233;ritage structuraliste. Elle est d'abord due &#224; la faiblesse de la politique elle-m&#234;me. Elle est l'une des cons&#233;quences de la r&#233;action des ann&#233;es 80 contre toutes les formes d'invention politique, th&#233;orique et artistique des ann&#233;es 60.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;1932-2007&lt;br class='autobr' /&gt;
Revue ESPRIT.&lt;br class='autobr' /&gt;
Tous droits r&#233;serv&#233;s&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Le ponte des arts&#034; par Eric Loret.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Le-ponte-des-arts-par-Eric-Loret</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Le-ponte-des-arts-par-Eric-Loret</guid>
		<dc:date>2010-01-29T20:55:42Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Loret, Eric</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Un recueil esth&#233;tique de Jacques Ranci&#232;re o&#249; Borges croise Tolsto&#239;. Pour un art po&#233;tique qui soit aussi politique. Jacques Ranci&#232;re, Politique de la litt&#233;rature, Galil&#233;e, 234 pp., 28,50&#8364; &lt;br class='autobr' /&gt; Politique de la litt&#233;rature est un recueil d'essais o&#249; il s'agit, &#224; nouveau, de sauver la d&#233;mocratie (cf. le r&#233;cent la Haine de la d&#233;mocratie, du m&#234;me auteur) et une certaine modernit&#233; (Mallarm&#233;, Flaubert), contre les rappels &#224; l'ordre de plus en plus pressants. S'inspirant d'une tradition qui irait (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Un recueil esth&#233;tique de Jacques Ranci&#232;re o&#249; Borges croise Tolsto&#239;.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour un art po&#233;tique qui soit aussi politique.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, Galil&#233;e, 234 pp., 28,50&#8364;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature &lt;/i&gt;est un recueil d'essais o&#249; il s'agit, &#224; nouveau, de sauver la d&#233;mocratie (cf. le r&#233;cent &lt;i&gt;la Haine de la d&#233;mocratie, &lt;/i&gt;du m&#234;me auteur) et une certaine modernit&#233; (Mallarm&#233;, Flaubert), contre les rappels &#224; l'ordre de plus en plus pressants. S'inspirant d'une tradition qui irait d'Aristote &#224; Deleuze, Ranci&#232;re pense l'esth&#233;tique et la politique indissolublement, &#224; travers le prisme de ce qu'il nomme &lt;i&gt;&#171; le partage du sensible &#187;. &lt;/i&gt;Les textes pr&#233;sent&#233;s, abordant des figures comme Brecht, Borges ou Tolsto&#239;, crois&#233;es avec celles de Badiou, Freud ou Benjamin, redisent et approfondissent une pens&#233;e d&#233;velopp&#233;e depuis une dizaine d'ann&#233;es avec &lt;i&gt;la Chair des mots &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;Aux bords du politique &lt;/i&gt;.Les chapitres introductifs, &#171; Politique de la litt&#233;rature &#187; et &#171; Le malentendu litt&#233;raire &#187;, fournissent l'outillage th&#233;orique qu'on retrouvera dans les autres essais. Ranci&#232;re y pose d'abord que &lt;i&gt;&#171; la politique est la constitution d'une sph&#232;re d'exp&#233;rience sp&#233;cifique o&#249; certains objets sont pos&#233;s comme communs et certains sujets regard&#233;s comme capables de d&#233;signer ces objets et d'argumenter &#224; leur sujet &#187;. &lt;/i&gt;D&#233;finition certes probl&#233;matique, qui fait que &lt;i&gt;&#171; le donn&#233; sur lequel repose la politique est toujours litigieux &#187;, &lt;/i&gt;mais sur laquelle on peut mettre de l'huile aristot&#233;licienne en distinguant la parole de l'homme, &lt;i&gt;&#171; qui permet de mettre en commun le juste et l'injuste &#187;, &lt;/i&gt;et la voix animale, &lt;i&gt;&#171; qui exprime le plaisir ou la peine &#187;. &lt;/i&gt;Comme l'homme est parole (interpr&#233;tation) et non voix (r&#233;el aveugle, vie nue), &lt;i&gt;&#171; l'activit&#233; politique reconfigure le partage du sensible. Elle introduit sur la sc&#232;ne du commun des objets et des sujets nouveaux. Elle rend visible ce qui &#233;tait invisible, elle rend audibles comme &#234;tre parlants ceux qui n'&#233;taient entendus que comme animaux bruyants &#187;. &lt;/i&gt;En somme, la litt&#233;rature (y compris Mallarm&#233;, dont Ranci&#232;re renouvelle la lecture en commentant les proses &lt;i&gt;&#171; Conflit &#187; &lt;/i&gt;et &lt;i&gt;&#171; Confrontation &#187; &lt;/i&gt;) redistribue les places sociales et l'activit&#233; artistique peut &#234;tre &#233;mancipatrice si elle ne se contente pas de mimer le cadavre des formes obsol&#232;tes de la vie (en croyant que &lt;i&gt;&#171; les choses et les individus ont des propri&#233;t&#233;s r&#233;elles qui rendent leur possession d&#233;sirable &#187; &lt;/i&gt;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on pr&#233;f&#232;re une &#233;tude plus directement litt&#233;raire, le chapitre intitul&#233; &#171; La mise &#224; mort d'Emma Bovary &#187; nous donnera les frissons d'un d&#233;montage diablement int&#233;ressant. &lt;i&gt;Mme Bovary, &lt;/i&gt;explique Ranci&#232;re, fut en son temps honni des r&#233;actionnaires, parce que ce roman leur semblait illustrer le foutoir d'une d&#233;mocratie o&#249; tout se vaut : &lt;i&gt;&#171; Le tort fait par Emma &#224; la litt&#233;rature &#187; &lt;/i&gt;est d' &lt;i&gt;&#171; identifier la litt&#233;rature &#224; la vie, et pour cela, elle rend toute source d'excitation &#233;quivalente &#224; toute autre &#187;. &lt;/i&gt;Ce crime &#233;tait aussi per&#231;u comme celui de son auteur. Plus r&#233;cemment, c'est &#224; un Flaubert &#171; bourgeois &#187; que s'en prend la critique, qu'elle croit tout enferm&#233; dans une tour de (rien) y voir stylistique. En r&#233;alit&#233;, pour le philosophe, Flaubert se pr&#233;occupe du noeud qui &lt;i&gt;&#171; lie l'&#233;galit&#233; artistique &#224; ce nouveau partage du sensible qui rend les plaisirs de l'esprit disponibles pour n'importe qui &#187;. &lt;/i&gt;A savoir : &lt;i&gt;&#171; Si le futur de l'art tient &#224; une forme nouvelle d'indistinction entre l'art et la vie non artistique, et si cette indistinction est disponible pour n'importe qui, que reste-t-il &#224; l'art pour fonder sa sp&#233;cificit&#233; ? &#187; &lt;/i&gt;La question ne se d&#233;noue pas, comme la tradition moderne l'interpr&#232;te, dans une intransitivit&#233; st&#233;rile. Elle n'est pas non plus antique : Ranci&#232;re lit ici notre pr&#233;sent. Ce temps promis de la r&#233;solution de l'art et de la vie est le n&#244;tre, quand chacun est &#233;crivain sur son blog, musicien sur MySpace et cin&#233;aste sur Youtube.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais, pour que cet art-l&#224; soit politique et d&#233;mocratique, c'est-&#224;-dire qu'il sache &lt;i&gt;&#171; partager avec n'importe qui le pouvoir &#233;gal de l'intelligence &#187;, &lt;/i&gt;il ne doit pas sombrer dans le kitsch, ne pas devenir &lt;i&gt;&#171; partie et d&#233;cor de [l] a vie quotidienne &#187;, &lt;/i&gt;ameublement ou &lt;i&gt;&#171; esth&#233;tisation &#187;. &lt;/i&gt;Pour qu'il effectue le partage du &lt;i&gt;&#171; monde commun &#187;, &lt;/i&gt;qu'il donne la parole &#224; ceux qui ne l'ont pas, c'est &#224; une interpr&#233;tation d'&#233;v&#233;nements perceptifs qu'elle doit s'appliquer, en tant que la vie est &lt;i&gt;&#171; pur multiple de la sensation &#187;. &lt;/i&gt;Nous voil&#224; non loin de chez Rimbaud, Proust et Deleuze. La litt&#233;rature nous apprend &lt;i&gt;&#171; &#224; choisir entre deux interpr&#233;tations : non pas deux interpr&#233;tations des paroles ou actes d'autrui, mais &lt;/i&gt;&lt;i&gt;deux interpr&#233;tations de nos propres perceptions et des affections qui les accompagnent &#187;. &lt;/i&gt;Soit &#224; se constituer en sujet politique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Tous droits r&#233;serv&#233;s&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt; Lib&#233;ration : jeudi 1 mars 2007&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Quand le langage &#233;pouse la d&#233;mocratie&#034;, par William Marx</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Quand-le-langage-epouse-la-democratie-par-William-Marx</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Quand-le-langage-epouse-la-democratie-par-William-Marx</guid>
		<dc:date>2010-01-29T20:48:51Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Marx, William</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Il y a deux fa&#231;ons antagonistes d'envisager philosophiquement la litt&#233;rature. Soit comme une parole qui transcende les conditions mat&#233;rielles de son &#233;nonciation et se propose, en derni&#232;re analyse, comme la voix m&#234;me de l'Etre : c'est l'option m&#233;taphysique, celle qu'a illustr&#233;e Heidegger. Soit, au contraire, insistant sur l'ancrage n&#233;cessaire de la litt&#233;rature dans l'existence concr&#232;te, on la saisit comme l'expression historiquement situ&#233;e d'un rapport singulier au langage et au monde : celui (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il y a deux fa&#231;ons antagonistes d'envisager philosophiquement la litt&#233;rature. Soit comme une parole qui transcende les conditions mat&#233;rielles de son &#233;nonciation et se propose, en derni&#232;re analyse, comme la voix m&#234;me de l'Etre : c'est l'option m&#233;taphysique, celle qu'a illustr&#233;e Heidegger. Soit, au contraire, insistant sur l'ancrage n&#233;cessaire de la litt&#233;rature dans l'existence concr&#232;te, on la saisit comme l'expression historiquement situ&#233;e d'un rapport singulier au langage et au monde : celui d'un &#233;crivain, d'un mouvement esth&#233;tique ou m&#234;me de la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est la voie qu'a choisi d'explorer Jacques Ranci&#232;re, en s'imposant depuis bien des ann&#233;es comme l'un des principaux penseurs de la chose litt&#233;raire. Voie &lt;i&gt;'politique'&lt;/i&gt; par excellence, au sens d'une politique g&#233;n&#233;ralis&#233;e, aussi diff&#233;rente de la campagne pr&#233;sidentielle en cours qu'un po&#232;me de Mallarm&#233; peut l'&#234;tre d'un tract &#233;lectoral.Exigeante, cette r&#233;flexion tant&#244;t se concentre sur des &#233;crivains essentiels (&lt;i&gt;Mallarm&#233; : la politique de la sir&#232;ne&lt;/i&gt;, 1996), tant&#244;t s'&#233;l&#232;ve &#224; des consid&#233;rations g&#233;n&#233;rales sur l'histoire de la litt&#233;rature, comme dans l'essai fondamental sur &lt;i&gt;La Parole muette&lt;/i&gt; (1998). Deux points de vue que coordonne avec une rigueur remarquable le recueil &lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, en rassemblant une dizaine de textes, dont le plus ancien date de 1979.Si divers en effet que soient les noms &#233;voqu&#233;s, de Balzac &#224; Badiou, en passant par Brecht et Borges, l'ensemble du livre est au service d'une seule intuition. Dans un premier temps, on pourrait la r&#233;sumer ainsi : la litt&#233;rature ne saurait se s&#233;parer des syst&#232;mes id&#233;ologiques au sein desquels ou m&#234;me contre lesquels elle se forme. Elle est engag&#233;e malgr&#233; elle. Qu'ils le veuillent ou non, les plus farouches partisans de l'art pour l'art expriment encore une vision particuli&#232;re du monde et de la cit&#233;.Ainsi Flaubert : son esth&#233;tique du d&#233;tail, bl&#226;m&#233;e par ses contemporains, exprime moins une r&#233;ification bourgeoise du langage, comme le pensait Sartre, que la ruine d'une conception hi&#233;rarchis&#233;e de la description, h&#233;rit&#233;e de l'Ancien R&#233;gime. Avec &lt;i&gt;Madame Bovary&lt;/i&gt; triomphe une vision d&#233;mocratique du r&#233;el, o&#249; chaque &#233;l&#233;ment compte autant que son voisin : la description minutieuse des grandes herbes courb&#233;es par le vent ou des insectes pos&#233;s sur les feuilles de n&#233;nuphar n'y a pas moins d'importance que les m&#233;diocres aventures sentimentales de l'h&#233;ro&#239;ne.Vision d&#233;mocratique, mais aussi mat&#233;rialiste : la prolif&#233;ration du langage s'efforce de mimer les tourbillons anarchiques des atomes dans l'Univers. &lt;i&gt;'L'exc&#232;s des mots est identique &#224; cette puissance de d&#233;sindividualisation qui fait entendre au milieu de toute histoire la respiration du grand Vide qui est l'&#233;quivalent du grand Pan d&#233;funt.'&lt;/i&gt; Flaubert et Proust font succ&#233;der &#224; la conception organique de l'oeuvre un mod&#232;le de croissance de type v&#233;g&#233;tal, o&#249; le d&#233;sordre l'emporte sur l'ordre. Aussi n'y a-t-il pas antinomie entre souci r&#233;aliste et obsession esth&#233;tique. Bien au contraire, l'alliance des deux forme le syst&#232;me que, depuis le d&#233;but du XIXe si&#232;cle, on nomme litt&#233;rature. C'est pourquoi l'oeuvre la plus engag&#233;e n'est pas toujours celle qui se donne pour telle.Tout est politique, donc. Mais tout, aussi, est litt&#233;rature : &lt;i&gt;'Litt&#233;rature est le nom d'un r&#233;gime nouveau de la v&#233;rit&#233;.'&lt;/i&gt; D&#233;sormais, le vrai se cache et l'oeuvre doit le r&#233;v&#233;ler. L'av&#232;nement de la litt&#233;rature s'accompagne d'une r&#233;volution du sens : en de lumineux chapitres, Ranci&#232;re montre comment la psychanalyse freudienne et l'historiographie moderne ont emprunt&#233; leurs principes &#224; la cr&#233;ation litt&#233;raire. Les sciences herm&#233;neutiques qui pr&#233;tendent d&#233;voiler le fin mot des oeuvres et des &#233;crivains proc&#232;dent en fait du m&#234;me r&#233;gime d'interpr&#233;tation que cette litt&#233;rature qu'elles croient pouvoir surpasser en clairvoyance : c'est une faiblesse qu'elles osent rarement s'avouer.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;CITATIONS F&#201;TICHES&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La critique de Ranci&#232;re vise ici particuli&#232;rement le r&#233;ductionnisme parfois pratiqu&#233; dans le sillage de Pierre Bourdieu : quand le sociologue se r&#233;jouit de retrouver derri&#232;re les oeuvres les structures sociales qui leur ont donn&#233; naissance, il se contente de r&#233;p&#233;ter sans le savoir le geste m&#234;me par lequel la litt&#233;rature s'est institu&#233;e comme expression d&#233;mocratique du r&#233;el.M&#234;me si, sans doute, l'assimilation de la d&#233;mocratie au seul concept d'&#233;galit&#233; peut para&#238;tre abusive, l'analogie d&#233;velopp&#233;e par Ranci&#232;re r&#233;sonne comme un avertissement, en ces temps o&#249; la place de l'enseignement litt&#233;raire dans les cursus est de plus en plus menac&#233;e : il ne serait pas sans p&#233;ril pour l'Etat de remettre en question un id&#233;al esth&#233;tique et politique sur lequel nos soci&#233;t&#233;s ont v&#233;cu depuis au moins deux si&#232;cles.Paradoxalement, toutefois, dans sa volont&#233; philosophique de tenir ensemble toutes les contradictions de son objet, dans son refus du &lt;i&gt;'paradigme moderniste'&lt;/i&gt; traditionnel qui rompt le lien entre langage et repr&#233;sentation, dans son opposition m&#234;me &#224; l'approche plus &#233;volutionniste et historique de Paul B&#233;nichou ou de Michel Foucault, le projet de Jacques Ranci&#232;re n'est peut-&#234;tre lui-m&#234;me rendu possible que par la distance o&#249; l'on tient aujourd'hui la litt&#233;rature issue de la r&#233;volution romantique. Distance rendue plus sensible encore par les citations f&#233;tiches qui courent &#224; travers le livre - la description flaubertienne de l'&#233;clat d'un ongle ou d'une goutte de neige fondue - et se lisent comme autant de monuments propos&#233;s &#224; l'admiration et &#224; la nostalgie, ultime hommage aux noces d&#233;j&#224; l&#233;gendaires du langage et de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;POLITIQUE DE LA LITT&#201;RATURE&lt;/strong&gt; de Jacques Ranci&#232;re. Galil&#233;e, 'La philosophie en effet', 234 p., 28,50 &#8364;.William Marx&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Jacques Ranci&#232;re : la litt&#233;rature engage le &#034;partage du sensible&#034;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Jacques-Ranciere-la-litterature-engage-le-partage-du-sensible</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Jacques-Ranciere-la-litterature-engage-le-partage-du-sensible</guid>
		<dc:date>2010-01-29T20:37:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03. &lt;br class='autobr' /&gt;
Si la litt&#233;rature a &#224; voir avec la politique, insistez-vous, ce n'est pas qu'elle engage l'&#233;criture sur la voie d'une prise de parti explicite dans les luttes du temps. C'est d'abord parce qu'elle bouleverse ce que vous nommez le 'partage du sensible'. Qu'est-ce &#224; dire ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Le partage du sensible, c'est la configuration de ce qui est donn&#233;, de ce qu'on peut ressentir, des noms et des modes de signification qu'on peut donner aux choses, de la mani&#232;re dont un (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;LE MONDE DES LIVRES | 15.03.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Si la litt&#233;rature a &#224; voir avec la politique, insistez-vous, ce n'est pas qu'elle engage l'&#233;criture sur la voie d'une prise de parti explicite dans les luttes du temps. C'est d'abord parce qu'elle bouleverse ce que vous nommez le 'partage du sensible'. Qu'est-ce &#224; dire ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le partage du sensible, c'est la configuration de ce qui est donn&#233;, de ce qu'on peut ressentir, des noms et des modes de signification qu'on peut donner aux choses, de la mani&#232;re dont un espace est peupl&#233;, des capacit&#233;s que manifestent les corps qui l'occupent. La litt&#233;rature fait de la politique en bouleversant la configuration de cet espace et en donnant &#224; ces corps des puissances nouvelles. L'apolitique Flaubert conf&#232;re &#224; des corps populaires (Emma Bovary, Bouvard et P&#233;cuchet) des capacit&#233;s qui font &#233;cho &#224; celles que se donnent les militants de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, en perturbant la distribution des positions et des comp&#233;tences qui fait un ordre social. Avec la rencontre entre un enfant blanc, un descendant de chef indien crois&#233; de sang noir, un ours et la for&#234;t, Faulkner construit, dans le cycle &lt;i&gt;Descends Mo&#239;se&lt;/i&gt;, un communisme sensible plus efficace que celui des romans militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Avec la remont&#233;e d'un fleuve africain &#224; la rencontre d'un ap&#244;tre perdu du colonialisme civilisateur dans &lt;i&gt;Au coeur des t&#233;n&#232;bres&lt;/i&gt;, Conrad construit un espace politique plus significatif qu'en d&#233;crivant, dans &lt;i&gt;L'Agent secret&lt;/i&gt;, les crimes d'un cynique anarchiste. Et Pavese fait dire la guerre, la r&#233;sistance et le retour &#224; la normale par ces collines au-dessus de Turin qui &#224; la fois donnent lieu aux actions des combattants et absorbent les traces de leurs actions.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vous citez peu d'&#233;crivains contemporains. Autour de vous, parmi ceux qui lisent et qui &#233;crivent, o&#249; trouve-t-on trace, selon vous, de cette &#034;politique de la litt&#233;rature&#034; ? &lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je pense &#224; Thomas Pynchon, racontant le territoire et l'histoire am&#233;ricains &#224; travers la d&#233;ambulation d'un astronome et d'un g&#233;om&#232;tre dans &lt;i&gt;Mason &amp; Dixon &lt;/i&gt;ou &#233;voquant le nazisme simplement &#224; travers celle d'un ing&#233;nieur allemand enregistrant les perturbations radio-atmosph&#233;riques dans le Sud-Ouest africain (&lt;i&gt;V)&lt;/i&gt;. Je pense aussi &#224; Don Delillo, construisant l'espace-temps de l'Am&#233;rique politique contemporaine comme le trajet d'une balle de base-ball perdue dans les tribunes d'un stade de New York en 1951 (&lt;i&gt;Outremonde&lt;/i&gt;) ou &#224; Antonio Lobo Antunes logeant le pass&#233; colonial dans une banlieue triste de Lisbonne (&lt;i&gt;Le Retour des caravelles&lt;/i&gt;). On peut s&#251;rement penser &#224; bien d'autres. Cette arch&#233;ologie sensible du pr&#233;sent, je l'ai en fait &#233;tudi&#233;e ailleurs dans &lt;i&gt;La Fable cin&#233;matographique&lt;/i&gt; parce que je crois que le cin&#233;ma en a largement repris l'id&#233;e et la m&#233;thode &#224; la litt&#233;rature. Ceux qui d&#233;plorent une d&#233;cadence contemporaine de la litt&#233;rature oublient qu'un art est bien plus qu'un m&#233;dium particulier appartenant &#224; des sp&#233;cialistes des mots, des images ou des sons. Des cin&#233;astes ou des vid&#233;astes peuvent aujourd'hui produire des inventions dans ce nouage litt&#233;raire des mots et des choses &#224; l'&#233;gard duquel les &#233;crivains de profession manifestent souvent une certaine lassitude.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Jean Birnbaum.&lt;br class='autobr' /&gt;
LE MONDE DES LIVRES | 15.03&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#171; La litt&#233;rature a une forme de politique bien &#224; elle &#187;, par Jacques Ranci&#232;re</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/La-litterature-a-une-forme-de-politique-bien-a-elle-par-Jacques-Ranciere-1694</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/La-litterature-a-une-forme-de-politique-bien-a-elle-par-Jacques-Ranciere-1694</guid>
		<dc:date>2010-01-29T20:31:18Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Politique de la litt&#233;rature, de Jacques Ranci&#232;re. &#201;ditions Galil&#233;e. 232 pages 28,50 euros Et si &#224; toujours poser la question des &#171; rapports entre &#187; la politique et la litt&#233;rature on passait &#224; c&#244;t&#233; du sujet ? Si la litt&#233;rature, en tant que telle faisait de la politique ? C'est pour donner sens &#224; ces interrogations que Jacques Ranci&#232;re, dans son nouvel essai, revient sur une probl&#233;matique abord&#233;e dans la Parole muette et la Politique des po&#232;tes. En d&#233;pla&#231;ant la question de la mani&#232;re dont (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Politique de la litt&#233;rature&lt;/i&gt;, de Jacques Ranci&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#201;ditions Galil&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
232 pages &lt;br class='autobr' /&gt;
28,50 euros&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Et si &#224; toujours poser la question des &#171; rapports entre &#187; la politique et la litt&#233;rature on passait &#224; c&#244;t&#233; du sujet ? Si la litt&#233;rature, en tant que telle faisait de la politique ? C'est pour donner sens &#224; ces interrogations que Jacques Ranci&#232;re, dans son nouvel essai, revient sur une probl&#233;matique abord&#233;e dans la Parole muette et la Politique des po&#232;tes. En d&#233;pla&#231;ant la question de la mani&#232;re dont les &#233;crivains repr&#233;sentent la politique ou proposent dans leurs oeuvres un engagement politique, on en apprend, en fin de compte, beaucoup plus sur la fonction de la litt&#233;rature. Plus que description ou appel, elle permet de d&#233;limiter un espace o&#249; la communaut&#233; peut se penser autrement que comme conflits de collectifs aux int&#233;r&#234;ts oppos&#233;s. Depuis la fin du XVIIIe si&#232;cle, elle abolit, en particulier avec la promotion du roman, la hi&#233;rarchie des genres, des modes d'expression et des sujets. Ceux-ci, soumis &#224; la seule autorit&#233; du style, sont &#233;quivalents sous la plume de l'&#233;crivain. Cette r&#233;volution esth&#233;tique fait du roman le grand vecteur d'une pens&#233;e sociale in&#233;dite. Rencontre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Quel est le sens de ce &#171; de &#187; dans Politique de la litt&#233;rature, alors qu'on est plut&#244;t habitu&#233; &#224; un &#171; et &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Politique de la litt&#233;rature se diff&#233;rencie de &#171; politique des &#233;crivains &#187;. Il s'agit de dire que la litt&#233;rature n'est pas seulement le moyen par lequel des &#233;crivains proposent des engagements politiques, repr&#233;sentent des structures ou des conflits politiques, mais que la litt&#233;rature a une forme de politique &#224; elle. Cela suppose que politique ne signifie pas simplement la pratique du pouvoir ou la lutte pour le pouvoir, mais la configuration sensible d'un monde commun, des sujets qui la peuplent, de leurs capacit&#233;s. La litt&#233;rature, pour moi, n'est pas un art transhistorique, mais un r&#233;gime historique sp&#233;cifique d'identification de l'art d'&#233;crire, et ce qui le caract&#233;rise c'est une certaine d&#233;mocratie, c'est le fait que se trouvent neutralis&#233;es une s&#233;rie de hi&#233;rarchies qui d&#233;finissaient, auparavant, les pratiques nobles de l'art d'&#233;crire, et des arts en g&#233;n&#233;ral. Avant la litt&#233;rature, il y avait les belles-lettres, un syst&#232;me hi&#233;rarchique qui d&#233;terminait ce qui devait entrer dans l'art et en &#234;tre exclu, les genres, les sujets, les expressions nobles et non nobles. La litt&#233;rature au sens moderne na&#238;t entre la fin du XVIIIe et le XIXe comme la ruine de ce syst&#232;me. Cela conduit &#224; dire que tout sujet est bon, et &#224; la promotion d'un genre marginal, le roman.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;En quoi la controverse &#171; art pur-art engag&#233; &#187; n'est pas la probl&#233;matique centrale ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; R&#233;trospectivement, une attitude comme celle de Flaubert d&#233;clarant que le sujet &#233;tait sans importance et que l'oeuvre devait tenir &#171; par la seule force interne de son style &#187; a &#233;t&#233; consid&#233;r&#233;e comme un manifeste de l'art pour l'art, donc d'un certain aristocratisme, or, pour ses contemporains c'&#233;tait tout le contraire. Dire que le style &#233;tait &#171; &#224; lui tout seul une mani&#232;re absolue de voir les choses &#187;, revenait pr&#233;cis&#233;ment &#224; dire que la qualit&#233; litt&#233;raire n'&#233;tait plus li&#233;e &#224; la qualit&#233; des sujets repr&#233;sent&#233;s, &#224; ouvrir la porte &#224; la vie ordinaire, aux gens quelconques dans le domaine de l'art. On a oppos&#233; l'art pour l'art aux vulgarit&#233;s du r&#233;alisme ou aux contraintes de l'engagement, alors que les deux naissent ensemble, la promotion du quelconque et l'&#233;mancipation de la litt&#233;rature en art autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;ous montrez que le roman tourne le dos &#224; l'&#233;loquence politique pour laisser les choses parler d'elles-m&#234;mes.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; L'&#233;mergence de la litt&#233;rature, c'est un d&#233;placement du lieu m&#234;me de la parole. Elle n'est plus le r&#233;sultat d'une volont&#233; pour produire des effets sur une autre volont&#233;. D&#233;sormais, la parole n'est plus v&#233;hicule d'une intention, mais se met &#224; parler d'autant plus &#233;loquemment qu'elle n'&#233;mane d'aucune bouche, soutenu d'aucune volont&#233;. C'est la parole des choses muettes, t&#233;moignage d'autant plus vrai que personne ne peut les faire mentir. On le voit chez Balzac, o&#249; les murs, les meubles, les v&#234;tements inscrivent l'histoire d'une soci&#233;t&#233;. C'est une r&#233;futation de la parole politique intentionnelle, comme dans ce passage des Mis&#233;rables o&#249; l'on passe de la phrase r&#233;publicaine d'Enjolras &#224; la descente de Jean Valjean, portant Marius bless&#233; sur ses &#233;paules, dans les &#233;gouts o&#249; sont tomb&#233;s tous les rebuts de la vie, celle des pauvres et celle des riches, des grands et des com&#233;diens et tout cela est &#233;galis&#233;, et d'un autre type que celle pour laquelle se battent Enjolras et ses camarades. Ces choses ont leur propre discours. Cela contraste d'ailleurs avec l'inefficacit&#233; du discours intentionnel, persuasif, qui fonctionne parfois pour des raisons totalement contingentes, comme celui du sous-pr&#233;fet dans lors des comices agricoles, ou celui de la s&#233;duction de Rodolphe &#224; qui Emma Bovary abandonne sa&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;main.
&lt;p&gt;Cette &#233;quivalence des choses ne fait-elle pas penser &#224; la sph&#232;re de l'&#233;change de la marchandise et de l'argent ?&lt;/p&gt;
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; &#199;a ne veut pas dire que les choses vont avoir le m&#234;me discours, qu'elles sont interchangeables comme les marchandises. Au contraire, le discours marxiste o&#249; la marchandise parle est pour moi comme un h&#233;ritage de cette nouvelle forme de signifiance qui est comme invent&#233;e par la litt&#233;rature. Pour moi, la th&#233;orie du f&#233;tichisme de la marchandise est comme une transposition de cette id&#233;e d'un langage des choses que l'on trouve chez Balzac, puis Flaubert, et plus tard chez Proust. La litt&#233;rature n'est pas le langage de l'autonomie, elle se mesure avec les signes port&#233;s par les choses et &#233;videmment les signes marchands.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vous caract&#233;risez la diff&#233;rence entre politique et litt&#233;rature comme celle qui oppose m&#233;sentente et malentendu.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Je n'ai pas pos&#233; &#231;a comme une opposition radicale. Mais ce qui caract&#233;rise la politique c'est que la transformation du paysage passe par des collectifs disant &#171; nous sommes ceci, nous voulons cela &#187;, proc&#232;dant &#224; un d&#233;coupage de l'espace public, alors que la litt&#233;rature va travailler sur le sensible, sur les formes de l'individuation, en court-circuitant le niveau du sujet politique collectif. Le malentendu vient du flottement dans les rapports entre singulier et collectif.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La litt&#233;rature comme art de d&#233;limiter une agora, &#231;a ne finira pas ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; La litt&#233;rature ou d'autres arts du discours et de la repr&#233;sentation... Je suis persuad&#233; qu'il y a d'autres fa&#231;ons de faire travailler les mots. Je pense &#224; des travaux de documentaristes, comme on l'a vu dans le film Cin&#233;ma du r&#233;el. Mais on voit tous les jours des &#233;crivains inventer une nouvelle fa&#231;on de poser la question du partage du paysage sensible.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; par Alain Nicolas.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.humanite.presse.fr/journal/2007-04-05/2007-04-05-849076&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.humanite.presse.fr/journal/2007-04-05/2007-04-05-849076&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>L'art politique est-il r&#233;actionnaire ? Entretien avec Jacques Ranci&#232;re.</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/L-art-politique-est-il-reactionnaire-Entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/L-art-politique-est-il-reactionnaire-Entretien-avec-Jacques-Ranciere</guid>
		<dc:date>2010-01-29T20:05:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;De nombreux artistes d'aujourd'hui renouent avec une vocation politique qu'on croyait oubli&#233;e. Ils se proposent de d&#233;voiler les formes de la domination. Mais ils restent ainsi redevables de toute une tradition r&#233;actionnaire : le spectateur, aveugle, aurait besoin qu'on l'aide &#224; ouvrir les yeux sur le monde. Entretien avec le philosophe Jacques Ranci&#232;re qui vient de publier un plaidoyer pour un spectateur &#233;mancip&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Apr&#232;s l'art engag&#233; des ann&#233;es 1970, nous sommes entr&#233;s dans l'&#232;re du scepticisme. Aujourd'hui, quelles sont les relations entre art et politique ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re.&lt;/strong&gt; Nous sommes sortis de l'attitude d&#233;sabus&#233;e, postmoderne, selon laquelle tout est &#233;gal &#224; tout et tout est affaire de march&#233;. C'est ce que j'ai pu constater depuis quelques ann&#233;es, en circulant dans les milieux de l'art. Les colloques, les &#233;coles, les biennales, les Documenta et autres rassemblements sont irrigu&#233;s par des discours radicaux comme ceux du philosophe Toni Negri. Le souci politique est r&#233;affirm&#233;, il structure beaucoup de d&#233;marches artistiques. Cela peut passer par des expositions de photographies sur la guerre en Irak ou en Afghanistan, ou une installation sur la condition des femmes dans le monde musulman. Il y a aussi des artistes qui basculent vers une pratique o&#249; la performance artistique tend &#224; se confondre avec une activit&#233; politique. Aux Etats-Unis, par exemple, les Yes Men infiltrent les m&#233;dias pour en d&#233;r&#233;gler le jeu. Ils ont notamment annonc&#233; sur la BBC que la compagnie responsable de la catastrophe environnementale de Bhopal allait indemniser les victimes. En Angleterre, de grandes manifestations de quartier en semi-insurrection se mettent en marche sur le mot d'ordre &#171; Reclaim the streets ! &#187;. Il existe &#233;galement une forme d'art qui sort des lieux qui lui sont traditionnellement d&#233;di&#233;s. Les exemples ne manquent pas : Thomas Hirschhorn a cr&#233;&#233; un mus&#233;e pr&#233;caire Albinet&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, le collectif Campement urbain a con&#231;u un espace en collaboration avec les habitants du quartier des Beaudottes &#224; Sevran&#8230; Enfin, il ne faut pas oublier l'esth&#233;tique relationnelle &#8211; cette n&#233;buleuse qui pr&#233;tend que l'art ne fait plus d'objets mais produit des relations sociales. Ces propositions attestent toutes de la foi dans des images capables de montrer quelque chose des formes de l'oppression. Elles ravivent la pratique d'un art critique ou activiste qui tourne en d&#233;rision la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'en est-il du th&#233;&#226;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Il est assez paradoxal de constater que les propositions politiques &#233;manent principalement des arts visuels, alors que le th&#233;&#226;tre a &#233;t&#233; tr&#232;s t&#244;t le lieu de d&#233;bats sur sa capacit&#233; &#224; transformer le monde. C'est un art vivant qui assemble des corps vivants en face d'autres corps vivants. Il fut un temps o&#249; le th&#233;&#226;tre inventait des formes nouvelles. Il cherchait comment devenir un lieu de transmission et de rassemblement. Meyerhold, Piscator et Brecht ont cr&#233;&#233; un th&#233;&#226;tre politique. Les dispositifs compliqu&#233;s mis en place dans les ann&#233;es 1915-1920, en Russie et en Allemagne, tendaient &#224; transformer le th&#233;&#226;tre en une agitation de masse. Ils &#233;clataient la sc&#232;ne en une s&#233;rie de lieux, faisaient usage de la projection cin&#233;matographique, d'effets lumineux et de bruitage, donnaient beaucoup d'importance &#224; la bande-son, d&#233;ployaient quantit&#233; de moyens humains et mat&#233;riels. Depuis, ce sont devenus de simples &#171; trucs &#187; de mise en sc&#232;ne destin&#233;s &#224; majorer le plaisir th&#233;&#226;tral.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Selon vous, l'art politique v&#233;hicule souvent un pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire, en opposant l'artiste savant et le spectateur ignorant&#8230; &lt;/strong&gt;{{}}&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Beaucoup d'installations plastiques s'emploient &#224; reprendre en les parodiant les formes de la culture marchande, comme s'il fallait montrer au spectateur ce qu'il serait incapable de voir par lui-m&#234;me. Cette strat&#233;gie consiste &#224; lui ouvrir les yeux pour le sortir de sa passivit&#233;. Beaucoup de ces formes d'art restent ainsi gouvern&#233;es par un paradoxe : elles s'adressent &#224; des gens, en m&#234;me temps elles tendent &#224; les disqualifier. Le spectateur est pens&#233; comme quelqu'un qui reste &#224; sa place sans rien dire ni rien faire, incapable de percevoir tout seul la v&#233;rit&#233; qui se cache derri&#232;re les apparences. Cette conception s'inscrit dans une tradition tr&#232;s ancienne de d&#233;nigrement. On la retrouve chez Platon, dans &lt;i&gt;La R&#233;publique&lt;/i&gt;, ou encore chez Rousseau, dans la &lt;i&gt;Lettre sur les spectacles&lt;/i&gt;. Les exp&#233;riences artistiques &#224; pr&#233;tention politique restent souvent enferm&#233;es dans ce que j'ai appel&#233; la position du &#171; ma&#238;tre abrutisseur &#187;. Le p&#233;dagogue se consid&#232;re comme celui qui sait, alors que ses &#233;l&#232;ves vivraient dans l'illusion, passifs et immobiles. Les dispositifs qui visent &#224; rendre clairvoyants les aveugles sont pris dans cette logique classique de la p&#233;dagogie : plus on cherche &#224; instruire les gens, plus on reproduit l'&#233;cart entre le ma&#238;tre et l'&#233;l&#232;ve. Ce mod&#232;le suppose toujours qu'il faille sortir les gens de leur position de cr&#233;tins pour les rendre intelligents. Or plus on veut les rendre intelligents, plus on reproduit le pr&#233;suppos&#233; de leur imb&#233;cillit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'injonction qui veut que chacun reste &#224; sa place remonte-t-elle &#224; l'Antiquit&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Je ne dis pas que tout est rest&#233; pareil depuis toujours. Mais j'observe un jeu d'inversion : une s&#233;rie de propositions artistiques r&#233;volutionnaires et progressistes qui critiquent l'ali&#233;nation, la marchandise ou les m&#233;dias, reposent en fait sur le m&#234;me pr&#233;suppos&#233; r&#233;actionnaire qui irrigue la philosophie de Platon. Ces d&#233;marches reprennent la vieille distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ainsi, le maintien de l'ordre est garanti. De m&#234;me, lorsque Pierre Bourdieu explique que toutes les classes ont les go&#251;ts qui leur conviennent, il reproduit la formule platonicienne. Au nom de la science, il ne fait que r&#233;p&#233;ter un vieil interdit selon lequel chacun doit rester &#224; sa place avec les go&#251;ts, les yeux, les oreilles, les sens qui conviennent &#224; sa position.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La modernit&#233; a sonn&#233; la fin de la hi&#233;rarchie des genres picturaux, de la peinture d'histoire &#224; la nature morte. Mais toutes les in&#233;galit&#233;s ont-elles pour autant &#233;t&#233; abolies ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; La modernit&#233; se caract&#233;rise par une d&#233;mocratie artistique qui passe, en effet, par la ruine de la hi&#233;rarchie des genres et des sujets. Mais cette &#233;volution pose probl&#232;me aux artistes et aux &#233;crivains qui en profitent. D&#232;s lors que la vie de madame Bovary peut devenir un sujet de grand art, cela signifie que cette fille de paysan est capable d'acc&#233;der &#224; n'importe quelle forme d'exp&#233;rience sentimentale et artistique, elle a droit &#224; la pens&#233;e. Or, c'est l&#224; que le b&#226;t blesse : avec la modernit&#233;, l'art s'empare de tout, mais on ne veut pas que tout le monde s'empare de l'art. Les milieux intellectuels, litt&#233;raires et artistiques ne cessent de d&#233;noncer les go&#251;ts kitsch du peuple, ils raillent ces gens qui sont &#171; n'importe qui &#187; et qui d&#233;sirent se comporter en esth&#232;tes. C'est la contrepartie des strat&#233;gies artistiques modernistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quelle diff&#233;rence faites-vous entre l'&#233;ducation des individus et leur &#233;mancipation ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Au XIXe si&#232;cle, les gens du peuple fr&#233;quentaient les mus&#233;es de fa&#231;on anarchique. Cette pratique a &#233;t&#233; liquid&#233;e par les politiques p&#233;dagogiques qui voulaient apprendre au peuple &#224; regarder l'art, &#224; le comprendre. Elles ont fait sortir ces gens des lieux o&#249; ils n'&#233;taient pas cens&#233;s se trouver pour les y r&#233;introduire ensuite sous la forme d'&#233;l&#232;ves. Eduquer, c'est consid&#233;rer que la domination ne fonctionne que parce que les domin&#233;s sont dans l'ignorance des lois de cette domination. Pour qu'ils se r&#233;voltent, on veut donc leur montrer l'oppression qu'ils subissent. Le r&#244;le du p&#233;dagogue est de sortir les individus d'une ignorance qui les rendrait incapables d'agir. L'&#233;mancipation part d'un point de vue tr&#232;s diff&#233;rent : elle ne cherche pas &#224; montrer aux aveugles ce qu'ils ne verraient pas car elle suppose que personne n'ignore rien des formes de la domination. Le but est plut&#244;t que chacun se constitue des go&#251;ts, des pens&#233;es, des attitudes esth&#233;tiques qui le sortent de la situation dans laquelle on l'enferme. L'&#233;mancipation repose sur l'id&#233;e que celui qui travaille de ses mains peut se transformer en esth&#232;te. Il n'a pas n&#233;cessairement le regard, le langage, les go&#251;ts qui conviennent &#224; sa condition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une correspondance entre des ouvriers semble vous avoir beaucoup marqu&#233;&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; J'ai d&#233;pouill&#233; une foule d'archives ouvri&#232;res, et notamment les archives du menuisier Gauny &#224; la biblioth&#232;que municipale de Saint-Denis. Cela a &#233;t&#233; d&#233;terminant pour ma compr&#233;hension des rapports entre politique et esth&#233;tique. J'ai notamment d&#233;couvert l'exp&#233;rience d'ouvriers saint-simoniens qui sortent d&#233;lib&#233;r&#233;ment de leur r&#244;le. Un ouvrier, &#231;a se doit d'&#234;tre actif et robuste. Ils avaient d'ailleurs &#233;t&#233; recrut&#233;s comme tels par les saint-simoniens. Or, dans leurs lettres, ils parlent comme des esth&#232;tes, des philosophes, des promeneurs, des r&#234;veurs. Ils voient dans cette doctrine la possibilit&#233; d'une ouverture sur des mondes plus ou moins interdits. Ils racontent leurs escapades le dimanche &#224; la d&#233;couverte de la nature, ils philosophent entre eux, convertissent les gens &#224; cette religion, &#233;changent autour de la dimension esth&#233;tique de leur communaut&#233;, les ch&#339;urs, les chansons, la fraternit&#233;&#8230; Au fond, ces gens montrent que tout le monde a droit &#224; la distance du regard, du langage et de la pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Face aux pr&#233;tentions politiques de l'art, vous r&#233;habilitez les &#171; images pensives &#187;. Comment les d&#233;finiriez-vous ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Une image pensive, c'est une image qui ne livre pas son sens. On a &#233;t&#233; habitu&#233;s par une certaine tradition critique, progressiste, marxiste et bien intentionn&#233;e &#224; toujours soup&#231;onner les images. Elles &#233;taient consid&#233;r&#233;es comme des leurres et il fallait montrer la r&#233;alit&#233; qui se cachait derri&#232;re elles. Cette conception a donn&#233; lieu &#224; des &#233;crits brillants comme les &lt;i&gt;Mythologies&lt;/i&gt; de Roland Barthes, qui r&#233;v&#232;lent le sens r&#233;el des images publicitaires. Mais nous sommes arriv&#233;s &#224; un point de saturation : on a tellement press&#233; les images pour en faire sortir du sens qu'il ne restait plus rien. Le discours contemporain sur le r&#232;gne du spectacle fait ainsi le constat morose que toutes les images ont &#233;t&#233; annul&#233;es par cette qu&#234;te perp&#233;tuelle de signification. Dans &lt;i&gt;La Chambre claire&lt;/i&gt;, Barthes leur a rendu de l'&#233;paisseur, de l'&#233;nigme. Mais cette &#233;paisseur se traduit chez lui par une exp&#233;rience de l'unique, quelque chose comme la pr&#233;sence du mort parmi les vivants qu'il appelle le punctum. Moi, j'essaie d'avoir une vision plus apais&#233;e. Une photographie de Walker Evans montre le mur en planches d'une cuisine dans une ferme de l'Alabama. Il n'y a presque rien, hormis quelques ustensiles pos&#233;s de guingois, quelques couverts en fer blanc tenus par une planchette, en assez gros plan. Cette image s'inscrit dans une s&#233;rie photographique r&#233;alis&#233;e chez des paysans pauvres dans le cadre d'une enqu&#234;te &#224; vocation sociale. En m&#234;me temps, elle ne dit pas tout cela, elle est ind&#233;cise. Elle fait donc appel &#224; un spectateur capable de regarder des images qui ne disent pas leur sens et de se sortir des r&#233;flexes li&#233;s &#224; sa condition. Ce spectateur est capable d'une distance esth&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Vous &#233;voquez aussi la photo d'un condamn&#233; &#224; mort&#8230; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Ce jeune homme, Lewis Payne, a &#233;t&#233; condamn&#233; &#224; mort pour le meurtre du secr&#233;taire d'Etat am&#233;ricain. Ce que Barthes voit dans cette image, c'est que le sujet va mourir. Pour moi, l'int&#233;r&#234;t de cette photographie est plut&#244;t dans son ind&#233;cision : la figure du personnage n'exprime rien de pr&#233;cis. Elle ne dit ni pourquoi il a commis son geste, ni ce qu'il pense face &#224; la mort, ni m&#234;me ce qu'il pense de ce qu'est en train de faire le photographe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une phrase a retenu votre attention : &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#171; Je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; Elle est inscrite sur le tee-shirt d'une femme en guise de devise esth&#233;tique. Est-ce aussi la v&#244;tre ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J.R.&lt;/strong&gt; Cette phrase est issue d'une exp&#233;rience artistique, Campement urbain, qui se proposait de cr&#233;er un lieu vide en banlieue, afin de donner la possibilit&#233; d'&#234;tre seuls &#224; ceux qui ne peuvent pas l'&#234;tre.&lt;a id=&#034;p26&#034;&gt;&lt;/a&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ce cadre, l'artiste Sylvie Blocher a film&#233; des gens portant une inscription sur leur tee-shirt. Une femme voil&#233;e, qu'on pourrait stigmatiser comme arri&#233;r&#233;e, arborait cette devise : &lt;i&gt;&#171; je veux un mot vide que je puisse remplir. &#187;&lt;/i&gt; Et, effectivement, ce programme esth&#233;tique est aussi celui de l'&#233;mancipation : le droit des gens du peuple aux mots vides et pas seulement aux gestes effectifs, aux choses solides, aux mots qui se rapportent &#224; des actions. Je ne sais pas si c'est mon programme &#224; moi de remplir les mots vides, mais il a toujours &#233;t&#233; en tout cas de mettre en valeur leur puissance. Les historiens ont toujours aim&#233; les t&#233;moins muets, ils pr&#233;tendent que les choses parlent mieux que les hommes du peuple, ce qui reproduit des st&#233;r&#233;otypes tr&#232;s forts. Le philosophe Thomas Hobbes expliquait que les r&#233;volutionnaires anglais voulaient s'emparer de mots, comme celui de &#171; tyran &#187;, qui, selon lui, &#233;taient vides. Ou bien le souverain &#233;tait l&#233;gitime, ou bien il ne l'&#233;tait pas. Plus tard, au XIXe si&#232;cle, on d&#233;nonce les po&#232;tes ouvriers, ces gens du peuple qui veulent se lancer dans la litt&#233;rature et se d&#233;couvrent des pr&#233;tentions esth&#233;tiques. Tout le monde a pourtant cette capacit&#233; de s'arr&#234;ter, de ne rien faire, de se lancer dans le vide.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En 2004, l'artiste Thomas Hirschhorn a investi la rue Albinet, &#224; Aubervilliers, en y installant des &#339;uvres du Centre Pompidou. Le but &#233;tait de permettre une rencontre avec l'art au-del&#224; des espaces qui lui sont consacr&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Marion Rousset.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paru dans &lt;i&gt;Regards&lt;/i&gt; n&#176;58 janvier 2009&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.regards.fr/article/?id=3698&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.regards.fr/article/?id=3698&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Critique de la critique du &#171; spectacle &#187;</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Critique-de-la-critique-du-spectacle</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Critique-de-la-critique-du-spectacle</guid>
		<dc:date>2009-11-16T19:42:52Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Critique de la critique du &#171; spectacle &#187; entretien avec J&#233;r&#244;me Game Par Jacques Ranci&#232;re Dans cet entretien r&#233;alis&#233; au Mus&#233;e des Beaux-Arts de Saint-&#201;tienne en d&#233;cembre 2008, Jacques Ranci&#232;re revient sur les principales th&#232;ses d&#233;velopp&#233;es dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, et plus particuli&#232;rement sur sa critique de la critique du spectacle (telle qu'elle est notamment th&#233;oris&#233;e dans le travail de Guy Debord) et ses cons&#233;quences sur les possibilit&#233;s d'&#233;mancipation intellectuelle, politique et (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-autour-du-spectateur-emancipe-" rel="directory"&gt;autour du spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Critique de la critique du &#171; spectacle &#187; entretien avec J&#233;r&#244;me Game&lt;br class='autobr' /&gt;
Par Jacques Ranci&#232;re&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cet entretien r&#233;alis&#233; au Mus&#233;e des Beaux-Arts de Saint-&#201;tienne en d&#233;cembre 2008, Jacques Ranci&#232;re revient sur les principales th&#232;ses d&#233;velopp&#233;es dans &lt;i&gt;Le Spectateur &#233;mancip&#233;&lt;/i&gt;, et plus particuli&#232;rement sur sa critique de la critique du spectacle (telle qu'elle est notamment th&#233;oris&#233;e dans le travail de Guy Debord) et ses cons&#233;quences sur les possibilit&#233;s d'&#233;mancipation intellectuelle, politique et esth&#233;tique.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J&#233;r&#244;me Game (J. G.) : Dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, votre perspective est celle d'une critique de la critique du spectacle : &#224; cette fin, vous en reconstituez d'abord le r&#233;seau de pr&#233;suppositions th&#233;oriques. Pouvez-vous pr&#233;ciser en quoi consiste ce r&#233;seau et comment il agit ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re (J. R.) &lt;/strong&gt; : En gros, il fonctionne assez simplement, dans la mesure o&#249;, au d&#233;part, il y a la condamnation du th&#233;&#226;tre en tant que lieu du spectateur, qui remonte au moins &#224; Platon et consiste essentiellement en deux th&#232;ses fondamentales. Premi&#232;rement, &#234;tre un spectateur, c'est une mauvaise chose, parce qu'un spectateur, c'est quelqu'un qui regarde et qui par cons&#233;quent se met en face d'apparences &#8211; et qui du m&#234;me coup manque la v&#233;rit&#233; qui &#233;videmment est ailleurs, derri&#232;re l'apparence ou en dessous de ce qu'il voit. Donc premi&#232;re th&#232;se fondamentale : &#234;tre spectateur, c'est regarder, et regarder est mal parce que c'est ne pas conna&#238;tre. La seconde th&#232;se qui lui est li&#233;e, m&#234;me si elle peut &#234;tre dissoci&#233;e, consiste &#224; dire : &#171; &#202;tre un spectateur, c'est mauvais, parce qu'un spectateur est assis, il ne bouge pas. &#187; Par cons&#233;quent, &#234;tre un spectateur, c'est &#234;tre passif et, &#233;videmment, ce qui est bon, c'est l'activit&#233;. La question du spectateur a donc au d&#233;part et pour tr&#232;s longtemps &#233;t&#233; encadr&#233;e par ces deux couples d'oppositions fondamentaux, &#224; savoir : regarder et conna&#238;tre d'une part, et &#234;tre actif ou &#234;tre passif d'autre part. Je crois que ce qui est important, c'est au fond la mobilit&#233; de ce dispositif th&#233;orique : il fonctionne d'abord dans le cadre platonicien o&#249; il s'agit de mettre en ordre la cit&#233; &#8211; &#171; chacun &#224; sa place &#187; &#8211; et donc de bannir le th&#233;&#226;tre pour autant qu'il se trouve justement &#234;tre le lieu des d&#233;doublements, le lieu qui fait qu'on ne sait plus qui est qui ou qui fait quoi, et par cons&#233;quent par o&#249; l'ordre de la cit&#233; est menac&#233;. Mais en m&#234;me temps, cette opposition est susceptible d'&#234;tre constamment reproduite et d&#233;plac&#233;e, et donc de se charger de toutes les valeurs du progr&#232;s, de la r&#233;volution et de l'&#233;mancipation. On le voit d&#233;j&#224; tr&#232;s clairement au xviiie si&#232;cle chez Rousseau qui reprend cette critique du spectacle &#8211; mais en privil&#233;giant, plut&#244;t que l'opposition du regarder au conna&#238;tre, celle du regarder &#224; l'agir, pour conclure que si on va chercher quelque chose au th&#233;&#226;tre, c'est parce que, pr&#233;cis&#233;ment, on y a renonc&#233; dans la vie concr&#232;te. En cons&#233;quence, ce qu'il oppose &#224; la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale, c'est la f&#234;te populaire &#224; Gen&#232;ve ou la f&#234;te civique dans la Sparte antique. En cela, il reste pris dans l'opposition platonicienne, car Platon d&#233;j&#224; opposait au d&#233;doublement du th&#233;&#226;tre le ch&#339;ur ou la cit&#233; qui tiennent en eux-m&#234;mes et ne se mettent pas en face d'eux-m&#234;mes en quelque sorte, qui ne regardent pas des spectacles mais sont en acte. Ce que Rousseau reprend, c'est un peu la m&#234;me chose, mais encore une fois ce quelque chose ne cesse jamais d'&#234;tre repris : cette critique de la mimesis devient au xixe si&#232;cle comme le c&#339;ur de la critique sociale. On peut penser &#224; la fa &#231;on dont Feuerbach et Marx la reprennent avec l'id&#233;e que le fondement de la domination, c'est la s&#233;paration entre l'homme et son essence qui est projet&#233;e l&#224; -bas, au loin, en face de lui. &#192; partir de l&#224; , le platonisme devient r&#233;volutionnaire en d&#233;non &#231;ant tous ces gens qui sont spectateurs, c'est-&#224; -dire qui, premi&#232;rement, sont dans l'ignorance &#8211; domin&#233;s d'&#234;tre &#224; une place o&#249; ils &#233;carquillent les yeux comme des cr&#233;tins et ne voient bien s&#251;r pas comment marche la machine &#8211; et puis deuxi&#232;mement, ce qu'il y a de plus radical, ce que Marx emprunte &#224; Feuerbach et que Guy Debord r&#233;actualisera &#224; notre &#233;poque avec tous les ornements que l'on sait, c'est cette id&#233;e qu'&#234;tre spectateur, c'est &#234;tre en face de sa vie devenue &#233;trang&#232;re, de sa propre activit&#233; devenue &#233;trang&#232;re. Qu'est-ce qui se passe alors ? C'est que la critique platonicienne de la mimesis va devenir l'explication des raisons du malheur social &#8211; &#233;videmment avec le contre-effet que toute la critique sociale va se mettre &#224; vouloir d&#233;livrer les spectateurs d'abord de leur ignorance, ensuite de leur passivit&#233;. Et pour d&#233;livrer les ignorants, il faut d'abord les constituer comme tels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Apr&#232;s Artaud et Brecht, vous &#233;voquez en particulier le cas Debord autour d'un paradoxe : d'une part, il tient la v&#233;rit&#233; comme une non-s&#233;paration, mais, d'autre part, il pose comme mauvaise la contemplation d'apparences s&#233;par&#233;es de leur v&#233;rit&#233;. Autrement dit, plus il semble anti-platonicien, moins il l'est. Pouvez-vous d&#233;tailler le fonctionnement de cette contradiction ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : Il y a une phrase c&#233;l&#232;bre de Guy Debord qui semble &#234;tre anti-platonicienne et o&#249; il dit &#171; plus l'homme contemple et moins il est &#187;, donc opposition entre l'&#234;tre et le voir. Mais finalement cela va revenir au m&#234;me, puisque ce que le spectateur manque, c'est pr&#233;cis&#233;ment la conscience que ce qu'il a en face de lui, c'est sa propre r&#233;alit&#233;, sa propre essence, sa propre vie, sa propre action qui se trouvent s&#233;par&#233;es, devenues &#233;trang&#232;res. &#192; ce moment-l&#224; , la critique de la mimesis devient essentiellement &#8211; c'est le titre m&#234;me d'un film de Debord &#8211; critique de la s&#233;paration, c'est-&#224; -dire fa&#231;on de poser le spectacle comme &#233;tant le mal absolu en l'identifiant &#224; ce processus par lequel l'homme projette son essence hors de lui-m&#234;me. &#192; partir de cela, on a une distance et une impuissance radicales : puisque tout le monde est dans le spectacle, il n'y pas de raison pour que personne en sorte jamais, pas m&#234;me celui qui conna&#238;t la raison du spectacle. Il y a une phrase de Guy Debord qui dit : &#171; dans le monde r&#233;ellement renvers&#233;, le vrai est un moment du faux &#187; : en gros, savoir la raison du spectacle ne change pas la domination du spectacle. Reste donc finalement l'autorit&#233; de la voix qui &#233;nonce le pouvoir du spectacle. C'est particuli&#232;rement sensible lorsqu'on regarde les films de Debord parce que l&#224; , il y a effectivement un d&#233;fil&#233; d'images qu'on peut dire en un sens indiff&#233;rent (ce n'est pas absolument vrai, j'y reviendrai) et seule compte la voix qui dit : &#171; Vous &#234;tes devant ces images, &#224; regarder comme des cr&#233;tins alors que ces images sont en quelque sorte votre propre mort. &#187; Cette voix qui dit la s&#233;paration la consacre en un sens : elle dit que nous sommes tous dans les images &#8211; on y sera toujours &#8211; mais elle ne nous en sort pas. Mais d'un autre c&#244;t&#233;, le film confie encore &#224; des images le soin de nous dire qu'il y a une solution, &#224; savoir : il ne faut plus regarder, il faut agir. C'est tr&#232;s int&#233;ressant de voir dans les films de Debord, et tout particuli&#232;rement dans La Soci&#233;t&#233; du spectacle, comment il fait toute une s&#233;rie d'emprunts &#224; des westerns. On pourrait d'abord croire que c'est parodique quand on voit Errol Flynn qui charge comme &#231;a, sabre au clair ; on pourrait croire qu'il se moque de ces cr&#233;tins d'imp&#233;rialistes am&#233;ricains et de leur mythologie h&#233;ro&#239;que, mais ce n'est pas du tout vrai. Au contraire, il nous propose ces charges en exemple, il nous dit que c'est &#231;a qu'il faut faire : il faut faire comme Errol Flynn, il faut &#234;tre comme John Wayne, courant &#224; l'assaut des Sudistes ou des Indiens. C'est le mod&#232;le pour la seule chose &#224; faire : l'assaut des guerriers prol&#233;tariens contre la domination du spectacle. En m&#234;me temps, bien s&#251;r, &#231;a reste encore un spectacle qui confirme l'autorit&#233; de la voix qui dit : &#171; On sera toujours dedans. &#187; On peut comprendre &#224; partir de l&#224; comment le situationnisme est devenu ce qu'il est de nos jours dans sa version banalis&#233;e, comme critique du consommateur d&#233;mocratique abruti par les m&#233;dias. Ce qu'il y a derri&#232;re, c'est la mani&#232;re dont toute la tradition critique-marxiste r&#233;volutionnaire a absorb&#233; un certain nombre de pr&#233;suppositions in&#233;galitaires : il y a les actifs et il y a les passifs ; il y a ceux qui regardent et il y a ceux qui savent. Ce qui en gros revient &#224; dire : il y a ceux qui sont capables, il y a ceux qui ne sont pas capables. &#192; partir de l&#224; , il y a plusieurs strat&#233;gies possibles : ou l'on pense qu'il faut qu'une avant-garde r&#233;unisse les gens capables pour mettre dans la t&#234;te des incapables les moyens de s'en sortir, ou bien on prend la position du grand seigneur d&#233;senchant&#233; qui constate qu'effectivement le moment de l'action est pass&#233; et que d&#233;sormais ses contemporains sont vou&#233;s &#224; mariner ind&#233;finiment dans le spectacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Vous nouez cette question &#224; celle de l'&#233;mancipation intellectuelle telle que vous l'avez analys&#233;e dans Le Ma&#238;tre ignorant autour de la figure de Jacotot. Vous diff&#233;renciez d&#233;nonciation de l'ali&#233;nation (Brecht, Debord) et r&#233;appropriation du rapport &#224; soi permise par la logique d'&#233;mancipation, ce que vous appelez la subjectivation. Le probl&#232;me est en effet qu'en d&#233;non &#231;ant la passivit&#233;, on suppose une diff&#233;rence essentielle : la diff&#233;rence actif/passif, avec le partage des positions et des capacit&#233;s aff&#233;rent. A contrario, l'&#233;mancipation pose selon vous l'acte de regarder comme l'action qui transforme ou confirme cette assignation &#224; une place d&#233;termin&#233;e. Pouvez-vous revenir sur ce qui redistribue le sensible via cette r&#233;appropriation individuelle, et repose ainsi la question du &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;pouvoir de l'&#233;galit&#233; comme principe d'un nouveau mode de commun ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Qu'est-ce qui est au c&#339;ur de la critique de Jacotot et de ce qu'il apporte de positif, &#224; savoir l'id&#233;e de l'&#233;mancipation intellectuelle, qu'il oppose &#224; l'instruction du peuple ? Ce qui est essentiel chez Jacotot, c'est l'id&#233;e qu'en r&#233;alit&#233; tout d&#233;pend du point de d&#233;part. Ou bien l'on part de l'in&#233;galit&#233; ou bien l'on part de l'&#233;galit&#233;. Le p&#233;dagogue ordinaire, pas simplement au sens du prof, mais aussi du p&#233;dagogue politique, du chef de parti comme p&#233;dagogue du peuple ou du militant qui veut lui faire prendre conscience, part toujours de l'in&#233;galit&#233;. La logique habituelle de la p&#233;dagogie, c'est de dire : &#171; On commence avec des petits enfants qui ne savent encore rien, des gens du peuple qui sont pleins de pr&#233;jug&#233;s et ne savent pas voir ce qui est en face d'eux, et puis on va petit &#224; petit, progressivement, en bon ordre, les amener de leur situation d'in&#233;galit&#233; vers une situation d'&#233;galit&#233;. &#187; Mais bien s&#251;r, dans la mesure o&#249; le p&#233;dagogue est toujours celui qui organise le voyage de l'in&#233;galit&#233; vers l'&#233;galit&#233;, l'in&#233;galit&#233; se reproduit ind&#233;finiment dans le m&#233;canisme m&#234;me qui pr&#233;tend l'abolir. La r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s devient la v&#233;rification interminable de la m&#234;me in&#233;galit&#233;. Ce qui est int&#233;ressant c'est la fa &#231;on dont on a vu dans le th&#233;&#226;tre le m&#234;me processus. Ce qui est tr&#232;s curieux c'est que les r&#233;formateurs du th&#233;&#226;tre, particuli&#232;rement depuis le d&#233;but du xxe si&#232;cle, ont voulu comme importer la critique du th&#233;&#226;tre au sein m&#234;me du th&#233;&#226;tre. Platon, Rousseau disent : &#171; Le th&#233;&#226;tre, c'est mauvais, &#231;a rend les gens ignorants et passifs &#187;, et finalement le th&#233;&#226;tre s'est en quelque sorte propos&#233; d'&#234;tre lui-m&#234;me le r&#233;parateur de sa propre faute, disons le p&#233;dagogue qui allait rendre les gens actifs. On sait l'importance que &#231;a a eu, au xxe si&#232;cle, cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre doit sortir les spectateurs de leur passivit&#233;. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre &#224; la mode d'Artaud : qu'il n'y ait plus de spectateurs en face d'une sc&#232;ne, qu'ils soient au contraire entour&#233;s par l'action et comme pris dans le cercle de l'action et rendus du m&#234;me coup &#224; leurs &#233;nergies vitales qui &#233;taient perdues dans le spectacle. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre l'id&#233;e de Piscator que le th&#233;&#226;tre doit &#234;tre quelque chose comme une assembl&#233;e du peuple. &#224;&#226;&#8364;&#161;a peut &#234;tre toutes ces pratiques qui ont &#233;t&#233; tr&#232;s fortes en Union sovi&#233;tique dans les ann&#233;es juste apr&#232;s la R&#233;volution, au temps de Meyerhold, o&#249; il s'agissait plus ou moins de transformer la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale en une action communautaire. Il y a toujours cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre est en soi une communaut&#233;, que cette communaut&#233; est perdue, qu'il faut la retrouver et la retrouver pr&#233;cis&#233;ment en abolissant la s&#233;paration entre le voir et l'action. Le probl&#232;me, on le sait, c'est que, malgr&#233; tout, il arrive dans la logique du th&#233;&#226;tre la m&#234;me chose que dans la logique p&#233;dagogique, &#224; savoir que pour rendre les spectateurs actifs, les metteurs en sc&#232;ne ont &#224; d&#233;ployer tout un luxe de moyens, d'&#233;difices spectaculaires, de projections cin&#233;matographiques, d'interventions de la vie suppos&#233;e ext&#233;rieure sur la sc&#232;ne et ainsi de suite, et que tous ces moyens de rendre le spectateur actif sont en fait des moyens d'augmenter la puissance de la machine th&#233;&#226;trale et de renfoncer plus encore le spectateur dans sa position d'&#234;tre celui qui est bouche b&#233;e devant ce qui lui arrive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne suis pas historien de l'art, philosophe de l'art, etc. ; je travaille sur l'exp&#233;rience esth&#233;tique en tant qu'exp&#233;rience qui produit un &#233;cart par rapport aux formes de l'exp&#233;rience ordinaire. Au fond, qu'est-ce qui est au c&#339;ur du r&#233;gime esth&#233;tique de l'art ? C'est de constituer justement comme une esp&#232;ce de sph&#232;re d'exp&#233;rience qui est en rupture par rapport aux logiques de la domination &#8211; vous faisiez r&#233;f&#233;rence au libre jeu1, ce concept emprunt&#233; &#224; Kant et &#224; Schiller et qui d&#233;finit justement la sortie d'une situation de d&#233;pendance hi&#233;rarchique, le jeu du spectateur libre vis-&#224; -vis de la forme qui est en face de lui. Bourdieu et les sociologues s'en sont beaucoup moqu&#233;s en disant : &#171; Regardez comme ces philosophes sont cr&#233;tins et na&#239;fs, ils ne savent pas qu'en r&#233;alit&#233; les ouvriers et les bourgeois ont chacun leurs go&#251;ts, leurs mani&#232;res de voir, leurs mani&#232;res de juger et ainsi de suite. &#187; Or, pr&#233;cis&#233;ment, ce qui est au c&#339;ur de cette rupture que repr&#233;sente l'exp&#233;rience esth&#233;tique, c'est qu'on prend les choses &#224; l'envers : au lieu de dire : &#171; Vous savez bien qu'en r&#233;alit&#233; tous les gens ont les sens qui leur conviennent et ainsi de suite &#187;, ce qu'on propose, c'est une exp&#233;rience qui est justement une exp&#233;rience de d&#233;r&#232;glement des sens, pas au sens de Rimbaud (encore qu'il s'inscrive l&#224; -dedans) mais au sens d'une forme d'exp&#233;rience qui est en rupture par rapport aux formes normales de l'exp&#233;rience qui sont les formes de la domination. C'est cela que j'ai comment&#233; car je l'ai v&#233;cu, compris &#224; travers toute l'histoire de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re. L'&#233;mancipation ouvri&#232;re, cela suppose quoi au d&#233;part ? Pas de savoir qu'il y a l'exploitation, la domination du capital et tout &#231;a. Cela tout le monde le sait et les exploit&#233;s l'ont toujours su. L'&#233;mancipation ouvri&#232;re, c'est la possibilit&#233; de se faire des mani&#232;res de dire, des mani&#232;res de voir, des mani&#232;res d'&#234;tre qui sont en rupture avec celles qui sont impos&#233;es par l'ordre de la domination. Donc la question n'est pas de savoir qu'on est exploit&#233; ; en un sens la question est quasiment de l'ignorer. Et au c&#339;ur de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, il y a cette esp&#232;ce de d&#233;cision d'ignorer en quelque sorte qu'on est vou&#233; &#224; travailler de ses bras pendant que d'autres jouissent des bienfaits du regard esth&#233;tique. C'est ce que j'ai comment&#233; dans Le Spectateur &#233;mancip&#233; par ce petit texte d'un ouvrier menuisier sur lequel j'ai beaucoup travaill&#233; par ailleurs, Gabriel Gauny, qui raconte sa journ&#233;e de travail. Il est dans une maison bourgeoise, il fait les parquets, il est exploit&#233; par le patron, il travaille pour le propri&#233;taire, la maison n'est pas &#224; lui, et pourtant il d&#233;crit la fa &#231;on dont il s'empare de l'espace, du lieu, de la perspective qu'ouvre la fen&#234;tre. Finalement, &#231;a veut dire quoi ? Qu'il op&#232;re une esp&#232;ce de dissociation entre ses bras et son regard pour s'approprier un regard qui est celui de l'esth&#232;te. Bien s&#251;r, l&#224; , Bourdieu dirait : &#171; Voil&#224; comme il est mystifi&#233; ! &#187; Mais je dirais qu'il faut prendre les choses &#224; l'envers : ce qui compte justement c'est de se d&#233;sadapter, de se d&#233;sidentifier par rapport &#224; un mode d'identit&#233;, par rapport &#224; un mode d'&#234;tre, de sentir, de percevoir, de parler qui justement colle &#224; l'exp&#233;rience sensible ordinaire telle qu'elle est organis&#233;e par la domination. Tout cela pour moi a &#233;t&#233; extr&#234;mement important. C'est cela que veut dire &#233;mancipation. Cela veut dire cette esp&#232;ce de rupture, d'opposition &#224; un mode d'organisation sensible qui se trouve comme bris&#233; au sens le plus mat&#233;riel, &#224; savoir que finalement les bras font leur travail et puis les yeux partent ailleurs. J'ai cit&#233; ce texte qui a l'air anodin mais il para&#238;t en juin 1848 au moment de la r&#233;volution dans un journal ouvrier r&#233;volutionnaire qui s'appelle Le Tocsin des travailleurs, ce n'est pas rien. Cela veut dire que cette petite description d'allure anodine d&#233;crit le type d'exp&#233;riences individuelles partageables qui fait que quelque chose peut se constituer comme une voix des ouvriers, parce qu'une voix des ouvriers, ce n'est pas &#171; les ouvriers se mettent ensemble et on va crier sur les toits notre malheur, etc. &#187; Non. Cela veut dire : &#171; On se constitue une capacit&#233; collective de dire sur la base d'une transformation de notre propre rapport &#224; notre condition. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : L'art suppos&#233;ment critique n'est que la &#171; doublure &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; de l'ordre de nos soci&#233;t&#233;s oligarchiques &#187;, &#224; quoi vous opposez la &#171; qualit&#233; des hommes sans qualit&#233; &#187;. Votre cible est la sociologie (dont vous dites qu'elle est invent&#233;e quand l'ordre bourgeois s'inqui&#232;te) : la constitution et la reproduction d'un capital culturel, c'est la r&#233;p&#233;tition d'un m&#234;me partage &#224; travers le temps, alors que le partage du sensible est un jeu qui r&#233;invente &#224; chaque fois ses r&#232;gles. Mais qu'en est-il alors de la question du temps pour ce partage, ou plut&#244;t de la dur&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Il y a des moments privil&#233;gi&#233;s de ce type d'exp&#233;rience. Ce que je d&#233;cris l&#224; , cette esp&#232;ce d'acquisition d'un regard qui se dissocie du reste du corps, est contemporain de toute une s&#233;rie de transformations dans le statut des &#339;uvres, des textes, des images. C'est le moment o&#249; les &#339;uvres quittent leur destination de d&#233;corer les palais des princes, illustrer les myst&#232;res de la foi et ainsi de suite, et s'en vont dans ces mus&#233;es, ces lieux o&#249; elles sont s&#233;par&#233;es de leurs destinations, de leurs fonctions, et se trouvent offertes au regard de n'importe qui. Cela ne veut pas dire que n'importe qui va y aller. Encore qu'au xixe si&#232;cle, beaucoup de gens y allaient, plus qu'au xxe, parce qu'il n'y avait pas encore les politiques pour les y faire aller qui supposaient justement qu'on les ait d'abord mis &#224; la porte pour les y faire aller apr&#232;s et mieux &#8211; ce qui est toujours la logique p&#233;dagogique. Donc, on a l&#224; des n&#339;uds temporels privil&#233;gi&#233;s. Mais &#231;a se reproduit constamment. Dans ce qu'on appelle &#171; art contemporain &#187;, ce qui est important c'est cette esp&#232;ce de brouillage des fronti&#232;res : on ne sait plus tr&#232;s bien quand on est dans l'art et quand on n'y est plus. C'est remarquable lorsqu'on sait tout le temps pass&#233; &#224; instaurer des m&#233;diations. Le probl&#232;me n'est pas d'essayer de faire le chemin entre l'art ici, et un quidam l&#224; , d'organiser tout &#231;a &#233;tape par &#233;tape. Les choses int&#233;ressantes commencent quand l'art s'ind&#233;termine, perd ses fronti&#232;res. Prenez l'exemple de la musique aujourd'hui. Qu'est-ce qui est musique savante et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Nombreux sont ceux qui vont &#233;couter de la musique savante sans savoir que &#231;a en est. Est-ce qu'une musique &#233;lectronique est savante ou pas ? Est-ce que c'est de la &#171; culture jeune &#187; ou une forme de la musique savante ? On ne sait plus tr&#232;s bien, et je crois que ce qui est important, c'est toutes ces formes de brouillage et de d&#233;placement qui font qu'il n'y a pas l'art d'un c&#244;t&#233; et puis le spectateur en face, mais des formes d'exp&#233;rience qui sont des formes de transformation des r&#233;gimes de perception, d'affect et de parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Vous d&#233;veloppez la puissance du singulier &#233;galitaire comme principe d'une pratique de l'h&#233;t&#233;rog&#232;ne ou de l'hybride propre au r&#233;gime esth&#233;tique des arts par laquelle les effets des &#339;uvres ne peuvent plus &#234;tre anticip&#233;s et donc instrumentalis&#233;s au profit de l'id&#233;e. &#171; Face &#224; l'hyper-th&#233;&#226;tre &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; qui veut transformer la repr&#233;sentation en pr&#233;sence et la passivit&#233; en activit&#233;, [une mani&#232;re de comprendre et de pratiquer le m&#233;lange des genres] propose &#224; l'inverse de r&#233;voquer le privil&#232;ge de vitalit&#233; et de puissance communautaire accord&#233; &#224; la sc&#232;ne th&#233;&#226;trale pour la remettre sur un pied d'&#233;galit&#233; avec la narration d'une histoire, la lecture d'un livre ou le regard pos&#233; sur une image. Elle propose en somme de la concevoir comme une nouvelle sc&#232;ne de l'&#233;galit&#233; o&#249; des performances h&#233;t&#233;rog&#232;nes se traduisent les unes dans les autres. &#187; Pouvez-vous commenter cette insistance : contester que chacun ait un destin social et construire, persister &#224; construire une sensibilit&#233;, quel que soit le contexte ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; J. R. &lt;/strong&gt; : Dans ce que j'appellerais la politique p&#233;dagogique, il y a toujours une sorte de pr&#233;suppos&#233; vitaliste : on pense que, pour que ce soit &#224; la fois populaire, communiel et politique, il faut que ce soit vivant, par cons&#233;quent il y a un privil&#232;ge donn&#233; &#224; des formes qui d&#233;ploient des corps, des choses qui bougent sur la sc&#232;ne : th&#233;&#226;tre, danse, performance et ainsi de suite, et du m&#234;me coup on d&#233;finit quelque chose comme une esp&#232;ce de puissance de vitalit&#233; collective. Il y a toujours cette id&#233;e que le th&#233;&#226;tre est un lieu naturellement communautaire, qu'il faut lui rendre sa vitalit&#233;. Ce qui implique au fond une pens&#233;e de l'&#233;mancipation comme le processus par lequel le grand corps collectif retrouve son unit&#233;. C'est pour &#231;a que moi j'ai, de mani&#232;re un petit peu provocatrice, renvers&#233; les choses, en disant non, il faudrait que le th&#233;&#226;tre ou les formes vivantes soient un peu comme ces livres qu'on regarde, qu'on feuillette avec plus ou moins d'attention et on construit son histoire &#224; partir de l'histoire. C'est ce qui arrive beaucoup au cin&#233;ma puisque le cin&#233;ma n'existerait pas s'il n'y avait pas l'activit&#233; des spectateurs qui constamment refont les films sur le dos des cin&#233;astes. Encore une fois ce qui est important pour moi c'est de repenser les chemins de l'&#233;mancipation non pas comme la lev&#233;e d'un grand corps collectif mais comme la multiplication des formes d'exp&#233;rience qui peuvent tisser une autre forme de communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : D&#233;j&#224; dans Malaise dans l'esth&#233;tique vous &#233;laboriez diff&#233;rents modes de rationalisation de l'ind&#233;termination propre au r&#233;gime esth&#233;tique, qui aboutiraient aujourd'hui &#224; un r&#233;gime &#233;thique. Pouvez-vous revenir sur le tour de vis &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;suppl&#233;mentaire qu'op&#232;re Le Spectateur &#233;mancip&#233; autour de ce que vous appelez la &#171; dialectique inh&#233;rente &#224; la d&#233;nonciation du paradigme critique &#187; ou la grande question : comment penser un r&#233;gime du voir (de la sensation) qui ne fasse pas l'objet d'une suspicion de la part de l'id&#233;e (la peur d'&#234;tre victime d'une illusion plus ou moins &#233;labor&#233;e), mais aussi la productivit&#233; du sensible &#224; l'&#339;uvre dans l'activit&#233; du spectateur &#233;mancip&#233;, sa puissance d'immanence, non recouverte par la m&#233;lancolie d'une &#171; radicalit&#233; enfin radicale &#187; et son impuissance tautologique &#224; l'&#339;uvre notamment, dites-vous, chez Baudrillard, Boltanski/Chiapello, Solterdjik et Bauman. &#171; La m&#233;lancolie &#8211; &#233;crivez-vous &#8211; se nourrit de sa propre impuissance. Il lui suffit de pouvoir la convertir en impuissance g&#233;n&#233;ralis&#233;e et de se r&#233;server la position de l'esprit lucide qui jette un regard d&#233;senchant&#233; sur un monde o&#249; l'interpr&#233;tation critique du syst&#232;me est devenue un &#233;l&#233;ment du syst&#232;me lui-m&#234;me. &#187; Pouvez-vous pr&#233;ciser les diff&#233;rents fronts et le ballet dialectique entre m&#233;lancolie de gauche et fureur de droite dont vous dites que ce sont les deux faces de la m&#234;me pi&#232;ce et qu'elles aboutissent donc &#224; la m&#234;me conclusion ? &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R. &lt;/strong&gt; : Je ne vais pas envoyer son paquet &#224; chacun pour dire pourquoi ce n'est pas bien. Non, ce n'est pas mon objectif. Ce qui m'int&#233;resse plut&#244;t, c'est cette esp&#232;ce de configuration globale &#224; laquelle on a &#224; faire ; c'est de voir comment, en l'espace de quarante ans, les th&#232;mes progressistes des ann&#233;es 1950-1960 &#8211; la d&#233;nonciation de la mythologie de la marchandise &#224; la mani&#232;re de Barthes, la d&#233;nonciation de la soci&#233;t&#233; de consommation &#224; la mani&#232;re de Baudrillard, la critique du f&#233;tichisme marchand &#8211;, tout &#231;a s'est petit &#224; petit transform&#233;. Pourquoi ? Parce que, finalement, ces critiques, qui encore une fois &#233;taient cens&#233;es apprendre aux gens &#224; comprendre qu'ils &#233;taient dans un monde qui n'&#233;tait pas bien et qu'il fallait changer, ne fonctionnaient d'une certaine fa &#231;on que parce que suffisamment de gens savaient ou pensaient savoir que non seulement il fallait le changer mais comment le changer. Et &#224; partir du moment o&#249; cette certitude sur le sc&#233;nario dans lequel on se trouve, sur le fait qu'on est dans le sens de l'histoire, et que celle-ci va vers un changement radical, s'efface, que se passe-t-il ? Il se passe que ces proc&#233;dures vont commencer &#224; tourner sur elles-m&#234;mes, c'est ce que j'ai illustr&#233; sur le plan proprement visuel &#224; travers la mani&#232;re dont le photomontage militant des ann&#233;es 1970 &#8211; du genre de Martha Rosler nous montrant le pauvre Vietnamien avec son enfant mort au milieu d'un &#233;l&#233;gant salon am&#233;ricain &#8211; voit son sens se transformer, tout en restant formellement pareil. C'est ce que j'ai comment&#233; &#224; travers cette photographie de Jos&#233;phine Meckseper qui nous montre les manifestants contre la guerre en Irak avec une &#233;norme poubelle juste devant, qui d&#233;borde &#233;videmment, donc on comprend tout de suite &#8211; c'est toujours la m&#234;me chose &#8211; le rapport entre soci&#233;t&#233; de consommation et militantisme, sauf que le rapport est invers&#233; : d&#233;sormais la poubelle est au premier plan pour dire : &#171; Voil&#224; votre r&#233;alit&#233;, vous pouvez toujours, derri&#232;re, manifester et faire croire que vous &#234;tes oppos&#233;s &#224; l'ordre existant, mais en r&#233;alit&#233; vous &#234;tes complices en tant que consommateurs, etc. &#187; Ce qui m'int&#233;resse, c'est qu'au fond les proc&#233;dures formelles restent les m&#234;mes, et c'est le sens qui se trouve compl&#232;tement invers&#233;, c'est-&#224; -dire que la critique devient une esp&#232;ce de d&#233;ploration morose, &#224; savoir non plus : &#171; Regardez comme c'est malheureux, ces gens sont victimes de la soci&#233;t&#233; de consommation, et voil&#224; pourquoi il faut qu'ils luttent contre &#187;, mais : &#171; Regardez comment de toute fa &#231;on ils sont l&#224; -dedans jusqu'au cou et ils y sont en &#233;tant heureux. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce renversement que j'ai comment&#233; &#224; travers diff&#233;rentes figures. Si l'on pense &#224; Sloterdjik, ce th&#232;me de l'all&#233;gement qu'il y a notamment dans &#201;cumes : nos soci&#233;t&#233;s, dit-il, sont des soci&#233;t&#233;s d'all&#233;gement, il y a de moins en moins de r&#233;alit&#233; et de moins en moins de pauvret&#233;. On a l&#224; une esp&#232;ce de conviction absolue que la pauvret&#233; a disparu, que la r&#233;alit&#233; a disparu, et que finalement ce sont des gens de mauvaise foi qui nous font croire encore que la pauvret&#233; et la r&#233;alit&#233; existent. Il y a donc comme une esp&#232;ce de spirale de la critique : ce n'est plus la critique de la fausse richesse &#224; la Guy Debord mais la critique de la fausse pauvret&#233;. Il y a cette esp&#232;ce de m&#233;lancolie de gauche qui dit : &#171; Les gens sont trop heureux de toute fa &#231;on, non seulement ils sont trop heureux mais ils font croire qu'ils sont malheureux, ils font croire qu'il y a de la mis&#232;re et ainsi de suite. &#187; Vous voulez qu'on parle un peu de Boltanski/Chiapello ; on ne va pas critiquer en deux minutes un pav&#233; haut comme &#231;a, mais, au fond, la th&#232;se centrale, c'est toujours celle de la capacit&#233; infinie de la machine &#224; r&#233;cup&#233;rer tout : le capitalisme en difficult&#233; a &#233;t&#233; sauv&#233; parce qu'il a r&#233;cup&#233;r&#233; l'esprit de cr&#233;ativit&#233; des enfants de 68 qui voulaient du travail &#171; cr&#233;atif &#187; et ainsi de suite. Maintenant, ils l'ont avec les formes du travail flexible, etc. En un sens, c'est une plaisanterie parce que, d'une part, en 68, les gens ne r&#233;clamaient pas beaucoup du travail cr&#233;atif : ils r&#233;clamaient plut&#244;t la destruction du syst&#232;me capitaliste &#8211; ce qui n'est quand m&#234;me pas la m&#234;me chose. Et puis, d'autre part, parce que malgr&#233; tout la flexibilit&#233; pratiqu&#233;e aujourd'hui signifie toute autre chose que l'appel &#224; la cr&#233;ativit&#233; libre des enfants de la r&#233;volution anti-autoritaire. On ne va pas entrer dans le d&#233;tail mais ce qui est important c'est la mani&#232;re dont le discours critique qui &#233;tait en principe tendu vers un objectif d'&#233;mancipation est devenu un discours qui tourne sur lui-m&#234;me pour expliquer pourquoi toute &#233;mancipation est de toute fa &#231;on impossible parce que tout le monde est pris dans la machine et que la machine tourne sur elle-m&#234;me, que ceux qui pr&#233;tendent la critiquer ne font au contraire que la renforcer et ainsi de suite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Dans une image frappante, vous &#233;voquez Marx comme la &#171; voix ventriloque &#187;, ing&#233;r&#233;e, en r&#233;alit&#233; dig&#233;r&#233;e par cet art critique. Le capitalisme marchand est un estomac sans fin et l'art critique son enzyme glouton, et par cons&#233;quent toutes dissensions ou distances s'en trouvent malais&#233;es : pouvez-vous pr&#233;ciser vos vues l&#224; -dessus ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : Il y a effectivement dans le mouvement d'&#233;mancipation sociale une double possibilit&#233; depuis le d&#233;part : ou bien on pense l'&#233;mancipation comme fond&#233;e sur la capacit&#233; de n'importe qui, donc fond&#233;e sur toutes ces formes de transformation des formes de l'exp&#233;rience (par exemple, l'ouvrier qui sort de son identit&#233;, qui s'approprie le regard, le langage, la pens&#233;e de l'autre), ou bien on part des incapacit&#233;s. Partir des incapacit&#233;s, &#231;a veut dire partir de l'id&#233;e que tous ces malheureux sont tromp&#233;s par la machine, baignent dans l'id&#233;ologie et que, par cons&#233;quent, il faut les en sortir. &#201;videmment, pour les en sortir, il faut d'abord les y plonger un peu plus profond&#233;ment pour prouver qu'ils y sont bien compl&#232;tement. C'est la grande logique de la plupart des discours qui se veulent &#233;mancipateurs, &#224; savoir : les gens sont domin&#233;s parce qu'ils ne savent pas qu'ils sont domin&#233;s, et ils ne savent pas qu'ils sont domin&#233;s parce qu'ils sont domin&#233;s. C'est en gros la logique d'Althusser, la logique de Bourdieu, une logique tr&#232;s, tr&#232;s large. Ce qui veut dire qu'elle a d&#251; se nourrir de toute une s&#233;rie d'&#233;l&#233;ments qui lui &#233;taient en r&#233;alit&#233; fournis par l'autre c&#244;t&#233;, par les pens&#233;es de la domination. Mon id&#233;e, c'est que tous ces th&#232;mes qu'on reprend sans cesse &#8211; les malheureux consommateurs absorb&#233;s par les marchandises, mystifi&#233;s par les images, etc. &#8211; il faut se rendre compte qu'ils ont d'abord &#233;t&#233; des th&#232;mes r&#233;actionnaires. Au xixe si&#232;cle, au temps de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, au temps aussi de la multiplication de la parole &#233;crite des textes romanesques, au temps o&#249; la ville moderne prend son allure et o&#249; par cons&#233;quent il y a partout du spectacle, une sorte d'esth&#233;tisation du d&#233;cor de la vie quotidienne, et ainsi de suite &#8211; le temps de Mme Bovary pour aller vite &#8211;, on voit justement se d&#233;velopper une sorte de critique, une sociologie ou une science politique bourgeoises qui disent &#171; Attention ! C'est dramatique parce que tous ces gens du peuple qui commencent &#224; absorber des textes qui les font r&#234;ver d'autre chose, qui regardent des images d'un bonheur qui est impossible, ils vont sortir de leur condition, absorber des images, des mots, des phrases, des discours qui n'ont pas &#233;t&#233; faits pour eux, alors qu'ils n'ont pas la cervelle pour &#231;a. &#187; Cette crainte que les pauvres ne sortent de leur condition se pr&#233;sente bien s&#251;r comme un souci paternel ; on dit : &#171; Il faut &#233;viter que les gens, les pauvres se fatiguent trop, il faut &#233;viter l'excitation nerveuse de ces pauvres. &#187; On voit tr&#232;s bien cela traverser m&#234;me des &#233;crivains progressistes &#224; la Zola : on observe le pays d'en bas, la soci&#233;t&#233; d'en bas, qui se met soudainement &#224; vouloir s'approprier un peu n'importe quoi en termes de textes, d'images, de formes de vie. La critique de la soci&#233;t&#233; de consommation est d'abord une critique effray&#233;e devant toutes ces formes nouvelles d'exp&#233;rience, et peut-&#234;tre y a-t-il un lien entre Mme Bovary qui cherche &#224; savoir ce que peuvent vouloir dire les mots qu'elle a lus dans les livres comme f&#233;licit&#233;, extase et ivresse, et puis ces prol&#233;taires qui veulent aussi donner r&#233;alit&#233; &#224; des mots comme libert&#233;, &#233;galit&#233; et &#233;mancipation des travailleurs. Il faut voir cette tension qui est originaire dans la grande tradition de la critique sociale et du m&#234;me coup de l'art critique qui en reprend les pr&#233;misses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : Dans Le Spectateur &#233;mancip&#233;, vous avez des mots terribles de lucidit&#233; sur ces proc&#233;dures de la critique sociale qui ont pour &#171; fin de soigner les &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;incapables, ceux qui ne savent pas voir, qui ne comprennent pas le sens de ce qu'ils voient, qui ne savent pas transformer le savoir acquis en &#233;nergie militante &#187;. Vous dites ainsi : &#171; Et les m&#233;decins ont besoin de ces malades &#224; soigner. Pour soigner les incapacit&#233;s, ils ont besoin de les reproduire ind&#233;finiment. Or pour assurer cette reproduction, il suffit du tour qui, p&#233;riodiquement, transforme la sant&#233; en maladie et la maladie en sant&#233;. [&#8230;] La machine peut marcher ainsi jusqu'&#224; la fin des temps, en capitalisant sur l'impuissance de la critique qui d&#233;voile l'impuissance des imb&#233;ciles. &#187; Contre ce sch&#233;ma, ce qui op&#232;re v&#233;ritablement, c'est alors une &#171; vacance &#187;, dites-vous &#224; propos d'un collectif d'artistes, Campement urbain, qui reconfigure la perception qu'on peut se faire de ce qu'il est convenu d'appeler la &#171; crise des banlieues &#187;. Espace paradoxal, inutile, improductif, &#233;voquant le rapport communaut&#233;/solitude et la notion d'une communaut&#233; dissensuelle. Pouvez-vous revenir sur ce cas ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : J'essaye toujours d'&#233;viter soigneusement de dire : &#171; Bon voil&#224; , c'est &#231;a qu'il faut faire, voil&#224; ce que font les bons artistes, voil&#224; ce qu'est la bonne politique de l'art et ainsi de suite. &#187; Parce que ce qui m'int&#233;resse, les &#339;uvres que je regarde, je les regarde par rapport aux probl&#232;mes qu'elles posent, la mani&#232;re dont elles les posent. Je ne m'int&#233;resse pas forc&#233;ment &#224; des &#339;uvres pour dire &#171; Voil&#224; , &#231;a, c'est le bon truc &#224; faire &#187;, mais pour dire : &#171; &#192; travers &#231;a, on voit un petit peu quels sont les enjeux. &#187; C'est pour &#231;a que je parle dans ce livre de cette exp&#233;rience du groupe Campement urbain, ce n'est pas pour faire leur publicit&#233;. Moi-m&#234;me, j'ai des sentiments un petit peu partag&#233;s quant &#224; ce qu'ils font. C'est un collectif qui pratique ces formes d'art qui vont vers l'ext&#233;rieur et ils ont lanc&#233; un projet en lien avec des groupes de population dans des banlieues dites &#171; &#224; probl&#232;mes &#187;, en l'occurrence dans la banlieue de Paris, dans le fameux 93, &#224; Sevran-Beaudottes. Leur projet est de mobiliser un groupe de la population pour imaginer un lieu. Ce qui est int&#233;ressant, c'est que cela consiste &#224; construire un lieu qui appartienne &#224; tous mais qui en m&#234;me temps ne puisse &#234;tre occup&#233; que par une personne &#224; la fois. Un lieu o&#249; l'on puisse s'isoler. Cela a un c&#244;t&#233; compl&#232;tement paradoxal parce qu'on dit toujours : &#171; Ce qui arrive dans les banlieues vous savez pourquoi, c'est &#224; cause de la perte du lien social, donc il faut remailler du lien social &#187;, donc on envoie souvent les artistes dans les banlieues pour remailler du lien social par des ateliers d'&#233;criture ou d'autres choses du m&#234;me genre. Eux prennent les choses compl&#232;tement &#224; l'envers en disant : &#171; Le probl&#232;me n'est pas de tisser du lien social, le lien social il n'y en a que trop, le probl&#232;me c'est de cr&#233;er quelque chose qui fasse rupture parce que, pr&#233;cis&#233;ment, dans ces banlieues-l&#224; , ce n'est pas qu'on manque de lien, mais qu'on ne peut pas choisir la forme du lien. &#187; Cr&#233;er ensemble un lieu o&#249; l'on puisse &#234;tre seul, c'est comme inventer une autre forme de sociabilit&#233;, choisie et non pas impos&#233;e. Ce qui m'int&#233;resse dans cette exp&#233;rience (qui est encore en cours), c'est qu'elle est quasiment un commentaire de Kant. Ca semble paradoxal ce que je dis, mais ce projet s'appelle &#171; Je et Nous &#187;, c'est-&#224; -dire qu'il consiste au fond &#224; cr&#233;er comme un lieu pour l'individu isol&#233; qui soit imm&#233;diatement connect&#233; &#224; une esp&#232;ce de possession collective. C'est exactement la formule du jugement esth&#233;tique kantien : je juge pour tout le monde, je partage a priori mon appr&#233;ciation avec tout le monde lorsque je dis &#171; C'est beau &#187;. Cela ne veut pas dire que tout le monde trouvera &#231;a beau &#8211; ce n'est pas le probl&#232;me &#8211;, &#231;a veut dire que je dessine quelque chose comme une autre forme de communaut&#233;. Encore une fois, je ne donne pas d'exemples mais pour moi, ce qui est important c'est que &#231;a montre comment les probl&#232;mes se posent. On peut aussi parler des trois films que Pedro Costa &#8211; r&#233;alisateur portugais &#8211; a faits autour de la vie et de la fin d'un bidonville dans les environs de Lisbonne, essentiellement habit&#233; par des immigr&#233;s cap-verdiens et quelques marginaux drogu&#233;s autochtones. Ce qui est tr&#232;s int&#233;ressant et tr&#232;s fort dans ces films c'est que, l&#224; encore, il prend un parti qui est oppos&#233; au parti normal. Normalement, on dit : &#171; Il ne faut pas esth&#233;tiser la mis&#232;re. &#187; On dit toujours : &#171; Attention, la mis&#232;re il faut la repr&#233;senter comme elle est : mis&#233;rable. &#187; Or au contraire, Pedro Costa s'attache &#224; mettre en valeur tout ce qui est contenu de richesse sensible dans l'exp&#233;rience de ces gens dans ces bidonvilles mis&#233;rables. Ce qui fait que l'image est absolument superbe de part en part et d&#233;nonce pr&#233;cis&#233;ment par sa beaut&#233; cette esp&#232;ce de partage qu'on fait lorsqu'on dit toujours ; &#171; Pour les pauvres, pas de beaut&#233;, pour les pauvres il faut du r&#233;el, il faut montrer leur souffrance et comment ils peuvent s'en sortir et pas s'amuser &#224; montrer que les reflets du soleil chez eux aussi &#231;a fait des choses qui sont belles, pas montrer qu'ils partagent une certaine richesse sensible. &#187; Ce qui est fantastique c'est que justement, il y a toute une s&#233;rie de brouillages qui sont op&#233;r&#233;s. D'abord entre le documentaire et la fiction. On se souvient de la c&#233;l&#232;bre phrase de Godard &#8211; &#171; la fiction c'est pour les Isra&#233;liens, le documentaire c'est pour les Palestiniens &#187; &#8211; qui veut dire que le documentaire c'est pour les victimes, si l'on parle des victimes on fait du documentaire, c'est la r&#233;alit&#233;, on n'enjolive pas. Or il y a dans les films de Pedro Costa ce brouillage du rapport documentaire/fiction, entre l'esth&#233;tique et le social. Et puis il y aussi une esp&#232;ce de renversement des positions parce que le h&#233;ros du troisi&#232;me film, En avant jeunesse, est un immigr&#233; cap-verdien, ancien ma &#231;on, qui a eu un accident, qui a une certaine f&#234;lure au cerveau, et ce qui est extraordinaire, c'est que ce n'est pas du tout le malheureux immigr&#233; qu'il faudrait plaindre, mais une sorte de seigneur, d'errant sublime, de roi Lear ou d'&#195;&#8230;&#226;&#8364;&#8482;dipe qui traverse le film. Il y a une s&#233;quence tout &#224; fait extraordinaire : c'est &#224; Lisbonne, il est &#224; la Gulbenkian, grande silhouette noire entre un Rubens et un Van Dyck, et le gardien du mus&#233;e, qui est noir aussi, vient l'emmener, comme s'il lui disait en silence &#171; Bon &#233;coute mon vieux, sors-toi un peu de l&#224; , c'est pas vraiment ta place. &#187; Mais ce qui est int&#233;ressant c'est qu'en r&#233;alit&#233; l'image fait l'inverse, elle dit que ce n'est pas le malheureux qui est priv&#233; des richesses de l'art, au contraire sa pr&#233;sence arrive &#224; renverser le rapport et &#224; dire que, finalement, cette richesse de l'art est en d&#233;ficit par rapport &#224; la richesse d'exp&#233;rience dont il s'agirait de rendre compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : En d&#233;finitive, apr&#232;s avoir envisag&#233; l'&#233;chec d'un certain type d'art critique, vous &#233;voquez son possible effet r&#233;siduel en termes sensibles plut&#244;t qu'intellectuels et vous ajoutez : &#171; cet effet ne peut &#234;tre une transmission calculable. &#187; Vous &#233;crivez &#233;galement : &#171; le travail critique [&#8230;] est aussi celui qui examine les limites propres &#224; sa pratique, qui refuse d'anticiper son effet et tient compte de la s&#233;paration esth&#233;tique &#224; travers laquelle cet effet se trouve produit. &#187; Ce n'est pas pour autant la contingence ou le relativisme, seulement &#171; on passe d'un mode sensible &#224; un autre mode sensible &#187;. Pourriez-vous pr&#233;ciser un peu ce travail de changement de cadre, d'&#233;chelle et de rythme fait de chocs ou de ruptures dans le tissu du sensible, dans les perceptions et la dynamique des affects qui semble cr&#233;er comme un monde dont le crit&#232;re serait la fiction ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R.&lt;/strong&gt; : C'est le paradoxe que vit l'art contemporain : on continue toujours &#224; faire comme si la politique de l'art c'est un artiste qui dit : &#171; Je vais montrer &#231;a, je vais faire passer ce message, je vais produire ce r&#233;sultat. &#187; C'est ce qu'on voit constamment avec toutes ces installations qui nous disent : &#171; Bon je vais mettre dans le mus&#233;e une petite cabine o&#249; l'on entend des sons disco, etc., &#231;a va critiquer la soci&#233;t&#233; de consommation, ou bien je vais prendre un clip un peu retrait&#233;, etc. pour montrer comment les individus sont victimes des m&#233;dias &#187; et ainsi de suite. Et toujours on pr&#233;suppose l'effet. C'est &#231;a le propre de l'abrutissement selon Jacotot, c'est toujours de pr&#233;supposer l'effet. Or pr&#233;cis&#233;ment la rupture esth&#233;tique c'est quoi ? C'est qu'on ne peut pas pr&#233;supposer l'effet. Moi je ne suis pas en extase devant l'ind&#233;cidable, ce n'est pas le probl&#232;me. Il ne s'agit pas de &#231;a. Il s'agit simplement de dire que, comme dans la relation p&#233;dagogique, le ma&#238;tre parle mais ne fait jamais passer son savoir dans la t&#234;te de l'&#233;l&#232;ve, de m&#234;me l'artiste &#233;labore de grandes strat&#233;gies ( &#171; Voil&#224; je mets &#231;a, &#231;a, &#231;a et &#231;a comme &#231;a pour prouver &#231;a et les gens verront &#231;a et comprendront &#231;a &#187;), mais non. Finalement, il dispose ses &#233;l&#233;ments et puis les spectateurs, les visiteurs viennent et c'est eux qui choisissent comment recomposer les &#233;l&#233;ments, comment assembler ce qu'ils voient l&#224; avec leur propre histoire, leur propre exp&#233;rience et ainsi de suite. Et effectivement le probl&#232;me, c'est d'arriver &#224; sortir de cette esp&#232;ce de surcharge p&#233;dagogique qui est souvent le propre des artistes mais aussi des gens de mus&#233;e. Toutes ces politiques font toujours comme si on pouvait pr&#233;d&#233;terminer l'effet. Vraiment l'&#233;mancipation commence lorsque justement il y a rupture entre la cause et l'effet. C'est dans cette b&#233;ance que s'inscrit l'activit&#233; du spectateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. G. : On a parl&#233; pendant toute cette discussion du point de vue ex post, de (et une fois que) l'&#339;uvre (a &#233;t&#233; produite). Ce serait int&#233;ressant aussi de parler ex ante, tandis que l'&#339;uvre d'art est cr&#233;&#233;e : qu'en est-il de la question du nouage choc sensible (ou distance esth&#233;tique)/effet de sens (ou effet politique) &#224; ce moment-l&#224; ? Que faire de (comment r&#233;agir &#224; , comment manipuler) l'ind&#233;cidable qu'il peut repr&#233;senter ? Comment le maintenir (y compris dans la &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;&#171; nouveaut&#233; &#187;) ? D'o&#249;, implicitement, la question du statut et des modalit&#233;s d'une critique (ou d'une pens&#233;e de l'art) qui jugerait sur pi&#232;ces, via leurs effets, la puissance des &#339;uvres &#224; maintenir cet ind&#233;cidable : quel crit&#233;rium ici ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;J. R. &lt;/strong&gt; : Je ne crois pas qu'il y ait de crit&#232;res. Il y a un ensemble de d&#233;cisions. La premi&#232;re, c'est qu'on veut dire ou montrer quelque chose du monde dans lequel on est soi-m&#234;me un spectateur. C'est la r&#233;action propre qu'on a au monde dans lequel on vit, &#224; la distribution des places et des identit&#233;s qui le constitue. On le dispose selon le mode qui est le plus propre &#224; donner &#224; cette parole, &#224; cette peinture, cette performance, etc., le monde sensible alternatif qu'elle porte en puissance. Mais on d&#233;cide en m&#234;me temps qu'on n'est pas ma&#238;tre de son effet, qu'on ne s'adresse pas &#224; un public d&#233;termin&#233; pour produire un effet d&#233;termin&#233;. Pedro Costa, il suit son id&#233;e, il fait son film en affrontant l'impr&#233;visible de son personnage, en construisant un monde sensible pour son regard, sa parole, ses d&#233;ambulations. Ce monde sensible alternatif contient aussi un spectateur possible. Cela dit, &#233;videmment, quand le film arrive devant les commissions, les commissaires disent &#171; Oh la la ! &#224;&#226;&#8364;&#161;a, c'est un film de festival, c'est bon pour les mus&#233;es. Donc pas d'avance pour la distribution. Il passera une semaine dans une petite salle pour les esth&#232;tes et puis c'est fini. &#187; La d&#233;cision artistique et politique de l'artiste est d'ignorer l'alternative dans laquelle la logique dominante l'enferme, de continuer &#224; construire son monde et son peuple. C'est ici que la &#171; critique &#187; prend son sens. Ce n'est &#233;videmment pas un travail de sp&#233;cialiste qui juge des &#339;uvres et avertit un public pr&#233;d&#233;termin&#233; de sa r&#233;action probable. C'est un travail qui &#233;largit les propositions de mondes alternatifs que construisent les &#339;uvres. C'est donc toujours aussi un travail d'artiste.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Jacques Ranci&#232;re est philosophe et enseigne &#224; l'universit&#233; de Paris 8-Saint-Denis. &#201;l&#232;ve de Louis Althusser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J&#233;r&#244;me Game est &#233;crivain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=360&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://revuedeslivres.net/articles.php?idArt=360&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Jean-Luc Godard, La religion de l'art&#034;, par Jacques Ranci&#232;re</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Jean-Luc-Godard-La-religion-de-l-art-par-Jacques-Ranciere</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Jean-Luc-Godard-La-religion-de-l-art-par-Jacques-Ranciere</guid>
		<dc:date>2009-04-14T16:14:14Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re. Paru dans Cin&#233;mAction, &#171; O&#249; en est le God-Art ? &#187;, n&#176; 109, 2003, pp. 106-112. &lt;br class='autobr' /&gt; En cette ann&#233;e, avec Eloge de l'amour, c'est la premi&#232;re fois que Jean-Luc Godard est en comp&#233;tition &#224; Cannes. Pensez-vous qu'il s'agit l&#224; d'une cons&#233;cration ou d'une condamnation ? &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est sans doute une cons&#233;cration dans la pens&#233;e de ceux qui l'ont fait venir. Mais elle prend plut&#244;t la forme de la mus&#233;ification. Il y a cette ann&#233;e &#224; Cannes beaucoup d'auteurs convoqu&#233;s comme (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien avec Jacques Ranci&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
Paru dans Cin&#233;mAction, &#171; O&#249; en est le God-Art ? &#187;, n&#176; 109, 2003, pp. 106-112.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;En cette ann&#233;e&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;2001&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, avec Eloge de l'amour&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sortie en salle : 16 Mai 2001&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est la premi&#232;re fois que Jean-Luc Godard est en comp&#233;tition &#224; Cannes. Pensez-vous qu'il s'agit l&#224; d'une cons&#233;cration ou d'une condamnation ? &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sans doute une cons&#233;cration dans la pens&#233;e de ceux qui l'ont fait venir. Mais elle prend plut&#244;t la forme de la mus&#233;ification. Il y a cette ann&#233;e &#224; Cannes beaucoup d'auteurs convoqu&#233;s comme membres du Panth&#233;on cin&#233;matographique. Tout se passe comme s'il y avait deux sortes de films en pr&#233;sence. Ceux qui entrent dans la cat&#233;gorie des films primables et ceux dont les auteurs appartiennent &#224; l'histoire du cin&#233;ma et prouvent sa continuit&#233;. Il est clair que si Godard est un vrai concurrent, son absence de prix est un enterrement. Si on le consid&#232;re comme hors concours, cette panth&#233;onisation est elle-m&#234;me une marginalisation qui le fixe dans le statut qu'il s'est en partie donn&#233; lui-m&#234;me - mais qui risque de se retourner contre lui - celui d'une m&#233;moire du cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Pour en venir &#224; l'&#339;uvre proprement dite, circonscrite &#224; la production des ann&#233;es 1991-2001, j'aimerais que vous nous indiquiez quelle est la place de Godard maintenant par rapport &#224; l'art ? &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt; s'inscrivent dans une tradition d'histoire de l'art &#224; la Malraux et &#233;tablissent une g&#233;n&#233;alogie picturale du cin&#233;ma. Mais cette r&#233;f&#233;rence picturale, devenue centrale dans &lt;i&gt;Passion&lt;/i&gt;, &#233;tait d&#233;j&#224; - tout comme la r&#233;f&#233;rence litt&#233;raire - tr&#232;s marqu&#233;e dans beaucoup de films des ann&#233;es 60, par exemple dans &lt;i&gt;Le M&#233;pris&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;La Chinoise&lt;/i&gt;... Sans doute l'art pop et la peinture abstraite ont-ils c&#233;d&#233; la place &#224; Rembrandt ou Goya, et la pratique m&#234;me du collage est-elle pass&#233;e du mode provocateur de filiation dada&#239;ste ou pop &#224; un mode fusionnel o&#249; les &#339;uvres s'interp&#233;n&#232;trent dans un mus&#233;e imaginaire vivant. Mais Godard a toujours m&#234;l&#233; une r&#233;flexion sur l'histoire du XX&#232; si&#232;cle &#224; une r&#233;flexion sur le cin&#233;ma, le cin&#233;ma dans l'art, et l'histoire du cin&#233;ma en liaison avec l'histoire de l'art. Il existe par exemple une constante chez lui. C'est la r&#233;flexion sur la filiation romantique, sur le rapport po&#233;tique et politique au romantisme allemand, centrale dans &lt;i&gt;Allemagne neuf z&#233;ro&lt;/i&gt;, mais aussi pr&#233;sente avec la r&#233;f&#233;rence &#224; Schiller dans &lt;i&gt;Nouvelle vague&lt;/i&gt; et dans les &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt; &#224; travers le personnage de Siegfried ou les textes de Heidegger et Hermann Broch. Il y a de plus en plus chez lui une r&#233;flexion sur l'art comme t&#233;moin, sur ce qu'il peut nous apprendre sur notre temps. D'o&#249; l'influence de certaines figures embl&#233;matiques, comme Goya, dont les images dans les &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt; semblent filmer par avance notre si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il y a aussi un autre aspect, c'est celui qui permet de faire toujours se rencontrer ce qui est l'urgence politique, &#233;ventuellement l'horreur guerri&#232;re, avec la question de l'art. Je pense tout particuli&#232;rement &#224; &lt;i&gt;For Ever Mozart&lt;/i&gt; imagin&#233; &#224; partir d'une boutade de Philippe Sollers, &#224; propos de Susan Sontag qui avait mont&#233; Beckett &#224; Sarajevo. Sollers avait en effet d&#233;clar&#233; qu'on aurait plut&#244;t d&#251; y jouer Marivaux. Dire cela, c'est affirmer qu'il ne faut pas privil&#233;gier une litt&#233;rature ou un art qui correspond &#224; une situation d'horreur ou de d&#233;r&#233;liction, mais qu'au contraire il faut que l'art soit le plus &#233;loign&#233; possible de cette r&#233;alit&#233; vraie pour y remplir sa valeur de t&#233;moignage et d'intervention. &lt;br class='autobr' /&gt;
Chez Godard, il existe une double position : l'art est cens&#233; donner des cl&#233;s pour interpr&#233;ter notre pr&#233;sent depuis son histoire propre : ainsi pour la litt&#233;rature romantique allemande comme pour une certaine tradition picturale - Rembrandt, Picasso ou Manet. Mais aussi la r&#233;f&#233;rence artistique continue &#224; organiser sur le mode de la provocation une certaine rencontre des extr&#234;mes, et, de ce point de vue, &lt;i&gt;For Ever Mozart&lt;/i&gt; est exemplaire. Il s'y ajoute un troisi&#232;me point : la mont&#233;e en puissance chez Godard, comme chez beaucoup d'autres, d'un discours de la &#171; fin de l'art &#187;, d'une position de &#171; survivant &#187; qui atteint sans doute son paroxysme dans le film sur le MOMA, &lt;i&gt;La Vieille maison&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;A la diff&#233;rence des Straub qui continuent &#224; faire un cin&#233;ma dans cette mouvance, mais sans concession non plus, comment expliquez-vous la position de Godard &#224; la fois &#233;litiste au niveau de l'art et finalement assez fascin&#233;e par ailleurs par les acteurs phares du show-business comme Johnny Hallyday, Jacques Dutronc ou encore G&#233;rard Depardieu ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectivement, le rapport &#224; l'art est tr&#232;s diff&#233;rent chez les Straub et chez Godard. Je pense que, m&#234;me si dans les deux cas il existe une mani&#232;re d'interroger les grands textes litt&#233;raires &#224; partir du pr&#233;sent, il y a chez les Straub un point de vue analytique qui tr&#232;s souvent surplombe le texte qu'ils utilisent, lequel devient un instrument d'analyse d'un probl&#232;me, d'une configuration historique, alors que perdure chez Godard une grande fascination pour la litt&#233;rature, qui est une fascination pour les mots et les phrases comme tels. Qu'on pense par exemple &#224; la r&#233;currence d'auteurs comme Giraudoux dans &lt;i&gt;H&#233;las pour moi&lt;/i&gt; comme dans les &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Eloge de l'amour&lt;/i&gt;. Les Straub se mettent en situation de faire avouer le texte, Godard, quant &#224; lui, n'est pas quelqu'un qui veut faire avouer les textes. Il veut plut&#244;t faire r&#233;sonner la musique des textes - voire m&#234;me seulement celle des titres - dans une situation donn&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
C'est toujours la rencontre des h&#233;t&#233;rog&#232;nes qui l'int&#233;resse. Et, de ce point de vue, faire rencontrer Giraudoux avec Depardieu a plus de sens que de s'en remettre &#224; un acteur inconnu ou &#224; un non-professionnel. L'acteur du show-biz est un &#233;l&#233;ment propre &#224; cr&#233;er ces diff&#233;rences de potentiel qui lui importent. Il me semble y avoir trois &#233;l&#233;ments dans son attitude : une vieille fascination pour le personnage de la vedette comme tel, qu'elle soit l&#224; en personne (Bardot) ou par d&#233;l&#233;gation (le jeune Belmondo jouant Bogart). Cette fascination s'inscrit elle-m&#234;me dans la tension entre deux attitudes : une ext&#233;riorit&#233; radicale par rapport au syst&#232;me et une volont&#233; d'y &#234;tre reconnu. Il n'est pr&#234;t &#224; faire aucune concession sur la mani&#232;re de concevoir un film, mais il dit qu'il fait toujours avec ce qu'on lui donne, que ce soit en mati&#232;re d'argent ou de vedettes. Il se place ainsi dans une situation imaginaire de metteur en sc&#232;ne hollywoodien. Maintenant l'exemple de &lt;i&gt;H&#233;las pour moi&lt;/i&gt; montre que, quelquefois, la vedette du show-biz peut ne pas entrer dans le r&#244;le que Godard donne &#224; l'acteur. Parce que G&#233;rard Depardieu, comme l'acteur anonyme, n'est finalement qu'une pi&#232;ce du puzzle qu'est le film de Godard. Le puzzle n'est pas le m&#234;me avec cette pi&#232;ce mais c'est le m&#234;me r&#244;le qui est rempli.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Mais ne pensez-vous pas qu'il existe aussi chez lui une sorte de volont&#233; de d&#233;rision, un peu comme chez Woody Allen dans Celebrity, &#224; utiliser des acteurs connus dans leur propre r&#244;le en quelque sorte ? &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas que Godard soit encore dans une esth&#233;tique de la provocation, du d&#233;tournement, du style ann&#233;es 60. Non, je crois qu'il serait plut&#244;t dans une logique de composition du puzzle et qu'il utilise des monstres sacr&#233;s - Delon, Depardieu, Hallyday - ou de jeunes acteurs peu connus comme dans &lt;i&gt;For Ever Mozart&lt;/i&gt;, sans que cela implique une sorte de dramaturgie sp&#233;cifique de l'acteur ou de volont&#233; de d&#233;rision &#224; son &#233;gard. S'il y a d&#233;rision, c'est &#224; l'&#233;gard du syst&#232;me et du r&#244;le que Godard lui-m&#234;me y joue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Quelle est selon vous la place de Jean-Luc Godard dans l'histoire du cin&#233;ma ? &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vaste question ! Si on l'aborde par ce qu'il &#233;voque lui-m&#234;me &#224; travers ses &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, on peut dire qu'il se place un peu comme le dernier des Mohicans, comme le t&#233;moin d'une nouveaut&#233; qui ne savait pas &#224; sa naissance qu'elle &#233;tait d&#233;j&#224; condamn&#233;e. Si l'on prend comme appui l'&#233;pisode concernant la Nouvelle Vague dans les &lt;i&gt;Histoire(s)&lt;/i&gt;, on peut y entendre que l'avenir &#233;tait d&#233;j&#224; depuis longtemps jou&#233; dans le pass&#233;. Mais il y a une certaine ambigu&#239;t&#233; dans cette position. D'un c&#244;t&#233;, il revendique une volont&#233; na&#239;ve des cin&#233;astes de sa g&#233;n&#233;ration qui d&#233;claraient vouloir filmer des gar&#231;ons et des filles de leur &#226;ge qui avaient les m&#234;mes probl&#232;mes qu'eux. En m&#234;me temps, il confronte cette volont&#233; &#224; une histoire dont &#224; l'&#233;poque on n'aurait pas voulu savoir qu'elle &#233;tait d&#233;j&#224; jou&#233;e depuis le triomphe d'Hollywood. Du m&#234;me coup, il se fait historiographe de quelque chose qui a &#233;t&#233; manqu&#233;. Mais il se fait l'historiographe de ce que le cin&#233;ma n'a pas &#233;t&#233; avec les t&#233;moignages de ce qu'il a &#233;t&#233;. Les &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt; nous disent que la puissance de l'image a &#233;t&#233; d'embl&#233;e capt&#233;e par la puissance du sc&#233;nario, la puissance de l'industrie, la puissance hollywoodienne, qu'il existait dans la force de r&#233;v&#233;lation des images et dans leurs possibilit&#233;s d'interconnexion, une virtualit&#233; balay&#233;e par l'industrie du sc&#233;nario et de la vedette. &lt;br class='autobr' /&gt;
Tout ceci contribue &#224; constituer un ensemble paradoxal parce que Godard, avec tous les extraits des films de Griffith, de Stroheim, de Hitchcock, etc., parvient &#224; faire le film qu'ils n'ont pas fait. Mais il ne pourrait pas faire ce film &#171; &#224; leur place &#187; s'ils n'avaient pas d&#233;j&#224; fait les leurs. Il existe donc ici comme une contradiction motrice, f&#233;conde, dans la mani&#232;re dont Godard se situe dans l'histoire du cin&#233;ma. Il continue &#224; s'identifier &#224; une sorte d'aube du cin&#233;ma qui a &#233;t&#233; balay&#233;e, parce que le cin&#233;ma &#233;tait un art d'enfance qui n'a pas &#233;t&#233; reconnu comme art d'enfance et qui, comme faux adulte, est devenu la t&#233;l&#233;vision, le cr&#233;tinisme t&#233;l&#233;visuel. Godard se pr&#233;sente toujours comme le t&#233;moin de cette enfance de l'art. Et pourtant il r&#233;alise un art de la fin, un art qui n'est possible que comme reprise de celui qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; fait, comme la remise en sc&#232;ne de tous les films qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; r&#233;alis&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense qu'il s'agit l&#224; d'une position dont il est parfaitement conscient et qui est contradictoire - ce terme n'&#233;tant pas n&#233;cessairement p&#233;joratif - ou plut&#244;t paradoxale. Il est comme le m&#233;morialiste d'un cin&#233;ma qui serait d&#233;j&#224; mort et le t&#233;moin d'un cin&#233;ma toujours vivant. Lorsqu'il filme notamment &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt;, il se place un peu dans la position des fr&#232;res Lumi&#232;re - ou d'un pionnier du cin&#233;ma - qui va d&#233;couvrir le monde &#224; neuf et cr&#233;er un univers in&#233;dit de corr&#233;lation entre les images. Et, en m&#234;me temps, il se pose comme le m&#233;morialiste de la grande esp&#233;rance qui est morte. Il instaure toujours une sorte de tension entre deux positions : entre le m&#233;morialiste et celui qui toujours recommence &#224; z&#233;ro, qui est toujours un peu devant ses plans comme C&#233;zanne devant ses pommes ; entre celui qui fait des films nouveaux avec ceux que tous les autres ont faits avant lui et celui qui tente de cr&#233;er une histoire nouvelle de cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Je me demande si, dans cette aventure, Godard ne se trouve pas un peu dans la m&#234;me situation que Fellini par rapport &#224; Berlusconi qui poss&#233;dait les droits de certains de ses films, et si ces Histoire(s) du cin&#233;ma auraient pu voir le jour sans l'aide de Canal +. &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien s&#251;r. Godard peut tenir un discours un peu st&#233;r&#233;otyp&#233; sur tous les monstres, sur l'Am&#233;rique et sur la t&#233;l&#233;vision, Canal + entre autres, tout en leur devant quelque chose - tout comme il doit, sur un autre plan, &#224; cette Am&#233;rique qu'il vomit. Il est clair qu'il y a des possibilit&#233;s de cr&#233;ation et de conservation des films qui passent n&#233;cessairement par cette t&#233;l&#233;vision que Godard critique par ailleurs. Mais ce n'est pas forc&#233;ment contradictoire. Il s'en prend &#224; ceux qui sont selon lui des accapareurs : il accuse l'Am&#233;rique de vouloir confisquer &#224; son profit toute la m&#233;moire du monde et Canal + de confisquer le cin&#233;ma vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Mais peut-on faire du cin&#233;ma sans argent en quelque sorte ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, bien &#233;videmment, et Godard ne dit pas autre chose. Il fait du cin&#233;ma avec ce que les producteurs lui octroient. Mais le paradoxe vient de ce que l'on sait pertinemment qu'il faut des financements d'institutions comme Canal +, de la commission d'Avances sur recettes ou autres pour faire du cin&#233;ma non commercial, non soumis &#224; la loi des majors, ce qui &#233;videmment est une sorte de cercle vicieux. On &#233;chappe d'un c&#244;t&#233; au syst&#232;me dominant mais on entre dans un sous-syst&#232;me dont les normes esth&#233;tiques tendent &#224; &#234;tre aussi rigides que les normes commerciales du syst&#232;me dominant. Ce cin&#233;ma tend &#224; devenir l'art de son propre syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Contrairement aux Straub, et malgr&#233; certains films qui sont des adaptations comme par exemple Le M&#233;pris, on a l'impression que Godard est un peu t&#233;tanis&#233; devant l'adaptation d'une &#339;uvre litt&#233;raire &#224; l'&#233;cran.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne pense pas que sa r&#233;ticence soit une t&#233;tanisation devant le caract&#232;re sacr&#233; de la litt&#233;rature. Celle-ci a toujours &#233;t&#233; tr&#232;s pr&#233;sente dans son &#339;uvre, et pas seulement sous forme de citations. La plupart de ses personnages viennent du roman ou du th&#233;&#226;tre. Mais il a toujours travaill&#233; en prenant librement des morceaux, des th&#232;mes, des images, et il serait tr&#232;s mal &#224; l'aise pour tenir la stricte position de l'adaptateur. Tout son cin&#233;ma est compl&#232;tement nourri par la litt&#233;rature comme il l'est par la peinture. Il a utilis&#233; nagu&#232;re, d'un c&#244;t&#233;, la forme des libres variations sur le th&#232;me fourni par un roman - de pr&#233;f&#233;rence un roman pas trop &#171; litt&#233;raire &#187; -, de l'autre l'utilisation des textes litt&#233;raires sur le mode du collage. Mais ce qui l'int&#233;resse aujourd'hui est quelque chose comme un rapport direct des arts, un jeu sur la capacit&#233; des formes, des phrases ou des plans &#224; voyager, &#224; se recontextualiser et &#224; cr&#233;er de nouveaux contextes en dehors de toute trame narrative. &lt;br class='autobr' /&gt;
On n'est plus &#224; l'&#233;poque du &lt;i&gt;M&#233;pris&lt;/i&gt; o&#249; le film &#233;tait encore assez proche de Moravia, m&#234;me si Godard d&#233;clarait que c'&#233;tait un vulgaire roman de gare qui avait seulement servi de support &#224; son film. Aujourd'hui la transposition, m&#234;me libre, semble impossible. Si une &#339;uvre est convoqu&#233;e, par exemple &#034;Les caprices de Marianne&#034; dans &lt;i&gt;For Ever Mozart&lt;/i&gt;, c'est pour sa valeur d'&#233;cart : Musset dans la boucherie de la guerre en Bosnie - ou la boucherie bosniaque dans la trame de la com&#233;die de Musset. &lt;br class='autobr' /&gt;
Mais c'est alors la litt&#233;rature qui est confront&#233;e au cin&#233;ma et &#224; ce dont parle le cin&#233;ma, et non plus un texte litt&#233;raire &#224; ses pouvoirs d'&#171; adaptation &#187;. Godard est arriv&#233; &#224; une sorte d'introjection de la litt&#233;rature, du cin&#233;ma et de la peinture, qui fait que tous ces arts vivent d&#233;sormais en lui, lui appartiennent et se disposent dans ses films selon sa propre respiration, selon sa propre pulsation. Il en va de m&#234;me pour la musique qui joue un r&#244;le tr&#232;s grand, mais justement toujours sous forme de musique &#171; classique &#187;, de musique d&#233;j&#224; existante, d&#233;j&#224; dot&#233;e d'une puissance de sens, d'histoire qui vient non illustrer un film mais contribuer &#224; composer sa trame m&#234;me comme dans &lt;i&gt;Pr&#233;nom Carmen&lt;/i&gt;. Mais aussi th&#232;mes musicaux, plans cin&#233;matographiques, phrases ou personnages de romans sont trait&#233;s comme des interpr&#233;tants propres &#224; entrer dans des films qui sont comme des diagrammes d'un temps et d'un &#226;ge.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour ce qui est du projet sur &lt;i&gt;Truismes&lt;/i&gt; de Marie Darrieussecq, je n'ai pas d'id&#233;e pr&#233;cise sur ce qui avait motiv&#233; ce choix. L'id&#233;e de l'adaptation pouvait para&#238;tre s&#233;duisante, s'agissant du th&#232;me de la m&#233;tamorphose, mais encore une fois Godard n'est plus &#224; l'&#226;ge des adaptations de romans et surtout pas de celui-ci. Ce n'est pas &#224; proprement parler un cin&#233;aste du monstrueux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Puisque nous sommes sur le lieu de la litt&#233;rature, on sait qu'il avait un projet de film sur l'inceste avec Marguerite Duras, d&#233;j&#224; pr&#233;sente absente dans Sauve qui peut, la vie. &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a bien s&#251;r une tr&#232;s forte pr&#233;sence de Marguerite Duras dans son cin&#233;ma, et elle est tout autant pr&#233;sence d'une figure historique que pr&#233;sence d'un &#233;crivain. Il me semble que, de plus en plus, toute r&#233;f&#233;rence litt&#233;raire et toute pr&#233;sence litt&#233;raire devient chez Godard comme une esp&#232;ce de t&#233;moignage historique. Si l'on consid&#232;re &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt; ou encore &lt;i&gt;Allemagne neuf z&#233;ro&lt;/i&gt;, on peut dire que tous ceux qui sont convoqu&#233;s par Godard sont aussi convoqu&#233;s comme t&#233;moins, ils ont quelque chose &#224; nous dire en tant que personnes sur le monde. Ainsi Marguerite Duras a quelque chose &#224; nous dire sur le monde, Fran&#231;oise Verny dans le r&#244;le de Lucie Aubrac dans &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt; aussi. On se demande en revanche quelle place pourrait avoir une jeune romanci&#232;re - comme Marie Darrieussecq - qui n'a connu ni la guerre ni la R&#233;sistance dans l'organisation actuelle de la r&#233;flexion de Godard. Toute &#339;uvre litt&#233;raire ou picturale, tout cr&#233;ateur tendant &#224; devenir &#224; la limite un t&#233;moin d'Auschwitz ou de l'&#233;poque d'Auschwitz et &#224; jouer ainsi le r&#244;le d'un m&#233;diateur pour une r&#233;flexion sur l'histoire plut&#244;t qu'une &#339;uvre d'art.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Donc, sous des dehors iconoclastes, Godard est un peu le garant du patrimoine en quelque sorte ? &lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'irais pas jusqu'&#224; dire que Godard se voudrait le garant du patrimoine parce qu'il y a toujours chez lui une opposition entre art et culture. Il s'inscrit dans le combat de type arendtien ou adornien qui oppose les d&#233;fenseurs de l'art aux promoteurs de la culture. Il est de ceux qui affirment le potentiel de nouveaut&#233;, de provocation, propre &#224; l'art contre le commerce culturel ou le cin&#233;ma contre la t&#233;l&#233;vision. Plut&#244;t que l'homme du patrimoine, il est l'homme de ce combat. Si l'on regarde son film sur le MOMA on ne peut pas dire qu'il s'agit d'un film sur le patrimoine. Celui qui voudrait d&#233;couvrir les tr&#233;sors du MOMA en le visionnant serait bien d&#233;&#231;u. On n'y voit presque aucune &#339;uvre expos&#233;e. Il s'agit d'une grande lamentation sur le pr&#233;sent du monde, et sur l'art &#224; l'&#233;poque des nouvelles barbaries ethniques ou autres, et non d'un film sur la pr&#233;sentation du patrimoine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un c&#244;t&#233; sa position s'apparenterait plut&#244;t &#224; celle d'un Malraux ou d'un Elie Faure, dont il est un grand lecteur. C'est une position pour maintenir comme une esp&#232;ce de sens de l'art en tant que vie et esprit des formes ou m&#233;tamorphose des dieux. Mais ce combat est aussi li&#233; &#224; l'id&#233;e d'une valeur de t&#233;moignage et d'intervention sur le pr&#233;sent du monde : dans &lt;i&gt;La Vieille maison&lt;/i&gt;, la Bosnie est pr&#233;sente, comme dans les &lt;i&gt;Histoire(s)&lt;/i&gt;, dans &lt;i&gt;For Ever Mozart&lt;/i&gt; ou dans &lt;i&gt;&#201;loge de l'Amour&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Comment le voyez-vous en &#171; m&#233;nag&#232;re du cin&#233;ma &#187; ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne comprends pas tr&#232;s bien ce qu'il entend par ces termes, mais si je devais interpr&#233;ter ses propos je pourrais dire que la m&#233;nag&#232;re est l&#224; pour d&#233;poussi&#233;rer, pour rendre aux choses leur &#233;clat. Je pense que c'est ce qu'il a voulu faire dans &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, comme pour rendre &#224; chaque plan du cin&#233;ma l'&#233;clat pur de l'art, le nettoyer, le d&#233;barrasser de toute poussi&#232;re culturelle parce qu'il existe toujours chez lui la pr&#233;occupation d'une vision ph&#233;nom&#233;nologique des choses. Il s'agit de mettre toujours en &#233;vidence une sorte de premier regard, une mani&#232;re de virginit&#233; de l'image. C'est bien cette volont&#233; que l'on retrouve dans &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, dans cette mani&#232;re de d&#233;couper, de fragmenter tout et de rendre &#224; chaque plan son caract&#232;re d'ic&#244;ne, sa virginit&#233; premi&#232;re et sa splendeur propre. C'est lui, je crois, qui parlait de cette puissance qu'avait Mizogushi de nettoyer le regard &#224; chaque plan, de le recr&#233;er toujours &#224; neuf. Dans la m&#233;nag&#232;re on peut entendre celle qui agit avec ses mains, qui fait du cin&#233;ma artisanal ; on peut entendre l'&#233;conome qui fait les comptes, mais surtout celle qui nettoie, qui purifie le regard et fait briller les images.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Et au milieu des ann&#233;es 90 c'est un Godard acteur qui appara&#238;t &#224; deux reprises dans les films d'Anne-Marie Mi&#233;ville.&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jean-Luc Godard a beau dire que leurs mani&#232;res sont tr&#232;s diff&#233;rentes, il y a quand m&#234;me une forte symbiose. Lorsqu'elle lui fait r&#233;citer du Hannah Arendt dans &lt;i&gt;Nous sommes tous encore ici&lt;/i&gt;, ou lorsqu'elle &#171; cin&#233;matographie &#187; &lt;i&gt;Acheminement vers la parole&lt;/i&gt; de Heidegger dans &lt;i&gt;Apr&#232;s la r&#233;conciliation&lt;/i&gt;, elle est tr&#232;s proche du cin&#233;ma de Godard sans qu'on qu'ait &#224; se demander de qui vient l'inspiration. D'un c&#244;t&#233;, Godard acteur semble parfois n'&#234;tre l&#224; que pour dire, un peu comme Sabine Azema ou Alain Cuny dans &lt;i&gt;Histoire(s) du cin&#233;ma&lt;/i&gt;, les textes qui lui semblent contenir un message essentiel sur le monde. Mais il s'agit aussi du m&#234;me univers conceptuel, m&#234;me s'il y a chez Anne-Marie Mi&#233;ville une forte th&#233;&#226;tralisation et un go&#251;t du dialogue assez diff&#233;rents de ce que fait Godard, plus souvent proche du collage et de la fragmentation. &lt;br class='autobr' /&gt;
Quant &#224; son second emploi, celui du partenaire de la sc&#232;ne de m&#233;nage, il correspond aussi &#224; sa propre position dans le monde cin&#233;matographique d'aujourd'hui. Ces films o&#249; il joue l'&#233;poux acari&#226;tre ou le vieux d&#233;sabus&#233; repr&#233;sentent une sorte de suite, quelque trente ans apr&#232;s, de &lt;i&gt;Masculin f&#233;minin&lt;/i&gt;... Si l'on consid&#232;re par exemple les pr&#233;-sc&#233;narios de &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt;, on prend conscience de l'importance de la probl&#233;matique des &#226;ges pour Godard. Et, dans la vie, on constate qu'il joue aussi un peu face &#224; l'histoire du cin&#233;ma, ce r&#244;le du vieil atrabilaire, celui qui ne se rase plus, qui se met un bonnet sur la t&#234;te pour bien montrer qu'il est &#224; l'&#233;cart, hors du syst&#232;me, &#233;ventuellement sous la forme du reproche vivant. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans ces films d'Anne-Marie Mi&#233;ville, et sans vouloir entrer dans leur vie priv&#233;e, on peut dire qu'il joue une esp&#232;ce de r&#244;le de th&#233;&#226;tre presque beckettien. Une mani&#232;re aussi parfois de mimer Spencer Tracy et Katharine Hepburn, une sorte de couple terrible du cin&#233;ma. Et en m&#234;me temps, il n'en reste pas moins vrai qu'il joue aussi le r&#244;le de Godard par rapport au monde du cin&#233;ma.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;On a comme l'impression qu'Anne-Marie Mi&#233;ville l'utilise en tant que JLG comme lui, dans les ann&#233;es 60, utilisait Eddie Constantine par exemple.&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il semblerait que l'on puisse aller dans ce sens, m&#234;me si Godard ne repr&#233;sente pas une image d'acteur comme Brigitte Bardot ou Eddie Constantine. Par ailleurs, Eddie Constantine &#233;tait &#224; la fois utilis&#233; pour sa l&#233;gende d'acteur et politis&#233; en quelque sorte dans &lt;i&gt;Alphaville&lt;/i&gt; et plus encore dans &lt;i&gt;Allemagne 90&lt;/i&gt; o&#249; il est un revenant du cin&#233;ma, jouant le r&#244;le d'un revenant de l'Est socialiste, pour interroger le pr&#233;sent de l'Allemagne. On y trouve un c&#244;t&#233; un peu brechtien que l'on ne retrouve pas dans l'utilisation de Godard dans les films d'Anne-Marie Mi&#233;ville, o&#249; il n'est pas ainsi d&#233;plac&#233; mais joue plut&#244;t son propre r&#244;le. Godard, quant &#224; lui, a une explication beaucoup plus terre &#224; terre : il explique que l'acteur s'&#233;tant d&#233;sist&#233;, il a d&#251; le remplacer au pied lev&#233;. Cela peut &#234;tre empiriquement vrai sans que cela change rien &#224; la mani&#232;re dont il tend &#224; jouer son propre r&#244;le &#171; historique &#187; en jouant le r&#244;le du grincheux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;On a beaucoup parl&#233; d'art, mais peu de God. Et Dieu alors dans tout &#231;a ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il m'est difficile de r&#233;pondre &#224; cette question &#224; la place de Godard, ne sachant pas ce qu'il voit dans le fond de son &#226;me, ni ce que Dieu lui-m&#234;me peut voir dans l'&#226;me de Godard. Ce qui est s&#251;r, c'est qu'il y a une r&#233;f&#233;rence religieuse, une r&#233;f&#233;rence sacr&#233;e, de plus en plus pr&#233;sente, qui se concr&#233;tise par la place faite &#224; P&#233;guy dans toutes ses r&#233;flexions sur l'Histoire, de m&#234;me que sa r&#233;flexion sur l'image se r&#233;f&#232;re beaucoup &#224; la th&#233;orie de l'ic&#244;ne. &lt;br class='autobr' /&gt;
Dans &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt;, les r&#233;sistants communistes sont devenus les r&#233;sistants chr&#233;tiens, en tout cas le personnage principal f&#233;minin est une r&#233;sistante chr&#233;tienne. Il y a comme une volont&#233; de sa part de tirer la R&#233;sistance vers l'aspect chr&#233;tien, en mettant en sc&#232;ne une sorte de conflit puisque le personnage masculin du film est communiste et qu'elle est chr&#233;tienne. Cela dit, la r&#233;f&#233;rence religieuse me semble relever non d'une affaire de foi mais de ce renouveau spiritualiste qui est inh&#233;rent &#224; la pens&#233;e de l'art, inh&#233;rent au combat h&#233;ro&#239;s&#233; de ceux qui se pensent comme les derniers d&#233;fenseurs de l'art voire les derniers d&#233;fenseurs du &#171; monde &#187; &#224; la Arendt, contre l'horreur du commerce et de la t&#233;l&#233;vision. On constate un peu partout, dans des propos d'artistes et des gens qui r&#233;fl&#233;chissent &#224; la culture, une volont&#233; de retour &#224; un enracinement plus ou moins fantasm&#233; de l'art dans une tradition religieuse ou de l'esprit. A travers Malraux et d'autres r&#233;f&#233;rences ambigu&#235;s, on joue le rapport de la peinture &#224; l'ic&#244;ne, le rapport de l'art au sacr&#233;. On joue cela contre ce qu'on d&#233;nonce comme le commerce culturel, l'industrie cin&#233;matographique, la catastrophe t&#233;l&#233;visuelle, la communication, etc. S'il y a une religion en question l&#224;, c'est proprement la religion de l'art, et non le christianisme. Tout se passe comme s'il y avait, face &#224; la victoire universelle de la marchandise, une d&#233;fense de l'art, de l'image et du sens qui se croit oblig&#233; de se placer sous l'aspect du sacr&#233; et de l'Histoire. Encore une fois, il s'agit plut&#244;t d'un spiritualisme de l'art que d'un retour &#224; la religion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; &lt;strong&gt;Et quelle est donc la place de l'Histoire, maintenant, dans l'&#339;uvre de Godard ?&lt;/strong&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans &lt;i&gt;&#201;loge de l'amour&lt;/i&gt;, Godard est parti d'un projet qui &#233;tait d'&#233;tudier les grands temps de l'amour, &#224; travers des couples d'&#226;ges diff&#233;rents. Et il est frappant de constater que ce sc&#233;nario romanesque s'est transform&#233; petit &#224; petit en une r&#233;flexion sur l'Histoire de France au XXe si&#232;cle. Lentement, il s'est empli de r&#233;f&#233;rences &#224; la guerre, &#224; la R&#233;sistance, &#224; la s&#233;questration des biens juifs, au gauchisme, &#224; Renault, &#224; Mai 68, etc. Il y a comme un mouvement qui d&#233;fait le sc&#233;nario, et, en voulant faire une fiction sur l'amour, Godard est parvenu &#224; la d&#233;truire de l'int&#233;rieur, comme si pour parler de l'amour, pour raconter une histoire, quelle qu'elle soit, qui lie des individus, il fallait avoir &#233;clair&#233; les zones sombres de l'Histoire dont ils sont h&#233;ritiers. Les personnages fictionnellement engag&#233;s pour ce qui appara&#238;t comme une fiction exp&#233;rimentale sur l'amour deviennent irr&#233;sistiblement les h&#233;ritiers d'une histoire qui, &#224; travers la r&#233;f&#233;rence - cin&#233;matographique et politique - aux ann&#233;es 60, nous conduit &#224; la R&#233;sistance comme moment de notre histoire non &#233;clairci, non nou&#233; &#224; un pass&#233; et &#224; un futur. &lt;br class='autobr' /&gt;
A travers la question &#171; comment devenir adulte &#187;, les acteurs se transforment en t&#233;moins de l'Histoire, comme si celle-ci &#233;tait le secret de toute histoire et son &#233;nigmaticit&#233; ou son arr&#234;t la cause d'une impossibilit&#233; de ce devenir-adulte qui ne serait pas cr&#233;tin. Godard a toujours aim&#233; les images, les plans et les phrases plus que les fictions, mais il semble maintenant confier &#224; l'Histoire elle-m&#234;me la r&#233;vocation des histoires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Est-ce parce que Steven Spielberg transforme l'Histoire en histoire hollywoodienne que Godard le critique ?&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a plusieurs niveaux : l'id&#233;e d'une confiscation am&#233;ricaine et hollywoodienne de la m&#233;moire des autres ; l'id&#233;e post-adornienne qu'il y a des choses qui rel&#232;vent du t&#233;moignage et non de la fiction ; mais surtout une vision de l'art qui l'&#233;loigne de plus en plus de la fiction. C'est par le double jeu de son autonomie singuli&#232;re et de sa valeur de t&#233;moignage que l'art peut, pour lui, r&#233;fl&#233;chir sur l'Histoire et non en la convertissant en histoires. Pour Godard, faire un film sur l'Histoire, ce n'est pas habiller les gens en costumes historiques, mais c'est mettre des images de la guerre ou des camps de d&#233;portation en rapport avec une s&#233;rie d'images compl&#232;tement diff&#233;rentes, telles celles de Chaplin, de Rembrandt ou de Goya. C'est &#233;tablir des rapports entre une s&#233;rie d'images et d'autres images qui t&#233;moignent de la m&#234;me histoire commune.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;2001&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sortie en salle : 16 Mai 2001&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Propos recueillis par Jean-Max MEJEAN. &lt;br class='autobr' /&gt;
(SOURCE : &lt;a href=&#034;http://simpleappareil.free.fr/lobservatoire/index.php?2007/11/25/43-ranciere-cinemaction&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://simpleappareil.free.fr/lobservatoire/index.php?2007/11/25/43-ranciere-cinemaction&lt;/a&gt;)&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Le tournant &#233;thique de l'esth&#233;tique et de la politique &#034;, par Jacques Ranci&#232;re</title>
		<link>http://www.caute.lautre.net/Le-tournant-ethique-de-l-esthetique-et-de-la-politique-par-Jacques-Ranciere</link>
		<guid isPermaLink="true">http://www.caute.lautre.net/Le-tournant-ethique-de-l-esthetique-et-de-la-politique-par-Jacques-Ranciere</guid>
		<dc:date>2009-04-14T07:13:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Je voudrais apporter quelques &#233;l&#233;ments de r&#233;flexion sur un ph&#233;nom&#232;ne qui marque fortement aujourd'hui la conception de la politique et la r&#233;flexion esth&#233;tique .En parlant &#224; ce propos de tournant &#233;thique , je dois pr&#233;ciser le sens de ce mot . L'&#233;thique est un mot &#224; la mode . Mais on le prend volontiers pour une traduction plus euphonique de la vieille morale . On voit l'&#233;thique comme une instance g&#233;n&#233;rale de normativit&#233; &#224; la lumi&#232;re de laquelle on jugerait la validit&#233; des pratiques (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="http://www.caute.lautre.net/-images-litterature-et-politique-" rel="directory"&gt;images, litt&#233;rature (et politique)&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je voudrais apporter quelques &#233;l&#233;ments de r&#233;flexion sur un ph&#233;nom&#232;ne qui marque fortement aujourd'hui la conception de la politique et la r&#233;flexion esth&#233;tique .En parlant &#224; ce propos de tournant &#233;thique , je dois pr&#233;ciser le sens de ce mot . L'&#233;thique est un mot &#224; la mode . Mais on le prend volontiers pour une traduction plus euphonique de la vieille morale . On voit l'&#233;thique comme une instance g&#233;n&#233;rale de normativit&#233; &#224; la lumi&#232;re de laquelle on jugerait la validit&#233; des pratiques et discours des autres sph&#232;res d'action. Entendu en ce sens , le tournant &#233;thique signifierait que la politique ou l'art aujourd'hui sont de plus en plus soumis &#224; une l&#233;gislation morale sur la validit&#233; de leurs principes et les cons&#233;quences de leurs pratiques. Certains se r&#233;jouissent bruyamment d'un tel retour aux valeurs &#233;thiques&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je ne crois pas qu'il y ait lieu de tant se r&#233;jouir . Car je ne crois pas que ce soit cela &#224; quoi nous assistons aujourd'hui . Le r&#232;gne de l'&#233;thique n'est pas celui du jugement moral guidant les op&#233;rations de l'art ou les actions de la politique . Il signifie , &#224; l'inverse, la constitution d'une sph&#232;re indistincte o&#249; se dissolvent la sp&#233;cificit&#233; des pratiques politiques ou artistiques , mais aussi ce qui faisait le c&#339;ur m&#234;me de la vieille morale : la distinction entre le fait et le droit , l'&#234;tre et le devoir-&#234;tre . L'&#233;thique est la dissolution de la norme dans le fait , l'identification de toutes les formes de discours et de pratique sous le m&#234;me point de vue indistinct . Avant de signifier norme ou moralit&#233; , le mot ethos signifie deux choses : il signifie le s&#233;jour et il signifie la mani&#232;re d'&#234;tre , le mode de vie qui correspond &#224; ce s&#233;jour. L'&#233;thique est alors la pens&#233;e qui &#233;tablit l'identit&#233; entre un environnement, une mani&#232;re d'&#234;tre et un principe d'action. Et le tournant &#233;thique contemporain est la conjonction singuli&#232;re de deux ph&#233;nom&#232;nes :d'un c&#244;t&#233;, une radicalisation de l'instance de l'exigence et de la loi , de l'autre une identification croissante de cette radicalit&#233; avec la simple contrainte factuelle d'un &#233;tat de choses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Deux films r&#233;cents, consacr&#233;s aux avatars de la justice au sein d'une communaut&#233; locale, peuvent nous aider &#224; comprendre cette transformation : le premier est Dogville de Lars Von Trier . Le film nous raconte l'histoire de Grace , l'&#233;trang&#232;re qui , pour se faire accepter des habitants de la petite ville , se met &#224; leur service , au prix de subir l'exploitation d'abord , puis la pers&#233;cution quand elle cherche &#224; leur &#233;chapper .Cette histoire transpose une fable th&#233;&#226;trale c&#233;l&#232;bre , celle de la sainte Jeanne des Abattoirs de Brecht, qui voulait faire r&#233;gner la morale chr&#233;tienne dans la jungle capitaliste. Elle n'en montre que mieux l'&#233;cart entre deux &#226;ges . La fable brechtienne se situait en effet dans un univers o&#249; toutes les notions se divisaient en deux . La morale chr&#233;tienne se r&#233;v&#233;lait inefficace pour lutter contre la violence de l'ordre &#233;conomique . Elle devait se transformer en une morale militante , qui prenait pour crit&#232;re les n&#233;cessit&#233;s de la lutte contre l'oppression . Le droit des opprim&#233;s s'opposait ainsi au droit qui prot&#233;geait l'oppression et que d&#233;fendaient les policiers briseurs de gr&#232;ve . L'opposition de deux violences &#233;tait donc aussi celle de deux morales et deux droits . Cette division de la violence , de la morale et du droit a un nom . Elle s'appelle politique . La politique n'est pas l'oppos&#233; de la morale , mais sa division . &lt;i&gt;Sainte Jeanne des Abattoirs&lt;/i&gt; &#233;tait une fable de la politique qui montrait l'impossibilit&#233; de la m&#233;diation entre ces deux droits et ces deux violences . En revanche le mal rencontr&#233; par Grace &#224; &lt;i&gt;Dogville&lt;/i&gt; ne renvoie &#224; aucune cause autre que lui-m&#234;me . Grace n'est plus la bonne &#226;me mystifi&#233;e . Elle est simplement l'&#233;trang&#232;re , l'exclue qui veut se faire admettre dans la communaut&#233; et que celle-ci asservit avant de la rejeter . La d&#233;sillusion et la passion de Grace ne rel&#232;vent plus d'aucun syst&#232;me de domination &#224; comprendre et &#224; d&#233;truire . Elles d&#233;pendent d'un mal qui est cause et effet de sa propre reproduction . C'est pourquoi la seule r&#233;tribution qui convienne est le nettoyage radical qui est exerc&#233; &#224; l'&#233;gard de la communaut&#233; par un Seigneur et P&#232;re qui n'est autre que le roi des Truands .Seule la violence aide l&#224; o&#249; la violence r&#232;gne , disait-on au temps de Brecht . Seul le mal r&#233;tribue le mal , telle est la formule transform&#233;e , propre aux temps consensuels et humanitaires. Traduisons cela dans le lexique de George W. Bush : seule la justice infinie est appropri&#233;e &#224; la lutte contre l'axe du mal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que le terme de justice infinie a fait grincer quelques dents et qu'on a jug&#233; pr&#233;f&#233;rable de le retirer de la circulation . On a dit qu'il &#233;tait mal choisi . Peut-&#234;tre ne l'&#233;tait-il que trop bien . C'est sans doute pour la m&#234;me raison que la morale de &lt;i&gt;Dogville&lt;/i&gt; a fait scandale . Le jury du festival de Cannes a reproch&#233; au film son manque d'humanisme . Ce d&#233;faut d'humanisme r&#233;side sans doute dans l'id&#233;e d'une justice faite &#224; l'injustice . Une fiction humaniste, en ce sens , doit &#234;tre une fiction qui supprime cette justice en effa&#231;ant l'opposition m&#234;me du juste et de l'injuste . C'est bien ce que propose un autre film , consacr&#233; &#224; un autre lieu, &lt;i&gt;Mystic River&lt;/i&gt; de Clint Eastwood . Le crime de Jimmy , ex&#233;cutant sommairement son ancien camarade Dave qu'il croit coupable du meurtre de sa fille, reste impuni . Il reste le secret gard&#233; en commun par le coupable et par son comp&#232;re , le policier Sean . C'est que la culpabilit&#233; conjointe de Jimmy et de Sean exc&#232;de ce qu'un tribunal peut juger . C'est eux , lorsqu'ils &#233;taient enfants , qui ont entra&#238;n&#233; le petit Dave dans leurs jeux de rue risqu&#233;s . C'est &#224; cause d'eux que Dave a &#233;t&#233; embarqu&#233; par de faux policiers qui l'ont s&#233;questr&#233; et viol&#233; . En cons&#233;quence de ce trauma Dave est devenu un adulte &#224; probl&#232;mes, que ses comportements aberrants ont d&#233;sign&#233; comme coupable id&#233;al pour le meurtre de la jeune fille . Son histoire transforme ainsi un sc&#233;nario classique des temps de la morale : le sc&#233;nario du faux coupable . Ce sc&#233;nario opposait deux justices , et la vraie finissait g&#233;n&#233;ralement par s'imposer sur la justice faillible des tribunaux .Aujourd'hui le mal , avec ses innocents et ses coupables , est devenu le trauma qui ne conna&#238;t , lui, ni innocents ni coupables , qui est un &#233;tat d'indistinction entre la culpabilit&#233; et l'innocence , entre la maladie de l'esprit et le trouble social .C'est au sein de cette violence traumatique que Jimmy tue Dave , lui-m&#234;me victime d'un trauma cons&#233;cutif &#224; ce viol dont les auteurs &#233;taient sans doutes victimes eux-m&#234;mes d' un autre trauma . La fiction psychanalytique nouvelle s'oppose ainsi &#224; celles que Lang ou Hitchcock signaient il y a cinquante ans et o&#249; le violent ou le malade &#233;tait sauv&#233; par la r&#233;activation du secret d'enfance enfoui . Le traumatisme d'enfance est devenu le traumatisme de la naissance , le simple malheur propre &#224; tout &#234;tre humain d'&#234;tre un animal n&#233; trop t&#244;t . Ce malheur auquel nul n'&#233;chappe r&#233;voque l'id&#233;e d'une justice faite &#224; l'injustice . Il ne supprime pas le ch&#226;timent . Mais il supprime sa justice . Il la ram&#232;ne aux imp&#233;ratifs de la protection du corps social , laquelle comporte toujours, comme on sait , quelques d&#233;rapages . La justice infinie prend alors la figure &#171; humaniste &#187; de la violence n&#233;cessaire &#224; maintenir l'ordre de la communaut&#233; en exorcisant le trauma .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En mati&#232;re politique le trauma s'appelle volontiers terreur . Terreur est un des mots favoris de notre temps parce qu'il est , lui aussi , un terme d'indistinction . Terreur d&#233;signe l'action du 11 Septembre et la strat&#233;gie dans laquelle elle s'inscrit . Mais ce mot d&#233;signe aussi le choc produit par l'&#233;v&#233;nement dans les esprits , la crainte que de tels &#233;v&#233;nements se reproduisent , celle que se produisent des violences encore impensables , la situation marqu&#233;e par ces appr&#233;hensions , la gestion de cette situation par des appareils d'Etat, etc. Ce qui r&#233;pond au ph&#233;nom&#232;ne de la terreur, c'est alors une justice infinie , une justice de &lt;i&gt;retaliation &lt;/i&gt;, mais aussi une justice pr&#233;ventive qui s'en prenne &#224; tout ce qui suscite ou pourrait susciter de la terreur , &#224; tout ce qui menace le lien social qui tient ensemble une communaut&#233; et tous ses membres . C'est une justice qui ne s'arr&#234;tera que lors qu'aura cess&#233; une terreur qui , par d&#233;finition , ne s'arr&#234;te jamais chez les &#234;tres soumis au traumatisme de la naissance .C'est ,du m&#234;me coup , une justice &#224; laquelle aucune autre justice ne peut servir de norme , notamment pas celle du droit international .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il me semble que ces deux fables r&#233;sument assez bien le changement de coordonn&#233;es que j'essaie de r&#233;sumer dans l'id&#233;e du tournant &#233;thique . L'aspect essentiel de ce processus , ce n'est assur&#233;ment pas le retour vertueux aux normes de la morale . C'est au contraire la suppression de la division que le mot m&#234;me de morale impliquait . La morale impliquait la s&#233;paration de la loi et du fait . Elle impliquait du m&#234;me coup la division des morales et des droits , la division des mani&#232;res d'opposer le droit au fait . La suppression de cette division a un nom privil&#233;gi&#233; :elle s'appelle le consensus .Consensus est un des ma&#238;tres mots de notre temps . Mais on tend &#224; minimiser son sens. Certains le ram&#232;nent &#224; l'accord global des partis de gouvernement et d'opposition sur les grands int&#233;r&#234;ts nationaux. D'autres y voient plus largement un style nouveau de gouvernement , donnant &#224; la pr&#233;f&#233;rence &#224; la discussion et &#224; la n&#233;gociation pour r&#233;soudre le conflit . Or le consensus signifie beaucoup plus : il signifie proprement un mode de structuration symbolique de la communaut&#233; qui &#233;vacue ce qui fait le c&#339;ur de la communaut&#233; politique , soit le dissensus. La communaut&#233; politique est en effetune communaut&#233; structurellement divis&#233;e, pas seulement divis&#233;e en groupes d'int&#233;r&#234;ts ou d'opinions divergents mais divis&#233;e par rapport &#224; elle-m&#234;me : un peuple politique n'est jamais la m&#234;me chose que la somme d'une population . Il est toujours une forme de symbolisation suppl&#233;mentaire par rapport &#224; tout compte de la population et de ses parties . Et cette forme de symbolisation est toujours une forme litigieuse . La forme classique du conflit politique oppose plusieurs peuples en un seul : il y a celui qui est inscrit dans les formes existantes du droit et de la constitution , celui qui est incarn&#233; dans l'Etat , celui que ce droit ignore ou dont cet Etat ne reconna&#238;t pas le droit , celui qui revendique au nom d'un autre droit encore &#224; inscrire dans les faits . Le consensus est la r&#233;duction de ces peuples &#224; un seul , identique au compte de la population et de ses parties , des int&#233;r&#234;ts de la communaut&#233; globale et des int&#233;r&#234;ts des parties . Comme il s'attache &#224; ramener le peuple &#224; la population , le consensus s'attache &#224; ramener le droit au fait . Son travail incessant est de boucher tous ces intervalles entre droit et fait , par lesquels le droit et le peuple se divisent . La communaut&#233; politique est ainsi tendanciellement transform&#233;e en communaut&#233; &#233;thique , en communaut&#233; &#224; un seul peuple et o&#249; tout le monde est suppos&#233; compt&#233; . Ce compte bute seulement sur un reste probl&#233;matique qu'il appelle l'exclu . Dans la communaut&#233; politique , l'exclu est un acteur conflictuel , qui se fait inclure comme sujet politique suppl&#233;mentaire, porteur d'un droit non reconnu ou t&#233;moin de l'injustice du droit existant . Dans la communaut&#233; &#233;thique ce suppl&#233;ment est cens&#233; n'avoir plus lieu d'&#234;tre puisque tout le monde est inclus . L'exclu n'a donc pas de statut dans la structuration de la communaut&#233;. D'un c&#244;t&#233; il est simplement celui qui est tomb&#233; par accident hors de la grande &#233;galit&#233; de tous avec tous : le malade, l'attard&#233; ou le d&#233;laiss&#233; auquel la communaut&#233; doit tendre une main secourable pour r&#233;tablir le &#171; lien social &#187; . De l'autre , il devient l'autre radical , celui que rien ne s&#233;pare de la communaut&#233; sinon le simple fait qu'il lui est &#233;tranger , qu'il ne partage pas l'identit&#233; qui lie chacun &#224; tous et qu'il la menace du m&#234;me coup en chacun de nous . La communaut&#233; nationale d&#233;politis&#233;e se constitue alors comme la petite soci&#233;t&#233; de &lt;i&gt;Dogville&lt;/i&gt; , dans la duplicit&#233; du service social de proximit&#233; et du rejet absolu de l'autre .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	A cette nouvelle figure de la communaut&#233; nationale correspond une nouveau paysage international . L'&#233;thique y a instaur&#233; son r&#232;gne sous la forme de l'humanitaire puis sous celle de la justice infinie exerc&#233;e contre l'axe du mal . Elle l'a instaur&#233; &#224; travers un m&#234;me processus d'indistinction croissante du fait et du droit . Sur les sc&#232;nes nationales , ce processus signifie l'&#233;vanouissement des intervalles entre le droit et le fait par o&#249; se constituaient des dissensus et des sujets politiques . Sur la sc&#232;ne internationale , il se traduit par l'&#233;vanouissement tendanciel du droit lui-m&#234;me . Mais cet &#233;vanouissement s'est op&#233;r&#233; par un d&#233;tour , par la constitution d'un droit au-del&#224;- de tout droit , le droit absolu de la victime . Cette constitution implique elle-m&#234;me un retournement significatif de ce qui est en quelque sorte le droit du droit , son fondement m&#233;tajuridique , &#224; savoir les Droits de l'homme .Ceux-ci ont subi , en vingt ans , une transformation exemplaire . Longtemps victimes de la suspicion marxiste &#224; l'&#233;gard des droits &#171; formels &#187;, ils avaient &#233;t&#233; rajeunis dans les ann&#233;es 1980 par les mouvements dissidents en Europe de l'Est. L'effondrement du syst&#232;me sovi&#233;tique , au tournant des ann&#233;es 90 , semblait alors ouvrir la voie d'un monde o&#249; les consensus nationaux se prolongeraient dans le cadre d'un ordre international fond&#233; sur ces droits . On sait que cette vision optimiste a &#233;t&#233; aussit&#244;t d&#233;mentie par l'explosion des nouveaux conflits ethniques ou des nouvelles guerres de religion . Les Droits de l'Homme avaient &#233;t&#233; l'arme des dissidents , opposant un autre peuple &#224; celui que leur Etat pr&#233;tendait incarner . Ils devenaient les droits des populations victimes des nouvelles guerres ethniques , les droits des individus chass&#233;s de leurs maisons d&#233;truites , des femmes viol&#233;es ou des hommes massacr&#233;s. Ils devenaient les droits sp&#233;cifiques de ceux qui &#233;taient hors d'&#233;tat d'exercer des droits . Ou bien , alors , ils n'&#233;taient plus rien , ou bien ils devenaient les droits absolus du sans droit , les droits exigeant une r&#233;ponse elle-m&#234;me absolue , au-del&#224; de tout norme juridique formelle .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Mais bien s&#251;r ce droit absolu du sans droit ne pouvait &#234;tre exerc&#233; que par un autre . C'est ce transfert qui s'appela d'abord droit d'ing&#233;rence et guerre humanitaire. Dans un second temps la guerre humanitaire contre l'oppresseur des droits de l'homme est devenue la justice infinie exerc&#233;e &#224; l'&#233;gard de cet ennemi invisible et omnipr&#233;sent qui vient menacer le d&#233;fenseur du droit absolu des victimes sur son propre territoire . Le droit absolu vient alors s'identifier avec la simple exigence de s&#233;curit&#233; d'une communaut&#233; de fait . La guerre humanitaire devient la guerre sans fin contre la terreur : une guerre qui n'en est pas une , mais un dispositif de protection infinie , lui-m&#234;me partie prenante du trauma &#233;lev&#233; au rang de ph&#233;nom&#232;ne de civilisation .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Nous ne sommes plus alors dans le cadre classique de la discussion sur les fins et les moyens . Ceux-ci tombent dans la m&#234;me indistinction que le fait et le droit ou la cause et l'effet . Ce qu'on oppose au mal de la terreur , c'est alors soit un moindre mal , la simple conservation de ce qui est , soit l'attente d'un salut qui viendrait de la radicalisation m&#234;me de la catastrophe . Le tournant &#233;thique signifie alors un retournement de la pens&#233;e m&#234;me de l'action historique ordonn&#233;e &#224; des fins , la cons&#233;cration d'une histoire qui n'est plus tourn&#233;e vers un bien &#224; venir mais vers une catastrophe toujours d&#233;j&#224; advenue et dont l'ombre se projette sans fin .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce retournement de la pens&#233;e s'est &#233;galement install&#233; au c&#339;ur de la pens&#233;e philosophique sous deux formes majeures : soit l'affirmation d'un droit de l'Autre qui vient fonder philosophiquement celui des arm&#233;es d'intervention , soit celle d'un &#233;tat d'exception qui rend la politique et le droit inop&#233;rants pour ne laisser que l'espoir d'un salut messianique surgi du fond du d&#233;sespoir .La premi&#232;re position a &#233;t&#233; bien r&#233;sum&#233;e par Jean.Fran&#231;ois Lyotard dans un texte qui s'intitule pr&#233;cis&#233;ment &lt;i&gt;The Rights of the Other&lt;/i&gt; . Ce texte r&#233;pondait en 1993 &#224; une question pos&#233;e par Amnesty International : Que deviennent les droits de l'homme dans le contexte de l'intervention humanitaire ? Dans sa r&#233;ponse Lyotard donnait aux &#171; droits de l'autre &#187; une signification qui &#233;claire bien ce que l'&#233;thique et le tournant &#233;thique veulent dire . Les droits de l'homme , expliquait-il , ne peuvent &#234;tre les droits de l'homme en tant qu'homme , les droits de l'homme nu . Cet argument avait d&#233;j&#224; &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; dans les critiques de Burke, de Marx ou d'Hannah Arendt . L'homme nu , l'homme apolitique est sans droit . Il doit &#234;tre autre chose qu'un homme pour avoir des droits . Cet autre que l'homme s'est appel&#233; historiquement le citoyen . La dualit&#233; de l'homme et du citoyen a nourri historiquement deux choses : la critique de la duplicit&#233; de ces droits toujours ailleurs qu'&#224; leur place , mais aussi l'action politique installant ses dissensus dans l'&#233;cart m&#234;me de l'homme et du citoyen . Or, au temps du consensus et de l'action humanitaire , cet autre que l'homme subit une mutation radicale . Il n'est plus le citoyen qui s'ajoute &#224; l'homme . Il est l'inhumain qui le s&#233;pare de lui-m&#234;me . Dans ces violations des droits de l'homme que l'on taxe d'inhumaines , Lyotard voit la cons&#233;quence de la m&#233;connaissance d'un autre &#171; inhumain &#187; , un inhumain positif , pourrait-on dire . Cet &#171; inhumain , c'est la part en nous que nous ne contr&#244;lons pas , cette part qui prend plusieurs figures et plusieurs noms : d&#233;pendance de l'enfant, loi de l'inconscient , rapport d'ob&#233;dience envers un Autre absolu . L'Inhumain est cette radicale d&#233;pendance de l'humain &#224; l'&#233;gard d'un absolument autre qu'il ne peut ma&#238;triser . Le &#171; droit de l'autre &#187; est alors le droit de t&#233;moigner de cette soumission &#224; la loi de l'autre . Sa violation , selon Lyotard , commence avec la volont&#233; de ma&#238;triser l'imma&#238;trisable . Cette volont&#233; aurait &#233;t&#233; le r&#234;ve des Lumi&#232;res et de la R&#233;volution et le g&#233;nocide nazi l'aurait accomplie en exterminant le peuple dont la vocation est de porter t&#233;moignage de la n&#233;cessaire d&#233;pendance &#224; l'&#233;gard de la loi de l'Autre . Mais elle se poursuivrait encore aujourd'hui sous les formes douces de la soci&#233;t&#233; de la communication et de la transparence g&#233;n&#233;ralis&#233;es .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Deux traits caract&#233;risent ainsi le tournant &#233;thique . C'est d'abord une r&#233;version du cours du temps : le temps tourn&#233; vers la fin &#224; r&#233;aliser &#8211; progr&#232;s , &#233;mancipation ou autre &#8211; est remplac&#233; par le temps tourn&#233; vers la catastrophe qui est en arri&#232;re de nous . Mais c'est aussi un nivellement des formes m&#234;me de cette catastrophe . L'extermination des Juifs d'Europe appara&#238;t alors comme la forme manifeste d'une situation qui caract&#233;rise aussi bien l'ordinaire de notre existence d&#233;mocratique et lib&#233;rale . C'est ce que r&#233;sume la formule de Giorgio Agamben : le camp est le nomos de la modernit&#233; , c'est-&#224;-dire son lieu et sa r&#232;gle, r&#232;gle identique elle-m&#234;me &#224; l'exception radicale.A la diff&#233;rence de Lyotard , Agamben ne fonde aucun droit de l'Autre . Il d&#233;nonce la g&#233;n&#233;ralisation de l'&#233;tat d'exception et en appelle &#224; l'attente messianique d'un salut venu du fond de la catastrophe . Son analyse pourtant r&#233;sume bien ce que j'appelle tournant &#233;thique . L'&#233;tat d'exception est un &#233;tat qui indiff&#233;rencie bourreaux et victimes comme il indiff&#233;rencie l'extr&#234;me du crime de l'Etat nazi et l'ordinaire de la vie de nos d&#233;mocraties . La v&#233;ritable horreur des camps, dit Agamben , plus encore que la chambre &#224; gaz, c'est le match de football qui opposait aux heures creuses les SS et les juifs des &lt;i&gt;sonderkommandos&lt;/i&gt; . Or cette partie se rejoue &#224; chaque fois que nous ouvrons la t&#233;l&#233;vision pour voir un match. Toutes les diff&#233;rences s'effacent ainsi dans la loi d'une situation globale . Celle-ci appara&#238;t alors comme l'accomplissement d'un destin ontologique qui ne laisse aucune place au dissensus politique et n'attend de salut que d'une improbable r&#233;volution ontologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cette disparition tendancielle des diff&#233;rences de la politique et du droit &lt;br class='autobr' /&gt; dans l'indistinction &#233;thique d&#233;finit aussi un certain pr&#233;sent de l'art et de la r&#233;flexion esth&#233;tique . De m&#234;me que la politique s'efface dans le couple du consensus et de la justice infinie , ceux-ci tendent &#224; se redistribuer entre une vision de l'art qui le voue au service du lien social et une autre qui le voue au t&#233;moignage interminable de la catastrophe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; D'un c&#244;t&#233; les dispositifs par lesquels l'art , il y a quelques d&#233;cennies , entendait t&#233;moigner de la contradiction d'un monde marqu&#233; par l'oppression tendent &#224; t&#233;moigner aujourd'hui d'une commune appartenance &#233;thique . Soit par exemple &#224; comparer deux &#339;uvres exploitant , &#224; trente ans de distance , la m&#234;me id&#233;e . Au temps de la guerre du Vietnam , Chris Burden cr&#233;ait son &#171; Autre m&#233;morial &#171; , d&#233;di&#233; aux morts de l'autre c&#244;t&#233; , aux milliers de victimes vietnamiennes sans nom et sans monument . Sur les plaques de bronze de son monument , il avait donn&#233; &#224; ces anonymes des noms : les noms &#224; consonance vietnamienne d'autres anonymes qu'il avait recopi&#233;s au hasard dans les annuaires du t&#233;l&#233;phone . Trente ans plus tard Christian Boltanski pr&#233;sentait une installation intitul&#233;e &lt;i&gt;Les Abonn&#233;s du t&#233;l&#233;phone &lt;/i&gt; : un dispositif constitu&#233; par deux grandes &#233;tag&#232;res contenant des annuaires du monde entier et deux longues tables o&#249; les visiteurs pouvaient s'asseoir pour consulter &#224; leur guise tel ou tel de ces annuaires . L'installation d'aujourd'hui repose donc sur la m&#234;me id&#233;e formelle que le contre-monument d'hier . Mais son sens a compl&#232;tement chang&#233; . Il s'agissait hier de rendre un nom &#224; ceux que la force d'un Etat avait priv&#233;s en m&#234;me temps de leur nom et de leur vie. Aujourd'hui les anonymes sont simplement , comme le dit l'artiste , des &#171; sp&#233;cimens d'humanit&#233; &#187; avec lesquels nous nous trouvons pris dans une grande communaut&#233;.D'une mani&#232;re significative, l'installation de Boltanski &#233;tait incluse dans une exposition intitul&#233;e &lt;i&gt;Voil&#224; . Le Monde dans la t&#234;te&lt;/i&gt;. Cette exposition pr&#233;sent&#233;e en l'an 200O &#224; Paris entendait rassembler les t&#233;moignages d'un si&#232;cle d'histoire commune . En sortant de la salle de Boltanski le visiteur rencontrait une installation sonore de On Kawara qui lui faisait entendre l'&#233;num&#233;ration de quelques-unes des quarante derni&#232;res mille ann&#233;es . Plus loin Hans Peter Feldmann lui pr&#233;sentait les photographies de cent personnes de un &#224; cent ans . Un &#233;talage de photographies de Fischli et Weiss lui donnait ensuite &#224; voir un &lt;i&gt;Monde visible&lt;/i&gt; semblable aux photos de vacances des albums de famille ; Fabrice Hybert lui pr&#233;sentait une collection de bouteilles d'eau min&#233;rale ; Dominique Gonzalez-Foerster l'invitait &#224; prendre un volume sur une pile de livres de poche et &#224; s'asseoir sur un grand tapis repr&#233;sentant une &#238;le d&#233;serte de r&#234;ves d'enfants .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Toutes ces installations jouaient donc sur ce qui avait &#233;t&#233; trente ans plus t&#244;t le ressort d'un art critique : l'introduction syst&#233;matique des objets et des images du monde profane dans le temple de l'art . Mais le sens de ce m&#233;lange a radicalement chang&#233;. Nagu&#232;re la rencontre des &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes voulait mettre en valeur les contradictions d'un monde marqu&#233; par l'exploitation et mettre en cause la place de l'art et de ses institutions dans ce monde conflictuel . Aujourd'hui le rassemblement d'&#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;roclites s'affirme comme l'op&#233;ration positive d'un art commis aux fonctions de l'archivage et du t&#233;moignage sur un monde commun . Ce rassemblement s'inscrit alors dans la perspective d'un art marqu&#233; par les cat&#233;gories du consensus : redonner le sens perdu d'un monde commun ou r&#233;parer les failles du lien social . Il arrive que cette vis&#233;e s'exprime directement , par exemple dans le programme d'un art relationnel qui veut avant tout cr&#233;er des situations de proximit&#233; , propices &#224; l'&#233;laboration de nouvelles formes de liens sociaux . Mais elle se fait sentir beaucoup plus largement dans le changement de sens qui affecte les m&#234;mes proc&#233;dures artistiques mises en &#339;uvre par les m&#234;mes artistes . Dans les ann&#233;es 1960 un cin&#233;aste comme Godard recourait syst&#233;matiquement au collage d'&#233;l&#233;ments apparemment sans rapport . Mais il le faisait sous la forme du choc de ces &#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes , par exemple le choc entre le monde de la &#171; grande culture &#187; et le monde de la marchandise : l'&lt;i&gt;Odyss&#233;e&lt;/i&gt; film&#233;e par Fritz Lang et le cynisme brutal du producteur dans &lt;i&gt;Le M&#233;pris &lt;/i&gt; ; &lt;i&gt;l'Histoire de l'art&lt;/i&gt; d'Elie Faure et la publicit&#233; pour les gaines &lt;i&gt;Scandale&lt;/i&gt; dans &lt;i&gt;Pierrot le Fou &lt;/i&gt; ; les petits calculs de la prostitu&#233;e Nana et les larmes de la &lt;i&gt;Jeanne d'Arc&lt;/i&gt; de Dreyer dans &lt;i&gt;Vivre sa vie&lt;/i&gt; . Trente ans plus tard , les &lt;i&gt;Histoires du cin&#233;ma&lt;/i&gt; sont encore fond&#233;es sur ce collage syst&#233;matique d'&#233;l&#233;ments h&#233;t&#233;rog&#232;nes. Mais le proc&#233;d&#233; a enti&#232;rement chang&#233; de sens . Il n'est plus pol&#233;mique mais fusionnel. Par exemple Godard m&#233;lange les images des morts film&#233;s par George Stevens &#224; Ravensbr&#252;ck avec d'autres plans du m&#234;me cin&#233;aste montrant dans &lt;i&gt;Une place au soleil&lt;/i&gt; le bonheur de la jeune h&#233;riti&#232;re incarn&#233;e par Elisabeth Taylor et il les associe avec une Marie-Madeleine emprunt&#233;e aux fresques de Giotto . Il y a trente ans un tel montage aurait d&#233;nonc&#233; la compromission du grand art europ&#233;en et des images du bonheur am&#233;ricain avec l'extermination oubli&#233;e , un peu &#224; la mani&#232;re dont les photomontages de Martha Rosler confrontaient les images de la consommation am&#233;ricaine avec les horreurs de la guerre au Vietnam. Or Godard lui donne dans les &lt;i&gt;Histoires&lt;/i&gt; un sens tout autre : en filmant les morts des camps , Stevens a ,pour lui, rachet&#233; le cin&#233;ma de son absence sur les lieux de l'extermination . Il a reconquis et transmis aux images d'Elisabeth Taylor le pouvoir r&#233;dempteur de l'image qui institue un monde de co-pr&#233;sence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est ainsi que, d'un c&#244;t&#233;, les dispositifs artistiques pol&#233;miques tendent &#224; se d&#233;placer vers une fonction de m&#233;diation sociale . Ils deviennent les t&#233;moignages de la participation &#224; une communaut&#233; indistincte , pr&#233;sent&#233;s dans la perspective d'une restauration du lien social ou du monde commun. Mais , d'un autre c&#244;t&#233;, la violence pol&#233;mique d'hier tend &#224; prendre une figure nouvelle. Si elle s'apaise , d'un c&#244;t&#233;, en t&#233;moignages ou symboles du monde commun , elle se radicalise, d'un autre, en t&#233;moignages de l'irrepr&#233;sentable et du mal ou de la catastrophe infinis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'irrepr&#233;sentable est la cat&#233;gorie centrale du tournant &#233;thique dans la r&#233;flexion esth&#233;tique , comme la terreur l'est sur le plan politique , parce qu'il est, lui aussi , une cat&#233;gorie d'indistinction entre le droit et le fait . Dans l'id&#233;e de l'irrepr&#233;sentable deux notions sont en effet confondues : une impossibilit&#233; et une interdiction . D&#233;clarer qu'un sujet est irrepr&#233;sentable par les moyens de l'art , c'est en fait dire plusieurs choses en une . Cela peut vouloir dire que les moyens sp&#233;cifiques de l'art ou de tel art particulier ne sont pas appropri&#233;s &#224; sa singularit&#233; . C'est ainsi que Burke jadis d&#233;clarait irrepr&#233;sentable en peinture la sublimit&#233; de la description de Lucifer faite par Milton dans le &lt;i&gt;Paradis perdu &lt;/i&gt; . Cette sublimit&#233; tenait en effet &#224; ce que les mots n'offrent pas vraiment &#224; la vue ce qu'ils nous font voir. Quand cette sublimit&#233; s'exposait &#224; la vue , comme dans les &lt;i&gt;Tentations de saint Antoine&lt;/i&gt; des peintres, elle devenait une figure pittoresque ou grotesque .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Manifestement ce n'est pas cela qu'on veut dire lorsqu'on attaque par exemple &lt;br class='autobr' /&gt;
la s&#233;rie &lt;i&gt;Holocaust&lt;/i&gt; au nom de l'irrepr&#233;sentable . On ne dit pas que la vision de la &#171; salle de douche &#187; engendre le rire. Mais on dit qu'on ne peut pas faire un film sur l'extermination des Juifs en pr&#233;sentant des corps fictionnels qui imitent les bourreaux et les victimes des camps. Cette impossibilit&#233; d&#233;clar&#233;e couvre en fait une interdiction . Mais cette interdiction elle-m&#234;me m&#234;le deux choses : une proscription qui porte sur l'&#233;v&#233;nement et une proscription qui porte sur l'art . D'un c&#244;t&#233; , on dit que ce qui a &#233;t&#233; pratiqu&#233; et souffert dans les camps d'extermination interdit d'en proposer une imitation &#224; la jouissance esth&#233;tique . D'un autre c&#244;t&#233; , on dit que l'&#233;v&#233;nement inou&#239; de l'extermination appelle un art nouveau , un art de l'irrepr&#233;sentable . On associe alors la t&#226;che de cet art avec l'id&#233;e d'une exigence anti-repr&#233;sentative normant l'art moderne comme tel .On &#233;tablit alors une ligne droite depuis le &lt;i&gt;Carr&#233; noir&lt;/i&gt; de Malevitch signant la mort de la figuration picturale et le film &lt;i&gt;Shoah&lt;/i&gt; de Claude Lanzmann , traitant de l'irrepr&#233;sentable de l'extermination .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut pourtant se demander en quel sens ce film rel&#232;ve d'un art de l'irrepr&#233;sentable ? Le film nous pr&#233;sente en effet , comme tous les autres, des personnages et des situations . Comme beaucoup d'autres, il nous installe d'embl&#233;e dans le d&#233;cor d'un paysage po&#233;tique , en l'occurrence une rivi&#232;re serpentant dans les pr&#232;s,sur laquelle une barque glisse au rythme d'une chanson nostalgique . Et le r&#233;alisateur fait pr&#233;c&#233;der cet &#233;pisode pastoral par une phrase provocatrice affirmant le caract&#232;re fictionnel du film : &#171; Cette histoire commence de nos jours sur les bords de la rivi&#232;re Ner en Pologne &#187; . L'irrepr&#233;sentable all&#233;gu&#233; ne peut donc pas signifier l'impossibilit&#233; d'user de la fiction pour rendre compte de cette r&#233;alit&#233; atroce .Rien &#224; voir avec le classique argument du &lt;i&gt;Laocoon&lt;/i&gt; de Lessing . Lessing affirmait que la souffrance du Laocoon de Virgile &#233;tait irrepr&#233;sentable en sculpture parce que son r&#233;alisme visuel , en enlevant sa dignit&#233; au personnage , enlevait &#224; l'art son id&#233;alit&#233; . L'extr&#234;me souffrance appartenait &#224; une r&#233;alit&#233; qui &#233;tait par principe exclue de l'art du visible . C'&#233;tait ainsi le principe m&#234;me de l'art repr&#233;sentatif qui d&#233;finissait un domaine de l'irrepr&#233;sentable .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Rien de tel chez Lanzmann . C'est au contraire parce que tout est repr&#233;sentable et que rien ne s&#233;pare la repr&#233;sentation fictionnelle de la pr&#233;sentation du r&#233;el que le probl&#232;me se pose . Ce probl&#232;me n'est pas de savoir si l'on peut ou doit ou non repr&#233;senter , mais de savoir ce que l'on veut repr&#233;senter et quel mode de repr&#233;sentation il faut choisir &#224; cette fin . Or le trait essentiel du g&#233;nocide pour Lanzmann est l'&#233;cart entre la parfaite rationalit&#233; de son organisation et l'inad&#233;quation de toute raison explicatrice de cette programmation . Le g&#233;nocide est parfaitement rationnel dans son ex&#233;cution . Il a pr&#233;vu jusqu'&#224; la disparition de ses traces . Mais cette rationalit&#233; ne d&#233;pend elle-m&#234;me d'aucun encha&#238;nement rationnel suffisant de causes et d'effets. C'est cet &#233;cart entre deux rationalit&#233;s qui rend inad&#233;quate la fiction du type Holocaust . Celle-ci nous montre la transformation de personnes ordinaires en monstres et de citoyens respect&#233;s en d&#233;chets humains . Elle ob&#233;it ainsi &#224; la logique repr&#233;sentative classique qui nous montre des personnages entrant en conflit &#224; partir des fins qu'ils poursuivent et se transformant en fonction des situations . Or une telle logique est vou&#233;e &#224; manquer &#224; la fois la singularit&#233; de cette rationalit&#233; et la singularit&#233; de son absence de raison. En revanche un autre type de fiction se montre parfaitement appropri&#233;e &#224; l' &#171; histoire &#187; que Lanzmann veut raconter : la fiction-enqu&#234;te dont un film comme &lt;i&gt;Citizen Kane&lt;/i&gt; est le prototype : la forme de narration qui tourne autour d'un &#233;v&#233;nement ou d'un personnage insaisissables et s'efforce de saisir son secret au risque de ne rencontrer que le n&#233;ant de la cause ou l'absence de sens du secret : dans le cas de Kane , une boule de sulfure et un nom sur un tra&#238;neau d'enfant . Dans le cas de la Shoah un &#233;v&#233;nement au-del&#224; de toute cause rationalisable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;Shoah &lt;/i&gt;ne s'oppose donc pas &#224; &lt;i&gt;Holocaust&lt;/i&gt; comme un art de l'irrepr&#233;sentable &#224; un art de la repr&#233;sentation . La rupture avec l'ordre classique de la repr&#233;sentation n'est pas l'av&#232;nement d'un art de l'art de l'irrepr&#233;sentable .Elle est au contraire la lib&#233;ration par rapport &#224; ces normes qui interdisaient de repr&#233;senter la souffrance de Laocoon . C'&#233;taient ces normes de la repr&#233;sentation qui d&#233;finissaient de l'irrepr&#233;sentable. C'&#233;taient elles qui interdisaient la repr&#233;sentation de certains spectacles , qui obligeaient &#224; choisir telle forme pour tel sujet , &#224; d&#233;duire les actions de certaines motivations , &#224; d&#233;terminer les r&#233;actions des personnages selon les normes de la vraisemblance et &#224; manifester ces r&#233;actions selon une grammaire fixe des expressions correspondant aux sentiments . Ce qui s&#233;pare l'art de notre temps auquel appartient &lt;i&gt;Shoah&lt;/i&gt; de celui que jugeaient Lessing ou Burke , c'est la r&#233;vocation de ces normes qui d&#233;finissaient le r&#233;gime repr&#233;sentatif de l'art . C'est la suppression de toute barri&#232;re limitant les sujets repr&#233;sentables et les moyens de les repr&#233;senter . Un art anti-repr&#233;sentatif n'est pas un art qui ne repr&#233;sente plus . C'est un art qui n'est plus limit&#233; dans le choix des repr&#233;sentables ni dans celui des moyens de repr&#233;sentation . C'est pour cela qu'il est possible de repr&#233;senter l'extermination des Juifs sans la d&#233;duire d'aucune motivation attribuable &#224; des personnages ou d'aucune logique des situations , sans montrer ni chambres &#224; gaz, ni sc&#232;nes d'extermination , ni bourreaux ni victimes . Cette soustraction ne signifie pas une impossibilit&#233; de repr&#233;senter . Elle signifie au contraire une multiplication des moyens de repr&#233;sentation . C'est aussi pour cela qu'un art qui repr&#233;sente l'exceptionnel du g&#233;nocide sans sc&#232;nes d'extermination est contemporain aussi bien d'une peinture faite de seules lignes ou carr&#233;s de couleur que d'un art des installations , r&#233;exposant simplement des objets ou des images emprunt&#233;s au monde de la marchandise et de la vie ordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Pour all&#233;guer un art de l'irrepr&#233;sentable , il faut donc faire venir cet irrepr&#233;sentable d'ailleurs que de l'art lui-m&#234;me . Il faut faire co&#239;ncider l'interdit et l'impossible , ce qui suppose un double coup de force . D'un c&#244;t&#233; , il faut mettre dans l'art l'interdit religieux . Il faut transformer l'interdit de la repr&#233;sentation du dieu des Juifs en impossibilit&#233; de la repr&#233;sentation de l'extermination du peuple juif . D'un autre c&#244;t&#233; , il faut transformer le plus de repr&#233;sentation inh&#233;rent &#224; la ruine de l'ordre repr&#233;sentatif en son contraire : un d&#233;faut ou une impossibilit&#233; de la repr&#233;sentation . Cela suppose une construction du concept de modernit&#233; artistique , qui loge l'interdit dans l'impossible en faisant de l'art moderne tout entier un art constitutivement vou&#233; au t&#233;moignage de l'impr&#233;sentable .&lt;br class='autobr' /&gt;
Un concept a massivement servi &#224; cette op&#233;ration : le concept du sublime . Celui-ci est en effet le concept d'une impossibilit&#233;. L'exp&#233;rience du sublime chez Kant est l'exp&#233;rience d'une disproportion , de l'incapacit&#233; de l'imagination &#224; se mettre &#224; la mesure d'un sensible d'exception &#8211; grandeur exceptionnelle ou puissance effrayante . Cette impuissance de l'imagination marque la limite de sa puissance : elle ne peut ob&#233;ir &#224; l'exigence de la raison qui lui commande de lui pr&#233;senter une totalit&#233; sensible ; ou bien elle d&#233;missionne devant une puissance de la nature au travers de laquelle la raison d&#233;couvre au contraire sa propre sup&#233;riorit&#233; sur les lois de la nature . Cette disproportion propre au sublime s'offre alors commod&#233;ment comme concept d'un art de l'impr&#233;sentable . Un auteur a particuli&#232;rement d&#233;velopp&#233; cette id&#233;e . Il s'agit de Lyotard. Dans les textes rassembl&#233;s sous le titre de &lt;i&gt;L'Inhumain&lt;/i&gt; , Lyotard d&#233;finit la t&#226;che des avant-gardes artistiques , la t&#226;che de l'art moderne en g&#233;n&#233;ral , en une seule exigence : t&#233;moigner qu'il y a de l'impr&#233;sentable . Une telle t&#226;che peut pour lui se r&#233;sumer dans le concept du sublime qui appara&#238;t ainsi comme le concept m&#234;me de l'art moderne con&#231;u comme art de l'irrepr&#233;sentable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le probl&#232;me est que Lyotard doit pour cela inverser non seulement le sens de la rupture anti-repr&#233;sentative mais aussi le sens m&#234;me du concept du sublime .Mettre l'art moderne sous le concept du sublime , c'est transformer l'illimitation du repr&#233;sentable et des moyens de la repr&#233;sentation en son contraire : l'exp&#233;rience d'un d&#233;saccord fondamental entre la mat&#233;rialit&#233; sensible et la pens&#233;e . C'est identifier d'embl&#233;e le jeu des op&#233;rations de l'art &#224; une dramaturgie de l'exigence impossible . Mais le sens de cette dramaturgie est &#233;galement invers&#233; . Chez Kant , la facult&#233; sensible de l'imagination &#233;prouvait les limites de son accord avec la pens&#233;e . Sa d&#233;faillance marquait sa propre limite et ouvrait &#224; l'illimitation de la raison . Elle marquait du m&#234;me coup le passage de la sph&#232;re esth&#233;tique &#224; la sph&#232;re morale . Lyotard fait de ce passage hors du domaine de l'art la loi m&#234;me de l'art . Mais il le fait au prix d'inverser les r&#244;les . Ce n'est plus la facult&#233; sensible qui &#233;choue &#224; ob&#233;ir aux exigences de la raison . C'est , &#224; l'inverse, l'esprit qui est mis en d&#233;faut , somm&#233; d'ob&#233;ir &#224; la t&#226;che impossible d'approcher la mati&#232;re , de saisir la singularit&#233; sensible . Cette exigence de la mati&#232;re semble d'abord proche de cette &#171; fid&#233;lit&#233; au m&#233;dium &#187; identifi&#233;e par Clement Greenberg &#224; la t&#226;che propre de l'art moderne . Mais celle-ci se transforme aussit&#244;t en fid&#233;lit&#233; &#224; l'exp&#233;rience d'une d&#233;pendance . Apr&#232;s avoir fait l'inventaire des singularit&#233;s sensibles , mat&#233;rielles auxquelles l'art a &#224; faire , Lyotard les ram&#232;ne toutes &#224; une seule et m&#234;me exp&#233;rience . Toutes d&#233;signent, dit-il, l'&#233;v&#233;nement d'une passion , d'un p&#226;tir auquel l'esprit n'aura pas &#233;t&#233; pr&#233;par&#233; et dont il ne conserve que le sentiment d'une dette obscure . Toutes attestent uniform&#233;ment la d&#233;pendance de l'esprit qui n'est mis en mouvement que par un choc sensible imma&#238;trisable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tandis que le sublime chez Kant introduisait l'esprit &#224; la loi morale de l'autonomie , il introduit inversement chez Lyotard &#224; l'exp&#233;rience &#233;thique fondamentale qui est l'exp&#233;rience d'un d&#233;pendance .La t&#226;che des avant-gardes artistiques devient chez lui celle de r&#233;p&#233;ter le geste qui inscrit le choc , &#224; la mani&#232;re de l'&#233;clair de couleur qui traverse la monochromie d'une toile de Barnett Newman . C'est ce trac&#233; qui s&#233;pare l'autonomie de l'art de l'asservissement culturel . Mais il ne le fait qu'au prix de t&#233;moigner d'un asservissement bien plus radical , de la dette infinie de l'esprit &#224; l'&#233;gard d'une loi qui est aussi bien l'ordre du Dieu de Mo&#239;se que la loi purement factuelle de l'inconscient . Le fait de la r&#233;sistance de la mati&#232;re devient la soumission &#224; la loi de l'Autre. Mais cette loi de l'Autre n'est en retour que la soumission &#224; la condition de l'&#234;tre n&#233; trop t&#244;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Cette vision extr&#234;me et paradoxale de la t&#226;che de l'art moderne nous oblige &#224; remettre en question certaines analyses de son &#233;volution . Certains ont cru caract&#233;riser l'art de la fin du XX&#176; si&#232;cle en opposant au paradigme moderniste de l' autonomie de l'art un paradigme postmoderne brouillant la fronti&#232;re entre le grand art et l'art populaire , l'&#339;uvre unique et l'infinit&#233; de ses reproductions ,la r&#233;alit&#233; et le simulacre , les formes de l'art et les images de la vie marchande . Cette opposition simpliste du moderne et du postmoderne emp&#234;che de comprendre les transformations du pr&#233;sent . Elle oublie que le modernisme lui &#8211;m&#234;me n' a &#233;t&#233; qu'une longue contradiction entre deux politiques esth&#233;tiques oppos&#233;es , mais oppos&#233;es &#224; partir d'un m&#234;me noyau commun , liant l'autonomie de l'art &#224; l'anticipation d'une communaut&#233; &#224; venir , liant donc cette autonomie &#224; la promesse de sa propre suppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut en effet se souvenir que l'esth&#233;tique , comme r&#233;gime nouveau d'identification de l'art , est n&#233;e au temps de la R&#233;volution fran&#231;aise et que son av&#232;nement a signifi&#233; deux r&#233;volutions d'apparence contradictoire et pourtant solidaires . Il a signifi&#233; la constitution d'une sph&#232;re d'exp&#233;rience sp&#233;cifique propre &#224; l'art . Et il a signifi&#233; la suppression de tout crit&#232;re diff&#233;renciant les objets de l'art des autres objets du monde . Du m&#234;me coup il a signifi&#233; &#224; la fois l'autonomie du monde de l'art et la vision de ce monde comme pr&#233;figuration d'une autre autonomie , celle d'un monde commun d&#233;livr&#233; de la loi de l'oppression. . Le mot m&#234;me d'avant-garde a d&#233;sign&#233; les deux formes oppos&#233;es du m&#234;me n&#339;ud entre l'autonomie de l'art et la promesse d'&#233;mancipation qui y &#233;tait incluse . Il a signifi&#233; deux choses oppos&#233;es , parfois plus ou moins confondues, parfois clairement antagoniques . D'un c&#244;t&#233; l'avant-garde a &#233;t&#233; le mouvement visant &#224; transformer les formes de l'art , &#224; les rendre identiques aux formes de la construction d'un monde nouveau o&#249; l'art n'existe plus comme r&#233;alit&#233; s&#233;par&#233;e . De l'autre il a &#233;t&#233; le mouvement pr&#233;servant l'autonomie de la sph&#232;re artistique de toute forme de compromission avec les pratiques du pouvoir et de la lutte politique ou les formes d'esth&#233;tisation de la vie dans le monde capitaliste . D'un c&#244;t&#233; le r&#234;ve futuriste ou constructiviste d'une autosuppression de l'art dans la formation d'un monde sensible nouveau ; de l'autre , notamment dans la tradition d'Adorno, la lutte pour pr&#233;server l'autonomie de l'art de toutes les formes d'esth&#233;tisation de la marchandise ou du pouvoir ; pour la pr&#233;server non point comme pure jouissance de l'art pour l'art , mais au contraire comme inscription de la contradiction irr&#233;solue entre la promesse esth&#233;tique et la r&#233;alit&#233; d'un monde d'oppression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'une de ces politiques s'est perdue dans le r&#234;ve sovi&#233;tique , quitte &#224; se survivre dans les utopies contemporaines plus modestes des architectes de villes nouvelles , des designers r&#233;inventant une communaut&#233; &#224; partir d'un nouveau mobilier urbain , ou des artistes relationnels introduisant un objet , une image ou une inscription insolites dans le paysage des banlieues en difficult&#233;. C'est ce que l'on pourrait appeler la version &lt;i&gt;soft&lt;/i&gt; du tournant &#233;thique de l'esth&#233;tique . La seconde n'a pas &#233;t&#233; abolie par on ne sait quelle r&#233;volution postmoderne . Le carnaval postmoderne n'a gu&#232;re &#233;t&#233; que l'&#233;cran de fum&#233;e cachant la transformation du second modernisme en une &#171; &#233;thique &#187; qui n'est plus une version adoucie et socialis&#233;e de la promesse esth&#233;tique d'&#233;mancipation mais sa pure et simple r&#233;version , liant le propre de l'art non plus &#224; une &#233;mancipation &#224; venir mais &#224; une catastrophe imm&#233;moriale et interminable .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est bien cela dont t&#233;moigne le discours ambiant vouant l'art &#224; l'irrepr&#233;sentable et au t&#233;moignage sur le g&#233;nocide d'hier , la catastrophe interminable du pr&#233;sent ou le trauma imm&#233;morial de la civilisation . L'esth&#233;tique du sublime de Lyotard r&#233;sume au plus court ce retournement . Dans la tradition d'Adorno , elle appelle l'avant-garde &#224; retracer ind&#233;finiment la s&#233;paration entre les &#339;uvres propres de l'art et les m&#233;langes impurs de la culture et de la communication . Mais ce n'est plus pour pr&#233;server la promesse d'&#233;mancipation . C'est au contraire pour attester ind&#233;finiment de l'ali&#233;nation imm&#233;moriale qui fait de toute promesse d'&#233;mancipation un mensonge r&#233;alisable seulement sous la forme du crime infini , crime infini auquel l'art r&#233;pond par une&#171; r&#233;sistance &#187; qui n'est que le travail infini du deuil . C'est cette op&#233;ration qui est au c&#339;ur de la contre-lecture faite par Lyotard et par tant d'autres th&#233;oriciens contemporains de l'esth&#233;tique kantienne . Cette contre-lecture n'est pas une simple erreur d'interpr&#233;tation . Elle est le renversement strict d'une tradition historique , celle qu'avait ouverte au temps de la R&#233;volution fran&#231;aise la lecture de Schiller voyant dans la libert&#233; esth&#233;tique la promesse d'une r&#233;volution qui ne serait plus celle de la loi et de l'Etat mais celle du monde sensible lui-m&#234;me . Ce renversement qui associe l'art non plus &#224; la promesse d'autonomie mais &#224; la reconnaissance d'une irr&#233;m&#233;diable h&#233;t&#233;ronomie , transforme du m&#234;me coup la puret&#233; de l'art qu'elle revendique en son contraire : sa r&#233;duction &#224; la t&#226;che du t&#233;moignage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La tension historique des deux figures de l'avant-garde tend ainsi &#224; s'&#233;vanouir dans le couple &#233;thique d'un art de proximit&#233; vou&#233; &#224; la restauration du lien social et d'un art t&#233;moignant de la catastrophe irr&#233;m&#233;diable qui est &#224; l'origine m&#234;me de ce lien . Cette transformation reproduit exactement celle qui voit la tension politique du droit et du fait s'&#233;vanouir dans le couple du consensus et de la justice infinie faite au mal infini . On pourrait dire , en un sens, que le discours &#233;thique contemporain n'est que le point d'honneur donn&#233; aux formes nouvelles de la domination . Mais on manquerait ainsi un point essentiel : si l'&#233;thique &lt;i&gt;soft&lt;/i&gt; du consensus et de l'art de proximit&#233; est l'accommodation de la radicalit&#233; esth&#233;tique et politique d'hier aux conditions actuelles , l'&#233;thique &lt;i&gt;hard&lt;/i&gt; du mal infini et d'un art vou&#233; au deuil interminable de la catastrophe irr&#233;m&#233;diable appara&#238;t comme le strict renversement de cette radicalit&#233; . Ce qui permet ce renversement , c'est la conception du temps que la radicalit&#233; &#233;thique a h&#233;rit&#233;e de la radicalit&#233; moderniste , l'id&#233;e d'un temps coup&#233; en deux par un &#233;v&#233;nement radical . Cet &#233;v&#233;nement radical fut longtemps celui de la r&#233;volution &#224; venir . Dans le tournant &#233;thique , cette orientation est strictement renvers&#233;e : elle ordonne l'histoire &#224; un &#233;v&#233;nement radical qui ne la coupe plus en avant mais en arri&#232;re de nous . Si le g&#233;nocide nazi s'est install&#233; au centre de la pens&#233;e philosophique , esth&#233;tique et politique , quarante ou cinquante ans apr&#232;s la d&#233;couverte des camps , ce n'est pas seulement en raison du silence de la premi&#232;re g&#233;n&#233;ration des survivants . Il a pris cette place, aux alentours de 1989 , au moment de l'effondrement des derniers vestiges de cette r&#233;volution qui avait jusqu'alors li&#233; la radicalit&#233; politique et esth&#233;tique &#224; une coupure du temps historique . Il a pris la place de la coupure du temps n&#233;cessaire &#224; cette radicalit&#233; , quitte &#224; en inverser le sens , &#224; la transformer en catastrophe d&#233;j&#224; advenue et dont seul un dieu pourrait nous sauver selon la formule heideggerienne qui tra&#238;ne aujourd'hui un peu partout.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je n'entends &#233;videmment pas dire que la politique et l'art seraient aujourd'hui enti&#232;rement soumises &#224; cette vision . On m'opposerait ais&#233;ment des formes d'action politique et d'intervention artistique ind&#233;pendantes ou hostiles &#224; l'&#233;gard de ce courant dominant. J'en suis bien d'accord . Ce que j'appelle tournant &#233;thique n'est certainement pas une fatalit&#233; historique de la politique et de l'esth&#233;tique aujourd'hui. Mais ce qui me semble le caract&#233;riser , c'est justement sa capacit&#233; &#224; recoder et &#224; inverser les formes de pens&#233;e et les attitudes qui visaient hier &#224; un changement politique ou artistique radical . Le tournant &#233;thique n'est pas le simple apaisement des dissensus de la politique et de l'art dans l'ordre consensuel . Il appara&#238;t bien plut&#244;t comme la forme ultime prise par la volont&#233; d'absolutiser ces dissensus . La rigueur moderniste qui voulait purifier le potentiel &#233;mancipateur de l'art de toute compromission avec le commerce culturel et la vie esth&#233;tis&#233;e devient la r&#233;duction de l'art au t&#233;moignage &#233;thique sur la catastrophe et l'irrepr&#233;sentable . L'autonomie de la loi morale devient la soumision &#233;thique &#224; la loi de l'Autre. Les droits de l'homme deviennent le privil&#232;ge du vengeur . Le purisme politique devient la l&#233;gitimation de l'ordre consensuel. L'&#233;pop&#233;e d'un monde coup&#233; en deux devient la guerre contre la terreur .Mais l'&#233;l&#233;ment central du retournement , c'est sans doute une certaine th&#233;ologie du temps , c'est l'id&#233;e de la modernit&#233; comme d'un temps vou&#233; &#224; l'accomplissement d'une n&#233;cessit&#233; interne , hier glorieuse et aujourd'hui d&#233;sastreuse . C'est la conception d'un temps coup&#233; en deux par un &#233;v&#233;nement fondateur ou un &#233;v&#233;nement &#224; venir . Sortir de la configuration &#233;thique d'aujourd'hui , rendre &#224; leur diff&#233;rence les inventions de la politique et celles de l'art , cela veut dire aussi r&#233;cuser la fantasme de leur puret&#233; , rendre &#224; ces inventions leur caract&#232;re de coupures toujours ambigu&#235;s , pr&#233;caires et litigieuses . Cela suppose indissolublement de les soustraire &#224; toute th&#233;ologie du temps , &#224; toute pens&#233;e du trauma originel ou du salut &#224; venir.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>



</channel>

</rss>
