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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>&#034;Spinoza-Derrida&#034;, par Charles Ramond</title>
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		<dc:creator>Ramond, Charles</dc:creator>



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		<title>&#034;Ubiquit&#233; de la libert&#233; : groupe et action commune, entre Spinoza et Sartre&#034;, par Hadi Risk</title>
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		<dc:date>2004-07-16T13:54:29Z</dc:date>
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		<dc:creator>Risk, Hadi</dc:creator>



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&lt;p&gt;La probl&#233;matique du Contrat social ne va pas sans quelques embarras. Apr&#232;s avoir &#233;nonc&#233; que, &#034;chacun contractant pour ainsi dire avec lui-m&#234;me&#034;, il n'en est pas moins engag&#233; selon un double rapport avec les autres, membre du Souverain envers les particuliers et de l'&#201;tat envers le Souverain, Rousseau &#233;voque une certaine dissym&#233;trie entre le Souverain et les particuliers. Le Souverain se confond avec les particuliers qui le composent par leur volont&#233; g&#233;n&#233;rale, il ne peut donc avoir d'int&#233;r&#234;ts (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La probl&#233;matique du &lt;i&gt;Contrat social &lt;/i&gt;ne va pas sans quelques embarras. Apr&#232;s avoir &#233;nonc&#233; que, &#034;chacun contractant pour ainsi dire avec lui-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Du Contrat social ; l.1, chap. 7 : Du souverain (CS, I, 7).&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;, il n'en est pas moins engag&#233; selon un double rapport avec les autres, membre du Souverain envers les particuliers et de l'&#201;tat envers le Souverain, Rousseau &#233;voque une certaine dissym&#233;trie entre le Souverain et les particuliers. Le Souverain se confond avec les particuliers qui le composent par leur volont&#233; g&#233;n&#233;rale, il ne peut donc avoir d'int&#233;r&#234;ts contraires aux leurs ; le cas &#233;ch&#233;ant, il se d&#233;truit lui-m&#234;me. Il n'a donc aucune garantie &#224; leur procurer. En revanche, ces derniers peuvent, en tant qu'individus, manifester une volont&#233; particuli&#232;re h&#233;t&#233;rog&#232;ne &#224; l'unit&#233; m&#234;me que la souverainet&#233; conf&#232;re au peuple, tel qu'il est institu&#233; dans l'acte inaugural du pacte. L'alt&#233;rit&#233; fait ainsi son apparition - au c&#339;ur du peuple : n'est-ce pas l'effet pervers d'une formule d'association&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Du contrat social ; l.1, chap. 6, Du pacte social (CS, I, 6) : &#034;trouver une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, qui cherche &#224; &lt;i&gt;d&#233;duire &lt;/i&gt;la communaut&#233; &#224; partir de &lt;i&gt;chacun&lt;/i&gt;, en mettant entre parenth&#232;ses les modalit&#233;s pratiques et concr&#232;tes de la &lt;i&gt;relation humaine&lt;/i&gt; ? Rousseau insiste alors sur l'engagement tacite que le pacte fondamental contient, &#034;qui seul peut donner de la force aux autres, que quiconque refusera d'ob&#233;ir &#224; la volont&#233; g&#233;n&#233;rale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'&#234;tre libre...&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Du Contrat social ; l.1 chap. 7, Du souverain (CS, I, 7)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;. Engagement tacite qui consacre la s&#233;paration du peuple &lt;i&gt;virtuel &lt;/i&gt;du peuple &lt;i&gt;r&#233;el&lt;/i&gt;, cens&#233; &#234;tre d&#233;duit du pacte ; en effet, cet engagement, contenu dans le pacte lui-m&#234;me, qui fonde tous les autres, doit en quelque sorte garantir le premier de ces engagements, qui n'est autre que le pacte lui-m&#234;me. Aussi le fondement n'est-il pas vraiment fondateur mais s'av&#232;re fond&#233; par cela m&#234;me qu'il doit fonder, ou action &#224; rebours de la volont&#233; g&#233;n&#233;rale sur ses conditions de possibilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En revanche, l'imitation affective d&#233;finie par Spinoza dans la partie III de &lt;i&gt;l'&#201;thique &lt;/i&gt;tisse l'&#034;&#201;tat de nature&#034; comme un r&#233;seau de passions inter-humaines, engendrant des rapports de d&#233;pendance et de pouvoir, par la seule vertu des activit&#233;s individuelles et de la dynamique relationnelle du &lt;i&gt;conatus&lt;/i&gt;. Nous souhaitons en effet que l'autre partage nos propres affects : or, m&#234;me si nous parvenons &#224; faire d&#233;sirer par l'autre les m&#234;mes &#234;tres et les m&#234;mes choses que nous, la satisfaction, elle, reste exclusive&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Spinoza, &#201;thique ; EIV - Proposition 32 &#224; EIV - Proposition 34.&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. C'est lui ou nous-m&#234;mes, au c&#339;ur d'une domination qui reste fragile et r&#233;versible. A nouveau apparaissent la menace et l'impuissance : un danger d'alt&#233;rit&#233; risque de d&#233;truire la quasi-r&#233;ciprocit&#233; que nous essayions de construire. Le retour de l'impuissance conduit &#224; une sorte de fuite en avant : moins nous sommes forts, dans la mesure o&#249; nos rapports de domination se transforment en d&#233;pendance, et plus nous d&#233;sirons le pouvoir, encore plus de pouvoir. Le d&#233;sir de pouvoir est pratiquement proportionnel &#224; la domination subie, inversement proportionnel &#224; la puissance effective. Une double aporie constitue alors la v&#233;rit&#233; du pouvoir : d'une part, la domination manifeste la plus grande passivit&#233; qui soit de l'aptitude &#224; &#234;tre affect&#233; et la puissance d'agir la plus faible (d'o&#249; le ressentiment et la haine de soi et de la vie qui l'accompagnent) ; d'autre part, dominer l'autre exige de pouvoir disposer d'une plus-value de puissance, seule capable de le s&#233;duire, de l'encourager, pour son profit propre, &#224; se soumettre &#224; nous. Or, cette condition est contraire &#224; l'hypoth&#232;se : si nous &#233;tions effectivement puissants, c'est-&#224;-dire non domin&#233;s, nous ne chercherions pas &#224; dominer &#224; notre tour. Difficult&#233; &#224; peu pr&#232;s insoluble : la domination d'autrui suppose que l'on puisse mobiliser une force plus grande que la sienne, mais nous voulons en fait le dominer parce que nous ne sommes pas plus forts que lui, mais au contraire soumis, relativement &#224; lui, &#224; une inad&#233;quation de rapports au moins aussi forte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Trait&#233; politique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Spinoza, Trait&#233; politique ; chap. II ; &#167; 10.&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#233;voque cette difficult&#233; : il y a une premi&#232;re mani&#232;re d'exercer du pouvoir sur l'autre, qui consiste &#224; disposer de lui au sens o&#249; nous l'immobilisons, l'encha&#238;nons. Mais qu'apporte une telle domination ? Une autre mani&#232;re vise &#224; faire que l'autre, redoutant notre force ou calculant le b&#233;n&#233;fice qu'il peut en tirer, accepte de fixer ses d&#233;sirs par rapport aux n&#244;tres. Ali&#233;nation au sens le plus fort : il consent &#034;&#224; vivre selon le d&#233;sir de son ma&#238;tre plut&#244;t que selon son propre d&#233;sir&#034;. Pourtant, ajoute Spinoza, cette domination a pour condition que l'autre soit tenu &#034;par la crainte et l'esp&#233;rance&#034; : elle ne dure que tant que persistent la crainte et l'esp&#233;rance. En effet, nul ne peut tout simplement renoncer &#224; sa puissance, puisqu'elle se confond avec le fait de pers&#233;v&#233;rer dans l'existence. Nous retrouvons l'aporie de l'impossible domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule l'illusion, effet de la passivit&#233; et de l'inad&#233;quation, peut conduire l'autre &#224; &#034;d&#233;sirer sa propre servitude comme s'il y allait de sa libert&#233;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Spinoza, Trait&#233; th&#233;ologico-politique, Pr&#233;face.&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;. Il faut en quelque sorte que sa soumission pr&#233;c&#232;de et constitue notre pouvoir, r&#233;alisant sa propre puissance - l'aptitude &#224; &#234;tre affect&#233; est toujours remplie, f&#251;t-ce par des affections qui r&#233;duisent la puissance d'agir et se composent peu ou mal avec notre individualit&#233; -, sur le mode de la fiction. Dans tous les cas de figure, il faut que la puissance sous-tende le pouvoir et la domination : la soumission est elle-m&#234;me constitu&#233;e par le droit naturel. Aussi faut-il non seulement avoir usurp&#233; le pouvoir sur quelqu'un, mais encore que ce dernier consente &#224; sa servitude volontaire. Spinoza transforme le paradoxe d&#233;nonc&#233; par La Bo&#233;tie et Pascal en fiction, c'est-&#224;-dire en m&#233;canisme r&#233;el d'illusion. La question du pouvoir se concentre sur &lt;i&gt;l'imaginaire de l'adh&#233;sion &lt;/i&gt; : dominer consiste bel et bien &#224; &lt;i&gt;&#034;faire d&#233;sirer&#034; &lt;/i&gt;et &#224; plus qu'&#224; emp&#234;cher : l'autre doit se faire complice de sa servitude, et la vivre comme l'expression de son propre d&#233;sir. Assur&#233;ment, cette repr&#233;sentation est passive, imaginaire, pour tout dire extorqu&#233;e, mais qu'est-ce que cela change, quant au r&#233;sultat ? Pourtant, en d&#233;pla&#231;ant ainsi la question du pouvoir, nous n'avons r&#233;solu qu'une moiti&#233; de la difficult&#233;, &#224; savoir l'ali&#233;nation de la puissance. Mais comment persuader de l'adh&#233;sion, de l'amour de la servitude ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc que j'aie du pouvoir sur l'autre, ou que ma puissance lui paraisse exc&#233;der la sienne, si je veux le d&#233;terminer &#224; m'ali&#233;ner la sienne : cela revient &#224; lui demander d'&#234;tre d&#233;pendant de moi, donc il faut que j'aie &lt;i&gt;d&#233;j&#224; &lt;/i&gt;du pouvoir sur lui, et ainsi de suite. Il y a l&#224; un &lt;i&gt;cercle, &lt;/i&gt;puisque je n'ai d'autre pouvoir sur l'autre que celui qu'il me conc&#232;de. Comme mon propre app&#233;tit &lt;i&gt;de &lt;/i&gt;pouvoir vient de mon impuissance, c'est-&#224;-dire de rapports passifs tiss&#233;s dans l'alt&#233;rit&#233;, je suis condamn&#233; &#224; &lt;i&gt;jouer &lt;/i&gt;de cette inad&#233;quation et de cette d&#233;pendance. Nul X ne peut en effet dominer A s'il ne fait croire &#224; ce dernier que B ou C sont d&#233;j&#224; en son pouvoir, et en l'augmentant du m&#234;me coup. N'&#233;tant pas assez fort pour dominer A, il pratique une surench&#232;re en attaquant B et C ; cependant, pour que cette attaque ait quelques chances de succ&#232;s, encore faut-il qu'il leur fasse croire qu'il est le plus fort... en s'attaquant &#224; A, D et E. Il faut sans cesse s'en prendre &#224; d'autres, pour consolider un pouvoir fragile et fuyant sur les premiers. Ce processus est r&#233;current : mon rapport &#224; A suppose A + 1, &#224; B suppose (B + 1) = C, &#224; N suppose (A + B + C +... N) + 1. La r&#233;ciprocit&#233; est ainsi vici&#233;e de l'int&#233;rieur : la structure de domination se d&#233;veloppe en un rapport ind&#233;finiment prolif&#233;rant. L'unit&#233; est &#224; l'horizon fuyant de cette r&#233;currence, qui n'en produit pas moins un v&#233;ritable rapport avec &lt;i&gt;l'autre de tous les autres + 1&lt;/i&gt;. La croyance et l'illusion forment d'ailleurs le corr&#233;lat de cette v&#233;ritable union en alt&#233;rit&#233;, ou &lt;i&gt;s&#233;rie : &lt;/i&gt;la violence qui attache les individus les uns aux autres s'accro&#238;t du redoublement de l'impuissance, puisque l'union en alt&#233;rit&#233; s'applique &#224; tous. Chacun devient le foyer centrip&#232;te d'une r&#233;currence induite par &lt;i&gt;son&lt;/i&gt; app&#233;tit de domination, en m&#234;me temps que le foyer centrifuge des cycles de violence venus des autres. Aussi la r&#233;currence fortifie-t-elle l'impuissance en lieu et place de ma situation de tiers entre l'un et l'autre, j'&#233;prouve passivement l'unification de tous les autres &lt;i&gt;contre &lt;/i&gt;moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun, il est vrai, relance la relation r&#233;currente de pouvoir, op&#233;rant le rassemblement de tous les autres comme agents de cette violence tournante qu'il subit lui-m&#234;me. De chacun comme tiers na&#238;t ainsi la s&#233;rie, qui de proche en proche investit tous les autres. Cette union en alt&#233;rit&#233; est renouvel&#233;e autant de fois qu'il y a d'individus, puis retourne sur lui, d&#233;multipli&#233;e par le nombre des autres : elle devient &lt;i&gt;l'unification contre lui de tous les autres. &lt;/i&gt;Les autres sont ainsi affect&#233;s d'une synth&#232;se passive en &lt;i&gt;reste, &lt;/i&gt;qui se confond avec le rassemblement, moins lui d'eux tous. Il est &lt;i&gt;uni &lt;/i&gt;&#224; ce reste, constitu&#233; dans la s&#233;rie comme son &lt;i&gt;r&#233;ciproque in&#233;gal&lt;/i&gt;, dans un &lt;i&gt;rapport &lt;/i&gt;d'alt&#233;rit&#233;, de domination r&#233;elle et d'exclusion potentielle. Dans ces conditions, l'union en alt&#233;rit&#233;, en d&#233;terminant les autres comme reste, a constitu&#233; le pouvoir. Chacun a contribu&#233;, par le jeu inad&#233;quat de sa propre puissance &#224; former cet &#234;tre collectif qui s'empare de tous, mais personne ne se reconna&#238;t pour autant en lui. Ainsi, l'&#201;tat dit de nature est-il de part en part politique : il n'y a pas d'ind&#233;termination originelle des individus, mais de r&#233;els et effectifs rapports de domination et de d&#233;pendance, tiss&#233;s dans une relation humaine immanente &#224; l'action et au d&#233;sir de chacun. Les passions expriment cette relation premi&#232;re, encore que sous le mode passif de l'inad&#233;quation et de l'impuissance. D&#232;s lors, &#224; la rupture inaugurale qui institue l'&#201;tat civil, il est possible de pr&#233;f&#233;rer la tension pratique entre la s&#233;rie d'une part, qui est d&#233;j&#224; un rassemblement, quoique en alt&#233;rit&#233; (ce qui explique ce fait que la s&#233;rie puisse &#234;tre aussi le destin des groupes, lorsque ceux-ci se d&#233;composent en formes r&#233;gressives de l'&#234;tre-ensemble) et le groupe d'autre part, comme modalit&#233; libre d'une action commune. Le groupe, ubiquit&#233; de la libert&#233;, &#233;chappe &#224; tous les dualismes politiques de l'Un et du multiple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, Sartre pose dans &lt;i&gt;la Critique de la raison dialectique &lt;/i&gt;cette question : &#224; quelles conditions une praxis commune est-elle possible, &#233;tant entendu que la seule praxis intelligible est celle de l'organisme individuel ? En effet, la domination du pratico-inerte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pratico-inerte : il s'agit du pouvoir des choses ouvr&#233;es sur l'homme, qui (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; induit cette liaison de fait du collectif : la S&#201;RIE. Ce type nouveau de rapport conjugue la r&#233;ciprocit&#233; d'opposition entre les individus (l'opposition suppose un rapport d'int&#233;riorit&#233; entre eux) et la solitude pure, irr&#233;m&#233;diable des organismes (rapport d'ext&#233;riorit&#233;). Chacun s'y constitue comme identique &#224; l'autre dans l'exacte mesure o&#249; il est constitu&#233;, par les autres, comme un autre que lui-m&#234;me, agissant sur&lt;i&gt; &lt;/i&gt;les autres. En quelque sorte l'Autre s&#233;riel correspond &#224; un objet fuyant, objet pratico-inerte : c'est moi en tout autre et tout autre en moi : et, de m&#234;me, chacun se faisant autre que lui-m&#234;me, en tous les autres, et par eux. Dans ces conditions, les rassemblements comme &lt;i&gt;restes &lt;/i&gt;s&#233;riels, unissant en alt&#233;rit&#233; chacun &#224; tous les autres, dans la synth&#232;se passive du collectif&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Critique, pp. 376-377 :&#034;J'appelle collectif la relation &#224; double sens d'un (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, pr&#233;sentent une m&#234;me unit&#233; d'impuissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il convient d'&#233;voquer maintenant les modalit&#233;s d'une formation de l'&#201;tat, qui ne fasse pas appel &#224; un &#034;contrat&#034; social. Alexandre Matheron a &#233;tabli&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Alexandre Matheron : Le probl&#232;me de l'&#233;volution de Spinoza du Trait&#233; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; la rupture entre le &lt;i&gt;Trait&#233; politique &lt;/i&gt;et le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique, &lt;/i&gt;en d&#233;montrant la pr&#233;sence dans le &lt;i&gt;TP&lt;/i&gt; d'une synth&#232;se de la multitude par le seul fonctionnement de l'imitation affective, enrichie cependant d'une passion nouvelle l'indignation&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Nous n'insisterons pas ici sur le fait que le r&#244;le d&#233;cisif de l'indignation (&#8230;)&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Rappelons pour m&#233;moire que le jeu des passions inter-humaines, amplement analys&#233; dans &lt;i&gt;l'&#201;thique &lt;/i&gt;et rappel&#233; dans le &lt;i&gt;TP&lt;/i&gt;, laisse appara&#238;tre une solution naturelle &#224; l'alt&#233;rit&#233; s&#233;rielle du pouvoir : cette solution passe par une esp&#232;ce de calcul, o&#249; chacun utilise la sociabilit&#233; naturelle de tous contre l'insociabilit&#233; de quelques-uns, jusqu'&#224; ce que la s&#233;rie de ces conduites aboutisse &#224; la formation progressive d'un pouvoir collectif unifi&#233; et d'affects communs de la multitude. L'inconv&#233;nient majeur de ce calcul, qui a pourtant le m&#233;rite de &lt;i&gt;retourner&lt;/i&gt; la s&#233;rialit&#233; contre elle-m&#234;me, tient en ce qu'il manifeste un d&#233;passement. Induit par la raison, ce &#034;d&#233;passement&#034; peut n&#233;anmoins s'apparenter &#224; un saut, d&#251; &#224; une m&#233;diation ext&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza rappelle dans le &lt;i&gt;TP&lt;/i&gt; que les hommes s'accordent pour vivre en soci&#233;t&#233; politique, moins en vertu de la raison que sous l'influence d'une passion commune, &#034;telle que l'esp&#233;rance, la crainte ou le d&#233;sir de tirer vengeance d'un dommage souffert&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;TP, chap. VI, &#167; 1.&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#171; . Et l'indignation se voit d&#233;finie dans un alin&#233;a qui porte sur les &lt;i&gt;causes de dissolution de l'&#201;tat&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;TP, chap. III, &#167; 9.&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Hypoth&#232;se f&#233;conde : les m&#234;mes causes contribuent &#224; la formation des &#201;tats comme &#224; leur dissolution. On ne peut mieux d&#233;montrer l'interaction s&#233;rie-groupe, au sein d'une immanence de la relation humaine aux activit&#233;s individuelles, quels que soient les r&#233;gimes politiques d'existence de la multitude. Le Souverain a d'autant moins de droits que ses sujets s'indignent de sa conduite, et viennent &#224; former des ligues contre lui. L'indignation exerce un effet de &#034;catalyseur&#034; sur la crainte par &#034;contagion&#034; affective, celle-ci se mue en crainte commune, renforc&#233;e par l'indignation. Le souverain peut perdre sa souverainet&#233; lorsque la crainte que suscite son pouvoir c&#232;de la place &#224; l'indignation que provoquent ses exc&#232;s. La continuation du droit naturel transforme cette effervescence en droit de guerre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indignation est une haine que nous &#233;prouvons &#224; l'&#233;gard de celui qui fait du mal &#224; un &#234;tre semblable &#224; nous. L'imitation des sentiments de la victime a pour cons&#233;quence de supprimer le rapport de solitude, ou unit&#233; en alt&#233;rit&#233; de chacun avec chacun. Elle intervient en brisant le rapport s&#233;riel entre les sujets : celui-ci permettait au souverain de se maintenir en suscitant la croyance qu'il pouvait &#233;ventuellement mobiliser la puissance du reste, pour r&#233;primer les r&#233;calcitrants. En effet tant que la crainte est v&#233;cue dans la solitude, la haine du tyran ne pr&#233;sente aucun danger pour ce dernier : rien ne se passe : tous n'&#233;tant pas r&#233;prim&#233;s au m&#234;me instant, leur haine se disperse en alt&#233;rit&#233; d'impuissance. Mais la puissance s&#233;rielle de l'indignation peut dissoudre l'alt&#233;rit&#233; de s&#233;paration : je commence &#224; &#233;prouver de la haine envers le tyran, m&#234;me si je ne suis pas au m&#234;me instant victime de ses exactions. Comme le tyran &lt;i&gt;&#034;tyrannise&#034; &lt;/i&gt;toujours quelqu'un, &#224; tout moment, la quasi-r&#233;ciprocit&#233; de l'indignation fait ressentir &#224; chaque instant le caract&#232;re insupportable de son gouvernement. A l'inverse l'indignation &#233;prouv&#233;e par les autres apprend &#224; chacun qu'il n'est pas seul : la possibilit&#233; de s'unir se fait jour, par un retournement de l'alt&#233;rit&#233; contre elle-m&#234;me, c'est-&#224;-dire contre l'unit&#233; de s&#233;paration qui favorisait le pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'indignation engendre l'&#201;tat, en raison des m&#234;mes facteurs qui font d'elle, aussi, la cause des r&#233;volutions. La solitude de chacun face au tyran, dans l'&#233;tat civil, est &#233;quivalente &#224; la solitude de l'individu dans l'&#233;tat de nature, confront&#233; &#224; l'ensemble de tous ses agresseurs potentiels, en m&#234;me temps qu'uni en alt&#233;rit&#233; &#224; ses semblables, victimes &#233;galement de cette violence tournante&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;TP, chap. III, &#167; 9 et chap. VI, &#167; 1.&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Chacun, soumis &#224; la finitude d'inad&#233;quation, peut b&#233;n&#233;ficier par quasi-r&#233;ciprocit&#233; de l'aide des autres ; cette aide, induite par l'ambition de gloire a t&#244;t fait de se changer, la raret&#233; aidant, en ambition de domination. Mais alors, le jeu de la r&#233;currence am&#232;ne d'autres individus, par identification passive, &#224; lui venir en aide.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rival se retrouve dans la position de domin&#233; : le cycle reprend. Ces multiples circuits d'union s&#233;rielle v&#233;rifient l'instabilit&#233; m&#234;me du rapport de domination : l'indignation est un processus lui-m&#234;me s&#233;riel qui ronge l'union en alt&#233;rit&#233;, fournissant &#224; ces liaisons et d&#233;-liaisons &#034;prolif&#233;rantes&#034; un p&#244;le d'unit&#233; personnelle. Chacun, &#233;tant d'ores et d&#233;j&#224; en &#233;tat d'indignation continuelle contre l'Autre ind&#233;termin&#233;, s'indigne encore plus quand il est t&#233;moin d'un conflit : il se projette sur le cas de figure consid&#233;r&#233; et prend parti en faveur de celui qu'il juge &#234;tre la victime. Il unit alors sa propre action &#224; la fuite en avant de l'autre, dans l'effervescence de l'unit&#233; &lt;i&gt;contre &lt;/i&gt;le danger commun. Ainsi, il se forme dans l'action une totalit&#233; par &#034;opposition&#034; : l'&#201;tat de nature, &#233;tat de domination, implose en raison de sa structure politique intenable, qui appelle une premi&#232;re forme d'appropriation collective de la puissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse par Sartre&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sartre, Critique de la raison dialectique, Gallimard (nouvelle &#233;dition).&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; des journ&#233;es r&#233;volutionnaires m&#233;rite d'&#234;tre rapproch&#233;e du r&#244;le mis &#224; jour par Spinoza, dans le &lt;i&gt;Trait&#233; politique, &lt;/i&gt;de l'indignation. Dans les journ&#233;es, par exemple, qui pr&#233;c&#232;dent le 14 juillet, le gouvernement a constitu&#233; &lt;i&gt;du dehors &lt;/i&gt;Paris comme une totalit&#233;, que les troupes doivent encercler. La praxis de l'&#201;tat de si&#232;ge ordonne le champ pratique selon la configuration n&#233;gative de son objet : l'encerclement rend tangible le danger de l'inhumain, car il d&#233;termine la ville comme totalit&#233;-&#224;-r&#233;primer. Chaque habitant de la ville est d&#233;sign&#233;, par la praxis d'encerclement, comme &#233;l&#233;ment quelconque devant &#234;tre d&#233;truit. Cette menace, ind&#233;termin&#233;e mais r&#233;elle, est v&#233;cue dans la s&#233;rialit&#233; comportements divers d'effervescence et d'imitation, o&#249; les gens se rassemblent, crient, saccagent des symboles de l'autorit&#233;. Il faut reconna&#238;tre ici le sens de cette effervescence : une r&#233;v&#233;lation imm&#233;diate, encore passive, de soi-m&#234;me dans l'autre. L'imitation qui l'accompagne manifeste une &lt;i&gt;alt&#233;rit&#233; de quasi-r&#233;ciprocit&#233;. &lt;/i&gt;En effet, le &lt;i&gt;sort commun qui &lt;/i&gt;p&#232;se sur la ville, &lt;i&gt;scell&#233;e &lt;/i&gt;par la praxis des troupes d'encerclement en une totalit&#233; qui recouvre les modalit&#233;s s&#233;rielles d'existence, va agir sur la s&#233;rialit&#233;, en motivant des conduites de panique. Mais cette fuite o&#249; tous se retrouvent... sans l'avoir d&#233;lib&#233;r&#233;ment cherch&#233;, trace en pointill&#233; la n&#233;gation en chacun de l'union en alt&#233;rit&#233;. L'imitation demeure entach&#233;e de passivit&#233; : non pas reconnaissance r&#233;ciproque, puisque &#034;chacun continue &#224; se voir en l'Autre mais il s'y voit comme soi-m&#234;me, c'est-&#224;-dire ici comme totalisation en lui de la population parisienne, par le coup de sabre ou le coup de fusil qui l'exterminera&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Critique, t.1, p. 458.&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;. Pourtant, d&#232;s que les premiers incidents se produisent entre ces &#034;rassemblements d'imitation&#034; et les troupes, voil&#224; qu'on se met &#224; attaquer des armureries : conduites mim&#233;tiques o&#249; chacun agit personnellement de la m&#234;me action que l'autre. Chacun se voit accomplir la m&#234;me action que l'autre - sans concertation - : il r&#233;alise par ses propres actes la m&#234;me inertie passive qui impr&#232;gne la conduite des autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, dans le champ contradictoire de la praxis, cette action encore inad&#233;quate du collectif quasi insurrectionnel, sans autre unit&#233; et efficience que celle &lt;i&gt;du nombre &lt;/i&gt;n'en est pas moins l'incarnation d'un acte : le peuple s'est arm&#233; contre le Roi ! Du moins, c'est ainsi que les choses sont per&#231;ues par le gouvernement, comme si l'inertie s&#233;rielle du rassemblement passait du c&#244;t&#233; de l'adversaire, se d&#233;signant &#224; lui-m&#234;me comme affrontant l'action concert&#233;e d'un groupe pourvu de ce fait d'une certaine unit&#233;. Par exemple, la foule r&#233;clame des armes &#224; l'H&#244;tel-de-Ville : elle se sent dup&#233;e par Flesselles lorsqu'elle trouve des chiffons dans les caisses ; l'attitude de Flesselles suscite l'indignation, c'est-&#224;-dire, pratiquement, une esp&#232;ce de r&#233;f&#233;rence personnalis&#233;e qui constitue un p&#244;le d'unification (violente !) &#224; l'union en alt&#233;rit&#233;, qui reste la structure de ce rassemblement &#034;en &#233;bullition&#034;. Telle est &lt;i&gt;l'apocalypse &lt;/i&gt;ou premier moment du &#034;groupe en fusion&#034; : le groupe amorphe. Il n'est d&#233;j&#224; plus s&#233;rie, il n'est pas encore groupe, mais, &#034;chacun r&#233;agit d'une mani&#232;re nouvelle, ni en tant qu'individu ni en tant qu'Autre mais comme incarnation singuli&#232;re de la personne commune&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Critique, t.1, p. 461.&#034; id=&#034;nh16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034; ; ce groupe amorphe est le contraire imm&#233;diat de l'alt&#233;rit&#233;, sous l'effet de cette m&#234;me alt&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe en formation d&#233;chiffre l'inscription d'une double menace : &#224; l'ouest, par les troupes royales qui seraient d&#233;j&#224; intervenues aux Tuileries ; par la Bastille, menace au c&#339;ur du quartier, per&#231;ue comme la place-forte contenant ces armes qui manquent. La nouvelle de l'intervention aux Tuileries parvient au Quartier St-Antoine sur le mode contagionnel, imaginaire, de l'union en alt&#233;rit&#233; : &#034; ... rapport&#233;e par les Autres et crue en tant qu'elle est autre, (elle) est n&#233;cessairement saisie, dans le pratico-inerte, comme la v&#233;rit&#233; du quartier en tant qu'autre, c'est-&#224;-dire en tant qu'elle se donne par d'Autres comme un &#233;v&#233;nement &lt;i&gt;autre, &lt;/i&gt;arriv&#233; &#224; d'Autres&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Critique, t.1, p. 463.&#034; id=&#034;nh17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;. Tout se passe, dans la crainte et la confusion, comme si c'&#233;tait le Quartier St-Antoine &lt;i&gt;&#034;qui avait &#233;t&#233; extermin&#233; dans l'avenir par le prince de Lambesc&#034;. &lt;/i&gt;La configuration du quartier rend concret le destin d'impuissance et d'inad&#233;quation pratique de ses habitants : il faut des armes pour se prot&#233;ger ; &#034;Tous &#224; la Bastille !&#034; devient le cri de ralliement de la libert&#233; commune projet&#233;e par le rassemblement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, la menace d'an&#233;antissement, r&#233;fl&#233;chie en ext&#233;riorit&#233; par les structures pratico-inertes du quartier, dessine l'unit&#233; formelle, r&#233;elle quoique ind&#233;termin&#233;e, de la totalit&#233;-&#224;-an&#233;antir : unit&#233; qui entre en contradiction avec la s&#233;rialit&#233; d'impuissance. Pourtant, cette m&#234;me contradiction reste prise dans les formes fuyantes, ind&#233;finies et multiples, de l'union en alt&#233;rit&#233; : les conduites de mim&#233;tique affective, marques de cette quasi-r&#233;ciprocit&#233;, la condamnent &#224; une impuissance r&#233;currente. En d'autres termes, le b&#233;n&#233;fice reste limit&#233; si chaque individu ne fait que &lt;i&gt;ressentir la possibilit&#233; &lt;/i&gt;d'une unit&#233; avec tous, si celle-ci ne l'affecte que dans la solitude d'une r&#233;ciprocit&#233; passive et impuissante. L'union en alt&#233;rit&#233; fait appara&#238;tre le reste - unit&#233; n&#233;gative des autres auxquels m'unit le rapport d'exclusion et de s&#233;paration - comme synth&#232;se passive des individus. C'est la relation humaine qui va fonder le d&#233;passement de l'impuissance vers l'unit&#233; dialectique en chacun de &lt;i&gt;l'Autre &lt;/i&gt;et du &lt;i&gt;Tiers. &lt;/i&gt;Chacun est, &#224; des degr&#233;s divers, Autre et tiers : le plus souvent, dans la liaison en alt&#233;rit&#233;, le tiers est absorb&#233; par la s&#233;rialit&#233;, Autre que chacun et que tous, tout au long d'un glissement des relations inter-individuelles les unes par rapport aux autres. Mais le &lt;i&gt;Danger commun &lt;/i&gt;&#233;manant de la totalit&#233; totalisante de la praxis adverse, du milieu environnant et des choses ouvr&#233;es - o&#249; chacun peut d&#233;chiffrer l'itin&#233;raire de r&#233;alisation d'une finalit&#233; ennemie, r&#233;organisant par rapport &#224; elle le mode d'utilisation pratico-inerte des choses - lib&#232;re pr&#233;cis&#233;ment chacun de son &#234;tre-Autre en tant que tiers s&#233;par&#233; ou ind&#233;fini. Une &#034;sympathie&#034; par identification se forme et se g&#233;n&#233;ralise, en opposition au danger commun, qui lib&#232;re du m&#234;me coup une relation humaine imm&#233;diate, libre relation inter-individuelle, ou imitation affective proche de celle &#233;voqu&#233;e par Spinoza dans le livre III de &lt;i&gt;l'&#201;thique.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le caract&#232;re ind&#233;termin&#233; et tournant de la menace induit cette sympathie : le &lt;i&gt;reste &lt;/i&gt;&#233;tait form&#233; de la synth&#232;se d'une &lt;i&gt;r&#233;ciprocit&#233; &lt;/i&gt;par immanence aux autres et d'une &lt;i&gt;exclusion, &lt;/i&gt;en raison de l'alt&#233;rit&#233; et de la passivit&#233; induite par l'impuissance. D'une part, communaut&#233; ; de l'autre, alt&#233;rit&#233; et opposition, mais l'une avec l'autre, l'une par l'autre. L'indignation produisait pr&#233;cis&#233;ment la fusion de ces deux aspects. Nous assistons ici &#224; un processus identique, qui va nous livrer le sens de la &lt;i&gt;puissance synth&#233;tique &lt;/i&gt;de faction commune, distincte de la fausse identit&#233; de la s&#233;rie comme de l'unit&#233; par m&#233;diation ext&#233;rieure. En effet, le redoublement de la structure dedans-dehors de la r&#233;ciprocit&#233; humaine, op&#233;r&#233; par cette relation &lt;i&gt;ternaire, &lt;/i&gt;selon les deux structures corr&#233;latives de tiers et d'autre, d&#233;bouche sur un rapprochement apparemment contradictoire de la &lt;i&gt;transcendance &lt;/i&gt;et de &lt;i&gt;l'immanence : &lt;/i&gt;chaque habitant du quartier le totalise selon ses fins, par une synth&#232;se transcendante qui, par l&#224; m&#234;me, l'exclut de cette totalit&#233; qu'il constitue. En m&#234;me temps, son appartenance s&#233;rielle &#224; la totalit&#233; menac&#233;e, le d&#233;signe, dans l'immanence pratique d'une reconnaissance de sa propre alt&#233;rit&#233; dans l'alt&#233;rit&#233; de &lt;i&gt;chaque &lt;/i&gt;Autre et par rapport &#224; la &lt;i&gt;m&#234;me &lt;/i&gt;menace de mort, comme &#233;tant &lt;i&gt;d&#233;j&#224; &lt;/i&gt;int&#232;gre &#224; cette totalit&#233;. L'avantage th&#233;orique est certain nous comprenons, non seulement l'unit&#233; qui advient au groupe de la liquidation s&#233;rielle de la s&#233;rialit&#233;, mais aussi la synth&#232;se qui d&#233;finit ce groupe comme &lt;i&gt;cr&#233;ation &lt;/i&gt;active par ses membres. La &#034;pluralit&#233; des &#233;picentres&#034; - beau terme sartrien pour d&#233;finir l'irr&#233;ductibilit&#233; individuelle de l'activit&#233; - demeure, mais elle est unifi&#233;e par une exigence commune, de surcro&#238;t &#233;quivalente &#224; la praxis de chacun. Il reste cependant &#224; r&#233;aliser pratiquement cette int&#233;gration, puisque chacun se rend au rassemblement comme tiers. Ce n'est pas un hasard si Sartre &#233;voque la &lt;i&gt;panique : &lt;/i&gt;un rassemblement a mal tourn&#233;, il provoque des affrontements, une fuite puis un regroupement... La panique pr&#233;sente de contagionnel ce fait que chacun fuie de la m&#234;me fuite que l'autre. L'union en alt&#233;rit&#233; s'incarne une nouvelle fois comme imp&#233;ratif de fuite venu de l'Autre. Mais, en m&#234;me temps qu'il est Autre, s'ali&#233;nant dans le dispositif pratico-inerte de la panique, chacun est aussi tiers : il donne un sens unitaire &#224; la constellation des fuites dont il est t&#233;moin, constituant du m&#234;me coup cette fuite comme r&#233;ponse totalisante. Synth&#232;se qui n'est aucunement contemplative, mais &lt;i&gt;pratique : &lt;/i&gt;l'immanence et la transcendance, qui caract&#233;risent le rapport aux autres, vont conjuguer leurs effets. Le mouvement synth&#233;tique &#233;manant de chacun fait retour sur lui, d&#233;signant sa propre int&#233;gration comme t&#226;che qu'il doit remplir. Il ne peut dissoudre son &#234;tre s&#233;riel que dans une activit&#233; commune. Ainsi, l'action trace la possibilit&#233; d'un rapport actif au reste : elle dissout l'union en alt&#233;rit&#233; au profit, non pas de quelque totalit&#233; que ce soit, mais de la &lt;i&gt;structure communautaire &lt;/i&gt;de l'action individuelle. La multitude est donc bien &lt;i&gt;liaison &lt;/i&gt;plus que &lt;i&gt;ordre&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience historique r&#233;v&#232;le ce fait : la naissance du groupe en fusion, en rupture avec la passivit&#233; et l'inertie des rassemblements s&#233;riels. L'histoire semble accoucher de cette r&#233;alit&#233; nouvelle, v&#233;cue dans &lt;i&gt;l'Apocalypse &lt;/i&gt;de la prise de la Bastille : la Nation comme &#034;nature naturante&#034;, &lt;i&gt;r&#233;volution permanente ou &lt;/i&gt;&#034;totalit&#233; se remaniant perp&#233;tuellementelle-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;CRD,p.484.&#034; id=&#034;nh18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lapraxislibreappara&#238;ticicommeunestructure premi&#232;re, irr&#233;ductible &#224; l'inertie inh&#233;rente &#224; la masse ; elle op&#232;re le remaniement de tous les rapports d'impuissance et de s&#233;paration. Ce caract&#232;re limpide et premier du groupe en fusion, qui marque l'av&#232;nement de la praxis libre, met &#224; nu le probl&#232;me central de la constitution du groupe en tant que groupe : puisque celui-ci proc&#232;de, comme nous l'avons vu, de la puissance synth&#233;tique propre &#224; &lt;i&gt;chaque &lt;/i&gt;praxis, comment donc toutes ces synth&#232;ses peuvent-elles former &lt;i&gt;une seule unit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;Le groupe, &#224; condition que nous abandonnions totalement l'illusion de type organiciste, n'existe en r&#233;alit&#233; ni en lui-m&#234;me ni pour lui-m&#234;me : la &#034;multiplicit&#233; tournante&#034; des synth&#232;ses individuelles, effectu&#233;es par chaque tiers en direction des autres tiers, r&#233;pond &#224; l'urgence de certains objectifs, motiv&#233;s ext&#233;rieurement par l'int&#233;gration totalisante &#224; une certaine configuration pratico-inerte de l'environnement, et par une praxis adverse, hostile. Pour cette raison, le groupe concret n'existe qu'&#224; titre de moyen, engendr&#233; par la puissance constituante des rapports pratiques interindividuels. Il surgit donc comme sollicitation &#233;manant du tiers, de chacun en tant que tiers, dans la mesure o&#249; chaque tiers se fait m&#233;diateur entre la praxis individuelle et une structure collective de l'action, requise pour le remaniement de la totalit&#233; externe. Il n'est donc pas &#233;tonnant que le groupe, dont le caract&#232;re imm&#233;diat est de se constituer en processus &lt;i&gt;orient&#233;, &lt;/i&gt;soit tout entier tendu vers une certaine objectivation pratique, dans laquelle il vise &#224; s'an&#233;antir. Une &#233;quivalence stricte prend forme, entre la constitution du groupe et sa temporalisation pratique, pour r&#233;pondre &#224; une certaine urgence : cette relation synth&#233;tique unit les individus en fonction d'un certain acte. L'originalit&#233; du groupe en fusion vient donc du fait que l'unification se dessine &#224; rebours d'une impossible unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par chaque individu, l'action du groupe devient praxis totale, c'est-&#224;-dire ni tout qui int&#232;gre ses parties ni &lt;i&gt;pars totalis : &lt;/i&gt;comme individu, chacun se fait d&#233;terminer, dans son action, par la totalisation qu'il effectue en tant que tiers. Il r&#233;alise par l&#224; m&#234;me cette indistinction de l'acte individuel et de l'acte collectif, &lt;i&gt;tour &#224; tour moyens l'un de l'autre, &lt;/i&gt;afin de reprendre et de transformer la passivit&#233; et la d&#233;pendance s&#233;rielle. Ce moment actif de la praxis oppose &#224; l'union en alt&#233;rit&#233; &#034;la &lt;i&gt;libre ubiquit&#233; du moi&#034; : &lt;/i&gt;je suis moi-m&#234;me partout, en chaque autre. Ce libre d&#233;veloppement de l'acte commun est en &#233;troite corr&#233;lation avec l'affirmation individuelle de la libert&#233; comme remaniement du champ pratique. Mais cette libert&#233; prend en quelque sorte les moyens de son objectivation, puisqu'elle int&#233;riorise la multiplicit&#233; en &lt;i&gt;praxis commune de chaque individu. &lt;/i&gt;Elle peut d&#232;s lors s'opposer &#224; l'unit&#233; en ext&#233;riorit&#233;, ou multiplicit&#233; de s&#233;paration, que lui fait subir la domination du pratico-inerte. Pour cette raison, toute action du groupe se d&#233;couvre, apr&#232;s sa r&#233;alisation, comme &lt;i&gt;neuve : &lt;/i&gt;l'expression &lt;i&gt;&#034;Le Peuple a pris la Bastille&#034;, &lt;/i&gt;signifie que chaque membre du groupe d&#233;couvre apr&#232;s coup sa libre praxis, munie du caract&#232;re de conduite commune. E n'y a l&#224; ni hypersynth&#232;se, ni coexistence, mais tout simplement le lien pratique de chaque activit&#233; &#224; la synth&#232;se vivante de l'action commune, qui est produite par la multitude des activit&#233;s individuelles. Ce lien &lt;i&gt;&#034;du dedans&#034; &lt;/i&gt;tient au caract&#232;re ins&#233;parablement r&#233;gulateur et r&#233;gul&#233; de chaque activit&#233; : chacun doit produire ici - dans la mesure o&#249; il re&#231;oit sa r&#232;gle de quelque tiers - le &lt;i&gt;m&#234;me &lt;/i&gt;qu'il constitue l&#224;-bas, en tant qu'il est lui-m&#234;me le tiers. En ce sens, le groupe en fusion n'a aucun &#234;tre substantiel : il na&#238;t d'une contestation par la libert&#233; des structures d'impuissance propres au collectif. Aussi la totalit&#233; relative au pratico-inerte (union en alt&#233;rit&#233; command&#233;e par la mati&#232;re ouvr&#233;e) est-elle v&#233;cue et d&#233;pass&#233;e dans la dimension pratique d'une libert&#233; singuli&#232;re, &#224; ceci pr&#232;s que toutes les r&#233;ciprocit&#233;s inter-individuelles s'unifient, dans l'urgence commune de l'objectif &#224; atteindre. Contre l'unit&#233; &lt;i&gt;n&#233;gative &lt;/i&gt;de tous avec tous (un m&#234;me danger de l'inhumain), il s'agit de susciter le groupe, c'est-&#224;-dire la &lt;i&gt;n&#233;gation &lt;/i&gt;de cette n&#233;gation : le groupe n'est autre que la r&#233;alit&#233; m&#233;ta-stable d'une totalisation en cours des synth&#232;ses, effectu&#233;e par chaque synth&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, il est possible de dire que l'intelligibilit&#233; du groupe rel&#232;ve de la seule praxis individuelle. Cependant, l'organisme individuel est simultan&#233;ment agent, moyen et fin de sa propre pr&#233;servation. La praxis commune d&#233;coule, quant &#224; elle, de la n&#233;cessaire invention, par chacun, d'une r&#233;ponse &#224; une menace qui pr&#233;sente cette insigne caract&#233;ristique : se pr&#233;senter, dans le champ pratique domin&#233; par le pratico-inerte, sous les traits d'un danger &lt;i&gt;commun. Aussi &lt;/i&gt;l'individu invente-t-il la praxis commune comme moyen de nier cette unit&#233; en ext&#233;riorit&#233; (totalisation par n&#233;gation) en s'appropriant la multiplicit&#233; m&#234;me comme moyen d'affranchissement. L'unification est donc &lt;i&gt;en &lt;/i&gt;cours, jamais donn&#233;e, jamais termin&#233;e. Et l'unit&#233; du groupe est inh&#233;rente &#224; la multiplicit&#233; irr&#233;ductible des synth&#232;ses : chacune d'entre elles se donne pour t&#226;che de reprendre l'impuissance du rapport s&#233;riel (union en alt&#233;rit&#233;), en praxis nouvelle et commune du rapport humain.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Du Contrat social&lt;/i&gt; ; l.1, chap. 7 : &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Du-souverain-CS-I-7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Du souverain (CS, I, 7)&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Du contrat social&lt;/i&gt; ; l.1, chap. 6, &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Du-pacte-social-CS-I-6' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Du pacte social (CS, I, 6)&lt;/a&gt; : &#034;trouver une forme d'association qui d&#233;fende et prot&#232;ge de toute la force commune la personne et les biens de chaque associ&#233;, et par laquelle chacun s'unissant &#224; tous n'ob&#233;isse pourtant qu'&#224; lui-m&#234;me et reste aussi libre qu'auparavant&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Du Contrat social&lt;/i&gt; ; l.1 chap. 7, &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Du-souverain-CS-I-7' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Du souverain (CS, I, 7)&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Spinoza, &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; ; &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/EIV-Proposition-32' class=&#034;spip_in&#034;&gt;EIV - Proposition 32&lt;/a&gt; &#224; &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/EIV-Proposition-34' class=&#034;spip_in&#034;&gt;EIV - Proposition 34&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Spinoza, &lt;i&gt;Trait&#233; politique&lt;/i&gt; ; chap. II ; &#167; 10.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Spinoza, &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Preface' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Pr&#233;face&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;strong&gt;Pratico-inerte&lt;/strong&gt; : il s'agit du pouvoir des choses ouvr&#233;es sur l'homme, qui consiste en une inversion de la puissance humaine d'agir sur la mati&#232;re brute.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, pp. 376-377 :&#034;J'appelle collectif la relation &#224; double sens d'un objet mat&#233;riel, inorganique et ouvr&#233; &#224; une multiplicit&#233; qui trouve en lui son unit&#233; d'ext&#233;riorit&#233;. Cette relation d&#233;finit un objet social : elle comporte deux sens (fausse r&#233;ciprocit&#233;) parce que je peux aussi bien saisir l'objet inorganique comme mat&#233;rialit&#233; rong&#233;e par une fuite s&#233;rielle et aussi bien la pluralit&#233; totalis&#233;e comme mat&#233;rialis&#233;e hors de soi en tant qu'exigence commune en l'objet&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Alexandre Matheron : &lt;i&gt;Le probl&#232;me de l'&#233;volution de Spinoza du Trait&#233; th&#233;ologico-politique au Trait&#233; politique&lt;/i&gt;. (Conf&#233;rence prononc&#233;e &#224; Chicago).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Nous n'insisterons pas ici sur le fait que le r&#244;le d&#233;cisif de l'indignation procure &#224; Spinoza un malaise certain : l'indignation est un sentiment inad&#233;quat, totalement n&#233;gatif, dont il ne peut th&#233;oriquement sortir aucun bien. Or, cette m&#234;me indignation est &#224; la racine de l'&#201;tat et des conditions du politique...&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;TP&lt;/i&gt;, chap. VI, &#167; 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;TP&lt;/i&gt;, chap. III, &#167; 9.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;TP&lt;/i&gt;, chap. III, &#167; 9 et chap. VI, &#167; 1.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sartre, &lt;i&gt;Critique de la raison dialectique&lt;/i&gt;, Gallimard (nouvelle &#233;dition).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, t.1, p. 458.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, t.1, p. 461.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, t.1, p. 463.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;CRD&lt;/i&gt;,p.484.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Futur Ant&#233;rieur 9&lt;/strong&gt;, 1992/1, L'Harmattan, pp.115-128.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Einstein et Spinoza&#034;, par Gustavo Cevolani</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Einstein-et-Spinoza-par-Gustavo-Cevolani</link>
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		<dc:date>2004-06-14T11:14:53Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Cevolani, Gustavo </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Une confrontation entre Spinoza et Albert Einstein, g&#233;nial scientifique du d&#233;but du XXe si&#232;cle et p&#232;re de la physique contemporaine, pourrait sembler hasardeuse s'il n'y avait pas le tr&#232;s grand nombre de citations qu'Einstein lui-m&#234;me d&#233;die au philosophe dans ses ouvrages non strictement math&#233;matiques. Ce fait pourrait &#224; son tour appara&#238;tre comme rien d'autre qu'une curiosit&#233;, mais c'est en r&#233;alit&#233; l'indice d'une profonde familiarit&#233; du physicien allemand avec la pens&#233;e et les id&#233;es de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Une confrontation entre Spinoza et Albert Einstein, g&#233;nial scientifique du d&#233;but du XXe si&#232;cle et p&#232;re de la physique contemporaine, pourrait sembler hasardeuse s'il n'y avait pas le tr&#232;s grand nombre de citations qu'Einstein lui-m&#234;me d&#233;die au philosophe dans ses ouvrages non strictement math&#233;matiques. Ce fait pourrait &#224; son tour appara&#238;tre comme rien d'autre qu'une curiosit&#233;, mais c'est en r&#233;alit&#233; l'indice d'une profonde familiarit&#233; du physicien allemand avec la pens&#233;e et les id&#233;es de Spinoza, comme je voudrais le montrer dans les br&#232;ves notes qui suivent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois que les principaux fils qui lient Einstein &#224; l'exp&#233;rience intellectuelle de Spinoza sont au nombre de trois. En premier lieu et au niveau g&#233;n&#233;ral, le sentiment qu'Einstein appelle &#034;religiosit&#233; cosmique&#034; ; li&#233; &#224; celui-ci, la conviction &#034;m&#233;taphysique&#034; d'une causalit&#233; physique compl&#232;te ; et enfin, &#224; un niveau biographique m&#234;me, l'appartenance &#224; cette &#034;communaut&#233; des h&#233;r&#233;tiques&#034; qu'Einstein entendait partager avec le philosophe d'Amsterdam. Dans les lignes qui suivent, je chercherai &#224; illustrer ces points au moyen de plusieurs citations des &#339;uvres d'Einstein et de quelques brefs commentaires.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; La &lt;i&gt;religiosit&#233; cosmique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;C'est la traduction de l'expression anglaise &#8220;cosmic religious feeling&#8221;, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; est l'expression la plus haute du sentiment religieux de l'homme, en tant qu'oppos&#233;e &#224; l'ensemble des normes et doctrines qui constituent, inversement, la religion traditionnelle. Selon Einstein, toutes les doctrines religieuses conventionnelles, telles qu'elles sont incarn&#233;es par les diverses &#233;glises existantes, sont erron&#233;es en tant qu'elles sont dogmatiques et par l&#224; oppos&#233;es &#224; la pens&#233;e rationnelle et &#224; la science. Une telle r&#233;futation, toutefois n'&#233;quivaut pas ni ne porte &#224; l'ath&#233;isme, &#224; moins que par &#034;ath&#233;e&#034; on ne veuille d&#233;signer celui qui ne croit pas en dieu anthropomorphe et agissant dans le monde en tant que sujet sup&#233;rieur et distinct&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;En ce sens, cette attitude porte plut&#244;t &#224; l'h&#233;r&#233;sie. On le voit &#224; la fin de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les dogmes traditionnels &#233;tant exclus, reste pour Einstein un sentiment religieux plus g&#233;n&#233;ral et plus profond, commun &#224; tous les hommes, impersonnel mais non oppos&#233; &#224; la pens&#233;e rationnelle et scientifique et duquel les doctrines traditionnelles elles-m&#234;mes ont peut-&#234;tre tir&#233; leur origine&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;La naissance des cultes anthropomorphes ou d&#233;moniaques (c'est-&#224;-dire de ce (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un tel sentiment consiste dans la reconnaissance d'une unit&#233; dans le monde ou dans la nature, une sorte &#034;d'harmonie pr&#233;&#233;tablie&#034; leibnizienne qui se r&#233;v&#232;le en premier lieu dans notre connaissance du monde lui-m&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Invention lors de la c&#233;l&#233;bration des soixante ans de Max Planck (1918) &#224; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;cis&#233;ment, dans la connaissance scientifique, c'est-&#224;-dire dans la connaissance rationnelle des liens de causalit&#233; entre les choses, Einstein trouve les fondements tant du refus de la religion conventionnelle que de l'interpr&#233;tation correcte du sentiment religieux, et cons&#233;quemment de l'&#233;thique et de la morale. Pour le scientifique, en effet, les m&#234;mes lois g&#233;n&#233;rales causales de la physique gouvernent tous les &#233;v&#232;nements naturels : de la chute d'une pierre, au lancer d'un projectile et jusqu'&#224; la volont&#233; humaine elle-m&#234;me. En ce sens, la n&#233;cessit&#233; physique exclut par principe l'existence d'un &#234;tre d'un &#234;tre sup&#233;rieur, semblable &#224; nous et qui, sur un mode semblable au n&#244;tre peut agir dans la nature et en dehors de ces lois n&#233;cessaires. Les religions traditionnelles, bas&#233;es sur une telle image de l'&#234;tre supr&#234;me sont donc tout simplement dans l'erreur ; un accord entre science et religion est alors impossible et, dans la confrontation, la derni&#232;re doit succomber.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part, dans la connaissance rationnelle elle-m&#234;me se fonde la religiosit&#233; de l'homme : &#034;le savant, lui, [est] convaincu de la loi causalit&#233; de tout &#233;v&#232;nement [...] Sa religiosit&#233; consiste &#224; s'&#233;tonner, &#224; s'extasier devant l'harmonie des lois de la nature d&#233;voilant une intelligence si sup&#233;rieure que toutes les pens&#233;es humaines et toute leur ing&#233;niosit&#233; ne peuvent r&#233;v&#233;ler, face &#224; elle, que leur n&#233;ant d&#233;risoire&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comment je vois le monde, p.20&#034; id=&#034;nh2-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; Pour lui, au contraire de la religion traditionnelle, la religiosit&#233; cosmique est dans un &#034;admirable accord&#034; avec la science et la pens&#233;e rationnelle, et de cela il se nourrit :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Il est certain qu'&#224; la base de tout travail scientifique un peu d&#233;licat se trouve la conviction, analogue au sentiment religieux, que le monde est fond&#233; sur la raison et peut &#234;tre compris. [...] Cette conviction li&#233;e au sentiment profond de l'existence d'un esprit sup&#233;rieur qui se manifeste dans le monde l'exp&#233;rience constitue pour moi l'id&#233;e de Dieu ; en langage courant on peut l'appeler &#034;panth&#233;isme&#034; (Spinoza)&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ibid.&#034; id=&#034;nh2-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci est peut-&#234;tre la d&#233;finition la plus exacte de la position d'Einstein, que lui-m&#234;me pr&#233;cise en citant le nom de Spinoza. Dans cette vision je crois que doit &#234;tre lu le c&#233;l&#232;bre mot d'Einstein, &#034;Dieu ne joue pas aux d&#232;s&#034;, plusieurs fois r&#233;affirm&#233;, en particulier dans les lettres &#224; son ami et coll&#232;gue Max Born relativement &#224; l'interpr&#233;tation non d&#233;terministe et relativiste de la m&#233;canique quantique. Le ferme refus de la solution de Born &#224; ces probl&#232;mes na&#238;t v&#233;ritablement de l'identification entre le caract&#232;re n&#233;cessaire des lois causales et la compr&#233;hensibilit&#233; de la nature, qui, selon Einstein, est ni&#233;e par l'interpr&#233;tation th&#233;orique de son ami&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Voir le recueil Scienza e vita. Lettere 1916-1955, Einaudi, Torino, 1973 ; (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la religiosit&#233; cosmique se trouve donc l'id&#233;e m&#234;me de la possibilit&#233; de conna&#238;tre le monde, en tant qu'harmonie des lois causales. Il est int&#233;ressant de souligner que c'est la m&#234;me foi dans une causalit&#233; physique absolue, c'est-&#224;-dire dans une vision substantiellement mat&#233;rialiste et d&#233;terministe du monde, qui porte Einstein &#224; tenir pour impossible l'existence d'une divinit&#233; au sens traditionnel mais en m&#234;me temps &#224; reconna&#238;tre une empreinte sup&#233;rieure et divine dans la structure du monde m&#234;me. Reconna&#238;tre et admirer l'absolue n&#233;cessit&#233; des choses (d&#233;voil&#233;e par moments par les lois de la physique), c'est le premier pas vers une authentique pens&#233;e religieuse : un pas accompli selon Einstein par les grands penseurs de tous les temps, et en particulier par D&#233;mocrite et Spinoza, les seuls qui soient aussi radicaux et aussi cons&#233;quents &#034;dans la ferme croyance dans la causalit&#233; physique, une causalit&#233; qui ne s'arr&#234;te pas face &#224; la volont&#233; de l'homo sapiens&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce jugement sur les deux philosophes est exprim&#233; par Einstein dans une (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; naturelle, donc, non seulement ne d&#233;truit en aucune mani&#232;re la possibilit&#233; du sentiment religieux (en constituant au contraire le fondement) mais, en particulier, elle n'interdit pas la possibilit&#233; d'une morale authentique. Il pourrait sembler que, dans une vision parfaitement causale de la nature, la dimension spirituelle humaine serait rel&#233;gu&#233;e comme un engrenage insignifiant du m&#233;canisme : au contraire, c'est v&#233;ritablement dans la contemplation de la causalit&#233; que l'homme peu reconna&#238;tre la pr&#233;sence de quelque chose transcendant l'individu et la voie pour une v&#233;ritable r&#233;alisation en tant qu'&#234;tre libre : &#034;&#202;tre religieux&#034;, dit Einstein, signifie &#034;&#234;tre lib&#233;r&#233; des cha&#238;nes des d&#233;sirs &#233;go&#239;stes propres&#034; et ces cha&#238;nes sont bris&#233;es en premier lieu dans la reconnaissance de la dimension &#034;divine&#034; du monde, ind&#233;pendamment de son identification avec une quelconque &#202;tre supr&#234;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. Einstein, Out of my later years, 1950&#034; id=&#034;nh2-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, non seulement la science et la religion s'accordent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#8220;La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, mais la premi&#232;re peut constituer une voie d'acc&#232;s &#224; la seconde : &#034;Comment cette religiosit&#233; peut-elle se communiquer d'homme &#224; homme, puisqu'elle ne peut aboutir &#224; aucun concept d&#233;termin&#233; de Dieu ni &#224; aucune th&#233;ologie ? Pour moi, le r&#244;le le plus important de l'art et de la science consiste &#224; &#233;veiller et maintenir &#233;veill&#233; ce sentiment dans ceux qui lui sont r&#233;ceptifs&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comment je vois le monde, p.18&#034; id=&#034;nh2-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Si le v&#233;ritable but de la religion est d'indiquer &#224; l'homme la route pour se lib&#233;rer des app&#233;tits et des peurs &#233;gocentriques, en cela elle coop&#232;re avec la science qui montre la possibilit&#233; m&#234;me de ce but dans son effort continu d'unification rationnelle transcendant l'individu&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pens&#233;es&#034; id=&#034;nh2-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D'autre part, en ce moment de tension morale vers une dimension sup&#233;rieure r&#233;side l'essence m&#234;me de l'&#233;thique, dont l'exercice devient indispensable &#224; partir du moment o&#249; la science (entendue comme pens&#233;e rationnelle) nous dit &#034;ce qui est mais non ce qui devrait &#234;tre&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ibid.&#034; id=&#034;nh2-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#034;La v&#233;ritable valeur d'un homme se d&#233;termine en examinant dans quelle mesure et dans quel sens il est parvenu &#224; se lib&#233;rer du &#034;je&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comment je vois le monde.&#034; id=&#034;nh2-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Einstein exprimait &#224; maintes reprises sa v&#233;ritable religiosit&#233;, l'extran&#233;it&#233; &#224; l'&#233;gard de toute &#233;glise et sa proximit&#233; de la philosophie &#233;thique de Spinoza :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les g&#233;nies religieux de tous les temps se sont distingu&#233;s par cette religiosit&#233; face au cosmos. Elle ne conna&#238;t ni dogme, ni Dieu con&#231;u &#224; l'image de l'homme et donc aucune &#233;glise n'enseigne la religion cosmique. Nous imaginons aussi que les h&#233;r&#233;tiques de tous les temps de l'histoire humaine se nourrissaient de cette forme sup&#233;rieure de la religion. Pourtant leurs contemporains les suspectaient souvent d'ath&#233;isme mais parfois aussi de saintet&#233;. Consid&#233;r&#233;s ainsi, des hommes comme D&#233;mocrite, Fran&#231;ois d'Assise et Spinoza se ressemblent profond&#233;ment&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p.18&#034; id=&#034;nh2-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affinit&#233; qui l'unit &#224; Spinoza est per&#231;ue par Einstein aussi sous cet aspect : ils comptent tous deux au nombre des &#034;h&#233;r&#233;tiques&#034;, c'est-&#224;-dire de ceux qui nient l'existence d'un Dieu anthropomorphe et juge du bien et du mal. Un Dieu qui r&#233;compense et punit est inconcevable pour Einstein puisque les actions d'un homme sont &#034;d&#233;termin&#233;es par la n&#233;cessit&#233; externe et interne, de sorte qu'aux yeux de Dieu il ne peut pas &#234;tre plus responsable qu'un objet inanim&#233; est responsable du mouvement dont il participe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ibid.&#034; id=&#034;nh2-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ceci ne signifie toutefois pas &#234;tre immoral, comme nous l'avons dit, du moment que les bases de l'&#233;thique sont compl&#232;tement humaines et non divines. &#034;Pour le sage, le futur est en tout n&#233;cessaire et d&#233;termin&#233; comme le pass&#233; ; la morale n'a rien de divin, c'est une question purement humaine&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;ibid.&#034; id=&#034;nh2-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confusion entre dogmatisme et moralit&#233; est pr&#233;cis&#233;ment &#224; l'origine des incompr&#233;hensions et des condamnations que rencontre celui qui comme Einstein ou Russell&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Bertrand Russell perdit plusieurs charges d'enseignement (par exemple au (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; soutient une religion &#034;humaine&#034; et libre des liens doctrinaux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces incompr&#233;hensions, qui, &#224; Einstein (au contraire de Spinoza) ne co&#251;t&#232;rent probablement rien d'autre que le bl&#226;me des bigots, s'ajoutent toutefois dans son cas aux amertumes que lui ont caus&#233; dans les derni&#232;res ann&#233;es soit la situation allemande, soit celle de la physique math&#233;matique. Jusqu'au moment de son exil volontaire en Am&#233;rique, Einstein se battra contre le militarisme, l'antis&#233;mitisme et le racisme toujours plus r&#233;pandus et pas seulement en Allemagne ; dans le m&#234;me temps, il se trouvera &#224; r&#233;futer l'interpr&#233;tation de la physique des quanta d&#233;sormais accept&#233;e par toute la g&#233;n&#233;ration nouvelle des physiciens, par lesquels il sera plus d'une fois consid&#233;r&#233; comme &#034;un fossile survivant d'un &#233;poque pr&#233;historique&#034;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;voir les lettres &#224; Born dans Science et vie, cit&#233;e en note 7, dans laquelle (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Ce fut peut-&#234;tre de cette situation sombre que naquit le commentaire ironique d'Einstein : &#034;il n'y a que deux choses infinies, l'univers et la stupidit&#233; humaine ; et je ne suis pas s&#251;r pour le premier&#034;. Certainement, pour sa m&#234;me reconnaissance, ce qui lui permit de surmonter cette situation, ce furent ses convictions religieuses dans le sens d&#233;fini plus haut&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Comment je vois le monde.&#034; id=&#034;nh2-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les br&#232;ves notes ci-dessus j'ai cherch&#233; &#224; illustrer avec exactitude les points de contact qui me semblent exister entre la pens&#233;e &#034;philosophique&#034; d'Einstein et la personnalit&#233; et les id&#233;es de Spinoza. S&#251;rement la r&#233;flexion d'Einstein en morale ne tente pourtant pas de parvenir &#224; l'ach&#232;vement et &#224; la syst&#233;maticit&#233; de la th&#233;orie spinozienne ; il me semble toutefois ind&#233;niable qu'il y a entre les deux penseurs une profonde familiarit&#233;. Je laisse juge le lecteur de la mesure dans laquelle une telle affinit&#233; peut &#234;tre justifi&#233;e &#224; partir des pages du texte m&#234;me de Spinoza.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb2-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;C'est la traduction de l'expression anglaise &#8220;&lt;i&gt;cosmic religious feeling&lt;/i&gt;&#8221;, utilis&#233;e par Einstein dans &#034;Religion and Science&lt;/i&gt;, un article &#233;crit pour le &lt;i&gt;New York Times Magazine&lt;/i&gt; en 1930 et r&#233;imprim&#233; dans &lt;i&gt;Comment je vois le monde&lt;/i&gt; (Champs-Flammarion pour la traduction fran&#231;aise). Philosophical Library, New York, 1949&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;En ce sens, cette attitude porte plut&#244;t &#224; l'h&#233;r&#233;sie. On le voit &#224; la fin de cet essai.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;La naissance des cultes anthropomorphes ou d&#233;moniaques (c'est-&#224;-dire de ce qu'Einstein appelle &#034;religion de la terreur&#034;) est au contraire expliqu&#233;e par Einstein justement par le manque d'une physique &#233;volu&#233;e parmi les peuples primitifs. Voir &lt;i&gt;Comment je vois le monde&lt;/i&gt;, p.16&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Invention lors de la c&#233;l&#233;bration des soixante ans de Max Planck (1918) &#224; l'Acad&#233;mie de Berlin. Repris dans &lt;i&gt;Comment je vois le monde&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Comment je vois le monde&lt;/i&gt;, p.20&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Voir le recueil &lt;i&gt;Scienza e vita. Lettere 1916-1955&lt;/i&gt;, Einaudi, Torino, 1973 ; traduction italienne de &lt;i&gt;Briefwechsel 1915-1955&lt;/i&gt;, 1965, publi&#233; par Born lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce jugement sur les deux philosophes est exprim&#233; par Einstein dans une lettre &#224; son ami Maurice Solovine (in Einstein, &lt;i&gt;Opere scelte&lt;/i&gt;, Bollati Boringhieri, Torino, 1988 ; p. 732), responsable d'une &#233;dition des fragments de l'atomiste grec et fondateur en 1903, avec Einstein lui-m&#234;me et Konrad Habicht, d'une c&#233;nacle philosophique dans lequel Spinoza &#233;tait mis en discussion aux c&#244;t&#233;s de Hume, Mach, Riemann et Poincar&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. Einstein, &lt;i&gt;Out of my later years&lt;/i&gt;, 1950&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#8220;La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle&#8221;, &#233;crivait Einstein en 1941 (voir Einstein, &lt;i&gt;Pens&#233;es&lt;/i&gt;)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Comment je vois le monde&lt;/i&gt;, p.18&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Pens&#233;es&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Comment je vois le monde.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p.18&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Bertrand Russell perdit plusieurs charges d'enseignement (par exemple au coll&#232;ge de New York), &#224; cause de ses id&#233;es &#8220;immorales&#8221;. En au moins une occasion, Einstein, d&#233;j&#224; en Am&#233;rique depuis 1933, intervint en sa d&#233;fense, en t&#233;moignage d'une amiti&#233; qui dura jusqu'&#224; la mort du physicien en 1955. &#192; Russell Einstein laissa aussi un Testament spirituel, un appel aux politiques de la Terre en faveur du d&#233;sarmement nucl&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;voir les lettres &#224; Born dans &lt;i&gt;Science et vie&lt;/i&gt;, cit&#233;e en note 7, dans laquelle Einstein discute plusieurs fois avec son ami soit des probl&#232;mes politiques et sociaux soit de ces &#034;dialogues de sourds&#034; (Born) qui d&#233;sormais s&#233;parent Einstein de la communaut&#233; de ses coll&#232;gues.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Comment je vois le monde.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://perso.wanadoo.fr/denis.collin/Einstein-Spinoza.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://perso.wanadoo.fr/denis.collin/Einstein-Spinoza.htm&lt;/a&gt;&lt;br /&gt;
[Ce texte est traduit de l'italien. Il est publi&#233; dans le num&#233;ro de mai 2001 du bulletin Ethica et disponible sur le site &lt;a href=&#034;http://www.fogliospinoziano.it/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;http://www.fogliospinoziano.it/&lt;/i&gt;&lt;/a&gt;]&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Spinoza au-del&#224; de Marx&#034;, par Eric Alliez</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alliez, Eric</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Il est des oeuvres, essentiellement &#233;nigmatiques, dont le grain &#233;voque une affirmation nomade, une sorte de pari id&#233;al exc&#233;dant les distributions fixes des mod&#232;les pr&#233;existants. Gageons qu'&#224; s'inscrire en ce sillage, il faille chercher alors la naissance du pari du c&#244;t&#233; du monde fluent des probl&#232;mes, du c&#244;t&#233; d'une proc&#233;dure op&#233;rative. Jusqu'&#224; ne le dire plus de la sp&#233;culation et de l'hyperbole, mais de toute op&#233;ration exp&#233;rimentale, si ouverte au d&#233;placement d'une question (et non &#224; sa (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Il est des oeuvres, essentiellement &#233;nigmatiques, dont le grain &#233;voque une affirmation nomade, une sorte de &lt;i&gt;pari id&#233;al &lt;/i&gt;exc&#233;dant les distributions fixes des mod&#232;les pr&#233;existants. Gageons qu'&#224; s'inscrire en ce sillage, il faille chercher alors la naissance du pari du c&#244;t&#233; du monde fluent des &lt;i&gt;probl&#232;mes, &lt;/i&gt;du c&#244;t&#233; d'une proc&#233;dure &lt;i&gt;op&#233;rative. &lt;/i&gt;Jusqu'&#224; ne le dire plus de la sp&#233;culation et de l'hyperbole, mais de toute op&#233;ration exp&#233;rimentale, si ouverte au d&#233;placement d'une question (et non &#224; sa r&#233;solution) qui lui donne son jeu. Car c'est l'&#233;v&#233;nementialit&#233; singuli&#232;re du d&#233;placement qui lance le pari, lui donne mati&#232;re et condition, le rend irr&#233;ductible &#224; toute fonction &#171; &#233;conomique &#187; ou critique, rebelle aux rituels de la sc&#232;ne dialectique. Le pari ne d&#233;signerait donc pas un moment - le moment du renversement - mais un d&#233;ploiement, un &#233;talement des formes et des puissances : &#224; la surface. Il y a une insistance pelliculaire, une superficialit&#233; insistance du pari. Il y a, en ce sens, un &lt;i&gt;pari spinoziste : &lt;/i&gt;cela-m&#234;me qui porte &#224; incandescence le d&#233;fi d'une pens&#233;e - nous dit A. Negri - qui &#171; ne conna&#238;t pas plus le n&#233;gatif que la verticalit&#233; des m&#233;canismes de sublimation et de d&#233;passement &#187;. Anomalie sauvage d'un plan d'immanence absolu, loin de l'&#233;quilibre th&#233;ologico-transcendental, o&#249; la question n'est plus celle, logique et juridique, de la preuve ontologique, mais de l'autod&#233;termination d'un &lt;i&gt;pari ontologique &lt;/i&gt;qui emporte tout &#224; la surface du plan. L'ontologie se d&#233;termine comme puissance et productivit&#233; &lt;i&gt;actuelles. &lt;/i&gt;Exit ivresse dialectique des profondeurs et s&#233;duction sp&#233;culaire du pouvoir (puissance li&#233;e, r&#233;serv&#233;e).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pens&#233;e des surfaces, th&#233;orie &lt;i&gt;activiste : &lt;/i&gt;de r&#233;sonance et d'effets. R&#233;sonance - &#171; intervenir sur l'avenir, sur la base du discours de Spinoza (...) en attirant Spinoza, ici, devant nous &#187;. Effet - &#171; la rupture subjective de l'unidimentionnalit&#233; du d&#233;veloppement capitaliste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. Negri, op. cit., respectivement p. 249, 16-17.&#034; id=&#034;nh3-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pr&#233;misses oblig&#233;es &#224; une nouvelle &lt;i&gt;interpr&#233;tation &#171; &lt;/i&gt;marxiste &#187; de Spinoza ? ... &lt;i&gt;ou, avec Spinoza, exp&#233;rimentation d'une &#171; autre &#187; rationalit&#233;, &lt;/i&gt;dont la figure in&#233;dite d&#233;jouerait par avance toute assignation dans le cadre convenu de la th&#233;orie politique ? Question pr&#233;judicielle, question princeps, premier dilemme. Negri a le courage de choisir la deuxi&#232;me voie et ses difficult&#233;s. Ce qui fait l'objet - et le d&#233;sir - d'un article qui, faute de pouvoir circonscrire l'ouvrage dans l'exhaustivit&#233; de ses analyses, se propose, plus modestement, de frayer la voie &#224; l'exigence de son instigation ; d'ouvrir &#224; cette d&#233;marche singuli&#232;re o&#249; vient s'inscrire l'&#233;criture de l'anticipation d'une r&#233;sistance, s'affirmer l'implication &#171; post-dialectique &#187; de l'ontologie spinoziste. &#171; Une ontologie fond&#233;e sur la spontan&#233;it&#233; des besoins, organis&#233;e par l'imagination collective &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 17.&#034; id=&#034;nh3-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le politique en tant que m&#233;taphysique de l'imagination, m&#233;taphysique de la &lt;i&gt;constitutio &lt;/i&gt;du r&#233;el et du monde : ce serait le premier contour d'une anomalie sauvage qui d&#233;termine l'ordre univoque de la puissance &lt;i&gt;(potentia) &lt;/i&gt;comme dissolution du pouvoir &#233;minent de la m&#233;diation et lib&#233;ration de la singularit&#233; modale de l'&#234;tre. Au point d'&#233;mergence de l'irr&#233;ductible &#233;thicit&#233; du monde, la philosophie, pour la premi&#232;re fois peut-&#234;tre, se nie comme science de la m&#233;diation. Le plan d'immanence spinoziste sera simultan&#233;ment fondation du mat&#233;rialisme moderne &#224; son niveau le plus &#233;lev&#233; - inflexion absolument originale dans le cours de la philosophie moderne (Gueroult), option innocente et radicale caract&#233;ristique du rationalisme absolu (Deleuze) - &lt;i&gt;et &lt;/i&gt;critique de la raison politique : refus de toute mystification juridique du socius, de toute s&#233;paration entre soci&#233;t&#233; et &#201;tat, production et constitution. O&#249; il y va, &#224; l'intersection de ces deux lignes, de la &#171; centralit&#233; politique de la m&#233;taphysique de Spinoza &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 113, note 52 : &#171; Ainsi, dans l'interpr&#233;tation, nous nous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les pages les plus marquantes de Negri, on se reportera &#224; celles qui d&#233;crivent l'&#233;mergence d' &#171; une fondation mat&#233;rialiste du constitutionnalisme d&#233;mocratique &#187; &#224; partir de l'invention spinoziste d'une m&#233;canique des pulsions individuelles et d'une dynamique des rapports associatifs, - nouvelle &#233;conomie des forces permettant d'introduire une v&#233;ritable &lt;i&gt;physique sociale &lt;/i&gt;qui finira par bouleverser les caract&#233;ristiques fondamentales des philosophies du droit naturel. Au mod&#232;le contractuel de Hobbes se substitue l'id&#233;e de consensus (&#171; pouvoir et volont&#233; de tous &#187;), &#224; l'individualisme possessif, l'essence productive de la &lt;i&gt;multitudo. &lt;/i&gt;De ce point de vue, loin de participer aux origines de l'id&#233;ologie bourgeoise de l'&#201;tat, Spinoza appara&#238;t comme &#171; le premier anti-Hobbes de l'histoire de la pens&#233;e politique occidentale &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Idem., p. 142. Pour une analyse moins &#171; tendancielle &#187; et plus diff&#233;renci&#233;e (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Mais rompre les charmes de la translation dialectique du droit individuel vers l'absolu et l'universel, n'est-ce pas aussi bien promouvoir un Anti-Rousseau... ou un Anti-Hegel ? Donnant un nouveau champ aux forces en pr&#233;sence, Negri peut alors proposer une lecture &lt;i&gt;risqu&#233;e &lt;/i&gt;de la modernit&#233; au phylum classique de la pens&#233;e bourgeoise qui, de Hobbes &#224; Rousseau, de Kant &#224; Hegel, &#233;labore le concept juridique de souverainet&#233;, s'oppose avec Machiavel (et Althusius), Spinoza et Marx, le &#171; radicalisme constitutionnel &#187; d'une pens&#233;e sauvage refusant toute normativit&#233; transcendante de la loi, toute autonomie du politique, pour &#233;tablir l'irr&#233;ductibilit&#233; de la puissance &lt;i&gt;(potentia) &lt;/i&gt;au pouvoir &lt;i&gt;(potestas) &lt;/i&gt;con&#231;u comme repr&#233;sentation signifiante de l'unit&#233; du corps social. Une autre histoire de la m&#233;taphysique donc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'int&#233;r&#234;t d'une telle lecture demeurerait n&#233;anmoins fort limit&#233; si Negri ne se livrait qu'&#224; une analyse lin&#233;aire, &#233;volutive, voire &#171; contradictoire &#187; de la pens&#233;e de Spinoza ; une interpr&#233;tation chronologique o&#249; seule l'&#233;toffe discursive de la sentence politique, au prix d'une constante r&#233;duction de l'exc&#232;s ontologique, mettrait &#224; l'abri d'une soudaine discruption du m&#233;taphysique dans le champ forclos du commentaire. La m&#233;thode de Negri, parcourue du d&#233;sir &lt;i&gt;d'exposer &lt;/i&gt;le travail de l'&#339;uvre au travail de l'histoire, est toute autre : il s'agit de probl&#233;matiser l'enjeu des tensions qui h&#233;rissent la trame de l'&#233;nonc&#233; spinoziste au regard d'une &lt;i&gt;totalit&#233; textuelle, &lt;/i&gt;de d&#233;terminer les effets des lignes de mutation, leurs implications strat&#233;giques, sur les formes initiales d'utopie, de d&#233;ployer enfin le &lt;i&gt;r&#233;gime d'anomalit&#233; &lt;/i&gt;dont est porteur cet espace &#224; dissenssions multiples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici de nouveau &#224; l'origine, en situation de paradoxe&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Fallait-il citer l'inoubliable phrase de Burroughs : &#171; Nous sommes revenus (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#171; Il y a deux Spinoza qui participent de la culture contemporaine. Le premier exprime la plus haute conscience que la r&#233;volution scientifique et la civilisation de la Renaissance aient produites. Le second cr&#233;e une philosophie de l'avenir. Le premier est le produit du plus haut d&#233;veloppement de l'histoire culturelle de son temps. Le second est dislocation et projection des id&#233;es de crise et de r&#233;volution. Le premier est auteur de l'ordre du capitalisme, le second est peut-&#234;tre l'auteur d'une constitution future. Le premier repr&#233;sente le plus haut d&#233;veloppement de l'id&#233;alisme. Le second participe de la fondation du mat&#233;rialisme, de sa beaut&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. NEGRI, ibid., p. 22&#034; id=&#034;nh3-6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est d'abord &#224; suivre les g&#233;n&#233;alogies multiples de cette double politique, de cette &lt;i&gt;politique du double, &lt;/i&gt;que Negri va s'employer, rapportant l'anomalie spinoziste &#224; ladite &#171; anomalie hollandaise &#187;. &lt;i&gt;Mouvement autochtone &lt;/i&gt;dont rendrait difficilement compte une analyse institutionnelle des Pays-Bas, tant l'anomalie r&#233;side pr&#233;cis&#233;ment dans le rapport conjoncturel qu'entretiennent forces et formes politiques avec la dynamique &#233;conomique r&#233;elle. La R&#233;publique hollandaise ? Un projet de domination et de reproduction sauvage, dont la v&#233;rit&#233; serait plus &#224; chercher du c&#244;t&#233; de la V.O.C. (c'est-&#224;-dire la &lt;i&gt;Vereenigde Oost-Indische Compagnie) &lt;/i&gt;que d'une quelconque figure constitutionnelle. L'attraction fascin&#233;e que suscite la Hollande dans toute l'Europe du XVII&#232; si&#232;cle se confond avec le r&#234;ve humaniste d'une &#171; vertueuse co&#239;ncidence de l'appropriation individuelle et de la socialisation des forces productives &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 38.&#034; id=&#034;nh3-7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Un n&#233;o-platonisme &#171; r&#233;nov&#233; &#187;, r&#233;duit &#224; l'universelle correspondance des causes et des effets, v&#233;cu dans la connexion n&#233;cessaire de l'existence subjective et de l'essence objective, de l'individu et de la collectivit&#233;, fournira le sch&#232;me philosophique de cet imaginaire envelopp&#233; dans la &#171; premi&#232;re id&#233;ologie du march&#233; &#187;. A notre sens, Negri montre de mani&#232;re exemplaire l'importance d&#233;cisive de cette repr&#233;sentation dans la formation de l'utopie panth&#233;iste du premier Spinoza, - utopie d'une homologie absolue entre raison et foi, utopie d'une synth&#232;se spontan&#233;e entre totalit&#233; et multiplicit&#233;, substance et mode&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Sur la pr&#233;sence d'&#171; &#233;l&#233;ments sauvages &#187; dans la formation de la pens&#233;e de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais autour des ann&#233;es 1660, s'ouvre une longue p&#233;riode de crise, culminant avec l'&#233;limination des fr&#232;res de Witt et la restauration orangiste, qui va s'av&#233;rer particuli&#232;rement efficace dans l'&#233;limination de la singularit&#233; de l'exp&#233;rience et de l'id&#233;ologie hollandaises. Crise dont l'effet majeur sera d'invalider le sens de la gen&#232;se n&#233;o-platonicienne du syst&#232;me, rendant in&#233;vitable l'acceptation de la nature &#171; critique &#187; du d&#233;veloppement capitaliste : &#171; Hobbes devient v&#233;ritablement (...) le Marx de la bourgeoisie. L'instance bourgeoise d'appropriation appelle (...) un rapport de suj&#233;tion (...). A ce point, les solutions sont au nombre de deux : ou restaurer la lin&#233;arit&#233; et l'essentialit&#233; des proc&#232;s constitutifs &#224; travers la m&#233;diation et la surd&#233;termination d'une fonction de commandement (&lt;i&gt;funzione di commando), - &lt;/i&gt;c'est la ligne ma&#238;tresse de l'utopie bourgeoise du march&#233; ; ou, et c'est la ligne spinoziste, identifier dans le passage d'une pens&#233;e de la surface vers une th&#233;orie de la constitution de la pratique, la voie du d&#233;passement de la crise et de la continuit&#233; du projet r&#233;volutionnaire &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. NEGRI, op. cit., p 40-41.&#034; id=&#034;nh3-9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Parce que le terrain de l'individualisme possessif rend incontournable la construction hobbienne, Spinoza se lancera, avec les livres III et IV de &lt;i&gt;l'Ethique, &lt;/i&gt;dans la folle cr&#233;ation d'un nouvel horizon ontologique bas&#233; sur une ph&#233;nom&#233;nologie de la pratique et de la libert&#233; collectives. C'est donc &#171; l'id&#233;e de &lt;i&gt;multitudo &lt;/i&gt;(qui) transforme le potentiel 'renaissance' (...) en projet et g&#233;n&#233;alogie du collectif comme articulation et constitution conscientes (...) de la totalit&#233; &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibid., p. 42.&#034; id=&#034;nh3-10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Alors que chez Hobbes, la crise saturait l'horizon m&#233;taphysique, l'id&#233;e de crise, subsum&#233;e dans le proc&#232;s ontologique, met en branle avec Spinoza tous les m&#233;canismes n&#233;cessaires &#224; la constitution du collectif comme puissance sociale. La Crise - origine radicale du mat&#233;rialisme moderne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'irruption de la crise dans le cadre de l'utopie initiale induit donc une refondation m&#233;taphysique du syst&#232;me, passant par la dislocation du proc&#232;s g&#233;n&#233;alogique de la substance qu'assurait la dynamique des attributs. L'extinction progressive de la figure de l'attribut annoncerait un v&#233;ritable &lt;i&gt;renversement ontologique&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Cf. note 50, p. 111-112. A. Negri se r&#233;f&#232;re &#224; l'interpr&#233;tation de G. Deleuze (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#171; &lt;i&gt; &lt;/i&gt;Confront&#233; au dualisme, Spinoza refuse l'hypostase ou la m&#233;diation pour retourner l'absoluit&#233; divine sur le monde des modes &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 111. La proposition XIII de Ethique, II, marquerait &#171; le point (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. D'o&#249; l'extr&#234;me importance des diverses propositions du livre II de &lt;i&gt;l'Ethique &lt;/i&gt;consacr&#233;es &#224; la &lt;i&gt;connaissance comme intuition, &lt;/i&gt;en tant qu'elles marquent - selon Negri - l'abandon d&#233;finitif de toute concordance formelle entre totalit&#233; substantielle et multiplicit&#233; modale. Au gr&#233; d'une connaissance qui se d&#233;termine dans l'identit&#233; ontologique des choses, l'absolu est attribu&#233; au monde, r&#233;v&#233;l&#233; par le monde, dans sa pluralit&#233; singuli&#232;re. D&#232;s lors, &#171; c'est l'histoire qui doit refonder l'ontologie ou, plus exactement, c'est l'ontologie qui doit se dissoudre dans la morale et dans l'historicit&#233; pour devenir ontologie constitutive &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 113.&#034; id=&#034;nh3-13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique &lt;/i&gt;marque l'instauration de cette nouvelle logique au c&#339;ur du proc&#232;s ontologique. L'interruption de la r&#233;daction de &lt;i&gt;l'&#201;thique, &lt;/i&gt;dans ces ann&#233;es 1665-1670, ne rel&#232;ve pas d'une parenth&#232;se mais bien plut&#244;t d'une relance de la dynamique constitutive &#171; &#224; l'int&#233;rieur du monde de l'imagination &#224; la surface du monde &lt;i&gt;tout court &#187;. &lt;/i&gt;La critique de l'imagination proph&#233;tique se fait affirmation de la positivit&#233; de la volont&#233; et de la libert&#233; ; l'action humaine devient puissance constitutive. Mais, si &#171; l'imagination repr&#233;sente le champ sur lequel &#233;merge la n&#233;cessit&#233; d'un renversement global de la m&#233;taphysique spinoziste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ibidem, p. 126.&#034; id=&#034;nh3-14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; - &#224; travers une herm&#233;neutique de la R&#233;v&#233;lation -, il faut noter que les niveaux de d&#233;finition ontologique s'ajustent de fa&#231;on encore pr&#233;caire sur le plan d'immanence ; ce dont t&#233;moignent les lettres &#171; &#224; Monsieur Hudde &#187;. En fait, le d&#233;ploiement de la puissance exigera un nouveau sc&#233;nario m&#233;taphysique. Et c'est sans doute pour n'avoir pas rompu d&#233;finitivement avec la probl&#233;matique universaliste du droit naturel, que Spinoza h&#233;site &#224; concr&#233;tiser dans une dimension historique les effets de sa critique de l'enseignement apostolique. A d&#233;faut de l'introduction des notions communes pour repr&#233;senter la composition des rapports interindividuels, la r&#233;duction de la foi &#224; l'&#233;tat de condition &lt;i&gt;a priori &lt;/i&gt;de la socialit&#233; humaine ne suffit pas &#224; affranchir les forces constitutives de l'imagination des fictions et abstractions qui en limitent l'exercice. A ce point encore, tout va rebondir. &#201;lucid&#233;e la &lt;i&gt;c&#233;sure syst&#233;matique &lt;/i&gt;du T.T.P.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Pour la premi&#232;re fois, en effet, &#171; le constructivisme g&#233;om&#233;trique s'est (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, c'est maintenant l'incursion dans le politique qui justifie le retour &#224; l'ontologie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Physique des forces, th&#233;orie de la puissance. Avec la reprise de &lt;i&gt;l'Ethique, &lt;/i&gt;la th&#233;orie du &lt;i&gt;conatus &lt;/i&gt;est toute enti&#232;re tourn&#233;e vers l'exploration de la puissance comme unique horizon m&#233;taphysique possible. Dynamique constitutive de l'Etre, causalit&#233; immanente &#224; la surface du monde, &#233;mergence consciente de l'existant non finalis&#233; - le &lt;i&gt;conatus &lt;/i&gt;exprime la fonction existentielle de l'essence. D'o&#249; ce Livre III qui n'aura d'autre but que de &#171; parvenir &#224; la synth&#232;se dynamique, constitutive de la spontan&#233;it&#233; du monde de la modalit&#233;, &#224; travers le mouvement ind&#233;fini de sa causalit&#233;, ou de l'Esprit, comme imputation interne simultan&#233;e de la puissance infinie &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 176-177.&#034; id=&#034;nh3-16&#034;&gt;16&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. L'essence du monde sera d&#233;finie comme puissance d'agir, pouvoir d'&#234;tre affect&#233;, degr&#233; de puissance &lt;i&gt;(conatus), &#224; &lt;/i&gt;l'int&#233;rieur d'une analytique des passions qui marque le point de consolidation subjective de l'ontologie spinoziste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A suivre la lecture de Negri, de trois points de vue au moins cette th&#233;orie du &lt;i&gt;conatus &lt;/i&gt;a une importance d&#233;cisive. En premier lieu, l'imm&#233;diatet&#233; ontologique devient porteur d'une &lt;i&gt;figure normative &lt;/i&gt;s'&#233;cartant de toute tentation transcendantale. Contre les philosophies politiques qui se r&#233;clament d'une th&#233;orie absolue de l'obligation, la norme n'est rien d'autre que l'&#171; effet d'une action tendantielle recomprenant syst&#233;matiquement &lt;i&gt;en &lt;/i&gt;soi la g&#233;n&#233;ralit&#233; des impulsions mat&#233;rielles qui la d&#233;terminent &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 180 ; je souligne.&#034; id=&#034;nh3-17&#034;&gt;17&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Avec le &lt;i&gt;conatus, &lt;/i&gt;l'existence pose l'essence, la pr&#233;sence constitue la tendance : elle est auto-norm&#233;e : la puissance d&#233;termine le droit. Tout ceci concourant &#224; &#233;clairer l'&#233;trange paradoxe d'une libert&#233; con&#231;ue comme &#171; libre n&#233;cessit&#233; &#187;...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il en d&#233;coule aussi l'ouverture d'un horizon nouveau : ce que Negri appelle, se r&#233;f&#233;rant aux propositions 29-42 du Livre III, la &lt;i&gt;socialisation des affects. &lt;/i&gt;Rappelons simplement que le &lt;i&gt;conatus, &lt;/i&gt;en tant que conqu&#234;te d'une dimension intersubjective, s'inscrit &#224; l'encontre de toute autonomie d'un Sujet promu au rang de principe, valeur ou fondement. L'individualit&#233; n'est pas chez Spinoza un donn&#233;, mais un &lt;i&gt;processus &lt;/i&gt;ouvert au monde. Unit&#233; de &lt;i&gt;composition &lt;/i&gt;variable, combinatoire de rapports caract&#233;ristiques, la subjectivit&#233; est effectuation singuli&#232;re de la dynamique sociale : &#233;l&#233;ment de la structure de l'&#234;tre socialement d&#233;ploy&#233;e. Si bien que &#171; l'universalit&#233; de l'&#234;tre m&#233;taphysique s'est faite exhub&#233;rance de l'&#234;tre pratique &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 184.&#034; id=&#034;nh3-18&#034;&gt;18&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, si la s&#233;quence &#171; &lt;i&gt;conatus-appetitus-cupiditas &#187; &lt;/i&gt;forme la trame &#224; travers laquelle se d&#233;ploie la tension de l'essence &#224; l'existence, la &lt;i&gt;cupiditas - &lt;/i&gt;synth&#232;se du &lt;i&gt;conatus &lt;/i&gt;physique et de la &lt;i&gt;potentia mentis, &lt;/i&gt;app&#233;tit dou&#233; de conscience - d&#233;signe un &lt;i&gt;mouvement de lib&#233;ration en d&#233;veloppement continu. &lt;/i&gt;Et l'infini devient lui-m&#234;me organisation de la lib&#233;ration humaine : &#171; puisque l'action &#233;thique est constitu&#233;e par la puissance m&#234;me qui d&#233;finit l'infini, l'infini ne sera pas simplement 'organis&#233;' par l'action &#233;thique, comme un objet par un sujet, il se pr&#233;sentera bien plus comme organisation structurale de l'&#233;thique, du sujet et de l'objet, dans leur ad&#233;quation, - infini, expression de la puissance infinie, organisation de la puissance : ce sont des &#233;l&#233;ments interchangeables sur la grande prospective de l'agir humain &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Op. cit., p. 189.&#034; id=&#034;nh3-19&#034;&gt;19&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. La lib&#233;ration est expression de la continuit&#233; subjective de l'&#234;tre, v&#233;rit&#233; de l'action &#233;thique. La lib&#233;ration &lt;i&gt;est &lt;/i&gt;libert&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste la grande &#233;nigme du dernier livre de &lt;i&gt;l'&#201;thique, &lt;/i&gt;dont on voit mal le statut que pourrait lui accorder une telle lecture. Comment expliquer, au terme du parcours, la r&#233;affirmation d'une th&#233;matique de l'attribut, ou le retour &#224; une perspective gnos&#233;ologique et asc&#233;tique ? Tout semble indiquer que nous nous trouvions de nouveau confront&#233;s &#224; l'impossible duplicit&#233; du corpus spinoziste... A moins - et c'est l'hypoth&#232;se de Negri - que nous assistions &#224; la &lt;i&gt;reproduction simul&#233;e de la c&#233;sure th&#233;orique, simul&#233;e pour &#234;tre sublim&#233;e ; &lt;/i&gt;l'inscription de l'histoire interne du syst&#232;me&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Ce dont t&#233;moigne particuli&#232;rement la stricte r&#233;p&#233;tition de l'alternative du (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-20&#034;&gt;20&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; au c&#339;ur de l'ach&#232;vement ontologique du projet &#233;thique aurait vertu de &lt;i&gt;catharsis. &lt;/i&gt;Comme s'il fallait affronter une derni&#232;re fois l'utopie au niveau de son expression la plus haute (le troisi&#232;me genre de connaissance) pour que la &lt;i&gt;d&#233;sutopie &lt;/i&gt;soit enfin &#224; m&#234;me de rassembler les forces n&#233;cessaires &#224; sa compl&#232;te auto-d&#233;finition...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, ce qui rend cette hypoth&#232;se vraisemblable, c'est que l'instance constitutive p&#233;n&#232;tre, investit, les points les plus &#233;lev&#233;s de l'instance asc&#233;tique. On voit bien que la proposition XX, par exemple, annule le sens du &#171; r&#233;tablissement &#187; qu'elle se devrait d'assurer : au moment m&#234;me o&#249; &#171; l'amour envers Dieu &#187; se propose de reconqu&#233;rir une tension verticale sur le monde, est imm&#233;diatement r&#233;affirm&#233;e la dimension horizontale de l'imagination et de la socialit&#233; qui l'&#171; alimente &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#171; Cet amour envers Dieu ne peut &#234;tre g&#226;t&#233; ni par une affection d'envie, ni (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-21&#034;&gt;21&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et puis, il y a ces difficult&#233;s rencontr&#233;es sur la voie du troisi&#232;me genre de connaissance, difficult&#233;s qui culminent avec l'intervention de la &lt;i&gt;cause formelle &lt;/i&gt;dans sa d&#233;finition&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;&#201;thique, V, proposition XXXI : &#171; Le troisi&#232;me genre de connaissance d&#233;pend (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-22&#034;&gt;22&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, alors que toute &lt;i&gt;l'&#201;thique &lt;/i&gt;se pr&#233;sente comme une th&#233;orie de la causalit&#233; efficiente, une philosophie de la puissance comme cause efficiente. Les derni&#232;res propositions ne se feront pas faute de le rappeler. Le livre de Antonio Negri est ordonn&#233; &#224; cette r&#233;volution : la d&#233;couverte d'un fondement ontologique qui s'identifie avec l'affirmation de la pl&#233;nitude de &lt;i&gt;l'&#234;tre productif &lt;/i&gt;contre toute m&#233;diation transcendantale, contre tout dualisme reproduisant la c&#233;sure sujet/objet. &lt;i&gt;De la production comme ontologie constitutive. &lt;/i&gt;Car l'anomalie sauvage, c'est aussi le paradoxe d'une pens&#233;e &#171; naturaliste &#187; qui n'envisage plus le monde comme nature (premi&#232;re) mais comme production (sociale). Ceci pos&#233;, &#171; la physique &lt;i&gt;-c'est-&#224;-dire &lt;/i&gt;la &lt;i&gt;n&#233;gation sp&#233;cifique de la philosophie en tant que science g&#233;n&#233;rique de l'&#234;tre - &lt;/i&gt;devient la base du syst&#232;me spinoziste &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. NEGRI, op. cit., p. 260 ; je souligne.&#034; id=&#034;nh3-23&#034;&gt;23&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Et l'imagination elle-m&#234;me, puissance mat&#233;rielle de l'&#234;tre social, rel&#232;ve d'une physique des comportements collectifs. D'o&#249; il appert que la &#171; physique &#187; n'est rien d'autre qu'expression du mouvement transversal de l'&#234;tre comme horizon de la modalit&#233;. Dans le droit fil de son &lt;i&gt;Marx au-del&#224; de Marx&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;A. NEGRI, Marx Oltre Marx, Feltrinelli, 1979. Pour la traduction fran&#231;aise, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3-24&#034;&gt;24&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, &lt;/i&gt;Negri traduit ce mouvement dans les termes suivants : l'&#233;rection de la production sociale en principe d'une ontologie constitutive est la trame du proc&#232;s de lib&#233;ration des forces alternatives &#224; la valorisation capitalistique,. - c'est l'inscription du &lt;i&gt;principe de r&#233;volution &lt;/i&gt;au lieu d'&#233;mergence de la philosophie moderne.&lt;br /&gt;
ERIC ALLIEZ.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb3-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. Negri, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, respectivement p. 249, 16-17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 17.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 113, note 52 : &#171; Ainsi, dans l'interpr&#233;tation, nous nous trouvons face &#224; ceux qui &#233;tudient la m&#233;taphysique, consid&#233;rant importante mais secondaire la pens&#233;e politique, mais aussi face &#224; ceux qui &#233;tudient la pens&#233;e politique et la consid&#232;rent centrale, mais qui n'incluent pas la m&#233;taphysique spinoziste dans le politique. Je suis, au contraire, convaincu, comme je tente de le d&#233;montrer, de la centralit&#233;, politique de la m&#233;taphysique de Spinoza. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Idem.&lt;/i&gt;, p. 142. Pour une analyse moins &#171; tendancielle &#187; et plus diff&#233;renci&#233;e du rapport Spinoza-Hobbes, on se reportera &#224; G. DELEUZE, &lt;i&gt;Spinoza et le probl&#232;me de l'expression&lt;/i&gt;, Ed. de Minuit, 1968, p. 234-247, qui s'attache &#224; montrer la dette de Spinoza &#224; l'&#233;gard de Hobbes (&#171; une conception du droit de nature qui s'oppose profond&#233;ment &#224; la th&#233;orie classique de la loi naturelle &#187;), m&#234;me si &#171; le souverain n'est pas, comme chez Hobbes, un tiers au b&#233;n&#233;fice duquel se ferait le contrat des particuliers. Le souverain est le tout ; le contrat se fait entre individus, mais qui transf&#232;rent leurs droits au tout qu'ils forment en contractant &#187;. D'o&#249; l'id&#233;e de consensus, qui privil&#233;gie davantage la description spinoziste de la cit&#233; comme personne collective, &#171; masse conduite en quelque sorte par une m&#234;me pens&#233;e &#187; (&lt;i&gt;Trait&#233; politique&lt;/i&gt;, chap. 3, 2).&lt;br class='autobr' /&gt;
Cf., &#233;galement, la pr&#233;face de A. NEGRI &#224; l'&#233;dition italienne du livre de C.B. Macpherson (&lt;i&gt;La th&#233;orie politique de l'individualisme possessif, de Hobbes &#224; Locke&lt;/i&gt;, trad. fr., Gallimard, 1972), repris dans l'appendice 1 &#224; &#171; l'anomalia selvaggia &#187;, et la virulente critique (souvent justifi&#233;e) de J. FREUND contre C.B. Macpherson, &#171; Marxisme et XVII&#232; si&#232;cle, ou les limites de l'interpr&#233;tation marxiste &#187;, &lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, juin 1972.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Fallait-il citer l'inoubliable phrase de Burroughs : &#171; Nous sommes revenus au d&#233;but, sauf qu'il part au lieu d'arriver... &#187; ?&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. NEGRI, &lt;i&gt;ibid.&lt;/i&gt;, p. 22&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 38.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Sur la pr&#233;sence d'&#171; &#233;l&#233;ments sauvages &#187; dans la formation de la pens&#233;e de Spinoza, cf. &#171; la bottega spinoziana &#187;, p. 27-36. Le &#171; centre moteur de la pens&#233;e spinoziste &#187; est ainsi d&#233;fini : &#171; Une pens&#233;e de la Renaissance, dans laquelle l'immanentisme naturaliste est pouss&#233; &#224; la limite d'une conception &#224; la fois absolument ontologique et absolument rationaliste. &#187; 11 faudrait encore ajouter : &lt;i&gt; antifinaliste&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. NEGRI, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p 40-41.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibid.&lt;/i&gt;, p. 42.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Cf. note 50, p. 111-112. A. Negri se r&#233;f&#232;re &#224; l'interpr&#233;tation de G. Deleuze qui, dans une toute autre perspective (de &lt;i&gt;fondation&lt;/i&gt; et non de transformation de l'ontologie) - ce que ne semble pas voir A. Negri -, insiste sur la mutation de signe subie par la dynamique productive de l'attribut.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 111. La proposition XIII de Ethique, II, marquerait &#171; le point le plus haut de la premi&#232;re strate de l'Ethique (...), la contraposition de la substance et du mode se donne en fait sur un niveau d'une telle absoluit&#233; et d'une telle tension que le renversement de l'horizon de la substance sur la surface de la modalit&#233;, et vice-versa, est &#224; chaque passage possible &#187;, p. 101). C'est donc l'&#171; intrusion &#187; de la physique dans la m&#233;taphysique qui assure le renversement de l'horizon philosophique.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 113.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Ibidem&lt;/i&gt;, p. 126.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Pour la premi&#232;re fois, en effet, &#171; le constructivisme g&#233;om&#233;trique s'est attach&#233; &#224; la pr&#233;gnance ontologique de l'a physique spinoziste (...) en dehors de toute influence du vieux d&#233;ductivisme panth&#233;iste &#187; p. 149). Par ailleurs, rappelons que, pour A. Negri, la dislocation du panth&#233;isme originaire est d&#233;termin&#233;e par le saut qualitatif qu'induit la m&#233;thode g&#233;om&#233;trique elle-m&#234;me (cf. chap. III, 1, &#171; l'infinito come principio &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-16&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-16&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-16&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;16&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 176-177.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-17&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-17&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-17&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;17&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 180 ; je souligne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-18&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-18&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-18&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;18&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 184.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-19&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-19&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-19&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;19&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;Op. cit.&lt;/i&gt;, p. 189.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-20&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-20&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-20&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;20&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Ce dont t&#233;moigne particuli&#232;rement la stricte r&#233;p&#233;tition de l'alternative du Court Trait&#233; : &#171; Dieu est la chose &#187;, ou &#171; la chose est Dieu &#187; ; d'un c&#244;t&#233; un horizon id&#233;aliste, de l'autre une potentialit&#233; mat&#233;rialiste. Alternative qu'explorent les deux s&#233;ries de propositions qui suivent la proposition XIV : &#171; l'Ame peut faire en sorte que toutes les affections du Corps, c'est-&#224;-dire toutes les images des choses se rapportent &#224; l'id&#233;e de Dieu. &#187; &#171; Ce qui peut &#233;galement signifier : 1) la r&#233;f&#233;rence &#224; l'id&#233;e de Dieu sublime la &lt;i&gt;cupiditas&lt;/i&gt; en la pla&#231;ant &#224; un niveau de compr&#233;hension sup&#233;rieure du r&#233;el ; 2) la r&#233;f&#233;rence &#224; l'id&#233;e de Dieu absolutise ontologiquement le proc&#232;s constitutif. &#187; (A. NEGRI, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 205.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-21&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-21&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-21&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;21&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&#171; Cet amour envers Dieu ne peut &#234;tre g&#226;t&#233; ni par une affection d'envie, ni pour une affection de jalousie ; mais &lt;i&gt;il est d'autant plus aliment&#233; que nous imaginons plus d'hommes&lt;/i&gt; joints &#224; Dieu par le m&#234;me lien d'amour. &#187; (Trad. Ch. APPUHN.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-22&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-22&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-22&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;22&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, V, proposition XXXI : &#171; Le troisi&#232;me genre de connaissance d&#233;pend de l'&#194;me comme de sa cause formelle, en tant que l'&#194;me est elle-m&#234;me &#233;ternelle. &#187; Cette r&#233;introduction de la cause formelle est corr&#233;lative de la r&#233;apparition d'une th&#233;matique de l'attribut, en tant que l'attribut est &lt;i&gt;formellement&lt;/i&gt; ce que la substance est &lt;i&gt;ontologiquement&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-23&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-23&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-23&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;23&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. NEGRI, &lt;i&gt;op. cit.&lt;/i&gt;, p. 260 ; je souligne.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3-24&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3-24&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3-24&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;24&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;A. NEGRI, &lt;i&gt;Marx Oltre Marx&lt;/i&gt;, Feltrinelli, 1979. Pour la traduction fran&#231;aise, Bourgois, 1980.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Ce texte est d'abord paru in : &#201;ric ALLIEZ, &#171; Spinoza au-del&#224; de Marx &#187;, &lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;, ao&#251;t-sept. 1981, n&#176; 411-412, pp. 812-821.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur ANTONIO NEGRI, &lt;i&gt;L'anomalia selvaggia, saggio su potere e potenza in Baruch Spinoza&lt;/i&gt;, Milan, Feltrinelli, 1981, 297 p. &lt;br class='autobr' /&gt;
(&lt;i&gt;L'anomalie sauvage&lt;/i&gt; para&#238;t en fran&#231;ais en novembre 1982 : A. Negri, &lt;i&gt;L'anomalie sauvage - puissance et pouvoir chez Spinoza&lt;/i&gt;, P.U.F., 1982, trad. F. Matheron).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/spip.php?page=site&amp;id_syndic=101'&gt;site 101&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Spinoza et l'&#233;picurisme&#034;, par Pierre-Fran&#231;ois Moreau</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Spinoza-et-l-epicurisme-par-Pierre-Francois-Moreau</link>
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		<dc:creator>Moreau, Pierre-Fran&#231;ois</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;En 1674, Hugo Boxel, docteur en droit et magistrat de la ville de Gorcum, &#233;crit &#224; Spinoza pour lui demander ce qu'il pense des spectres. Lui, Boxel, y croit dur comme fer, ne serait-ce que parce que de nombreux r&#233;cits, tous &#233;manant de t&#233;moins dignes de foi, en attestent l'existence. Mais il n'est pas certain que son correspondant partage son jugement, aussi prend-il quelques pr&#233;cautions oratoires. Il ne sera pas d&#233;&#231;u du voyage : Spinoza, dans un premier temps, &#224; la fois poli et ironique, lui (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En 1674, Hugo Boxel, docteur en droit et magistrat de la ville de Gorcum, &#233;crit &#224; Spinoza pour lui demander ce qu'il pense des spectres. Lui, Boxel, y croit dur comme fer, ne serait-ce que parce que de nombreux r&#233;cits, tous &#233;manant de t&#233;moins dignes de foi, en attestent l'existence. Mais il n'est pas certain que son correspondant partage son jugement, aussi prend-il quelques pr&#233;cautions oratoires. Il ne sera pas d&#233;&#231;u du voyage : Spinoza, dans un premier temps, &#224; la fois poli et ironique, lui r&#233;pond qu'apr&#232;s tout, m&#234;me les sornettes peuvent inciter &#224; la r&#233;flexion. Boxel renonce alors aux anecdotes et recourt aux autorit&#233;s : Platon et Aristote ont cru aux fant&#244;mes. Cette fois la r&#233;ponse de Spinoza est plus cinglante : &#171; L'autorit&#233; de Platon et d'Aristote n'a pas grand poids pour moi, j'aurais &#233;t&#233; surpris si vous aviez all&#233;gu&#233; D&#233;mocrite, &#201;picure, Lucr&#232;ce ou quelqu'un des partisans des atomes. &#187; Voici donc le cadre trac&#233;, et brutalement : il y a deux camps en philosophie, d'un c&#244;t&#233; ceux qui croient aux revenants - de Platon &#224; Boxel ; de l'autre, ceux qui n'y croient pas - des atomistes &#224; Spinoza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne s'&#233;tonnera pas du m&#233;pris affich&#233; pour Aristote, banal chez les partisans de la &#171; nouvelle philosophie &#187;, &#224; l'&#226;ge classique ; ni de la relation entre platonisme et superstition, qui est aussi un lieu commun au XVIIe, si&#232;cle (&#224; cause de la tradition n&#233;oplatonicienne et des sp&#233;culations sur le d&#233;mon de Socrate). On peut &#234;tre plus surpris, en revanche, de voir Spinoza se ranger lui-m&#234;me si vite dans le camp de D&#233;mocrite et d'&#201;picure. Tout semble les opposer en effet : la physique de Spinoza, autant qu'on puisse la conna&#238;tre, n'admet pas le vide, alors que l'atomisme le suppose n&#233;cessairement ; &#201;picure fonde la naissance des mondes sur le hasard, tandis que Spinoza constitue l'univers sur la base de la n&#233;cessit&#233; ; chez &#201;picure et Lucr&#232;ce, le &lt;i&gt;clinamen &lt;/i&gt;assure la libert&#233; humaine, Spinoza refuse farouchement tout ce qui pourrait ressembler &#224; un libre-arbitre ; enfin &lt;i&gt;L'&#201;thique &lt;/i&gt;s'ach&#232;ve sur l'&#233;ternit&#233;, alors que Lucr&#232;ce consacre un livre entier &#224; prouver la mortalit&#233; de l'&#226;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et pourtant, &#224; y regarder de pr&#232;s, est-il si &#233;tonnant que Spinoza, qui ne se reconna&#238;t pas souvent de pr&#233;d&#233;cesseurs, d&#233;signe n&#233;anmoins ceux-l&#224; pr&#233;cis&#233;ment, lorsqu'il s'agit de combattre la superstition ? C'est peut-&#234;tre qu'au-del&#224; des clivages, m&#234;me sur des questions essentielles, ils d&#233;fendent des positions communes contre les tenants de la crainte et des passions tristes, contre ceux qui jugent les hommes concrets au nom d'une essence imaginaire ou d'une volont&#233; divine marqu&#233;e par la col&#232;re et la vengeance. Trois choix, trois refus les unissent par-del&#224; leurs divergences ponctuelles : une physique qui expulse la finalit&#233; de la nature ; une d&#233;fense de la Raison contre tout ce qui ressemble &#224; de la superstition ; une &#233;thique de la finitude qui exclut la fascination pour la mort et l'au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La physique du hasard, chez les &#233;picuriens, a d'abord pour fonction de montrer que les mondes ne sont pas l'&#339;uvre d'un D&#233;miurge - ils&lt;strong&gt; &lt;/strong&gt;ne sont donc gouvern&#233;s par aucune Providence ; le mouvement al&#233;atoire des atomes dans le vide suffit &#224; constituer les agglom&#233;rats d'o&#249; naissent les astres, la terre, les races d'animaux et les hommes. De m&#234;me, la n&#233;cessit&#233; chez Spinoza s'affirme contre le miracle (c'est tout le sens du chapitre VI du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique) &lt;/i&gt;et contre l'id&#233;e que le monde a &#233;t&#233; fait &#224; notre usage (c'est l'enjeu de l'Appendice de la Premi&#232;re Partie de &lt;i&gt;L'&#201;thique). Il &lt;/i&gt;ne faut d'ailleurs pas se tromper sur le statut du hasard des atomistes : s'il est &#224; l'origine de tout, s'il gouverne les dispersions premi&#232;res des &#233;l&#233;ments et leurs chocs, le monde une fois constitu&#233; est r&#233;gi par des lois tout aussi inflexibles que les lois de la nature que d&#233;couvrira la physique du XVIIe si&#232;cle, les fameux &lt;i&gt;foedera naturae, &lt;/i&gt;que Lucr&#232;ce oppose &#224; la libre fiction de la mythologie : le feu ne na&#238;t pas au milieu des fleuves, les arbres ne produisent pas n'importe quels fruits, les hommes ne se changent pas en b&#234;tes ; d'ailleurs sous la plume de Spinoza viennent souvent des formules emprunt&#233;es &#224; Lucr&#232;ce contre cet imaginaire des m&#233;tamorphoses (ainsi dans &lt;i&gt;L'Ethique : &lt;/i&gt;&#171; Ceux qui ignorent les vraies causes des choses confondent tout et, sans protestation de leur esprit, forgent aussi bien des arbres que des hommes parlants, imaginent des hommes naissant de pierres aussi bien que de liqueur s&#233;minale et des formes quelconques se changeant en d'autres aussi bien quelconques &#187;). Chez l'un comme chez l'autre, au r&#232;gne des fins se substitue sans faille un univers des lois. Leur constance, leur g&#233;n&#233;ralit&#233;, leur caract&#232;re connaissable fondent la lutte contre la superstition, l'angoisse et l'ignorance qui croit &#224; l'arbitraire divin. Les deux regards jet&#233;s sur la Nature, quelles que soient leurs modalit&#233;s, visent d'abord &#224; en chasser l'intention providentielle et le commandement d'un dieu qui pourrait normer, juger ou punir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La physique justifie donc chez tous deux aussi le m&#234;me militantisme de la Raison ou de la connaissance, la m&#234;me lutte contre la superstition. On dit souvent qu'il n'y a pas de politique &#233;picurienne (vivre cach&#233;), ce n'est exact que si on identifie politique et participation active aux &#171; affaires &#187; de la cit&#233; ; mais il y a une strat&#233;gie lucide de diffusion des Lumi&#232;res et certains passages du &lt;i&gt;De la Na&lt;/i&gt;ture ont des accents qui font penser au &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique : &lt;/i&gt;la pr&#233;face du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;cherche dans la crainte les racines de la superstition et d&#233;nonce ceux qui s'en ser vent pour tromper les hommes ; le po&#232;me de Lucr&#232;ce, en citant le sacrifice d'Iphig&#233;nie conclut : tant la religion put susciter de maux ! Ni chez l'un ni chez l'autre, l'aspiration au vrai n'appara&#238;t comme un d&#233;sir originel chez l'homme, mais l'un comme l'autre y voient le moyen in&#233;luctable d'assurer son bonheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son bonheur : il consiste d'abord, chez les &#233;picuriens, &#224; ne pas craindre les dieux, certes, mais tout autant &#224; ne pas redouter la mort. La mort n'est rien pour nous, disent &#201;picure et Lucr&#232;ce ; le sage ne pense &#224; rien moins qu'&#224; la mort, dit Spinoza. Ces formules &#233;trangement parall&#232;les renvoient &#224; des conceptions analogues de la vie - car la crainte de la mort, c'est chez les ignorants d'abord la crainte d'une moindre vie, et non pas seulement la terreur de l'au-del&#224;. L'un et l'autre ont une conception positive, affirmative de la finitude. Au milieu des souffrances et des d&#233;chirements - il n'y a pas &#224; se plaindre de ce que nous sommes. Les deux philosophies partent d'un point de d&#233;part identique : l'homme vit au milieu des tourments - impuissance, angoisse, d&#233;chirement -, et le plus souvent, les efforts qu'il fait spontan&#233;ment pour y &#233;chapper ne font que l'y enfoncer plus encore ; y compris cet effort apparemment vain que repr&#233;sente une connaissance partielle ou mal fond&#233;e. Mais c'est pourtant dans la connaissance du corps, de sa constitution et de ses limites, de ses effets dans la passion comme des r&#232;gles de son d&#233;sir que pourra se fonder la recherche d'une f&#233;licit&#233; qui ne soit pas illusoire. La confiance du sage &#233;picurien dans sa propre disparition et la certitude du sage spinoziste rec&#232;lent toutes deux une m&#233;ditation sur la limite et un ferme refus d'y &#233;chapper par la transcendance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Reste alors la ligne de d&#233;marcation : si ces deux pens&#233;es sont secr&#232;tement proches, qu'est-ce qui justifie leurs diff&#233;rences ? L'&#233;poque, peut-&#234;tre, car Spinoza raisonne d'abord sur la r&#233;volution scientifique de l'&#226;ge classique et en tire rigoureusement les cons&#233;quences ; &#201;picure et Lucr&#232;ce vivent dans une autre sph&#232;re de pens&#233;e ; ils ne sont sans doute pas aussi hostiles &#224; la science que leurs adversaires ont voulu le dire, mais la connaissance solide se fonde pour eux d'abord sur la confiance dans les sens et non sur une math&#233;matisation du visible. L&#224; n'est cependant peut-&#234;tre pas la fronti&#232;re la plus effective. C'est l&#224; o&#249; ils sont le plus pr&#232;s que surgit leur point d'&#233;loignement le plus fort. Tous deux accordent au corps une importance exceptionnelle dans l'histoire de la philosophie - les livres 111 et IV de Lucr&#232;ce sont au fond enti&#232;rement consacr&#233;s &#224; se demander comment celui-ci conna&#238;t, est anim&#233;, d&#233;sire et agit ; Spinoza remplace le cogito par une construction assez elliptique qui conclut que &#171; nous avons un corps conform&#233;ment au sentiment que nous en avons &#187;, et c'est le rapport &#224; ce corps qui fonde &#224; la fois la connaissance du premier genre et la Raison ; on cite toujours (sans l'interpr&#233;ter jamais) la formule &#171; on ne sait pas ce que peut un corps &#187; ; et l'&#233;ternit&#233; mesure sa part &#224; chacun en fonction des aptitudes du corps. Pourtant, le corps &#233;picurien, lucr&#233;tien surtout, est le lieu d'exp&#233;riences multiples et directement lisibles la blessure, le sommeil, les diff&#233;rentes formes de mort, la catalepsie, les exp&#233;riences de la vision ; le corps spinozien, tout fondamental qu'il soit, est rentr&#233; dans l'anonymat ; plus que du corps, les exp&#233;riences sont celles d'individus incorpor&#233;s : l'ivrogne, le somnambule, l'enfant, l'amn&#233;sique, la bavarde ou le bavard - comme si le corps ne signifiait plus qu'&#224; l'int&#233;rieur d'une conduite, comme si on n'osait plus &#233;tudier pour eux-m&#234;mes les &#233;v&#233;nements qui surviennent &#224; chacune de ses parties. Totalit&#233; m&#233;canique contre totalit&#233; biographique, en somme. Le vivant est d&#232;s lors moins accumulation d'atomes que construction d'une singularit&#233;. D&#232;s lors son bonheur est moins le plaisir et la fin de la douleur que la vraie vie, celle du citoyen dans l'&#201;tat bien constitu&#233; comme celle de l'homme libre dans la B&#233;atitude.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Magazine litt&#233;raire&lt;/strong&gt;, novembre 2003, n&#176;425, pp.48-50.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci &#224; Pierre-Fran&#231;ois Moreau d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>&#034;Lectures anarchistes de Spinoza&#034;, par Daniel Colson</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Colson, Daniel</dc:creator>



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		<title>&#034;Spinoza et le tr&#232;s p&#233;n&#233;trant florentin&#034;, par Paolo Cristofolini</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Spinoza-et-le-tres-penetrant-florentin-par-Paolo-Cristofolini</link>
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		<dc:creator>Cristofolini, Paolo </dc:creator>



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		<title>&#034;Spinoza et les libertins&#034;, par Fran&#231;oise Charles-Daubert</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Spinoza-et-les-libertins-par-Francoise-Charles-Daubert</link>
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		<dc:creator>Charles-Daubert, Fran&#231;oise </dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le rapprochement que suppose ce titre peut para&#238;tre paradoxal ; il y a quelques ann&#233;es encore, il aurait paru incongru. Car un Saint Spinoza, par analogie avec le Saint Socrate d'&#201;rasme, avait peu &#224; peu remplac&#233; le Spinoza diabolique de la fin du XVIIe et du XVIIIe si&#232;cle, en partie sous l'influence de Bayle. &lt;br class='autobr' /&gt; La lecture de Spinoza par ses contemporains est assur&#233;ment tr&#232;s &#233;loign&#233;e de celle &#224; laquelle nous ont habitu&#233;s ses lecteurs du XIXe si&#232;cle et les commentateurs universitaires du XXe (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le rapprochement que suppose ce titre peut para&#238;tre paradoxal ; il y a quelques ann&#233;es encore, il aurait paru incongru. Car un Saint Spinoza, par analogie avec le Saint Socrate d'&#201;rasme, avait peu &#224; peu remplac&#233; le Spinoza diabolique de la fin du XVIIe et du XVIIIe si&#232;cle, en partie sous l'influence de Bayle.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lecture de Spinoza par ses contemporains est assur&#233;ment tr&#232;s &#233;loign&#233;e de celle &#224; laquelle nous ont habitu&#233;s ses lecteurs du XIXe si&#232;cle et les commentateurs universitaires du XXe si&#232;cle. Une lecture savante et avis&#233;e, b&#233;n&#233;ficiant et souffrant sans doute aussi, d'une certaine fa&#231;on, du recul du temps. Elle fait appara&#238;tre une nouvelle figure qui se superpose et en partie se substitue &#224; celle du philosophe profond&#233;ment subversif et dangereux pour la religion qu'ont per&#231;u ses contemporains.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; ce Spinoza diabolique que je voudrais revenir, d&#233;barrass&#233; du respect qui risque parfois d'amener &#224; traiter le syst&#232;me comme une pi&#232;ce de mus&#233;e ou un morceau du r&#233;pertoire classique. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce Spinoza vivant dont on rudoie quelque peu la pens&#233;e pour la faire servir &#224; sa propre r&#233;flexion, notamment dans la litt&#233;rature clandestine, pr&#233;sente-t-il avec la pens&#233;e libertine fran&#231;aise du XVIIe si&#232;cle quelques orientations communes ? Et dans ce cas peut-on parler de &#034;rencontres&#034; ? Ne faut-il pas pr&#233;f&#233;rer la notion plus large de &#034;zones de convergence&#034; qui permettrait de prendre en compte des orientations d&#233;bouchant sur des conclusions communes ou &#233;troitement compatibles, ind&#233;pendamment de la culture et du cheminement qui y conduisent ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair, dans tous les cas, que nous aurons &#224; rendre compte d'une lecture de Spinoza coh&#233;rente, m&#234;me si elle demeure fragmentaire. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout semble devoir s&#233;parer Spinoza du libertinage &#233;rudit et de ses sources, au point que l'on a longtemps consid&#233;r&#233; leur rapprochement comme un contre sens sur la pens&#233;e de Spinoza ; et Paul Verni&#232;re dans son beau livre sur Spinoza et la pens&#233;e fran&#231;aise avant la r&#233;volution d&#233;signe cette p&#233;riode comme : &#034;l'&#232;re des confusions&#034;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis, le d&#233;veloppement des recherches sur la litt&#233;rature clandestine et le libertinage &#233;rudit ont apport&#233; un &#233;clairage nouveau. S'il n'est plus incongru, le rapprochement pourtant ne cesse pas d'&#234;tre paradoxal.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout, r&#233;p&#233;tons le, semble devoir s&#233;parer Spinoza du libertinage &#233;rudit fran&#231;ais, si ce n'est la r&#233;putation d'ath&#233;isme, car l'histoire du mot semble indissociable pendant pr&#232;s d'un si&#232;cle de celle des &#339;uvres de Spinoza. On tient peut-&#234;tre l&#224; une des clefs de notre investigation. Nous nous proposerons, en effet, d'examiner s'il s'agit de confusions ou au contraire d'une lecture l&#233;gitime, en d&#233;pit de diff&#233;rences irr&#233;ductibles et que personne ne songerait &#224; contester. Car dans ce cas particulier, on l'aura compris, ce sont moins les diff&#233;rences, imm&#233;diatement frappantes, qu'il convient de faire appara&#238;tre, que les similitudes parfois &#233;vanescentes, qu'ont cependant bien per&#231;ues les contemporains.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet le lieu, les conditions d'&#233;criture et de publication sont incomparables entre la France reprise en main par Richelieu, puis la France de Louis XIV et la libre R&#233;publique de Hollande &#233;galement lou&#233;e par Descartes et par Spinoza. Le temps aussi ; les oeuvres les plus marquantes du libertinage &#233;rudit sont ant&#233;rieures &#224; 1659 qui en voit la reprise dans un manuscrit &#233;rudit, et ouvertement ath&#233;e qui se pr&#233;sente comme une somme du libertinage &#233;rudit : le &lt;i&gt;Theophrastus redivivus&lt;/i&gt;. La Mothe le Vayer publie ses &lt;i&gt;Dialogues&lt;/i&gt; vers 1630, 1631, Naud&#233; publie en 1639 &lt;i&gt;Les Consid&#233;rations politiques sur les coups d'Etat&lt;/i&gt;. Cyrano &#233;crit des ouvrages qui ne seront publi&#233;es qu'apr&#232;s sa mort. Quarante ans s&#233;parent les premi&#232;res publications des libertins &#233;rudits de celle du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. Mais il convient de relativiser l'importance de ces &#233;carts. Ces contemporains de Descartes, pour la plupart d'entre eux, connaissent une fortune importante et sont lus tard encore dans le si&#232;cle suivant qui exploite syst&#233;matiquement la th&#233;matique libertine. Celle-ci constituera alors un fond commun de th&#232;mes et d'arguments o&#249; puiseront largement les &#034;philosophes&#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les diff&#233;rences, il faut encore noter que les sources des libertins &#233;rudits et celles de Spinoza ne se correspondent que partiellement. Il s'agit naturellement que la culture greco-latine des hommes de ce temps, et de la lecture de Machiavel dont la position est centrale pour les libertins, puisque c'est essentiellement &#224; partir d'elle que se constituera la politique de Naud&#233;, et que se mettra en place le th&#232;me omnipr&#233;sent de l'imposture politique et religieuse. Spinoza ne l'utilisera pas d'ailleurs directement dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La culture juda&#239;que de Spinoza est en g&#233;n&#233;ral &#233;trang&#232;re aux libertins fran&#231;ais, si l'on excepte la Peyr&#232;re dont la position et la m&#233;thode sont tout &#224; fait diff&#233;rentes de celles de Spinoza. La combinaison de rationalisme et de scepticisme - souvent m&#233;thodique - des libertins qui aboutit &#224; la m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des entreprises d'une raison dogmatique qu'ils combattent, les am&#232;ne &#224; refuser la notion de syst&#232;me qui n'est peut-&#234;tre jamais si rigoureuse ni d'une si grande coh&#233;sion que chez Spinoza. On pourrait ainsi multiplier les points de divergence et nous soup&#231;onner d'adopter l'humeur et le go&#251;t des opinions paradoxiques de Fran&#231;ois la Mothe le Vayer, si l'on ne corrigeait cette approche trop rapide par un examen plus approfondi de la d&#233;marche des libertins tout d'abord, de leur mode de lecture et d'&#233;criture qui nous donne une cl&#233; pour la compr&#233;hension de la lecture de Spinoza qu'adopteront certains de ses lecteurs de la fin du XVIIe et du XVIIIe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Les principaux th&#232;mes du libertinage &#233;rudit.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Tout d'abord, il convient d'envisager les principaux th&#232;mes qui sous-tendent le libertinage &#233;rudit et constituent le terrain &#224; partir duquel se construit la lecture de Spinoza. Ses lecteurs libertins n'h&#233;sitaient pas &#224; faire entrer Spinoza dans la biblioth&#232;que du libertin telle qu'elle avait &#233;t&#233; d&#233;crite par l'apologiste j&#233;suite Fran&#231;ois Garasse au d&#233;but du si&#232;cle. Cette description d'une biblioth&#232;que du libertin est confirm&#233;e et compl&#233;t&#233; par le &lt;i&gt;Theophrastus redivivus&lt;/i&gt;. Le frontispice l'ouvrage montre &#224; travers les hommages rendus aux auteurs, un effort pour constituer une histoire de la philosophie qui soit aussi une histoire de l'ath&#233;isme. Tout naturellement, Hobbes et Spinoza, chez leurs successeurs viendront &#224; la fin du si&#232;cle compl&#233;ter cette g&#233;n&#233;alogie d'une philosophie ath&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il importe d'avoir pr&#233;sent &#224; l'esprit le fait que le libertinage &#233;rudit est essentiellement une pens&#233;e critique, qui se refuse au syst&#232;me philosophique traditionnel par crainte du dogmatisme. Il se compose donc d'une multiplicit&#233; d'essais sur des th&#232;mes philosophiques portant essentiellement sur l'&#233;thique et la politique, la conception de Dieu, de la religion, de l'homme et de la nature, qui s'inscrivent toujours dans un projet de pol&#233;mique anti-th&#233;ologique et anti-religieuse. Au nom de la lumi&#232;re naturelle et de la libert&#233; philosophique qui &#233;chappe &#224; toute contrainte, cette d&#233;marche critique n'a en effet d'autre but que de lib&#233;rer les doctes de la contrainte intellectuelle que repr&#233;sentent les dogmes, le syst&#232;me chr&#233;tien de repr&#233;sentation du monde et la politique &#224; laquelle il sert de caution.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La contrepartie de cette exigence de libert&#233; est la discr&#233;tion, le secret maintenu autour d'une pens&#233;e qu'ils consid&#232;rent comme dangereuse si elle venait &#224; se r&#233;pandre, car essentiellement d&#233;mystificatrice, dans un syst&#232;me qui repose sur la supercherie des pr&#234;tres au service des politiques, pour reprendre le langage h&#233;rit&#233; de Machiavel, qui est celui des libertins &#233;rudits. Si la libert&#233; de penser est totale, il n'en est pas de m&#234;me de la libert&#233; d'expression qui doit s'imposer quelques r&#232;gles. Les pens&#233;es et les ouvrages des savants &#034;d&#233;niais&#233;s&#034;, selon le mot de Naud&#233;, est r&#233;serv&#233;e au cercle &#233;troit des &#233;rudits, &#224; des petites soci&#233;t&#233;s acad&#233;miques, tel le cabinet des Dupuy, &#224; Paris, dont les r&#233;unions supposent une absolue libert&#233; des participants et le secret quant &#224; ce qui s'y dit. Ren&#233; Pintard a d&#233;crit avec pr&#233;cision ces cercles &#233;rudits qui fleurissent tant &#224; Paris qu'en province, o&#249; les &#034;esprits forts&#034;, comme ils se d&#233;signent eux-m&#234;mes, aiment &#224; d&#233;battre sans pr&#233;jug&#233;s et sans contrainte de tous les sujets, ce qui inclut naturellement la religion et les myst&#232;res sacr&#233;s, pass&#233;s au crible de l'examen rationnel. La n&#233;cessit&#233; du secret, qui am&#232;ne &#224; d&#233;finir une R&#233;publique des Lettres &#224; l'int&#233;rieur de la R&#233;publique des Lettres, est &#224; la fois une n&#233;cessit&#233; sociale et une position th&#233;orique tr&#232;s forte. Bien au-del&#224; de la n&#233;cessaire prudence le secret repr&#233;sente une prise de position r&#233;fl&#233;chie et responsable qui constitue l'une des lignes de force de la pens&#233;e libertine. Les &#233;rudits reprennent totalement &#224; leur compte la dissociation, pos&#233;e par Montaigne comme ind&#233;passable, entre le public et le priv&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, en priv&#233;, la conscience go&#251;te une totale libert&#233;, qui est partag&#233;e dans les entretiens &#233;galement priv&#233;s, elle ne saurait en aucun cas troubler l'ordre public par l'expression d'id&#233;es subversives. A la distinction stricte de ces deux sph&#232;res du public et du priv&#233; correspond une analyse du politique compris comme tromperie &#224; l'&#233;gard du peuple. Cette conception du pouvoir est elle m&#234;me &#233;tay&#233;e par l'opposition du peuple et du philosophe. Le premier superstitieux, naturellement s&#233;ditieux et rebelle, inaccessible &#224; la raison doit &#234;tre maintenu dans les bornes d'une stricte ob&#233;issance pour que se maintienne la paix civile. Le philosophe lib&#233;r&#233; des pr&#233;jug&#233;s et des opinions populaires se garde bien de diffuser un savoir dont il est conscient qu'il repr&#233;sente un danger dans un tel contexte. Il se cherche alors une place entre le peuple et le pouvoir. Spectateur amus&#233; mais qui n'est pas dupe des manipulations destin&#233;es aux ignorants, il se fait parfois conseiller du Prince, comme Naud&#233;. Mais il est bien conscient qu'il doit se garder &#224; la fois de la malveillance des ignorants et de la d&#233;fiance des magistrats. L'analyse des libertins recoupe, m&#234;me chez les sceptiques, celle des politiques (Machiavel, Charron, qui en certains points relaie Machiavel, Vanini et Naud&#233;). Leurs analyses sont dangereuses, car elles n'&#233;pargnent ni l'&#201;glise ni le pouvoir. Non parce qu'ils reprendraient les th&#232;ses des &#034;politiques chr&#233;tiens&#034; raill&#233;s par Naud&#233; dans les Consid&#233;rations politiques sur les coups d'&#201;tat, mais au contraire par ce que la religion n'est &#224; leurs yeux qu'un instrument du pouvoir temporel. Un leurre qui permet de &#034;tenir en bride&#034; un peuple redout&#233; parce qu'il est toujours pr&#234;t &#224; l'&#233;meute et &#224; la s&#233;dition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi F. La Mothe le Vayer &#233;crivait : &#034; Les plus grands L&#233;gislateurs se sont servis de l'opinion vulgaire sur ce sujet (laquelle ils ont non seulement foment&#233;e mais accrue de tout leur possible) que pour emboucher de ce mords le sot peuple, pour le pouvoir par apr&#232;s mener &#224; leur fantaisie. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Quatrains du D&#233;iste formulent la m&#234;me id&#233;e &#224; travers l'&#233;vocation des &#034;brides &#224; veaux&#034; qui permettent de mener le peuple.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naud&#233; et Vanini font la m&#234;me analyse, presque dans les m&#234;mes termes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette analyse n'a d'autre but que l'&#233;dification des doctes, et le philosophe n'essaie en aucun cas de se d&#233;rober &#224; un pouvoir dont il a clairement d&#233;mont&#233; les rouages. Il en conna&#238;t les stratag&#232;mes qu'il se borne &#224; d&#233;noncer pour le profit purement intellectuel du petit nombre. Aucune vis&#233;e r&#233;volutionnaire chez les libertins persuad&#233;s de la n&#233;cessit&#233; d'un pouvoir fort, et convaincus qu'il n'existe aucun autre moyen de mener le peuple que la tromperie. Ils seront d'autant plus discrets que le pouvoir repose sur l'apparence et qu'il suffirait d'une d&#233;mystification pour qu'il se retrouve priv&#233; des moyens de s'exercer. Le pouvoir monarchique se sert de la religion comme instrument et feint d'en tenir sa l&#233;gitimit&#233;. C'est ainsi que Naud&#233; analyse le sacre des rois de France, dans les m&#234;mes termes qu'il analyse le bapt&#234;me de Clovis ou les stratag&#232;mes de Numa. Ainsi le pouvoir des monarques de droit divin, de nos rois thaumaturges par la volont&#233; de Dieu ne sont tels que pour le peuple. C'est ce que d&#233;veloppe Naud&#233; dans un ouvrage tir&#233; &#224; si peu d'exemplaires qu'on n'en verra pas davantage que s'il &#233;tait rest&#233; manuscrit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition entre le peuple et le philosophe, qui double l'opposition entre raison et imagination, suppose une morale double et une politique double elle aussi. La morale du peuple est une morale de l'ob&#233;issance qui le soumet &#224; la crainte du jugement dernier, car le peuple n'ob&#233;irait s'il ne craignait, d'o&#249; la puissance des cultes, de la superstition et des religions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, les libertins ont coutume de r&#233;server leurs ouvrages au public des savants et, parmi ceux-ci, des amis, ce qu'ils ont soin de pr&#233;ciser dans leurs pr&#233;faces (Spinoza fera de m&#234;me dans celle du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;). Par exemple : Nud&#233;, &#224; l'image de Charron &#233;crivait :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Ce livre n'a pas &#233;t&#233; compos&#233; pour plaire &#224; tout le monde...&lt;br /&gt;
Remarquant que le livre ne conna&#238;tra pas une diffusion aussi grande que le Prince de Balzac et le Ministre de Silhon , il pr&#233;cise : &lt;br /&gt;
&#034;Mais comme les choses qu'il traite sont beaucoup importante, il est aussi fort &#224; propos qu'elles ne soient pas si communes.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les principales cibles de la critique libertine sont, on l'a compris, les pr&#233;jug&#233;s, les fables, les coutumes, les repr&#233;sentations et croyances populaires et, notamment, la croyance aux oracles (entendez : aux proph&#233;ties), aux miracles, aux possessions, qu'ils examinent de pr&#232;s aux c&#244;tes des m&#233;decins ) Quillet, Duncan, notamment) pour en d&#233;noncer l'imposture. N'admettant ni les miracles ni les proph&#233;ties, ils sont conduits &#224; l'&#233;gard de la Bible &#224; des positions originales qui, pour &#234;tre discr&#232;tes, n'en sont pas moins dangereuses.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Les libertins et la Bible.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'auteur suppos&#233; de La Vie de feu Monsieur de Spinoza, Jean Maximilien Lucas &#233;crivait, voulant rendre justice &#224; l'&#339;uvre de son d&#233;funt ami :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Avant luy la Sainte &#201;criture &#233;toit un sanctuaire inaccessible&#034;, faisant allusion &#224; la premi&#232;re traduction de &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; : La Clef du sanctuaire. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il disait juste, car il visait la m&#233;thode d'ex&#233;g&#232;se propre &#224; Spinoza, &#224; ses yeux le meilleur connaisseur des &#034;Antiquit&#233;s juda&#239;ques&#034;, &#034; qui a d&#233;couvert &#224; tout le monde ce qu'on vouloit leur tenir cach&#233;. Il a, &#233;crit-il, trouv&#233; la cl&#233; du sanctuaire o&#249; l'on ne voiait que de vains myst&#232;res, voil&#224; pourquoi, tout homme de bien qu'il &#233;tait il n'a peu vivre en s&#233;curit&#233;. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza venait en effet d'achever le travail de d&#233;sacralisation des &#233;critures commenc&#233; bien des ann&#233;es plus t&#244;t par les libertins &#233;rudits, en apportant un fondement philologique et rationnel aux doutes qu'ils avaient formul&#233;s de mani&#232;re plus ou moins voil&#233;e et en exprimant clairement les conclusions de ses analyses.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est par le biais de l'anthropologie que Fran&#231;ois La Mothe le Vayer, h&#233;ritier du scepticisme de Montaigne et de P. Charron, entreprend de consid&#233;rer les &#201;critures. Sa m&#233;thode consiste le plus souvent dans la banalisation. Empruntant aux multiples civilisations qu'il a pu conna&#238;tre tant par la lecture des Anciens que par les r&#233;cits de voyage dont il est grand amateur, il fait appara&#238;tre des analogies, sugg&#232;re des comparaisons &#224; travers lesquelles transparaissent l'identit&#233; de r&#244;le des textes sacr&#233;s, des rites, des cultes et des croyances religieuses. Cette d&#233;marche &#224; plusieurs effets. Le premier est de d&#233;pouiller le christianisme de sa position centrale. Toutes les religions ramen&#233;es sur le m&#234;me plan, selon le grief que les apologistes r&#233;guli&#232;rement faisaient &#224; P. Charron, La Mothe le Vayer montre inlassablement ce que les cultes doivent aux soci&#233;t&#233;s qui les ont vu na&#238;tre tout comme les coutumes qui r&#233;gissent la vie civile. Rabattre le christianisme sur le mod&#232;le du paganisme en lui opposant les arguments et les discours que les Anciens opposaient &#224; la religion de leur temps est l'une des m&#233;thode de banalisation employ&#233;e par les libertins pour priver le jud&#233;o-christianisme &#224; la fois de son caract&#232;re unique de R&#233;v&#233;lation et de son universalit&#233;. La Bible est alors tout naturellement un texte fondateur comme il en est d'autres. Elle assume le m&#234;me r&#244;le &#224; l'&#233;gard du christianisme et de l'Eglise qui en d&#233;fend les dogmes que n'importe quel texte fondateur &#224; l'&#233;gard de n'importe quel culte, en un temps o&#249; la Bible est consid&#233;r&#233;e comme la parole divine. Cette analyse, diffuse dans les Dialogues d'Orasius Tubero, est concentr&#233;e dans le Dialogue sur le sujet de la divinit&#233; qui s'applique &#224; montrer que les Dieux sont fils des hommes et la religion une invention des princes habiles qui ont compris son influence sur l'esprit des peuples. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La morale, loin d'&#234;tre r&#233;gie par les commandements de l'Ancien testament et l'imitation du Christ, est relative, comme les coutumes, et n'a d'autre fonction que de r&#233;gler au mieux les rapports priv&#233;s comme les lois r&#232;glent la vie civile :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; tout ce que nous apprenons des Dieux &amp; des religions, n'est rien que ce que les plus habiles hommes ont conceu de plus raisonnable selon leur discours pour la vie morale, oeconomique, &amp; civile, comme pour expliquer les phainom&#232;nes des moeurs, des actions, &amp; des pens&#233;es des pauvres mortels, afin de leur donner certaines r&#232;gles de vivre, exemptes, autant que faire se peut, de toute absurdit&#233;. &#034;...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce sens, elles partagent la relativit&#233; et le caract&#232;re provisoire des explications scientifiques. Charron, sur les vestiges du sto&#239;cisme, exigeait une morale ind&#233;pendante. La Mothe le Vayer en montre clairement la nature et la fonction.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...&#034;s'il se trouvoit encore quelqu'un qui eut l'imagination meilleure que ses devanciers, pour establir de nouveaux fondements ou hypoth&#232;ses, qui expliquassent plus facilement tous les devoirs de la vie civile, &amp; generalement tout ce qui se passe parmy les hommes, il ne seroit pas moins recevable avec un peu de bonne fortune, que Copernic &amp; quelques autres en leur nouveau syst&#232;me o&#249; ils rendent comptent plus clairement et plus bi&#232;vement de tout ce qu'on observe dans les cieux ; puisque finalement une religion conceue de la sorte, n'est autre chose qu'un syst&#232;me particulier, qui rend raison des phainom&#232;nes morales (sic), &amp; de toutes les apparences de notre douteuse &#201;thique . Or dans cette infinit&#233; de religions il n'y a quasi personne qui ne croie poss&#233;der la vraie...&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les enseignements de la Gen&#232;se relativement &#224; la cr&#233;ation du monde, de l'homme et des grands luminaires est pr&#233;sent&#233;e comme une fable, dont il ne faut pas consid&#233;rer les enseignements comme contraignants du point de vue scientifique. H&#233;liocentriste, La Mothe le Vayer, quelques ann&#233;es avant la condamnation de Galil&#233;e, affirme l'ind&#233;pendance de la science &#224; l'&#233;gard de l'&#201;glise et de l'enseignement des &#201;critures, non sans user d'ironie : Mo&#239;se n'&#233;tait pas charg&#233; de nous enseigner l'astronomie, et &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;...&#034;il n'y avoit pas lieu de s'arr&#234;ter aux passages de l'Ecriture saincte qui semblaient assurer sa stabilit&#233; parce que la v&#233;rit&#233; des choses naturelles n'estant pas si necessaires au Salut, le Sainct-Esprit ne nous l'a aussi iamais r&#233;v&#233;l&#233;.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ironie est une m&#233;thode que reprendra avec brio Cyrano de Bergerac pour d&#233;velopper les m&#234;mes th&#232;mes et stigmatiser &#233;galement les dogmes, les croyances et la cr&#233;dulit&#233; de ceux qui les re&#231;oivent comme la parole de Dieu, les divagations des hommes, qu'elles touchent la nature respective de l'homme et des b&#234;tes ou l'astronomie . Une m&#233;thode que Spinoza applique aux m&#234;mes objets dans la pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affirmation de l'ind&#233;pendance de la philosophie naturelle, cons&#233;quence de l'ind&#233;pendance proclam&#233;e de la philosophie &#224; l'&#233;gard de la th&#233;ologie, d&#233;termine deux domaines qui, aux yeux des libertins, sont ceux de la raison et de l'imagination.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seconde attaque, convergente avec l'approche sceptique et relativiste de La Mothe le Vayer, est celle des rationalistes, h&#233;ritiers de l'&#233;cole de Padoue : ils contestent l'existence des miracles, des oracles et de la conception de la nature qui les autorise, pour conclure que dans la Nature ne s'exercent que des causes naturelles. Sans doute leurs explications demeurent-elles souvent fantaisistes, se r&#233;f&#233;rant tant&#244;t &#224; l'influence des astres, tant&#244;t &#224; la force de l'imagination, tant&#244;t &#224; l'imposture des pr&#234;tres. C'est cette derni&#232;re explication que J.C. Vanini privil&#233;gie, associant aux explications naturalistes l'analyse de Machiavel sur l'usage que les anciens faisaient de la religion.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Quant aux autres [les philosophes], ils comprenaient que tous ces dires n'&#233;taient que des fables mais ils se taisaient par crainte de la puissance publique.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les Dialogues o&#249; cette double influence est pr&#233;pond&#233;rante, J.C.Vanini, conclut que les oracles et les miracles ne sont que d'habiles man&#339;uvres des politiques qui usent des religions &#224; des fins exclusivement temporelles. La Bible, pour lui, ne joue pas d'autre r&#244;le que celui d'instrument du pouvoir et, comme tel, de leurre visant &#224; faire ob&#233;ir le peuple. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Ces lois, &#233;crit-il, ils ne les confirment point par des miracles, mais par l'&#201;criture, dont on ne voit nulle part l'original, qui cite des miracles, qui fait des promesses aux bons et des menaces aux m&#233;chants, mais seulement pour une vie future, afin que la fraude ne soit pas d&#233;couverte ... &#034;&#034;Et c'est ainsi que la pl&#232;be ignorante est contenue dans l'esclavage par la crainte d'un Dieu supr&#234;me qui voit tout, et qui compense tout par des peines ou des ch&#226;timents &#233;ternels ; c' est pourquoi l'&#233;picurien Lucr&#232;ce a dit dans ses vers que ce fut la peur qui la premi&#232;re cr&#233;a les Dieux dans le monde.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment les P&#232;res de la sagesse romaine ont-ils pu c&#233;der &#224; tant de superstition , s'&#233;tonne Alexandre (interlocuteur de Jules C&#233;sar, qui repr&#233;sente l'auteur dans les Dialogues).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Il ne faut pas s'en &#233;tonner, r&#233;pond JULES-C&#201;SAR ; cette religion &#233;tait uniquement pour la foule, qui se laisse duper facilement, et non pour les grands et les philosophes : la religion n'&#233;tait pas le but des premiers, mais seulement un moyen de conserver et d'&#233;tendre l'empire, ce qui ne peut &#234;tre sans quelque pr&#233;texte de religion....&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Bible n'&#233;chappe pas &#224; la critique de Vanini. Elle est &#224; ses yeux :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;un tissu de fragmens cousus ensemble en divers tems, ramass&#233;s par plusieurs personnes et donn&#233;s au public &#224; la fantaisie des Rabins [...] un Livre, o&#249; il n'y a gueres plus d'ordre et de methode que dans l'Alcoran de Mahomet, que personne n'entend, tant il est confus et mal conceu. &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Naud&#233;, dans les Consid&#233;rations politiques, fait la m&#234;me analyse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si, &#224; l'exception justement de Vanini, les &#233;rudits ne proclament jamais comme le font les po&#232;tes du d&#233;but du si&#232;cle : &#034;la Bible vaut la fable&#034;, ou &#034;Je ne suis pas si sot de croire &#224; la Gen&#232;se &#034; , ils l'ont cependant clairement montr&#233;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne subsiste pour leurs lecteurs aucun doute. La d&#233;sacralisation des &#201;critures et des dogmes est clairement op&#233;r&#233;e, qui verra dans le Trait&#233; des trois Imposteurs, dont le titre suffit &#224; le pr&#233;senter, une confirmation explicite. Les trois imposteurs sont Mo&#239;se, J&#233;sus-Christ et Mahomet. On notera d&#232;s maintenant que le m&#234;me texte circule sous le titre de Trait&#233; des trois Imposteurs et d'Esprit de Spinoza. Si le rapprochement est d&#251; en partie au scandale drain&#233; par l'un et l'autre titre, et s'il est pour les libraires un argument de vente, il a cependant d'autres sources.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les Trois Imposteurs ne laissent intacte aucune des trois grandes religions r&#233;v&#233;l&#233;es, et Spinoza dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; porte aux &#201;critures un coup fatal. Le fait que le texte des Trois imposteurs combine emprunts aux &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, &#224; &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; et aux principaux auteurs libertins montre comment se constitue cette lecture particuli&#232;re de Spinoza qui est la leur. Elle semble confirm&#233;e par celle de Blount dans le commentaire d'Apollonius de Tyane, qui en faveur du d&#233;isme, utilise les m&#234;mes composantes .&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous reviendrons dans la troisi&#232;me partie sur ces textes qui pr&#233;sentent une lecture radicale de Spinoza. Tentons pour l'instant de montrer sur quels rapprochements elle a pu se constituer.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Bible, destitu&#233;e de sa valeur de R&#233;v&#233;lation par les libertins, ne fonde pas plus la morale, pour le philosophe, qu'elle ne garantit la conception de l'homme, celle de Dieu ou de la nature que l'on &#233;tait cens&#233; y trouver. R&#233;duite &#224; un ouvrage de sagesse humaine, elle est, comme telle, souvent et librement cit&#233;e par les auteurs libertins au m&#234;me titre que Plutarque ou Cic&#233;ron. En outre, la d&#233;sacralisation s'est op&#233;r&#233;e sans que soit mise en place une analyse du texte ou un mode particulier d'ex&#233;g&#232;se, ce qui ne se peut en pays catholique. Sur ce point, les auteurs demeurent extr&#234;mement prudents. Mais c'est en amont que se fait la d&#233;sacralisation, non tant par l'&#233;tude du contenu que de la fonction du texte d'un point de vue strictement anthropologique. Seuls les proph&#233;ties et les miracles sont repris, pour &#234;tre compar&#233;s aux miracles des fausses religions afin que leur parent&#233; s'impose &#224; l'esprit du lecteur qui conclut de la fausset&#233; des uns &#224; celle des autres et de l'impostures des haruspices &#224; celle des pr&#234;tres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que la Bible n'a d'autre fonction, dans ce contexte, que d'assurer l'ob&#233;issance du peuple aux pr&#233;ceptes moraux du christianisme et au pouvoir politique dont il constitue l'assise. Ce que Naud&#233; formulait &#224; sa fa&#231;on proche de celle de Machiavel en affirmant : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Les Anciens l&#233;gislateurs voulant authoriser, affermir et bien fonder les lois qu'ils donnent &#224; leur peuple ; ils n'ont point d'autre moyen de le faire qu'en publiant et faisant croire avec toute l'industrie possible, qu'ils les avoient re&#231;eues de quelque divinit&#233;, Zozoastre d'Onomasis, Trism&#233;giste de Mercure, Zalmoxis, de Vesta, Charondas de Saturne, Minos de Jupiter, Lycurgue d'Apollon, Draco et Solon de Minerve, Numa de la Nymphe Eg&#233;rie, Mahomet de l'Ange Gabriel, et Mo&#239;se qui a &#233;t&#233; le plus sage de tous, nous d&#233;crit en l'Exode comme il a receue la sienne imm&#233;diatement de Dieu.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; Le style de lecture et d'&#233;criture des libertins.&lt;br /&gt;&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la Bible se trouve priv&#233;e d'autorit&#233; en ce qui regarde la conception tant de l'homme que de la Nature, cette d&#233;sacralisation, pour &#234;tre radicale, demeure cependant oblique. Les cons&#233;quences des positions d&#233;fendues sont transparentes, mais ne sont pas exprim&#233;es. Ce travail est laiss&#233; au lecteur. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et quand les choses sont dites clairement, elles le sont sur le mode bouffon, o&#249; l'ironie et la d&#233;mesure servent de caution &#224; la virulence de la critique. Ou encore, elles sont diss&#233;min&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de l'ouvrage, exigeant une lecture avertie et attentive. Ou encore, elles sont confi&#233;es aux diff&#233;rents personnages d'un dialogue. Les libertins sont habitu&#233;s &#224; une lecture active et qui exige du lecteur averti qu'il ait en m&#233;moire un grand nombre de lieux dont la seule &#233;vocation suffit &#224; induire un d&#233;veloppement tout entier, parfois sur une anecdote, une citation, un mot ou une simple expression. Leur mode d'&#233;criture, qui r&#233;serve aux &#034;doctes&#034;, aux &#034;d&#233;niais&#233;s&#034; leurs analyses, fonctionne selon les m&#234;mes r&#232;gles implicites. Ainsi la lecture repose sur une culture commune imm&#233;diatement disponible qui permet d'accueillir et de comprendre toute &#233;vocation de l'auteur &#224; la moindre allusion. Car s'il s'agit de r&#233;server aux initi&#233;s une pens&#233;e &#224; laquelle seuls ils peuvent avoir acc&#232;s, il s'agit aussi de se faire comprendre seulement de ceux &#224; qui le discours est destin&#233;, ne laissant aucune prise &#224; un &#233;ventuel censeur ou &#224; un lecteur mal intentionn&#233;. Il ne faut donc pas s'&#233;tonner de voir les lecteurs de Spinoza, qui aborde les sujets les plus br&#251;lants et les plus dangereux, mettre en place ce m&#234;me type de lecture &#224; l'&#233;gard de l'Ethique ou du TTP. L'&#233;rudition des libertins n'est jamais gratuite, mais elle est toujours pol&#233;mique. Elle est le support de la critique qui peut &#234;tre faite sous l'autorit&#233; des Anciens que l'on cite abondamment et ne serait pas re&#231;ue sans cette caution qui met en m&#234;me temps &#224; l'abri des poursuites.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On notera, en outre, la mani&#232;re dont les principaux th&#232;mes de la critique libertine tournent &#224; l'int&#233;rieur de ce mouvement de pens&#233;e o&#249; le r&#233;seau th&#233;matique est extr&#234;mement serr&#233;, et comment les m&#234;mes th&#232;mes et les m&#234;mes arguments se retrouvent aussi bien sous la plume d'un d&#233;iste, d'un sceptique ou d'un &#034;Politique rationaliste&#034;, et comment les argumentations s'organisent et se r&#233;organisent autour de ces th&#232;mes centraux qui structurent la critique et individualisent ce mouvement de pens&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair, par exemple, que, quelle que soit l'intention de l'auteur, s&#233;rieuse ou ironique, le th&#232;me &#233;voqu&#233; avec tout le cort&#232;ge de citations et de r&#233;f&#233;rence et la tonalit&#233; g&#233;n&#233;rale qu'il draine est plus important que l'affirmation ou la n&#233;gation qui l'accompagne et qui pr&#233;cis&#233;ment peut &#234;tre destin&#233;e &#224; &#233;garer le lecteur na&#239;f ou l'&#233;ventuel censeur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ces quelques indications concernant la lecture et l'&#233;criture des libertins &#233;tant pos&#233;es, examinons maintenant les raisons qui ont pouss&#233; Spinoza &#224; l'&#233;tude de la Bible, telle qu'il les pr&#233;sente dans la pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; , et voyons ce que les libertins ont pu d&#233;couvrir dans ce texte qui leur fut familier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on reparcourt rapidement cette pr&#233;face c&#233;l&#232;bre, on constatera que pour le lecteur impr&#233;gn&#233; par la critique libertine ce texte est imm&#233;diatement familier et ceci &#224; trois niveaux :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Celui des th&#232;mes trait&#233;s.&lt;br /&gt;
2. Celui du style, des exemples, des citations, explicites ou implicites.&lt;br /&gt;
3. Celui, plus g&#233;n&#233;ral, de l'entreprise du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; et de ses conclusions. Ce qui pourra &#234;tre per&#231;u comme zone de convergence et qui fait entrer Spinoza, un certain Spinoza, dans la tradition critique du libertinage &#233;rudit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, &#233;crit Spinoza, l'insupportable contradiction entre le discours des Chr&#233;tiens et leur comportement r&#233;el qui l'a conduit &#224; &#233;crire le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. Ce n'est pas l&#224; une remarque de peu d'importance, car elle draine avec elle la critique de la superstition et d&#233;termine l'analyse de la transformation de la religion en superstition. Sottise et pr&#233;jug&#233;s conjugu&#233;s avec le pouvoir et les honneurs conf&#233;r&#233;s aux pr&#234;tres sont &#224; l'origine de cette d&#233;gradation. Voil&#224; des arguments que les libertins peuvent entendre et qui leur para&#238;tront familiers.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'analyse vigoureuse de la superstition, au d&#233;but du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, n'est pas sans &#233;voquer par certains aspects celle, c&#233;l&#232;bre, de Pierre Charron au Livre II, chapitre V, de La Sagesse. On notera que c'est ce m&#234;me passage de Charron que Bayle suivra de pr&#232;s dans les Pens&#233;es diverses , et dans la Critique g&#233;n&#233;rale de l'histoire du calvinisme pour d&#233;fendre la tol&#233;rance religieuse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ayant entrepris de montrer comment les hommes succombent &#224; la superstition, Spinoza conclut sur ce point en indiquant :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Mais je n'insisterai pas sur ces consid&#233;rations trop banales me semble-t-il.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces consid&#233;rations qui proviennent, pour l'essentiel, des analyses des Anciens, reprises et synth&#233;tis&#233;es par Charron, constituent en effet un lieu commun de la critique anti-religieuse. Spinoza n'y insistera, pas mais il n'a pas n&#233;glig&#233; de les rappeler, comme s'il voulait marquer ainsi la ligne dans laquelle il se situe .&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;gradation de la religion en superstition est due aux penchants du vulgaire inaccessible &#224; la raison, diront les libertins. Elle est un penchant naturel dans tous les hommes et domine ceux se laissent mener par les passions et notamment par la crainte &#233;crit Spinoza. Charron faisait la m&#234;me analyse. La foi ne consiste plus qu'en cr&#233;dulit&#233; et en pr&#233;jug&#233;s. Les libertins, qui font une analyse tr&#232;s proche de celle de Spinoza, insistent sur l'opposition entre l'imagination qui asservit le peuple &#224; la crainte et &#224; la superstition, et la raison qui permet au philosophe de critiquer les pr&#233;jug&#233;s de l'enfance et de subordonner &#224; l'enqu&#234;te rationnelle jusqu'aux myst&#232;res de la religion. Ce qui les am&#232;ne &#224; l'examen des miracles des oracles, des proph&#233;ties et des pr&#233;tendues possessions dont ils peuvent &#234;tre t&#233;moins. Dans la pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, Spinoza semble prendre acte d'une tradition critique dont il r&#233;sume les principaux moments et au-del&#224; de laquelle il entreprend de conduire son lecteur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les premiers paragraphes, il d&#233;crit les d&#233;lires de l'imagination qui entra&#238;nent les hommes &#224; voir des signes, des prodiges et des miracles dans les manifestations naturelles qui les &#233;tonnent, puis :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;ils prennent les d&#233;lires de l'imagination, les songes et n'importe quelle pu&#233;rile sottise, pour des r&#233;ponses divines&#034;. Charron &#233;crivait dans La Sagesse :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La superstitieux ne laisse vivre en paix ni Dieu ni les hommes ... il feint des miracles, ays&#233;ment croit et re&#231;oit les suppos&#233;s par les autres, prend pour soy et interpr&#232;te toutes choses encore que purement naturelles, comme express&#233;ment faites et envoy&#233;es par Dieu.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les puissants n'ont pas manqu&#233; de voir quel parti ils pouvaient en tirer. Cette affirmation est illustr&#233;e par la m&#234;me citation de Quinte Curce utilis&#233;e par Charron comme par Spinoza : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Nulla res multitudinem efficaci&#249;s regit, quam supersttitio &#034; .&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non seulement le contenu, mais encore la d&#233;marche et certains encha&#238;nement d'id&#233;es sont proches dans la pr&#233;face et dans La Sagesse.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Poursuivant l'opposition entre superstition et preud'hommie ou sagesse, Charron en d&#233;duit que des philosophes sans religion ont &#233;t&#233; plus vertueux que des superstitieux forcen&#233;s. Id&#233;e que reprendra et radicalisera dans la forme l'auteur des Quatrains du d&#233;iste , et qu'illustrera la formule de Spinoza dans la pr&#233;face : &#034; ces hommes superstitieux et irr&#233;ligieux &#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur la violence et l'intol&#233;rance des superstitieux et des pr&#234;tres, Spinoza semble ici encore proche de Charron, par le ton. Ce dernier &#233;crivait :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Quelles exc&#233;crables meschancet&#233;s n'a produit le z&#232;le de religion ? Mais se trouve-t-il autre subject au monde, qui en aye peu produire de pareille ? ...&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le superstitieux, &#034;pensant qu'&#234;tre homme de bien, n'est autre chose qu'&#234;tre soigneux d'avancer et faire valoir sa religion, croyant que toute chose, quelle qu'elle soit, trahison, perfidie, s&#233;dition, rebellion et toute offense &#224; quiconque soit, est non-seulement loisible et permise, color&#233;e du z&#232;le et du soin de religion, mais encores louable, m&#233;ritoire et canonisable si elle sert au progrez et avancement de la religion, et reculement de ses adversaires.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza dans la Pr&#233;face ne manquait pas de souligner la haine qui anime les croyants et les transforme en pers&#233;cuteurs. Tout naturellement, il passe dans son d&#233;veloppement de cette conception de la religion &#224; celle du pouvoir qu'elle sert &#224; &#233;tayer. Il retrouve les analyses de Machiavel et des Consid&#233;rations politiques sur les coups d'&#201;tat de G. Naud&#233;, quand il s'attache &#224; la consid&#233;ration du r&#233;gime monarchique.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza qui emploie dans la pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. le vocabulaire de la folie, retrouve et &#233;voque pour ses lecteurs toute une tradition qu'exploitent syst&#233;matiquement La Mothe le Vayer et Cyrano de Bergerac en l'appliquant &#224; la repr&#233;sentation anthropomorphique de Dieu et de la Nature, &#224; l'id&#233;e que l'homme se fait de lui-m&#234;me, aux repr&#233;sentations du vulgaire en g&#233;n&#233;ral. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Seule la d&#233;rision qu'ils appliquent leur semble ad&#233;quate. La raison ne pouvant rien contre la folie, celle-ci doit &#234;tre d&#233;nonc&#233;e car elle n'est pas susceptible de r&#233;futation. Ces repr&#233;sentations, qui fondent &#224; leurs yeux la superstition rel&#232;ve de la folie, de l'orgueil et d'un d&#233;lire qui conduit les hommes &#224; projeter sur le monde, Dieu et la Nature leur propre mode de fonctionnement psychologique. Quand il abordera la question de ces repr&#233;sentations na&#239;ves de Dieu et de la nature, Spinoza dans l'appendice au livre 1er de L'&#201;thique insistera &#224; son tour sur cette projection qui est le produit de l'imagination, des pr&#233;jug&#233;s et de l'ignorance. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;but de la Pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; qui reparcourt pour les d&#233;passer les positions de la critique libertine, &#233;voque les d&#233;veloppements de Machiavel et de Vanini sur la valeur des augures et la folie qu'il y a &#224; croire que Dieu communique ainsi ses volont&#233;s...&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s les premi&#232;res lignes de la pr&#233;face du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;., le lecteur libertin de Spinoza, mais ce libertin a d&#233;j&#224; commenc&#233; la m&#233;tamorphose qui doit le changer en &#034;philosophe&#034; se trouve en terrain familier. Impression que ne fera que confirmer l'exigence de Spinoza de r&#233;server aux philosophes la lecture du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. qui ne pourrait qu'&#234;tre incompris du vulgaire. Cette distinction fondamentale de la pens&#233;e libertine entre le peuple et le sage, le vulgaire et le philosophe est clairement pos&#233;e d&#232;s La Sagesse de Charron, o&#249; elle d&#233;termine une morale pour le peuple, une morale pour le sage, une politique pour le peuple une politique pour le sage. Le premier comprenant la n&#233;cessit&#233; des lois et des r&#232;gles quelque mince que soit leur fondement ne repr&#233;sente jamais de danger pour la paix civile, le peuple, inaccessible &#224; la raison, naturellement s&#233;ditieux et rebelle doit naturellement &#234;tre tromp&#233; car c'est le seul moyen de le porter &#224; l'ob&#233;issance.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza retrouve sur ce point des accents proche de ceux de Charron pour parler de la multitude : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Et je sais qu'il n'est pas plus possible de d&#233;livrer la foule de la superstition, que de la crainte. L'ent&#234;tement lui tient lieu de constance et, loin de se laisser gouverner par la raison, elle s'abandonne &#224; des &#233;lans impulsifs pour d&#233;cerner louanges ou bl&#226;mes.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Toutefois, comme la vraie fin des lois n'appara&#238;t d'ordinaire qu'&#224; un petit nombre et que la plupart des hommes sont &#224; peu pr&#232;s incapables de la percevoir, leur vie n'&#233;tant rien moins que conforme &#224; la raison, les l&#233;gislateurs ont sagement institu&#233; afin de contraindre &#233;galement tous les hommes une autre fin bien diff&#233;rente de celle qui suit n&#233;cessairement de la nature des lois ; ils promettent aux d&#233;fenseurs des lois ce que le vulgaire aime le plus, tandis qu'ils menacent leurs violateurs de ce qu'il redoute le plus. Ils se sont ainsi efforc&#233;s de contenir le vulgaire dans la mesure o&#249; il est possible de le faire, comme on contient un cheval &#224; l'aide d'un frein.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le vocabulaire m&#234;me et l'image employ&#233;e &#233;voque &#034;le mors dont il faut emboucher le sot peuple,&#034; pour La Mothe le Vayer ou les brides &#224; veaux des Quatrains du D&#233;iste &#233;voqu&#233;s en commen&#231;ant..&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; Charron et Spinoza concluront de mani&#232;re oppos&#233;e. Le premier appartenant &#224; une monarchie traditionnelle n'aura d'autre ressource que de pr&#244;ner la prudence et la n&#233;cessit&#233; de conformer au dehors, o&#249; Spinoza qui reconna&#238;t au passage que c'est dans ce contexte la seule possibilit&#233;, proposera au contraire, dans le cadre d'une R&#233;publique, o&#249; il se situe, la libert&#233; de jugement et de paroles. Les actes seuls &#233;tant susceptibles de r&#233;pression l&#233;gitime. Mais il fait alors r&#233;sider les fondements du droit et du pouvoir politique dans le contrat. Cette libert&#233; philosophique que Charron revendiquait pour le sage, Spinoza montre et c'est le point central de son ouvrage, qu'elle est fondamentale dans une r&#233;publique et ne peut &#234;tre refus&#233;e &#224; ses citoyens. Cet aspect de l'analyse spinoziste est semble-t-il m&#233;connu des libertins peut-&#234;tre parce qu'ils ne peuvent la transposer au monde o&#249; ils vivent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet aveuglement &#224; propos de la dimension politique du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, qui appara&#238;t en n&#233;gatif dans les ouvrages que nous retiendrons appara&#238;t clairement dans la litt&#233;rature clandestine. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Continuant de parcourir la pr&#233;face, on notera que l&#224; o&#249; Vanini affectait de se soumettre aux jugements de l'&#201;glise et proposait de retirer toute proposition jug&#233;e par elle irrecevable, mais on ne voit pas ce qu'elle aurait pu trouver de recevable dans les Dialogues , Spinoza soumet ses conclusions au jugement des &#034;Hautes Puissances de sa Patrie&#034;, proposant de retirer toute proposition qui serait en contradiction avec les lois ou susceptibles de&#034;nuire au salut g&#233;n&#233;ral&#034;. Cette restriction conjugu&#233;e avec l'opposition entre le philosophe et le vulgaire est entendue comme famili&#232;re par le lecteur de Montaigne et de Charron, pour qui est r&#233;put&#233;e irrecevable toute proposition qui pourrait nuire &#224; la paix civile. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'incoh&#233;rence entre le discours et les actes des chr&#233;tiens est le point de d&#233;part de l'entreprise d'&#233;criture du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, la question centrale &#224; la quelle doit r&#233;pondre l'examen de la Bible porte sur la l&#233;gitimit&#233; de la raison. Il s'agit de savoir si l'&#201;criture permet de soutenir que la raison humaine est naturellement corrompue. C'est donc la question de la l&#233;gitimit&#233; de l'opposition entre th&#233;ologie et philosophie qui est pos&#233;e, et plus encore, celle de la l&#233;gitimit&#233; de la philosophie que Spinoza entreprend d'examiner, contre les discours passionnels des pr&#234;tres car :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; l'intensit&#233; de leur m&#233;pris de la raison, de leur &#233;loignement de l'intelligence dont ils disent la nature corrompue, que l'on distingue les hommes &#233;clair&#233;s de la lumi&#232;re divine.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza ne s'&#233;loigne gu&#232;re ici, des libertins &#233;rudits dont il reprend et r&#233;sume le constat :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non seulement la lumi&#232;re naturelle est m&#233;pris&#233;e, mais elle est condamn&#233;e souvent comme une source d'irreligion.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza se situe, ici, dans le m&#234;me registre qui oppose raison et imagination, raison et r&#233;v&#233;lation qui faisait le fondement de la critique libertine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, le lecteur du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, lecteur des libertins &#233;rudits, se trouve d'embl&#233;e, en terrain familier, et pr&#234;t &#224; recevoir favorablement les analyses de Spinoza. Les apologistes, chez lesquels sont en place les m&#234;mes r&#233;flexes de lecture per&#231;oivent imm&#233;diatement ces discours comme parents et compl&#233;mentaires ; l'aspect syst&#233;matique et &#233;rudit de l'entreprise spinoziste ne la rendant que plus redoutable.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les questions m&#234;mes que se pose Spinoza, qu'est-ce qu'une proph&#233;tie, qu'est-ce que l'&#233;lection des H&#233;breux, les miracles sont-ils produits en contradiction avec l'ordonnance de la Nature ? et prouvent-ils mieux la Providence divine que ne le ferait la lumi&#232;re naturelle ? sont autant de questions per&#231;ues par un lecteur averti comme co&#239;ncidant avec les questions auxquelles r&#233;pondent les libertins pour se lib&#233;rer des pr&#233;jug&#233;s du vulgaire, des croyances anthopocentristes et anthropomorphistes spontan&#233;es. En d&#233;pit de la m&#233;thode originale de Spinoza l'ensemble de l'entreprise est ressenti comme devant relayer et poursuivre, et parfois aussi fonder la critique des libertins &#233;rudits. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question fondamentale que se pose Spinoza dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, qui est de savoir si les enseignements de l'&#201;criture sont en contradiction avec l'intelligence, la raison et la lumi&#232;re naturelle, et &#224; laquelle il r&#233;pond en fonction de la m&#233;thode de lecture qu'il vient de mettre en place est une question &#224; laquelle les libertins ont apport&#233; le m&#234;me type de r&#233;ponse. Celle de Spinoza est fond&#233;e par une entreprise rationnelle et savante d'analyse des textes, en ce sens elle ne peut qu'ajouter du poids et fonder plus s&#251;rement encore l'analyse des libertins reposant sur l'&#233;rudition et la valeur jamais d&#233;mentie de la raison critique. Ainsi il semble bien d'une certaine fa&#231;on qu'il prenne le lecteur o&#249; le libertinage l'a laiss&#233; pour l'entra&#238;ner plus loin dans la m&#234;me direction. C'est ainsi que l'on pourrait comprendre la remarque du d&#233;but de la pr&#233;face que nous citions en commen&#231;ant :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Mais je n'insisterai pas sur ces consid&#233;rations trop banales me semble-t-il.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On d&#233;signera comme zone de convergence ces ensembles de conclusions convergentes d&#233;pendant cependant d'un arri&#232;re plan th&#233;orique diff&#233;rent servi par une m&#233;thode d'analyse et un cheminement diff&#233;rent. C'est pourquoi on emploiera le terme de zone de convergence d&#233;limitant un espace plus large, car, il ne s'agit pas ici de correspondances terme &#224; terme, m&#234;me si c'est sur des ressemblances ponctuelles que se fonde cette lecture.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parce que les questions pos&#233;es sont les m&#234;mes et ont bien &#233;t&#233; per&#231;ues comme telles, mais qu'elles ne sont pas pos&#233;es dans les m&#234;mes termes, parce que les r&#233;ponses et les conclusions totalement compatibles et souvent compl&#233;mentaires ne sont pas identiques, et n'empruntent pas au m&#234;me fonds, et engagent des cons&#233;quences th&#233;oriques incomparables, on ne peut entendre ces consonances autrement que comme de simples convergences. Celles-ci semblent induites du c&#244;t&#233; du lecteur par une culture extr&#234;mement pr&#233;cise et pr&#233;sente qui code toute information nouvelle, et du c&#244;t&#233; de l'auteur par des r&#233;miniscences, parfois impr&#233;cise, parfois plus nettes et qui se traduisent dans le style et t&#233;moignent d'une culture ambiante commune pour l'essentiel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'on envisage maintenant les conclusions auxquelles arrive Spinoza dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; ? On note la clart&#233; de ses conclusions : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;...dans ce qu'enseigne l'&#201;criture en termes expr&#232;s, je n'ai rien trouv&#233; qui soit en d&#233;saccord ni en contradiction avec l'intelligence.&#034; et par cons&#233;quent :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;ma conviction profonde est donc que l'&#201;criture laisse &#224; la raison toute sa libert&#233; et qu'elle n'a rien de commun avec la philosophie ; mais que l'une et l'autre se tiennent chacune sur son terrain.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En contrepartie il est clair que les &#201;critures, dont le style est adapt&#233; &#034;&#224; la mentalit&#233; et &#224; la croyance des hommes auxquels les proph&#232;tes et les ap&#244;tres s'adressaient habituellement.... ne porte que sur l'ob&#233;issance&#034;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui peut &#234;tre compris comme une confirmation des positions des libertins, pour lesquels la Bible n'a d'autre fonction que de soumettre le peuple &#224; la loi, civile et morale. Ce qui demeure n&#233;cessaire puisqu'on ne peut l'y soumettre par la raison. L'accent n&#233;anmoins est mis par Spinoza sur la vertu et le r&#244;le des &#201;critures pour y conduire les ignorants.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza qui a bien fourni la cl&#233; du sanctuaire laisse la Bible intacte dans son ordre, servir de r&#232;gle &#224; la multitude &#224; laquelle elle est destin&#233;e, quant au philosophe, il se dirige selon la raison ou la lumi&#232;re naturelle se r&#233;servant une autre conception de Dieu, de l'homme et de la Nature, ainsi que le d&#233;veloppera &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt;, apr&#232;s le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. La libert&#233; de conscience et d'expression, la tol&#233;rance religieuse, la soumission du pouvoir religieux au pouvoir temporel, sont laiss&#233;s de c&#244;t&#233; par nos lecteurs, qui sur ce point n'ont pas per&#231;u les enjeux du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, en d&#233;pit des avertissements de Spinoza dans la Pr&#233;face. Une fois encore, il n'y a pas lieu de s'en &#233;tonner. Il faut s'en souvenir, ils ne lisent pas tant Spinoza pour conna&#238;tre Spinoza, ou tester la coh&#233;rence interne du syst&#232;me, que pour trouver dans Spinoza des arguments et des analyses, des conclusions qui confortent leurs positions. Il convient donc de ne pas perdre de vue qu'il s'agit ici de pol&#233;mique anti-th&#233;ologique et anti-religieuse. Et, il faut se souvenir qu'en France ces pol&#233;mique dureront encore longtemps, et ces analyses d&#233;j&#224; classiques au milieu du XVIIe si&#232;cle trouveront &#224; s'employer tard dans le si&#232;cle suivant, bien apr&#232;s les plaidoyers de Bayle jusqu'aux luttes de Voltaire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les conclusions de Spinoza dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; et celles de Charron dans La Sagesse, semblent se dessiner quelques orientations communes. Elles ne contrediraient pas en outre les d&#233;veloppements du Dialogue sur le sujet de la Divinit&#233; Fran&#231;ois La Mothe le Vayer.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La s&#233;paration soigneuse du philosophe et de la multitude, deux morales, deux religions. L'une celle de l'ob&#233;issance r&#233;gie par la th&#233;ologie, les pr&#233;ceptes de l'&#201;glise et les &#201;critures telles que le peuple les entendent : sous la forme de la superstition dont il n'a pas les moyens de se lib&#233;rer - ce que Spinoza vient de confirmer- Une morale ind&#233;pendante pour le Sage qui n'a pas besoin de craindre pour respecter la vertu, et suivre la loi naturelle, c'est &#224; dire la raison telle que Dieu la lui a transmise. Une religion faite de c&#233;r&#233;monies publiques qu'il convient de respecter car elles parlent &#224; l'imagination du peuple, une religion pour le Sage, qui est pure religion naturelle, bien proche du d&#233;isme, o&#249; Spinoza montre l'indiff&#233;rence des cultes particuliers pour peu qu'ils conduisent les peuples &#224; la vertu. Voil&#224; qui dessine un lieu que l'on peut consid&#233;rer comme commun, ou &#224; tout le moins il y a l&#224; les &#233;l&#233;ments qui vont permettre &#224; certains lecteurs, qui cherchent dans l'analyse de Spinoza des confirmations de leur propres analyses ce qui peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme des directions d&#233;finissant un espace commun.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il est clair que les contenus pris terme &#224; terme sont fondamentalement diff&#233;rents. L'id&#233;e de Dieu, de l'homme et de la Nature d&#233;ploy&#233;s par Spinoza dans &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt; ne sont pas ceux de Charron, les conclusions politiques du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; ne peuvent &#234;tre envisag&#233;es par aucun de ses lecteurs libertins etc..., on n'en finirait pas de d&#233;cliner les diff&#233;rences. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs il faut remarquer que ces zones de convergences aper&#231;ues par les lecteurs libertins l'ont &#233;t&#233; &#233;galement par les pol&#233;mistes religieux, qui ont la m&#234;me sensibilit&#233; &#224; certains th&#232;mes et plus ou moins la m&#234;me m&#233;thode de lecture bien qu'avec des intentions diverses. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La lettre c&#233;l&#232;bre de Lambert de Velthuyssen &#224; Jacob Osten du 25 janvier 1671, en est une bonne illustration. Sa lecture du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. l'am&#232;ne &#224; conclure que Spinoza y &#034;introduit subrepticement l'ath&#233;isme&#034;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Et comme l'auteur &#233;crit-il pose que le culte ext&#233;rieur ne pla&#238;t pas &#224; Dieu par sa nature propre, il consid&#232;re que toutes les c&#233;r&#233;monies qui peuvent le composer sont aussi valables, pourvu seulement qu'il soit tel, que s'accordant &#224; Dieu il incite les hommes &#224; le respecter et les pousser &#224; respecter la vertu.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Dieu reste indiff&#233;rent aux opinions religieuses auxquelles les hommes restent attach&#233;s &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux propositions, ainsi formul&#233;es sont en effet tr&#232;s proches de La Sagesse . Et il semble bien , en effet, que ce soit La Sagesse de Charron que Velthuysen ait lue dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. Plusieurs expressions qu'il emploie montrent &#224; l'&#233;vidence qu'il a Charron en t&#234;te en lisant , et fait &#224; Spinoza le reproche qu'e&#251;t a essuyer Charron de la part de Mersenne qui est de mettre toutes les religions sur le m&#234;me plan.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand il affirme :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;La m&#233;thode &amp; les arguments de l'auteur ruinent toute autorit&#233; de L'&#201;criture et qu'il n'en est fait mention que pour la forme ; mais il r&#233;sulte de cette position que le Coran peut, au m&#234;me titre &#234;tre consid&#233;r&#233; comme parole de Dieu&#034;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Velthuysen donne de Spinoza une lecture qui fait converger les conclusions du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; avec celles des libertins &#224; propos de la Bible et des autres textes sacr&#233;s., et plus largement &#224; propos de l'indiff&#233;rence des cultes. Il donne une lecture tr&#232;s proche de celle que la familiarit&#233; avec le libertinage &#233;rudit induit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que Velthuysen assimile Spinoza &#224; Charron et aux D&#233;istes du d&#233;but du si&#232;cle ne fait aucun doute, car il commence ainsi sa lettre :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Tout au moins ne s'est-il pas &#233;lev&#233; au-dessus de la religion des D&#233;istes qui sont partout et particuli&#232;rement en France, assez nombreux (telle sont les m&#339;urs de ce si&#232;cle pervers _ pessimi seculi) ; Mersenne a publi&#233; contre eux un trait&#233; que je me rappelle avoir lu jadis.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bien s&#251;r, Spinoza est bien pire encore que tous ceux-l&#224;. Il conclut enfin qu'il :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;introduit subrepticement l'Ath&#233;isme&#034; , selon des termes proches de ceux de Mersenne pour d&#233;noncer Charron et son style ambigu. Il est clair que l'accusation d'hypocrisie, qui est elle aussi traditionnellement impos&#233;e &#224; Charron, rel&#232;ve de la m&#234;me confusion.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; la l&#233;gitimit&#233; d'une telle lecture, elle m&#233;rite d'&#234;tre examin&#233;e, puisqu'on dispose, ici d'une r&#233;ponse de Spinoza.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse de Spinoza m&#233;rite que l'on s'y arr&#234;te un instant.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir not&#233; la malveillance ou l'ignorance de son d&#233;tracteur, il emprunte une strat&#233;gie qui le discr&#233;dite compl&#232;tement et dont il est s&#251;r qu'elle ne peut lui &#233;chapper. Velthuysen l'accuse d'&#234;tre semblable au d&#233;iste, Spinoza lui r&#233;pond en l'accusant d'&#234;tre lui, semblable au superstitieux. Ce qui renvoie &#224; la r&#233;f&#233;rence implicite contenue par la lettre de son interlocuteur &#224; un th&#232;me extr&#234;mement rabattu chez les d&#233;istes et les libertins, qui consiste &#224; pr&#233;f&#233;rer l'ath&#233;isme &#224; la superstition. Ainsi Spinoza r&#233;pond en se pla&#231;ant sur le terrain de l'adversaire. Celui-ci &#233;crivait : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;afin de ne pas se rendre coupable de superstition, il me semble avoir supprim&#233; toute religion.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse de Spinoza est claire et ses implications ne peuvent &#233;chapper &#224; son interlocuteur. Le traiter de superstitieux revient &#224; le traiter d'esprit faible et de m&#233;chant homme. L'ironie de Spinoza, ici, est totale, car outre le fait que sa r&#233;ponse est transparente, il r&#233;pond &#224; celui qui l'accuse de reprendre les positions des d&#233;istes, ce dont il se d&#233;fend, en &#233;voquant un passage c&#233;l&#232;bre de Charron , repris dans les Quatrains du D&#233;iste, qui sont les deux principaux adversaires que Mersenne tente maladroitement de terrasser dans le trait&#233; que le d&#233;tracteur de Spinoza se souvient d'avoir lu.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;il pr&#233;f&#233;rerait vivre &#233;crit Spinoza parlant de Velthuysen selon les impulsions de ses sentiments s'il n'y avait cet obstacle : il a peur des sanctions. Il s'abstient des actions mauvaises et observe les commandements divins contre son gr&#233; et d'une &#226;me changeante, comme un esclave. Pour se servage il attend que Dieu l'honore de r&#233;compenses beaucoup plus douces que l'amour m&#234;me de Dieu et cela d'autant plus qu'il a plus d'aversion pour le bien et le fait par une plus grande contrainte.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite vise &#224; r&#233;futer la conception de Dieu que Velthuysen attribue &#224; Spinoza. Et celui-ci de conclure renouvelant son propos :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;C'est pourquoi je puis, d&#232;s &#224; pr&#233;sent, affirmer que cet homme est de ceux que je visais dans ma pr&#233;face : j'aime mieux qu'ils ignorent parfaitement mon livre plut&#244;t que de lui porter tort, comme &#224; leur habitude par une interpr&#233;tation perverse, nuisant ainsi aux autres sans &#234;tre utile &#224; soi.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant au dernier argument il est assez int&#233;ressant. A l'accusation de consid&#233;rer Mahomet comme un proph&#232;te authentique et le Coran comme un livre sacr&#233;, Spinoza r&#233;pond de deux mani&#232;res. Tout d'abord en affirmant brutalement qu'il n'a rien fait d'autre que montrer que Mahomet est un imposteur. Ce qui est &#224; la fois banal dans la formulation, orthodoxe pour la pens&#233;e de l'&#233;poque, et terriblement provoquant, car la formulation &#233;voque naturellement la th&#232;se des trois imposteurs, m&#234;me si telle quelle elle est &#233;trang&#232;re au propos dans le &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis se reprenant, Spinoza conclut enfin &#224; l'indiff&#233;rence des religions - des cultes et des dogmes- pour peu que les religions enseignent la justice et la charit&#233;, ce que lui reproche pr&#233;cis&#233;ment son d&#233;tracteur. Ce qui revient &#224; maintenir son propos et le fait tomber sous le coup de la critique qui consiste &#224; d&#233;noncer l'indiff&#233;rence des cultes et le caract&#232;re &#233;quivalent des religions, tant qu'ils permettent d'assurer la vertu, ce qui l'apparente en effet aux discours des d&#233;istes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse de Spinoza est telle qu'elle ne peut que renforcer la conviction de celui qui l'attaque tout en discr&#233;ditant son discours, puisque c'est le discours d'un bigot, d'un ignorant superstitieux et born&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que la position de son contradicteur soit, peu &#233;clair&#233;e, r&#233;ductrice et malveillante, Spinoza l'a clairement montr&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce &#224; dire que la lecture de Spinoza dont nous avons tent&#233; de montrer comment elle s'&#233;labore, et qui se construit sur diff&#233;rents niveaux de ressemblances ne repose que sur des confusion ? Il convient pour s'en assurer de consid&#233;rer la lecture de Spinoza &#224; l'&#339;uvre dans &lt;i&gt;L'Esprit de Spinoza&lt;/i&gt; et celle donn&#233;e par Blount dans : le &lt;i&gt;Commentaire de la vie d'Apollonius de Tyane&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1/ L'esprit de Spinoza, encore connu sous le titre de Trait&#233; des Trois Imposteurs est un texte clandestin, qui circule en manuscrit avant de conna&#238;tre plusieurs versions imprim&#233;es. Pour autant les versions les plus anciennes et celles qui sont imprim&#233;es ne cessent pas de circuler ananymes et manusceites. On attribue g&#233;n&#233;ralement &#224; J.M. Lucas, auteur de &lt;i&gt;la Vie de feu Monsieur de Spinoza&lt;/i&gt;, qui circule parfois avec &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre d'Esprit , qui est une forme litt&#233;raire alors assez r&#233;pandue, suppose que le contenu de l'ouvrage contienne l'essentiel de la doctrine de l'auteur. On s'attend donc l&#233;gitimement en lisant &lt;i&gt;L'Esprit de Spinoza&lt;/i&gt; , &#224; trouver r&#233;sum&#233;e la philosophie de Spinoza.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte cependant ne r&#233;pond pas exactement &#224; cette attente.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1). C'est un texte composite, un collage, comme ce n'est pas rare dans la litt&#233;rature clandestine, bien que celui-ci soit peut-&#234;tre l'exemple le plus achev&#233;. S'il est bien comme nous le pensons d&#251; Jean Maximilien Lucas, M&#233;decin &#224; le Haye, il est l'&#339;uvre d'un admirateur de Spinoza qui se dit aussi son ami.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Ce n'est pas un collage de diff&#233;rents extraits de l'&#339;uvre de Spinoza, comme il conviendrait encore &#224; un Esprit de Spinoza , mais une mosa&#239;que de textes dont certains seulement sont emprunt&#233;s &#224; Spinoza. Les deux premiers chapitres du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, l'Appendice au livre Ier de &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; et le scolie de la proposition XV du premier livre qui traite de l'&#233;tendue comme attribut divin sont cit&#233;s, traduits ou paraphras&#233;s par l'auteur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit d&#233;j&#224; par ces choix qu'il a une bonne connaissance de la pens&#233;e de Spinoza, suffisante pour lui faire apercevoir la coh&#233;rence qui existe entre ces diff&#233;rents passages, qui tous font r&#233;f&#233;rence &#224; la conception na&#239;ve et erron&#233;e de Dieu produite par l'imagination, qu'ils s'agisse de celle des proph&#232;tes ou de celle des ignorants dans l'Appendice au livre I.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme la plus ancienne du texte, qui est aussi la plus r&#233;pandue comporte six chapitres qui traitent respectivement :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. De Dieu / II. Des raisons qui ont engag&#233; les hommes a se figurer un &#234;tre invisible qu'on nomme commun&#233;ment Dieu / III. Ce que signifie ce mot Religion : comment et pourquoi il s'en est gliss&#233; un si grand nombre dans le monde / IV V&#233;rit&#233;s sensibles et &#233;videntes / V. De l'Ame / VI. Des esprits qu'on nomme D&#233;mons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ouvrage combine avec les textes spinozistes des sources libertines nombreuses et des emprunts au L&#233;viathan, qui cependant ne semble par remplir d'autre fonction que de relayer l'&#233;picurisme et le libertinage &#233;rudit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vocation du texte, telle qu'elle est affirm&#233;e au premier chapitre est clairement de lib&#233;rer le peuple des superstitions et des croyances qui l'encha&#238;nent, ce qui constitue une rupture radicale avec l'attitude prudente et - sur le fond - conservatiste, du libertinage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza est cit&#233; aux chapitres I, II, et IV &lt;i&gt;de L'Esprit&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier chapitre de&lt;i&gt; L'Esprit&lt;/i&gt; comporte de nombreuses r&#233;miniscences du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;. Il s'agit, pour l'auteur, de montrer que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes ordinaires et, comme tels, sujets &#224; l'erreur et au mensonge, donc peu dignes de foi. Ils &#233;taient, comme les haruspices chez les Romains, &#034; des fourbes et des imposteurs &#034;. Au XVIIe si&#232;cle, les auteurs qui voulaient d&#233;noncer les supercheries des augures recouraient g&#233;n&#233;ralement aux exemples donn&#233;s par Machiavel et Vanini, qui constituent des lieux classiques. Pour montrer l'imposture des proph&#232;tes juifs - et c'est ce qui importe, car on touche ici aux textes fondateurs des trois grandes religions r&#233;v&#233;l&#233;es - l'auteur recourt &#224; Spinoza dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Il est &#224; remarquer que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; juxtapose les citations de Spinoza et celles des libertins et qu'il n'indique la provenance ni des unes ni des autres, produisant un texte suivi o&#249; il a eu soin de m&#233;nager les transitions de telle mani&#232;re que seul un lecteur connaissant parfaitement ses sources soup&#231;onne le mode d'&#233;criture de l'auteur et peut reconna&#238;tre les textes mis &#224; contribution. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mani&#232;re d'&#233;crire un Esprit de Spinoza pourrait appara&#238;tre comme une pure et simple imposture sans la mani&#232;re extr&#234;mement scrupuleuse qu'&#224; l'auteur de traiter ses sources et Spinoza en particulier. Il cite pr&#233;cis&#233;ment en traduisant les textes du latin, et ne fait jamais rien dire &#224; un auteur de plus ou d'autre que ce qu'il dit effectivement. A tel point que, alors qu'il a montr&#233; avec Spinoza que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes et comme tels sujets &#224; se tromper, lorsqu'il veut ajouter l'id&#233;e qu'ils ont p&#251; &#234;tre menteurs et nous induire volontairement en erreur, il ajoute une phrase qu'il emprunte &#224; Hobbes et qui comporte cette addition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; : &#034; Personne n'est oblig&#233; de croire un homme qui peut errer et qui pis est est sujet &#224; mentir.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hobbes, &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt; : Bien que Dieu ait pu parler aux hommes au moyen des songes, voix, visoins, inspirations, il n'oblige personne &#224; le croire :&#034; car celui-ci &#233;tant un homme il peut se tromper, et qui plus est mentir.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;thode de l'auteur est simple, citer avec pr&#233;cision mais sans jamais le signaler. Il fait alors passer sous le nom de Spinoza la doctrine des libertins &#233;rudits pour ce qui regarde la nature et la vocation de la Bible, l'imposture des pr&#234;tres et des politiques, bien que pour l'&#233;tablir, il emprunte &#224; Vanini, &#224; Naud&#233;, &#224; Machiavel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scrupule et la pr&#233;cision avec lesquels il cite ne nous permet pas d'envisager une imposture volontaire, et nous y verrions plut&#244;t une lecture de Spinoza, confirmant celle que nous avons tent&#233; de d&#233;crire. L'auteur nous semble-t-il est de bonne foi. Quant pour identifier Dieu et l'Univers ou Dieu et la Nature, il emprunte &#224; Vanini et non &#224; Spinoza, il ne nous semble pas vouloir tricher, mais aller au plus court et au plus explicite, car il lit ces deux positions comme &#233;quivalentes, ce qu'elles sont du strict point de vue de la pol&#233;mique et de la d&#233;mystification qui est le sien. Seules les conclusions importent. Il n'est pas question d'entrer dans des d&#233;veloppements &#233;rudits alors qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation qui doit aider le peuple &#224; se lib&#233;rer des fables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me quand, dans le premier chapitre il ajoute des citations de Vanini et de Machiavel &#224; l'analyse de Spinoza, il ne semble pas vouloir la d&#233;naturer, mais en souligner les aspects les plus radicaux, montrant qu'il lit ces analyses comme &#233;quivalentes. Il peut avoir pens&#233; que par prudence Spinoza s'est content&#233; d'esquisser une analyse que chacun, pour peu qu'il soit un lecteur averti des libertins fran&#231;ais, et il y en a alors beaucoup en Hollande, &#224; commencer par Bayle, peut ais&#233;ment poursuivre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi quand Spinoza montre que les proph&#232;tes n'ont rien eu de sup&#233;rieur aux autres hommes que l'imagination, et que pour l'entendement ils &#233;taient des hommes ordinaires qui n'avaient rien &#224; nous apprendre, quand Spinoza remarque qu'ils avaient besoin d'un signe ext&#233;rieur pour savoir quand il proph&#233;tisaient ou quand ils d&#233;liraient, quand il montre qu'ils ont eu de Dieu des repr&#233;sentations na&#239;ves totalement inad&#233;quates, l'auteur en d&#233;duit qu'ils ne nous ont appris que des choses fausses. Quand Spinoza pr&#233;cise que leur enseignement est exclusivement moral, il semble y voir une pr&#233;caution oratoire et replace l'analyse Spinoziste dans la tradition Machiavellienne &#224; laquelle elle lui semble appartenir, pour conclure que les proph&#232;tes ont &#233;t&#233; des imposteurs se pr&#233;tendant inspir&#233;s par Dieu. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; savoir si la d&#233;marche est totalement ill&#233;gitime, c'est un autre probl&#232;me, mais on peut la comprendre, connaissant le mode traditionnel de lecture des libertins, si l'on se souvient que dans la pr&#233;face au &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; Spinoza rappelle, dans la tradition de Machiavel pr&#233;cis&#233;ment que les fous et les idiots, seraient cens&#233;s, comme les entrailles ou le vol des oiseaux nous r&#233;v&#233;ler la volont&#233; divine. Puisque les proph&#232;tes d&#233;liraient - et sans doute faisaient d&#233;lirer la nature avec eux- puisqu'ils imaginaient Dieu sous la forme d'un vieillard ou d'une colombe et qu'en outre &#034;ils ne s'entendaient pas eux-m&#234;mes et &#233;taient fort ignorants,&#034; il n'y a pas loin de l&#224; &#224; conclure qu'ils ont pr&#233;tendu &#234;tre inspir&#233;s de Dieu, puisqu'ils ont besoin d'un signe ext&#233;rieur pour pouvoir eux-m&#234;mes en d&#233;cider. La proximit&#233; des fous, des idiots et des haruspices dans la pr&#233;face a pu induire notre auteur &#224; les confondre au livres I et II du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; o&#249; la prudence de Spinoza paraissait naturelle car il s'adressait aux textes sacr&#233;s directement et non plus sous le couvert de l'Antiquit&#233; romaine. Ce pas qu'avaient d&#233;j&#224; franchi Naud&#233; et Vanini, l'auteur le franchit &#224; son tour, en affirmant : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le vulgaire les r&#233;v&#232;re parce qu'il cro&#238;t opiniatrement ce que les proph&#232;tes en ont dit, quoique ces visionnaires ne fussent parmi lesHebreux, que ce qu'&#233;toient chez les Pa&#239;ens les Augures et les Devins&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; dire des hommes au service du pouvoir, c'est &#224; dire des imposteurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur n'a certainement pas le sentiment de trahir Spinoza, mais au contraire d'exprimer clairement ce que, croit-il, il tait par une n&#233;cessaire prudence et qu'il fait dire &#224; Hobbes puis &#224; Vanini.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; de reconduire l'analyse Spinoziste dans la perspective libertine de l'imposture des pr&#234;tres et des proph&#232;tes, si elle s'impose quand il est question d'un Trait&#233; des trois imposteurs, ne se comprend dans un Esprit de Spinoza que par la conviction de l'auteur que ces positions sont identiques et que Spinoza s'ins&#232;re tout naturellement dans le prolongement de la tradition libertine, tant par son analyse, que par la prudence qui lui fait laisser dans l'ombre ce qu'elle a de trop ouvertement sacril&#232;ge. Car il est bien clair que l'on ne peut consid&#233;rer au sens strict et du point de vue d'un lecteur moderne, comme spinoziste, un chapitre qui laisse de c&#244;t&#233; des &#233;l&#233;ments essentiels de la d&#233;monstration comme les trois crit&#232;res de la proph&#233;tie , et empruntant &#224; d'autres auteurs l'essentiel du chapitre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que sous ce titre, cela ait pu contribuer &#224; ancrer et diffuser une certaine lecture de Spinoza, cela ne semble pas faire de doute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore que le premier, le deuxi&#232;me chapitre est une mosa&#239;que incluant Spinoza. La m&#233;thode suivie &#224; l'&#233;gard du texte de Spinoza est quelque peu diff&#233;rente au chapitre II. L'organisation en est simple, et les sources peu nombreuses. La majeure partie du d&#233;veloppement - du &#167;3 au &#167;9 - est occup&#233;e par la transcription de l'Appendice au livre premier de &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt;, que l'auteur se borne &#224; traduire , r&#233;sumant ici ou l&#224; le d&#233;veloppement sans en changer le sens. Cet emprunt massif &#224; &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; est introduit par une &#233;vocation de Lucr&#232;ce qui ouvre le chapitre, et fait de l'ignorance et de la crainte la source des religions. Ce texte repris par Hobbes au chapitre XI du L&#233;viathan &#034;De la vari&#233;t&#233; des m&#339;urs&#034; est transcrit par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; au premier paragraphe du chapitre II . C'est donc Hobbes qui est la source directe de ce passage. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; ne perd jamais de vue le but de son entreprise de d&#233;mystification, et les philosophies qu'il rencontre en chemin n'en sont jamais que les instruments compl&#233;mentaires entre eux. C'est pourquoi, malgr&#233; la pr&#233;sence manifeste et insistante de la pens&#233;e de Spinoza au chapitre premier de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, nous ne pourrons nous r&#233;soudre &#224; le qualifier, sans autre restriction, de spinoziste. Les emprunts au &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, du fait des omissions d&#233;lib&#233;r&#233;es et de leur insertion dans un contexte diff&#233;rent, prennent une tonalit&#233; originale, que confirmera l'&#233;tude des chapitres suivants. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2/ Une certaine lecture de Spinoza confirm&#233;e par celle de Charles Blount. La m&#234;me m&#233;thode est &#224; l'&#339;uvre dans les &lt;i&gt;Commentaires&lt;/i&gt; de Blount sur la Vie d'Apollonius de Tyane . On notera que dans son analyse, qui souligne l'imposture de J&#233;sus Christ, Blount retrouve les principaux th&#232;mes abord&#233;s par L'Esprit. On a d&#233;j&#224; vu qu'il reprenait syst&#233;matiquement les analyses que Vanini consacrait &#224; J&#233;sus Christ, qui constituent &#233;galement, sur ce point, le noyau de L'Esprit. Il met tr&#232;s largement &#224; contribution, &#224; c&#244;t&#233; des Discours de Machiavel, l'exploitation syst&#233;matique qu'en fait Jules-C&#233;sar Vanini, tant pour l'explication des miracles par les causes naturelles , tout particuli&#232;rement par l'imposture des pr&#234;tres , que pour les oracles . L'analyse qu'il en donne est tr&#232;s proche de celle de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; au livre I, paragraphe 5. Apr&#232;s avoir cit&#233; tout au long le texte du De Arcanis sur &lt;i&gt;la consultation des augures&lt;/i&gt;, il conclut : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Ainsi apprenons-nous de Tite Live que Romulus et Numa re&#231;urent leurs sceptres de la main des Augures [...] Il y a quelques ann&#233;es que j'eus la curiosit&#233; de voir une procession catholique &#224; la Chapelle de Saint-Jacques. Je me rappelai d'abord la c&#233;r&#233;monie pratiqu&#233;e par les Augures des Anciens dont les Catholiques ont tir&#233; la leur. &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On notera qu'il fait, de la m&#234;me mani&#232;re que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, voisiner les analyses des &#034;Politiques&#034; avec le recours &#224; Spinoza :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Plus on a de jugement - dit-il - moins on l&#226;che la bride &#224; l'imagination. Tous les proph&#232;tes expriment le spirituel par le corporel, faisant Dieu semblable &#224; eux-m&#234;mes, et sachant que c'est la m&#233;thode naturelle de notre imagination. Ainsi, Mich&#233;e repr&#233;sente Dieu assis, Daniel, v&#234;tu de blanc... &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aura reconnu l'extrait du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;galement cit&#233; dans &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, I, 6. Quelques pages plus loin, Blount cite explicitement Spinoza, comme il le fait - et comme ne le fait pas &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; - pour tous les auteurs qu'il utilise :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Spinoza, dans son ing&#233;nieux &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, observe que, les diff&#233;rents signes donn&#233;s par les Proph&#232;tes &#233;toient proportionn&#233;s &#224; la capacit&#233; de chacun d'eux et que, par cons&#233;quent, les signes varioient selon leurs humeurs... &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Blount commet moins d'omissions volontaires dans la r&#233;f&#233;rence &#224; Spinoza, il use n&#233;anmoins de ses d&#233;veloppements &#224; la mani&#232;re de l'auteur de L'Esprit. L'alliance strat&#233;gique des analyses des &#034;Politiques&#034; et de celles de Spinoza &#224; l'&#233;gard des proph&#232;tes met en &#233;vidence le fait qu'elles sont per&#231;ues, dans l'un et l'autre cas, comme convergentes et compl&#233;mentaires. Ces exemples parall&#232;les, sur lesquels nous reviendrons, sont pr&#233;cieux &#224; double titre : ils confirment que l'analyse donn&#233;e par &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; correspond &#224; une lecture de Spinoza alors courante, et montrent que la nature du recours &#224; Spinoza n'est pas un relais pour une pens&#233;e libertine moribonde, qui aurait cherch&#233; chez Spinoza son inspiration, comme l'ont postul&#233; certains commentateurs du libertinage &#233;rudit. Cette lecture de Spinoza trouve un &#233;cho dans ce passage bien connu de La Religion des Hollandais de Stouppe que nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233;. Cette interpr&#233;tation radicale du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;tudi&#233;e par Paul Verni&#232;re sous le titre de &#034;l'&#232;re des confusions&#034; ne nous para&#238;t cependant pas d&#233;nu&#233;e de fondement. Spinoza, tel qu'il est compris par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, vient achever une tradition philosophique d&#233;sormais classique dont le libertinage &#233;rudit avait pos&#233; les bases et donn&#233; l'argumentation : la critique des miracles, des oracles, de l'immortalit&#233; de l'&#226;me, de l'autorit&#233; des &#201;critures. Les analyses de Spinoza peuvent &#234;tre l&#233;gitimement appel&#233;es &#224; compl&#233;ter cette tradition. Spinoza, loin d'appara&#238;tre comme l'ultime recours d'une philosophie d&#233;pass&#233;e au moment m&#234;me o&#249; elle est diffus&#233;e, est au contraire per&#231;u comme s'inscrivant dans la continuit&#233; de cette ligne de pens&#233;e demeur&#233;e bien vivante. S'il la fait avancer par la rigueur de la critique biblique d&#233;velopp&#233;e dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, il n'y a pas lieu de s'&#233;tonner de l'usage strat&#233;gique qui en est fait. Nulle raison en effet pour les auteurs d'ouvrages clandestins et pour les libertins de la fin du si&#232;cle, dont la d&#233;marche est essentiellement critique, d'entrer dans le d&#233;tail &#233;rudit de ces analyses qui ne valent, &#224; leur yeux, que par leurs conclusions. Elles fondent en effet &#224; nouveaux frais et de mani&#232;re d&#233;finitive la mise en question de l'autorit&#233; des &#201;critures, dont le refus, que les libertins &#233;rudits du d&#233;but du XVIIe si&#232;cle ancraient dans la critique de l'anthropocentrisme, est fond&#233; ici par une &#233;tude philologique et philosophique rigoureuse. On n'en conservera cependant que les conclusions, qui permettent de discr&#233;diter toutes les religions r&#233;v&#233;l&#233;es en sapant l'&#233;difice &#224; sa base. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion : il convient de rappeler que la lecture de Spinoza par les libertins de la fin du si&#232;cle repose sur deux plans de correspondances :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; celui des similitudes ponctuelles, r&#233;elles ou per&#231;ues comme telles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; celui de vastes zones de convergences qui concernent non plus la d&#233;marche, mais les conclusions per&#231;ues comme concordantes, et qui supposent une lecture s&#233;lective de Spinoza qui isole dans l'Oeuvre, la partie critique, ce qui est conforme &#224; la d&#233;marche des libertins. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le de lecture de Spinoza &#224; partir du libertinage &#233;rudit que nous avons tent&#233; de mettre en place, se d&#233;ployant sur ces deux niveaux est confirm&#233; tant par les ouvrages, libertins dans leur inspiration, de Blount et &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; de Spinoza, que par les croyants qu'elle choque ou qui affectent de s'en scandaliser. On notera cependant qu'ils ne sont ni philosophes au sens strict, ni th&#233;ologiens, mais appartiennent &#224; un public d'hommes cultiv&#233;s, pour lequel sont ainsi vulgaris&#233;es les discussions des philosophes et des th&#233;ologiens.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout un pan de la r&#233;flexion de Spinoza, et il s'agit naturellement de ce qui dans sa pens&#233;e fait table rase des erreurs communes est reprise par les libertins, et donne mati&#232;re &#224; ces interpr&#233;tations.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;1/ &lt;i&gt;L'esprit de Spinoza&lt;/i&gt;, encore connu sous le titre de &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs&lt;/i&gt; est un texte clandestin, qui circule en manuscrit avant de conna&#238;tre plusieurs versions imprim&#233;es. Pour autant les versions les plus anciennes et celles qui sont imprim&#233;es ne cessent pas de circuler ananymes et manusceites. On attribue g&#233;n&#233;ralement &#224; J.M. Lucas, auteur de la Vie de feu Monsieur de Spinoza, qui circule parfois avec L'Esprit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre d'Esprit , qui est une forme litt&#233;raire alors assez r&#233;pandue, suppose que le contenu de l'ouvrage contienne l'essentiel de la doctrine de l'auteur. On s'attend donc l&#233;gitimement en lisant &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; de Spinoza , &#224; trouver r&#233;sum&#233;e la philosophie de Spinoza.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte cependant ne r&#233;pond pas exactement &#224; cette attente.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1). C'est un texte composite, un collage, comme ce n'est pas rare dans la litt&#233;rature clandestine, bien que celui-ci soit peut-&#234;tre l'exemple le plus achev&#233;. S'il est bien comme nous le pensons d&#251; Jean Maximilien Lucas, M&#233;decin &#224; le Haye, il est l'&#339;uvre d'un admirateur de Spinoza qui se dit aussi son ami.&lt;br /&gt;
2) Ce n'est pas un collage de diff&#233;rents extraits de l'&#339;uvre de Spinoza, comme il conviendrait encore &#224; un Esprit de Spinoza , mais une mosa&#239;que de textes dont certains seulement sont emprunt&#233;s &#224; Spinoza. Les deux premiers chapitres du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, l'Appendice au livre Ier de &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; et le scolie de la proposition XV du premier livre qui traite de l'&#233;tendue comme attribut divin sont cit&#233;s, traduits ou paraphras&#233;s par l'auteur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit d&#233;j&#224; par ces choix qu'il a une bonne connaissance de la pens&#233;e de Spinoza, suffisante pour lui faire apercevoir la coh&#233;rence qui existe entre ces diff&#233;rents passages, qui tous font r&#233;f&#233;rence &#224; la conception na&#239;ve et erron&#233;e de Dieu produite par l'imagination, qu'ils s'agisse de celle des proph&#232;tes ou de celle des ignorants dans l'Appendice au livre I.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme la plus ancienne du texte, qui est aussi la plus r&#233;pandue comporte six chapitres qui traitent respectivement :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I.	De Dieu / II. Des raisons qui ont engag&#233; les hommes a se figurer un &#234;tre invisible qu'on nomme commun&#233;ment Dieu / III. Ce que signifie ce mot Religion : comment et pourquoi il s'en est gliss&#233; un si grand nombre dans le monde / IV V&#233;rit&#233;s sensibles et &#233;videntes / V. De l'&#194;me / VI. Des esprits qu'on nomme D&#233;mons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ouvrage combine avec les textes spinozistes des sources libertines nombreuses et des emprunts au L&#233;viathan, qui cependant ne semble par remplir d'autre fonction que de relayer l'&#233;picurisme et le libertinage &#233;rudit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vocation du texte, telle qu'elle est affirm&#233;e au premier chapitre est clairement de lib&#233;rer le peuple des superstitions et des croyances qui l'encha&#238;nent, ce qui constitue une rupture radicale avec l'attitude prudente et - sur le fond - conservatiste, du libertinage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza est cit&#233; aux chapitres I, II, et IV de L'Esprit.&lt;br /&gt;
Le premier chapitre de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; comporte de nombreuses r&#233;miniscences du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;. Il s'agit, pour l'auteur, de montrer que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes ordinaires et, comme tels, sujets &#224; l'erreur et au mensonge, donc peu dignes de foi. Ils &#233;taient, comme les haruspices chez les Romains, &#034; des fourbes et des imposteurs &#034;. Au XVIIe si&#232;cle, les auteurs qui voulaient d&#233;noncer les supercheries des augures recouraient g&#233;n&#233;ralement aux exemples donn&#233;s par Machiavel et Vanini, qui constituent des lieux classiques. Pour montrer l'imposture des proph&#232;tes juifs - et c'est ce qui importe, car on touche ici aux textes fondateurs des trois grandes religions r&#233;v&#233;l&#233;es - l'auteur recourt &#224; Spinoza dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#224; remarquer que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; juxtapose les citations de Spinoza et celles des libertins et qu'il n'indique la provenance ni des unes ni des autres, produisant un texte suivi o&#249; il a eu soin de m&#233;nager les transitions de telle mani&#232;re que seul un lecteur connaissant parfaitement ses sources soup&#231;onne le mode d'&#233;criture de l'auteur et peut reconna&#238;tre les textes mis &#224; contribution. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mani&#232;re d'&#233;crire un Esprit de Spinoza pourrait appara&#238;tre comme une pure et simple imposture sans la mani&#232;re extr&#234;mement scrupuleuse qu'&#224; l'auteur de traiter ses sources et Spinoza en particulier. Il cite pr&#233;cis&#233;ment en traduisant les textes du latin, et ne fait jamais rien dire &#224; un auteur de plus ou d'autre que ce qu'il dit effectivement. A tel point que, alors qu'il a montr&#233; avec Spinoza que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes et comme tels sujets &#224; se tromper, lorsqu'il veut ajouter l'id&#233;e qu'ils ont p&#251; &#234;tre menteurs et nous induire volontairement en erreur, il ajoute une phrase qu'il emprunte &#224; Hobbes et qui comporte cette addition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; : &#034; Personne n'est oblig&#233; de croire un homme qui peut errer et qui pis est est sujet &#224; mentir.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hobbes, L&#233;viathan : Bien que Dieu ait pu parler aux hommes au moyen des songes, voix, visoins, inspirations, il n'oblige personne &#224; le croire :&#034; car celui-ci &#233;tant un homme il peut se tromper, et qui plus est mentir.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;thode de l'auteur est simple, citer avec pr&#233;cision mais sans jamais le signaler. Il fait alors passer sous le nom de Spinoza la doctrine des libertins &#233;rudits pour ce qui regarde la nature et la vocation de la Bible, l'imposture des pr&#234;tres et des politiques, bien que pour l'&#233;tablir, il emprunte &#224; Vanini, &#224; Naud&#233;, &#224; Machiavel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scrupule et la pr&#233;cision avec lesquels il cite ne nous permet pas d'envisager une imposture volontaire, et nous y verrions plut&#244;t une lecture de Spinoza, confirmant celle que nous avons tent&#233; de d&#233;crire. L'auteur nous semble-t-il est de bonne foi. Quant pour identifier Dieu et l'Univers ou Dieu et la Nature, il emprunte &#224; Vanini et non &#224; Spinoza, il ne nous semble pas vouloir tricher, mais aller au plus court et au plus explicite, car il lit ces deux positions comme &#233;quivalentes, ce qu'elles sont du strict point de vue de la pol&#233;mique et de la d&#233;mystification qui est le sien. Seules les conclusions importent. Il n'est pas question d'entrer dans des d&#233;veloppements &#233;rudits alors qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation qui doit aider le peuple &#224; se lib&#233;rer des fables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me quand, dans le premier chapitre il ajoute des citations de Vanini et de Machiavel &#224; l'analyse de Spinoza, il ne semble pas vouloir la d&#233;naturer, mais en souligner les aspects les plus radicaux, montrant qu'il lit ces analyses comme &#233;quivalentes. Il peut avoir pens&#233; que par prudence Spinoza s'est content&#233; d'esquisser une analyse que chacun, pour peu qu'il soit un lecteur averti des libertins fran&#231;ais, et il y en a alors beaucoup en Hollande, &#224; commencer par Bayle, peut ais&#233;ment poursuivre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi quand Spinoza montre que les proph&#232;tes n'ont rien eu de sup&#233;rieur aux autres hommes que l'imagination, et que pour l'entendement ils &#233;taient des hommes ordinaires qui n'avaient rien &#224; nous apprendre, quand Spinoza remarque qu'ils avaient besoin d'un signe ext&#233;rieur pour savoir quand il proph&#233;tisaient ou quand ils d&#233;liraient, quand il montre qu'ils ont eu de Dieu des repr&#233;sentations na&#239;ves totalement inad&#233;quates, l'auteur en d&#233;duit qu'ils ne nous ont appris que des choses fausses. Quand Spinoza pr&#233;cise que leur enseignement est exclusivement moral, il semble y voir une pr&#233;caution oratoire et replace l'analyse Spinoziste dans la tradition Machiavellienne &#224; laquelle elle lui semble appartenir, pour conclure que les proph&#232;tes ont &#233;t&#233; des imposteurs se pr&#233;tendant inspir&#233;s par Dieu. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; savoir si la d&#233;marche est totalement ill&#233;gitime, c'est un autre probl&#232;me, mais on peut la comprendre, connaissant le mode traditionnel de lecture des libertins, si l'on se souvient que dans la pr&#233;face au &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; Spinoza rappelle, dans la tradition de Machiavel pr&#233;cis&#233;ment que les fous et les idiots, seraient cens&#233;s, comme les entrailles ou le vol des oiseaux nous r&#233;v&#233;ler la volont&#233; divine. Puisque les proph&#232;tes d&#233;liraient - et sans doute faisaient d&#233;lirer la nature avec eux- puisqu'ils imaginaient Dieu sous la forme d'un vieillard ou d'une colombe et qu'en outre &#034;ils ne s'entendaient pas eux-m&#234;mes et &#233;taient fort ignorants,&#034; il n'y a pas loin de l&#224; &#224; conclure qu'ils ont pr&#233;tendu &#234;tre inspir&#233;s de Dieu, puisqu'ils ont besoin d'un signe ext&#233;rieur pour pouvoir eux-m&#234;mes en d&#233;cider. La proximit&#233; des fous, des idiots et des haruspices dans la pr&#233;face a pu induire notre auteur &#224; les confondre au livres I et II du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; o&#249; la prudence de Spinoza paraissait naturelle car il s'adressait aux textes sacr&#233;s directement et non plus sous le couvert de l'Antiquit&#233; romaine. Ce pas qu'avaient d&#233;j&#224; franchi Naud&#233; et Vanini, l'auteur le franchit &#224; son tour, en affirmant : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le vulgaire les r&#233;v&#232;re parce qu'il cro&#238;t opiniatrement ce que les proph&#232;tes en ont dit, quoique ces visionnaires ne fussent parmi lesHebreux, que ce qu'&#233;toient chez les Pa&#239;ens les Augures et les Devins&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; dire des hommes au service du pouvoir, c'est &#224; dire des imposteurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur n'a certainement pas le sentiment de trahir Spinoza, mais au contraire d'exprimer clairement ce que, croit-il, il tait par une n&#233;cessaire prudence et qu'il fait dire &#224; Hobbes puis &#224; Vanini.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; de reconduire l'analyse Spinoziste dans la perspective libertine de l'imposture des pr&#234;tres et des proph&#232;tes, si elle s'impose quand il est question d'un Trait&#233; des trois imposteurs, ne se comprend dans un Esprit de Spinoza que par la conviction de l'auteur que ces positions sont identiques et que Spinoza s'ins&#232;re tout naturellement dans le prolongement de la tradition libertine, tant par son analyse, que par la prudence qui lui fait laisser dans l'ombre ce qu'elle a de trop ouvertement sacril&#232;ge. Car il est bien clair que l'on ne peut consid&#233;rer au sens strict et du point de vue d'un lecteur moderne, comme spinoziste, un chapitre qui laisse de c&#244;t&#233; des &#233;l&#233;ments essentiels de la d&#233;monstration comme les trois crit&#232;res de la proph&#233;tie , et empruntant &#224; d'autres auteurs l'essentiel du chapitre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que sous ce titre, cela ait pu contribuer &#224; ancrer et diffuser une certaine lecture de Spinoza, cela ne semble pas faire de doute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore que le premier, le deuxi&#232;me chapitre est une mosa&#239;que incluant Spinoza. La m&#233;thode suivie &#224; l'&#233;gard du texte de Spinoza est quelque peu diff&#233;rente au chapitre II. L'organisation en est simple, et les sources peu nombreuses. La majeure partie du d&#233;veloppement - du &#167;3 au &#167;9 - est occup&#233;e par la transcription de l'Appendice au livre premier de &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt;, que l'auteur se borne &#224; traduire , r&#233;sumant ici ou l&#224; le d&#233;veloppement sans en changer le sens. Cet emprunt massif &#224; &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; est introduit par une &#233;vocation de Lucr&#232;ce qui ouvre le chapitre, et fait de l'ignorance et de la crainte la source des religions. Ce texte repris par Hobbes au chapitre XI du L&#233;viathan &#034;De la vari&#233;t&#233; des m&#339;urs&#034; est transcrit par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; au premier paragraphe du chapitre II . C'est donc Hobbes qui est la source directe de ce passage. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; ne perd jamais de vue le but de son entreprise de d&#233;mystification, et les philosophies qu'il rencontre en chemin n'en sont jamais que les instruments compl&#233;mentaires entre eux. C'est pourquoi, malgr&#233; la pr&#233;sence manifeste et insistante de la pens&#233;e de Spinoza au chapitre premier de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, nous ne pourrons nous r&#233;soudre &#224; le qualifier, sans autre restriction, de spinoziste. Les emprunts au &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, du fait des omissions d&#233;lib&#233;r&#233;es et de leur insertion dans un contexte diff&#233;rent, prennent une tonalit&#233; originale, que confirmera l'&#233;tude des chapitres suivants. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2/ Une certaine lecture de Spinoza confirm&#233;e par celle de Charles Blount. La m&#234;me m&#233;thode est &#224; l'&#339;uvre dans les Commentaires de Blount sur &lt;i&gt;la Vie d'Apollonius de Tyane&lt;/i&gt; . On notera que dans son analyse, qui souligne l'imposture de J&#233;sus Christ, Blount retrouve les principaux th&#232;mes abord&#233;s par L'Esprit. On a d&#233;j&#224; vu qu'il reprenait syst&#233;matiquement les analyses que Vanini consacrait &#224; J&#233;sus Christ, qui constituent &#233;galement, sur ce point, le noyau de L'Esprit. Il met tr&#232;s largement &#224; contribution, &#224; c&#244;t&#233; des Discours de Machiavel, l'exploitation syst&#233;matique qu'en fait Jules-C&#233;sar Vanini, tant pour l'explication des miracles par les causes naturelles , tout particuli&#232;rement par l'imposture des pr&#234;tres , que pour les oracles . L'analyse qu'il en donne est tr&#232;s proche de celle de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; au livre I, paragraphe 5. Apr&#232;s avoir cit&#233; tout au long le texte du De Arcanis sur la consultation des augures, il conclut :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Ainsi apprenons-nous de Tite Live que Romulus et Numa re&#231;urent leurs sceptres de la main des Augures [...] Il y a quelques ann&#233;es que j'eus la curiosit&#233; de voir une procession catholique &#224; la Chapelle de Saint-Jacques. Je me rappelai d'abord la c&#233;r&#233;monie pratiqu&#233;e par les Augures des Anciens dont les Catholiques ont tir&#233; la leur. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On notera qu'il fait, de la m&#234;me mani&#232;re que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, voisiner les analyses des &#034;Politiques&#034; avec le recours &#224; Spinoza :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Plus on a de jugement - dit-il - moins on l&#226;che la bride &#224; l'imagination. Tous les proph&#232;tes expriment le spirituel par le corporel, faisant Dieu semblable &#224; eux-m&#234;mes, et sachant que c'est la m&#233;thode naturelle de notre imagination. Ainsi, Mich&#233;e repr&#233;sente Dieu assis, Daniel, v&#234;tu de blanc... &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aura reconnu l'extrait du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;galement cit&#233; dans &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, I, 6. Quelques pages plus loin, Blount cite explicitement Spinoza, comme il le fait - et comme ne le fait pas &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; - pour tous les auteurs qu'il utilise :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Spinoza, dans son ing&#233;nieux &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, observe que, les diff&#233;rents signes donn&#233;s par les Proph&#232;tes &#233;toient proportionn&#233;s &#224; la capacit&#233; de chacun d'eux et que, par cons&#233;quent, les signes varioient selon leurs humeurs... &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Blount commet moins d'omissions volontaires dans la r&#233;f&#233;rence &#224; Spinoza, il use n&#233;anmoins de ses d&#233;veloppements &#224; la mani&#232;re de l'auteur de L'Esprit.L'alliancestrat&#233;giquedes analyses des &#034;Politiques&#034; et de celles de Spinoza &#224; l'&#233;gard des proph&#232;tes met en &#233;vidence le fait qu'elles sont per&#231;ues, dans l'un et l'autre cas, comme convergentes et compl&#233;mentaires. Ces exemples parall&#232;les, sur lesquels nous reviendrons, sont pr&#233;cieux &#224; double titre : ils confirment que l'analyse donn&#233;e par &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; correspond &#224; une lecture de Spinoza alors courante, et montrent que la nature du recours &#224; Spinoza n'est pas un relais pour une pens&#233;e libertine moribonde, qui aurait cherch&#233; chez Spinoza son inspiration, comme l'ont postul&#233; certains commentateurs du libertinage &#233;rudit. Cette lecture de Spinoza trouve un &#233;cho dans ce passage bien connu de La Religion des Hollandais de Stouppe que nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233;. Cette interpr&#233;tation radicale du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;tudi&#233;e par Paul Verni&#232;re sous le titre de &#034;l'&#232;re des confusions&#034; ne nous para&#238;t cependant pas d&#233;nu&#233;e de fondement. Spinoza, tel qu'il est compris par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, vient achever une tradition philosophique d&#233;sormais classique dont le libertinage &#233;rudit avait pos&#233; les bases et donn&#233; l'argumentation : la critique des miracles, des oracles, de l'immortalit&#233; de l'&#226;me, de l'autorit&#233; des &#201;critures. Les analyses de Spinoza peuvent &#234;tre l&#233;gitimement appel&#233;es &#224; compl&#233;ter cette tradition. Spinoza, loin d'appara&#238;tre comme l'ultime recours d'une philosophie d&#233;pass&#233;e au moment m&#234;me o&#249; elle est diffus&#233;e, est au contraire per&#231;u comme s'inscrivant dans la continuit&#233; de cette ligne de pens&#233;e demeur&#233;e bien vivante. S'il la fait avancer par la rigueur de la critique biblique d&#233;velopp&#233;e dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, il n'y a pas lieu de s'&#233;tonner de l'usage strat&#233;gique qui en est fait. Nulle raison en effet pour les auteurs d'ouvrages clandestins et pour les libertins de la fin du si&#232;cle, dont la d&#233;marche est essentiellement critique, d'entrer dans le d&#233;tail &#233;rudit de ces analyses qui ne valent, &#224; leur yeux, que par leurs conclusions. Elles fondent en effet &#224; nouveaux frais et de mani&#232;re d&#233;finitive la mise en question de l'autorit&#233; des &#201;critures, dont le refus, que les libertins &#233;rudits du d&#233;but du XVIIe si&#232;cle ancraient dans la critique de l'anthropocentrisme, est fond&#233; ici par une &#233;tude philologique et philosophique rigoureuse. On n'en conservera cependant que les conclusions, qui permettent de discr&#233;diter toutes les religions r&#233;v&#233;l&#233;es en sapant l'&#233;difice &#224; sa base. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;un tissu de fragmens cousus ensemble en divers tems, ramass&#233;s par plusieurs personnes et donn&#233;s au public &#224; la fantaisie des Rabins [...] un Livre, o&#249; il n'y a gueres plus d'ordre et de methode que dans l'Alcoran de Mahomet, que personne n'entend, tant il est confus et mal conceu. &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il reste que la pr&#233;sence du texte de Spinoza aux deux premiers et au quatri&#232;me chapitres de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, utilis&#233; avec la m&#234;me libert&#233; et la m&#234;me d&#233;sinvolture que les autres sources mises &#224; contribution, mais aussi avec la m&#234;me honn&#234;tet&#233; intellectuelle, t&#233;moigne d'une lecture attentive et avertie. Les amalgames de l'auteur ne renvoient ni &#224; une lecture h&#226;tive ou maladroite de Spinoza, ni &#224; un d&#233;sir de falsifier sa pens&#233;e, mais &#224; l'id&#233;e qu'elle s'ins&#232;re sans hiatus dans la tradition libertine, et plus particuli&#232;rement dans la tradition des &#034;Politiques&#034; qui sous-tend tout l'ouvrage&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les lecteurs h&#233;t&#233;rodoxes de libertins &#233;rudits et de Spinoza ne s'y sont pas tromp&#233;s, qui mettent en place une lecture s&#233;lective. Ils retiennent les livres du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; qui s'interrogent sur la proph&#233;tie et sur les proph&#232;tes en relation avec l'appendice du livre premier de &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt; montrant que s'ils sont extr&#234;mement s&#233;lectifs, ce qui s'explique par une position essentiellement pol&#233;mique, ils sont aussi capables d'une lecture coh&#233;rente. *** expliquer.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette lecture on la trouve en place dans deux ouvrages diff&#233;rents par leur nature et par leur vocation : le trait&#233; des trois imposteurs d'une part, qui est ouvertement un trait&#233; libertin, et un trait&#233; d&#233;iste de Charles Blount : Commentaire d'$$$ , Vie d'Apolloius de Tyane. La seule &#233;vocation d'Apollonius de Tyane dont les miracles sont souvent compar&#233;s &#224; ceux du Christ, et pr&#233;sent&#233;s comme bien plus consid&#233;rables, renvoie &#233;galement &#224; un contexte libertin.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'un et l'autre font appel &#224; Spinoza dont ils citent les m&#234;mes lieux, ce qui semble indiquer l'existence de lectures convergentes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;III&lt;br /&gt;
1/ L'esprit de Spinoza, encore connu sous le titre de Trait&#233; des Trois Imposteurs est un texte clandestin, qui circule en manuscrit avant de conna&#238;tre plusieurs versions imprim&#233;es. Pour autant les versions les plus anciennes et celles qui sont imprim&#233;es ne cessent pas de circuler ananymes et manusceites. On attribue g&#233;n&#233;ralement &#224; J.M. Lucas, auteur de la Vie de feu Monsieur de Spinoza, qui circule parfois avec L'Esprit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le titre d'Esprit , qui est une forme litt&#233;raire alors assez r&#233;pandue, suppose que le contenu de l'ouvrage contienne l'essentiel de la doctrine de l'auteur. On s'attend donc l&#233;gitimement en lisant &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; de Spinoza, &#224; trouver r&#233;sum&#233;e la philosophie de Spinoza.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le texte cependant ne r&#233;pond pas exactement &#224; cette attente.&lt;br /&gt;
1). C'est un texte composite, un collage, comme ce n'est pas rare dans la litt&#233;rature clandestine, bien que celui-ci soit peut-&#234;tre l'exemple le plus achev&#233;. S'il est bien comme nous le pensons d&#251; Jean Maximilien Lucas, M&#233;decin &#224; le Haye, il est l'&#339;uvre d'un admirateur de Spinoza qui se dit aussi son ami.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) Ce n'est pas un collage de diff&#233;rents extraits de l'oeuvre de Spinoza, comme il conviendrait encore &#224; un Esprit de Spinoza , mais une mosa&#239;que de textes dont certains seulement sont emprunt&#233;s &#224; Spinoza. Les deux premiers chapitres du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt;, l'Appendice au livre Ier de &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; et le scolie de la proposition XV du premier livre qui traite de l'&#233;tendue comme attribut divin sont cit&#233;s, traduits ou paraphras&#233;s par l'auteur.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit d&#233;j&#224; par ces choix qu'il a une bonne connaissance de la pens&#233;e de Spinoza, suffisante pour lui faire apercevoir la coh&#233;rence qui existe entre ces diff&#233;rents passages, qui tous font r&#233;f&#233;rence &#224; la conception na&#239;ve et erron&#233;e de Dieu produite par l'imagination, qu'ils s'agisse de celle des proph&#232;tes ou de celle des ignorants dans l'Appendice au livre I.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La forme la plus ancienne du texte, qui est aussi la plus r&#233;pandue comporte six chapitres qui traitent respectivement :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;I. De Dieu / II. Des raisons qui ont engag&#233; les hommes a se figurer un &#234;tre invisible qu'on nomme commun&#233;ment Dieu / III. Ce que signifie ce mot Religion : comment et pourquoi il s'en est gliss&#233; un si grand nombre dans le monde / IV V&#233;rit&#233;s sensibles et &#233;videntes / V. De l'Ame / VI. Des esprits qu'on nomme D&#233;mons.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet ouvrage combine avec les textes spinozistes des sources libertines nombreuses et des emprunts au L&#233;viathan, qui cependant ne semble par remplir d'autre fonction que de relayer l'&#233;picurisme et le libertinage &#233;rudit. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vocation du texte, telle qu'elle est affirm&#233;e au premier chapitre est clairement de lib&#233;rer le peuple des superstitions et des croyances qui l'encha&#238;nent, ce qui constitue une rupture radicale avec l'attitude prudente et - sur le fond - conservatiste, du libertinage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza est cit&#233; aux chapitres I, II, et IV de L'Esprit.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier chapitre de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; comporte de nombreuses r&#233;miniscences du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;. Il s'agit, pour l'auteur, de montrer que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes ordinaires et, comme tels, sujets &#224; l'erreur et au mensonge, donc peu dignes de foi. Ils &#233;taient, comme les haruspices chez les Romains, &#034; des fourbes et des imposteurs &#034;. Au XVIIe si&#232;cle, les auteurs qui voulaient d&#233;noncer les supercheries des augures recouraient g&#233;n&#233;ralement aux exemples donn&#233;s par Machiavel et Vanini, qui constituent des lieux classiques. Pour montrer l'imposture des proph&#232;tes juifs - et c'est ce qui importe, car on touche ici aux textes fondateurs des trois grandes religions r&#233;v&#233;l&#233;es - l'auteur recourt &#224; Spinoza dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#224; remarquer que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; juxtapose les citations de Spinoza et celles des libertins et qu'il n'indique la provenance ni des unes ni des autres, produisant un texte suivi o&#249; il a eu soin de m&#233;nager les transitions de telle mani&#232;re que seul un lecteur connaissant parfaitement ses sources soup&#231;onne le mode d'&#233;criture de l'auteur et peut reconna&#238;tre les textes mis &#224; contribution. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette mani&#232;re d'&#233;crire un Esprit de Spinoza pourrait appara&#238;tre comme une pure et simple imposture sans la mani&#232;re extr&#234;mement scrupuleuse qu'&#224; l'auteur de traiter ses sources et Spinoza en particulier. Il cite pr&#233;cis&#233;ment en traduisant les textes du latin, et ne fait jamais rien dire &#224; un auteur de plus ou d'autre que ce qu'il dit effectivement. A tel point que, alors qu'il a montr&#233; avec Spinoza que les proph&#232;tes &#233;taient des hommes et comme tels sujets &#224; se tromper, lorsqu'il veut ajouter l'id&#233;e qu'ils ont p&#251; &#234;tre menteurs et nous induire volontairement en erreur, il ajoute une phrase qu'il emprunte &#224; Hobbes et qui comporte cette addition.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Esprit : &#034; Personne n'est oblig&#233; de croire un homme qui peut errer et qui pis est est sujet &#224; mentir.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hobbes, L&#233;viathan : Bien que Dieu ait pu parler aux hommes au moyen des songes, voix, visoins, inspirations, il n'oblige personne &#224; le croire :&#034; car celui-ci &#233;tant un homme il peut se tromper, et qui plus est mentir.&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La m&#233;thode de l'auteur est simple, citer avec pr&#233;cision mais sans jamais le signaler. Il fait alors passer sous le nom de Spinoza la doctrine des libertins &#233;rudits pour ce qui regarde la nature et la vocation de la Bible, l'imposture des pr&#234;tres et des politiques, bien que pour l'&#233;tablir, il emprunte &#224; Vanini, &#224; Naud&#233;, &#224; Machiavel.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le scrupule et la pr&#233;cision avec lesquels il cite ne nous permet pas d'envisager une imposture volontaire, et nous y verrions plut&#244;t une lecture de Spinoza, confirmant celle que nous avons tent&#233; de d&#233;crire. L'auteur nous semble-t-il est de bonne foi. Quant pour identifier Dieu et l'Univers ou Dieu et la Nature, il emprunte &#224; Vanini et non &#224; Spinoza, il ne nous semble pas vouloir tricher, mais aller au plus court et au plus explicite, car il lit ces deux positions comme &#233;quivalentes, ce qu'elles sont du strict point de vue de la pol&#233;mique et de la d&#233;mystification qui est le sien. Seules les conclusions importent. Il n'est pas question d'entrer dans des d&#233;veloppements &#233;rudits alors qu'il s'agit d'un ouvrage de vulgarisation qui doit aider le peuple &#224; se lib&#233;rer des fables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me quand, dans le premier chapitre il ajoute des citations de Vanini et de Machiavel &#224; l'analyse de Spinoza, il ne semble pas vouloir la d&#233;naturer, mais en souligner les aspects les plus radicaux, montrant qu'il lit ces analyses comme &#233;quivalentes. Il peut avoir pens&#233; que par prudence Spinoza s'est content&#233; d'esquisser une analyse que chacun, pour peu qu'il soit un lecteur averti des libertins fran&#231;ais, et il y en a alors beaucoup en Hollande, &#224; commencer par Bayle, peut ais&#233;ment poursuivre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi quand Spinoza montre que les proph&#232;tes n'ont rien eu de sup&#233;rieur aux autres hommes que l'imagination, et que pour l'entendement ils &#233;taient des hommes ordinaires qui n'avaient rien &#224; nous apprendre, quand Spinoza remarque qu'ils avaient besoin d'un signe ext&#233;rieur pour savoir quand il proph&#233;tisaient ou quand ils d&#233;liraient, quand il montre qu'ils ont eu de Dieu des repr&#233;sentations na&#239;ves totalement inad&#233;quates, l'auteur en d&#233;duit qu'ils ne nous ont appris que des choses fausses. Quand Spinoza pr&#233;cise que leur enseignement est exclusivement moral, il semble y voir une pr&#233;caution oratoire et replace l'analyse Spinoziste dans la tradition Machiavellienne &#224; laquelle elle lui semble appartenir, pour conclure que les proph&#232;tes ont &#233;t&#233; des imposteurs se pr&#233;tendant inspir&#233;s par Dieu. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant &#224; savoir si la d&#233;marche est totalement ill&#233;gitime, c'est un autre probl&#232;me, mais on peut la comprendre, connaissant le mode traditionnel de lecture des libertins, si l'on se souvient que dans la pr&#233;face au &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; Spinoza rappelle, dans la tradition de Machiavel pr&#233;cis&#233;ment que les fous et les idiots, seraient cens&#233;s, comme les entrailles ou le vol des oiseaux nous r&#233;v&#233;ler la volont&#233; divine. Puisque les proph&#232;tes d&#233;liraient - et sans doute faisaient d&#233;lirer la nature avec eux- puisqu'ils imaginaient Dieu sous la forme d'un vieillard ou d'une colombe et qu'en outre &#034;ils ne s'entendaient pas eux-m&#234;mes et &#233;taient fort ignorants,&#034; il n'y a pas loin de l&#224; &#224; conclure qu'ils ont pr&#233;tendu &#234;tre inspir&#233;s de Dieu, puisqu'ils ont besoin d'un signe ext&#233;rieur pour pouvoir eux-m&#234;mes en d&#233;cider. La proximit&#233; des fous, des idiots et des haruspices dans la pr&#233;face a pu induire notre auteur &#224; les confondre au livres I et II du &lt;i&gt;TTP&lt;/i&gt; o&#249; la prudence de Spinoza paraissait naturelle car il s'adressait aux textes sacr&#233;s directement et non plus sous le couvert de l'Antiquit&#233; romaine. Ce pas qu'avaient d&#233;j&#224; franchi Naud&#233; et Vanini, l'auteur le franchit &#224; son tour, en affirmant : &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Le vulgaire les r&#233;v&#232;re parce qu'il cro&#238;t opiniatrement ce que les proph&#232;tes en ont dit, quoique ces visionnaires ne fussent parmi les Hebreux, que ce qu'&#233;toient chez les Pa&#239;ens les Augures et les Devins&#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; dire des hommes au service du pouvoir, c'est &#224; dire des imposteurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur n'a certainement pas le sentiment de trahir Spinoza, mais au contraire d'exprimer clairement ce que, croit-il, il tait par une n&#233;cessaire prudence et qu'il fait dire &#224; Hobbes puis &#224; Vanini.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La n&#233;cessit&#233; de reconduire l'analyse Spinoziste dans la perspective libertine de l'imposture des pr&#234;tres et des proph&#232;tes, si elle s'impose quand il est question d'un Trait&#233; des trois imposteurs, ne se comprend dans un Esprit de Spinoza que par la conviction de l'auteur que ces positions sont identiques et que Spinoza s'ins&#232;re tout naturellement dans le prolongement de la tradition libertine, tant par son analyse, que par la prudence qui lui fait laisser dans l'ombre ce qu'elle a de trop ouvertement sacril&#232;ge. Car il est bien clair que l'on ne peut consid&#233;rer au sens strict et du point de vue d'un lecteur moderne, comme spinoziste, un chapitre qui laisse de c&#244;t&#233; des &#233;l&#233;ments essentiels de la d&#233;monstration comme les trois crit&#232;res de la proph&#233;tie , et empruntant &#224; d'autres auteurs l'essentiel du chapitre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais que sous ce titre, cela ait pu contribuer &#224; ancrer et diffuser une certaine lecture de Spinoza, cela ne semble pas faire de doute.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus encore que le premier, le deuxi&#232;me chapitre est une mosa&#239;que incluant Spinoza. La m&#233;thode suivie &#224; l'&#233;gard du texte de Spinoza est quelque peu diff&#233;rente au chapitre II. L'organisation en est simple, et les sources peu nombreuses. La majeure partie du d&#233;veloppement - du &#167;3 au &#167;9 - est occup&#233;e par la transcription de l'Appendice au livre premier de &lt;i&gt;l'&#201;thique&lt;/i&gt;, que l'auteur se borne &#224; traduire , r&#233;sumant ici ou l&#224; le d&#233;veloppement sans en changer le sens. Cet emprunt massif &#224; &lt;i&gt;L'&#201;thique&lt;/i&gt; est introduit par une &#233;vocation de Lucr&#232;ce qui ouvre le chapitre, et fait de l'ignorance et de la crainte la source des religions. Ce texte repris par Hobbes au chapitre XI du L&#233;viathan &#034;De la vari&#233;t&#233; des m&#339;urs&#034; est transcrit par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; au premier paragraphe du chapitre II . C'est donc Hobbes qui est la source directe de ce passage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; ne perd jamais de vue le but de son entreprise de d&#233;mystification, et les philosophies qu'il rencontre en chemin n'en sont jamais que les instruments compl&#233;mentaires entre eux. C'est pourquoi, malgr&#233; la pr&#233;sence manifeste et insistante de la pens&#233;e de Spinoza au chapitre premier de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, nous ne pourrons nous r&#233;soudre &#224; le qualifier, sans autre restriction, de spinoziste. Les emprunts au &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, du fait des omissions d&#233;lib&#233;r&#233;es et de leur insertion dans un contexte diff&#233;rent, prennent une tonalit&#233; originale, que confirmera l'&#233;tude des chapitres suivants. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2/ Une certaine lecture de Spinoza confirm&#233;e par celle de Charles Blount. La m&#234;me m&#233;thode est &#224; l'&#339;uvre dans les Commentaires de Blount sur &lt;i&gt;la Vie d'Apollonius de Tyane &lt;/i&gt;. On notera que dans son analyse, qui souligne l'imposture de J&#233;sus Christ, Blount retrouve les principaux th&#232;mes abord&#233;s par L'Esprit. On a d&#233;j&#224; vu qu'il reprenait syst&#233;matiquement les analyses que Vanini consacrait &#224; J&#233;sus Christ, qui constituent &#233;galement, sur ce point, le noyau de L'Esprit. Il met tr&#232;s largement &#224; contribution, &#224; c&#244;t&#233; des Discours de Machiavel, l'exploitation syst&#233;matique qu'en fait Jules-C&#233;sar Vanini, tant pour l'explication des miracles par les causes naturelles , tout particuli&#232;rement par l'imposture des pr&#234;tres , que pour les oracles . L'analyse qu'il en donne est tr&#232;s proche de celle de L'Esprit au livre I, paragraphe 5. Apr&#232;s avoir cit&#233; tout au long le texte du De Arcanis sur la consultation des augures, il conclut :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Ainsi apprenons-nous de Tite Live que Romulus et Numa re&#231;urent leurs sceptres de la main des Augures [...] Il y a quelques ann&#233;es que j'eus la curiosit&#233; de voir une procession catholique &#224; la Chapelle de Saint-Jacques. Je me rappelai d'abord la c&#233;r&#233;monie pratiqu&#233;e par les Augures des Anciens dont les Catholiques ont tir&#233; la leur. &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On notera qu'il fait, de la m&#234;me mani&#232;re que l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, voisiner les analyses des &#034;Politiques&#034; avec le recours &#224; Spinoza :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Plus on a de jugement - dit-il - moins on l&#226;che la bride &#224; l'imagination. Tous les proph&#232;tes expriment le spirituel par le corporel, faisant Dieu semblable &#224; eux-m&#234;mes, et sachant que c'est la m&#233;thode naturelle de notre imagination. Ainsi, Mich&#233;e repr&#233;sente Dieu assis, Daniel, v&#234;tu de blanc... &#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aura reconnu l'extrait du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;galement cit&#233; dans &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, I, 6. Quelques pages plus loin, Blount cite explicitement Spinoza, comme il le fait - et comme ne le fait pas &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; - pour tous les auteurs qu'il utilise :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; Spinoza, dans son ing&#233;nieux &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, observe que, les diff&#233;rents signes donn&#233;s par les Proph&#232;tes &#233;toient proportionn&#233;s &#224; la capacit&#233; de chacun d'eux et que, par cons&#233;quent, les signes varioient selon leurs humeurs... &#034; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si Blount commet moins d'omissions volontaires dans la r&#233;f&#233;rence &#224; Spinoza, il use n&#233;anmoins de ses d&#233;veloppements &#224; la mani&#232;re de l'auteur de L'Esprit. L'alliance strat&#233;gique des analyses des &#034;Politiques&#034; et de celles de Spinoza &#224; l'&#233;gard des proph&#232;tes met en &#233;vidence le fait qu'elles sont per&#231;ues, dans l'un et l'autre cas, comme convergentes et compl&#233;mentaires. Ces exemples parall&#232;les, sur lesquels nous reviendrons, sont pr&#233;cieux &#224; double titre : ils confirment que l'analyse donn&#233;e par &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; correspond &#224; une lecture de Spinoza alors courante, et montrent que la nature du recours &#224; Spinoza n'est pas un relais pour une pens&#233;e libertine moribonde, qui aurait cherch&#233; chez Spinoza son inspiration, comme l'ont postul&#233; certains commentateurs du libertinage &#233;rudit. Cette lecture de Spinoza trouve un &#233;cho dans ce passage bien connu de La Religion des Hollandais de Stouppe que nous avons d&#233;j&#224; rencontr&#233;. Cette interpr&#233;tation radicale du &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, &#233;tudi&#233;e par Paul Verni&#232;re sous le titre de &#034;l'&#232;re des confusions&#034; ne nous para&#238;t cependant pas d&#233;nu&#233;e de fondement. Spinoza, tel qu'il est compris par l'auteur de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt;, vient achever une tradition philosophique d&#233;sormais classique dont le libertinage &#233;rudit avait pos&#233; les bases et donn&#233; l'argumentation : la critique des miracles, des oracles, de l'immortalit&#233; de l'&#226;me, de l'autorit&#233; des &#201;critures. Les analyses de Spinoza peuvent &#234;tre l&#233;gitimement appel&#233;es &#224; compl&#233;ter cette tradition. Spinoza, loin d'appara&#238;tre comme l'ultime recours d'une philosophie d&#233;pass&#233;e au moment m&#234;me o&#249; elle est diffus&#233;e, est au contraire per&#231;u comme s'inscrivant dans la continuit&#233; de cette ligne de pens&#233;e demeur&#233;e bien vivante. S'il la fait avancer par la rigueur de la critique biblique d&#233;velopp&#233;e dans le &lt;i&gt;Trait&#233; th&#233;ologico-politique&lt;/i&gt;, il n'y a pas lieu de s'&#233;tonner de l'usage strat&#233;gique qui en est fait. Nulle raison en effet pour les auteurs d'ouvrages clandestins et pour les libertins de la fin du si&#232;cle, dont la d&#233;marche est essentiellement critique, d'entrer dans le d&#233;tail &#233;rudit de ces analyses qui ne valent, &#224; leur yeux, que par leurs conclusions. Elles fondent en effet &#224; nouveaux frais et de mani&#232;re d&#233;finitive la mise en question de l'autorit&#233; des &#201;critures, dont le refus, que les libertins &#233;rudits du d&#233;but du XVIIe si&#232;cle ancraient dans la critique de l'anthropocentrisme, est fond&#233; ici par une &#233;tude philologique et philosophique rigoureuse. On n'en conservera cependant que les conclusions, qui permettent de discr&#233;diter toutes les religions r&#233;v&#233;l&#233;es en sapant l'&#233;difice &#224; sa base. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion : il convient de rappeler que la lecture de Spinoza par les libertins de la fin du si&#232;cle repose sur deux plans de correspondances :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; celui des similitudes ponctuelles, r&#233;elles ou per&#231;ues comme telles.
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; celui de vastes zones de convergences qui concernent non plus la m&#233;thode, mais les conclusions per&#231;ues comme concordantes, et qui supposent une lecture s&#233;lective, mais non d&#233;formante, qui isole dans l'Oeuvre la partie critique qui vise &#224; faire table rase des pr&#233;jug&#233;s et des repr&#233;sentations imaginaires, ce qui est conforme &#224; la d&#233;marche des libertins.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mod&#232;le de lecture de Spinoza &#224; partir du libertinage &#233;rudit que nous avons tent&#233; de mettre en &#233;vidence, se d&#233;ployant sur ces deux axes des consonances ponctuelles et des convergences plus larges, est confirm&#233;e par la lecture des auteurs libertins et des auteurs de textes philosophiques clandestins de la fin du XVIIe si&#232;cle et du XVIIIe si&#232;cle dont nous avons &#233;voqu&#233; deux occurrences exemplaires. On notera cependant qu'ils ne sont ni philosophes au sens strict, ni th&#233;ologiens, mais qu'ils appartiennent &#224; un public de curieux et d'hommes cultiv&#233;s, pour lequel sont ainsi divulgu&#233;es les discussions des philosophes et des th&#233;ologiens. Il est clair que ce vecteur pour la diffusion des id&#233;es philosophiques et leur utilisation politique n'est pas n&#233;gligeable.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces rapprochements qui &#233;tonnent parfois un lecteur du XXe si&#232;cle &#233;taient courants au XVIIIe si&#232;cle. Et c'est ainsi qu'il faut comprendre le choix de Bayle quand pour illustrer la th&#232;se de l'ath&#233;e vertueux, qui vient prolonger les th&#232;mes rencontr&#233;s dans La Sagesse de Charron il choisit Vanini et Spinoza, chacun &#233;tant tenu pour le mod&#232;le m&#234;me de l'ath&#233;e de son temps. Les convergences que les lecteurs libertins de Spinoza, philosophes et &#034;radicaux&#034; de la fin du si&#232;cle, soulignent entre l'h&#233;ritage de Machiavel, celui des Padouans et certaines des positions de Spinoza, se doublent de consonances importantes avec le d&#233;isme du d&#233;but du si&#232;cle, et devaient - si l'on en croit les sources de &lt;i&gt;L'Esprit&lt;/i&gt; - &#234;tre entendues comme des variations sur le th&#232;me &#233;picurien de la Lettre &#224; M&#233;n&#233;c&#233;e :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Ce n'est pas celui qui rejette les Dieux de la multitude qui doit &#234;tre consid&#233;r&#233; comme impie, mais celui qui leur attribue les fictions de la foule.&#034;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Loin qu'il s'agisse d'amalgames mal ma&#238;tris&#233;s, il s'agit l&#224; d'une conception globale de la philosophie comparable selon nous &#224; celle qu'exprimait le &lt;i&gt;Theophrastus redivivus&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Source : &lt;a href=&#034;http://crdp.ac-lille.fr/philo/confdau.htm&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://crdp.ac-lille.fr/philo/confd...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;Le TTP une r&#233;ponse au Trait&#233; des trois imposteurs ?&#034;, par Fran&#231;oise Charles-Daubert</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Le-TTP-une-reponse-au-Traite-des-trois-imposteurs-par-Francoise-Charles-Daubert</link>
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		<dc:date>2004-05-03T15:02:03Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Charles-Daubert, Fran&#231;oise </dc:creator>



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&lt;p&gt;C'est la th&#232;se que d&#233;veloppe le Pr R. Popkin &#224; l'occasion d'une conf&#233;rence tenue en septembre 1986 &#224; l'Universit&#233; de l'Illinois (Chicago) dont le texte, largement diffus&#233;, doit &#234;tre publi&#233; sous peu. &lt;br class='autobr' /&gt; Il faut signaler, par ailleurs, l'article de S. Berti La vie et l'esprit de Spinoza (1719) e la prima traduzione francese dell' &#171; Ethica &#187; paru dans la Rivista Storica Italiana (vol. XCVIII, fasc. I) en janvier 1986, qui privil&#233;gie &#233;galement le caract&#232;re spinoziste du Trait&#233;. Les deux auteurs (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;C'est la th&#232;se que d&#233;veloppe le Pr R. Popkin &#224; l'occasion d'une conf&#233;rence tenue en septembre 1986 &#224; l'Universit&#233; de l'Illinois (Chicago) dont le texte, largement diffus&#233;, doit &#234;tre publi&#233; sous peu.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut signaler, par ailleurs, l'article de S. Berti &lt;i&gt;La vie et l'esprit de Spinoza (1719) e la prima traduzione francese dell' &#171; Ethica &#187;&lt;/i&gt; paru dans la &lt;i&gt;Rivista Storica Italiana &lt;/i&gt;(vol. XCVIII, fasc. I) en janvier 1986, qui privil&#233;gie &#233;galement le caract&#232;re spinoziste du &lt;i&gt;Trait&#233;. &lt;/i&gt;Les deux auteurs s'efforcent de mettre en &#233;troite relation le &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;(ou &lt;i&gt;L'Esprit &lt;/i&gt;de Spinoza) avec les cercles spinozistes de Hollande, et de lier strictement le texte avec la pens&#233;e de Spinoza et la diffusion du spinozisme.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S. Berti insiste sur la pr&#233;sence de r&#233;miniscences pr&#233;cises du &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;au chapitre 1er de &lt;i&gt;l'Esprit, &lt;/i&gt;et sur celle au chapitre II de la traduction presque int&#233;grale - la premi&#232;re en fran&#231;ais, souligne l' A. - de l'Appendice au livre 1er de &lt;i&gt;l'Ethique, &lt;/i&gt;qui n'avait d'ailleurs pas &#233;chapp&#233; aux sp&#233;cialistes de la litt&#233;rature clandestine. Elle signale en outre la d&#233;couverte &#224; Los Angeles (University Research of L. A. Special Collect, A.4.L.96) d'un int&#233;ressant exemplaire de l'&#233;dition de 1719 de &lt;i&gt;La vie et l'esprit de &lt;/i&gt;M. &lt;i&gt;Benoit Spinoza, &lt;/i&gt;r&#233;alis&#233;e par le libraire Levier, selon Prosper Marchand, qui reste, &#224; juste titre, la source la plus utilis&#233;e pour ce qui regarde l'histoire des Trois Imposteurs et dont l'article de S. Berti tire le meilleur parti. Cette &#233;dition, pr&#233;cis&#233;ment d&#233;crite, pr&#233;sente une particularit&#233; int&#233;ressante en ce qu'elle comporte un portrait, absent des autres exemplaires connus. D'apr&#232;s l'analyse de l'A., ce portrait qui est cens&#233; repr&#233;senter Spinoza n'est pas un portrait du philosophe, et elle n'exclut pas qu'il repr&#233;sente Naud&#233;, ou Charron, largement mis &#224; contribution par l'&#233;dition de 1719. Ce texte est, en effet, le produit d'un montage entre la version la plus commune de &lt;i&gt;l'Esprit&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Par commodit&#233; on usera de l'expression : &#171; la version connue ou la version (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &lt;/i&gt;et un cahier dont les chapitres, signal&#233;s par une &#233;toile, empruntent leurs d&#233;veloppements &#224; la &lt;i&gt;Sagesse &lt;/i&gt;de P. Charron, aux &lt;i&gt;Trois v&#233;rit&#233;s, &lt;/i&gt;et aux &lt;i&gt;Consid&#233;rations politiques sur les coups d'Etat &lt;/i&gt;de G. Naud&#233; dans l'&#233;dition hollandaise de 1672. Ces chapitres, de XI &#224; XVI de l'&#233;dition, s'intercalent entre les chapitres III et IV de &lt;i&gt;l'Esprit &lt;/i&gt;dans sa version la plus commune qui circule d&#233;j&#224; depuis longtemps (1690-1700 selon les indications de Prosper Marchand). L'&#233;dition comporte en outre un chapitre (le 6e) consacr&#233; &#224; Numa Pompilius qui, loin d'&#234;tre un &#171; l&#233;gislateur oubli&#233; &#187;, constitue l'un des exemples types utilis&#233;s par les libertins, lecteurs de Machiavel, pour illustrer la th&#233;orie de l'origine politique des religions.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'exemplaire d&#233;crit par S. Berti correspond &#224; la description que donne Marchand de l'&#233;dition Levier. La pr&#233;sence de ce curieux portrait semble &#234;tre, avec une int&#233;ressante reliure, la principale caract&#233;ristique originale de cet exemplaire qui, pour la pagination, semble correspondre &#224; ceux d&#233;j&#224; connus.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On con&#231;oit l'&#233;tonnement de l'A. de voir consid&#233;rer comme introuvable l'ouvrage qu'elle avait entre les mains. On ne peut que partager son &#233;tonnement quand on sait qu'il faut encore ajouter &#224; celui-ci les exemplaires de la Biblioth&#232;que royale de Bruxelles, celui de la Marucelliana de Florence, ainsi que celui de la Sta&#228;tbibliothek de Francfort. Le premier - qui est mentionn&#233; par S. Berti - avait &#233;t&#233; d&#233;crit par Jeroom Vercruysse dans sa Bibliographie descriptive des &#233;ditions du &lt;i&gt;Trait&#233;. &lt;/i&gt;Il pr&#233;sente une int&#233;ressante reliure &#224; l'&#339;uf, en maroquin vert. Le second avait &#233;t&#233; signal&#233; d&#232;s 1933, par I. Sonne, dans un article consacr&#233; &#224; &lt;i&gt;Un manoscritto sconociuto delle &#171; adnotationes &#187; al trattato teologico-politico de Spinoza&lt;/i&gt;, paru dans &lt;i&gt;Civilt&#224; Moderna &lt;/i&gt;de mai-ao&#251;t 1933. C'est un petit volume in-8&#176;, 10X 16 de 208 p., reli&#233; en cuir rouge sombre, dor&#233; sur les trois c&#244;t&#233;s, enregistr&#233; sous la cote RU1. Le troisi&#232;me, qui ne semble pas avoir &#233;t&#233; signal&#233;, conforme aux pr&#233;c&#233;dents, est reli&#233; aux armes des Dolgorouky, c&#233;l&#232;bre famille russe dont l'un des fils fut envoy&#233; en ambassade aupr&#232;s de Louis XIV en 1687, porteur de propositions d'alliance contre le Turc, assez inopportunes&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Einband Slg. 703&#034; id=&#034;nh4-2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'exemplaire de Halle d&#233;crit par A. Wolf que cite S. Berti - avait disparu, on voit que le texte de l'&#233;dition de 1719 &#233;tait, lui, quoique rare, bien pr&#233;sent dans les Biblioth&#232;ques europ&#233;ennes. Il n'est pas exclu qu'on en d&#233;couvre d'autres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La reliure de l'exemplaire d&#233;crit par S. Berti pr&#233;sente la particularit&#233; d'&#234;tre orn&#233;e au dos, de la &lt;i&gt;rosa selvatica &lt;/i&gt;(Rosa canina) qui figure sur le sceau de Spinoza. L'auteur y voit une preuve des liens entre l'&#233;diteur de &lt;i&gt;La vie et l'esprit &lt;/i&gt;et les cercles spinozistes de Hollande. On peut regretter qu'elle ne donne pas les &#233;l&#233;ments qui l'ont amen&#233;e &#224; conclure dans ce sens, car le fait que la reliure provienne du libraire n'est pas alors le cas le plus g&#233;n&#233;ral en Europe, il serait donc int&#233;ressant d'&#234;tre fix&#233;s sur ce point. Le cas le plus r&#233;pandu reste celui de la vente d'un ouvrage broch&#233;, reli&#233; &#224; son gr&#233; par l'acqu&#233;reur qui, parfois m&#234;me, l'inclut dans un recueil. Il semble que ce soit le cas pour tous les autres exemplaires connus. Pour l'A., la question de la paternit&#233; de l'ouvrage reste ouverte et ne peut &#234;tre attribu&#233;e - comme le faisait M. Jacob sans preuves suffisantes - &#224; J. Rousset de Missy. Elle conclut par ailleurs que cette &#233;dition constitue une entreprise extraordinaire pour cr&#233;er et diffuser de par le monde le premier &lt;i&gt;Dictionnaire philosophique portatif &lt;/i&gt;L'Avertissement de l'&#233;dition de 1719 ne pr&#233;cise-t-il pas au contraire la vocation confidentielle de cette publication que le libraire n'aurait, semble-t-il, jamais song&#233; &#224; diffuser largement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; On en a tir&#233; si peu d'exemplaires - pr&#233;cise-t-il - que l'Ouvrage ne sera gu&#232;re moins rare que s'il &#233;tait rest&#233; en &lt;i&gt;Manuscrit. &lt;/i&gt; &#187;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et, de fait, le statut de cet imprim&#233; ne diff&#232;re pas de celui d'un manuscrit au regard de sa diffusion. Ce n'est pas exceptionne4 on trouverait la m&#234;me situation notamment pour la premi&#232;re &#233;dition - il vaudrait mieux dire impression - &#224; Rome des &lt;i&gt;Consid&#233;rations politiques sur les coups d'Etat &lt;/i&gt;de G. Naud&#233;. P. Marchand, il est vrai, parle de 300 exemplaires d&#233;truits de ses mains &#224; la mort de Levier et qui n'avaient pas &#233;t&#233; vendus (ou pas mis en vente). Il reste que la diffusion de cette version, tant manuscrite qu'imprim&#233;e, est rest&#233;e tr&#232;s inf&#233;rieure &#224; celle en VI ou VIII chapitres tr&#232;s largement r&#233;pandue dans toute l'Europe, manuscrite, et imprim&#233;e r&#233;guli&#232;rement &#224; partir de 1768 jusqu'en 1798, pour les &#233;ditions fran&#231;aises du XVIIIe si&#232;cle&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;On a relev&#233; &#224; la BN de Florence un exemplaire portant la date de 1798, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4-3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas de la version de 1719, il est clair que ce n'est pas l'&#233;dition qui conditionne la diffusion, et s'il s'agit bien de la premi&#232;re impression d'une traduction fran&#231;aise de l'Appendice au livre l de &lt;i&gt;l'Ethique, &lt;/i&gt;il faut noter que cette traduction circulait manuscrite depuis d&#233;j&#224; assez longtemps. Par ailleurs, entre 1715 et 1721, P. Marchand signale trois projets d'&#233;dition de &lt;i&gt;l'Esprit, &lt;/i&gt;dont &lt;i&gt;La vie et l'esprit, &lt;/i&gt;un &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;chez Michel B&#244;hm en 1721 qui, jusqu'ici, n'a pas &#233;t&#233; retrouv&#233;, et un troisi&#232;me projet d'&#233;dition sur une copie de la biblioth&#232;que d'E. de Savoie qui n'a pas vu le jour.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On note donc une tr&#232;s grande activit&#233; en Hollande entre 1715 et 1721 autour de &lt;i&gt;l'Esprit. &lt;/i&gt;S. Berti indique que le projet d'&#233;dition de &lt;i&gt;La vie et l'esprit &lt;/i&gt;remonte &#224; 1711. Elle signale, par ailleurs, le manuscrit 2235 comme l'une des plus anciennes versions de &lt;i&gt;l'Esprit. &lt;/i&gt;Ne faut-il pas plut&#244;t lire 2236 ? Car si le manuscrit 2235 de l'Arsenal comporte bien dans le titre la mention de &lt;i&gt;l'Esprit, &lt;/i&gt;le texte ne figure pas dans ce volume. Ce n'est d'ailleurs pas un cas unique. Pour ce qui concerne le manuscrit 2236 dont les armes de Samuel Bernard ont &#233;t&#233; partiellement effac&#233;es, la copie semble contemporaine de la reliure et ne para&#238;t pas pouvoir &#234;tre de beaucoup ant&#233;rieure &#224; 1720.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concluant &#224; l'origine probablement hollandaise du &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;l'auteur privil&#233;gie l'influence spinoziste qui lui para&#238;t dominante, &#224; l'exception du chapitre III qu'elle rapproche du &lt;i&gt;Theophrastus Redivivus.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;C'est ce chapitre pr&#233;cis&#233;ment qu'isole R. Popkin, faisant l'hypoth&#232;se de l'existence d'une version primitive du chapitre III du &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;ant&#233;rieure &#224; 1656.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans une lettre d'avril 1656, Oldenburg se plaint &#224; A. Boreel du m&#233;pris dans lequel est tomb&#233;e la religion et fait pr&#233;cis&#233;ment allusion &#224; la th&#233;orie des Trois Imposteurs. L'A. de la communication en d&#233;duit l'existence d'une version primitive du &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;et plus particuli&#232;rement du chapitre III qui traite de l'imposture des grands fondateurs de religion, avant 1656, et dont Oldenburg aurait eu connaissance, mais sans nous dire s'il a lui-m&#234;me vu ce texte.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour r&#233;pondre &#224; la demande d'Oldenburg, A. Boreel aurait pr&#233;par&#233; une r&#233;futation demeur&#233;e manuscrite du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;et Spinoza, selon R. Popkin, aurait &#233;labor&#233; le &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;pour r&#233;pondre au pamphlet. L'A. se propose d'envisager, dans cette conf&#233;rence, le r&#244;le de Spinoza dans l'&#233;laboration de la forme connue du &lt;i&gt;Trait&#233;. &lt;/i&gt;A partir des rapports de Spinoza, Oldenburg et A. Boreel, puis de Spinoza avec l'entourage libertin de Cond&#233;, avec Saint-Evremont, Desmaizeau et Saint-Glain, il construit un r&#233;seau de conjectures &lt;i&gt;(presumably) &lt;/i&gt;qui aboutissent &#224; faire de Spinoza, &lt;i&gt;willingly or not, &lt;/i&gt;le relais entre une forme primitive suppos&#233;e du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;et sa forme la plus connue dont il aurait fourni les mat&#233;riaux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais est-il vraiment n&#233;cessaire de postuler l'existence de cette version primitive du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;pour expliquer le fait qu'Oldenburg et peut-&#234;tre Spinoza aient eu connaissance de la th&#233;orie des Trois Imposteurs ? Le blasph&#232;me attribu&#233; aux averro&#239;stes reparaissait r&#233;guli&#232;rement et &#233;tait alors, comme le note d'ailleurs l'A., &#171; dans l'air &#187;. On en trouvait mention en effet, sous la plume de Campanella, de Naud&#233;, qui doutait de l'existence d'un tel &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;de Mersenne qui en &#233;tait persuad&#233; sur la foi du r&#233;cit d'un de ses amis qui l'aurait eu en main ; on le trouve encore mentionn&#233; par Grotius, et dans le &lt;i&gt;M&#233;nagiana. &lt;/i&gt;La pol&#233;mique autour de cette th&#233;orie et de l'existence d'un &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;qui l'aurait divulgu&#233;e parcourant l'Europe savante au XVIIe si&#232;cle, notamment depuis la parution en 1611 &#224; Bruxelles d'une mention dans le &lt;i&gt;Diez lamentaciones del miserabile estado de los Atheistas &lt;/i&gt;de G. de la Madre des Dios (carme).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien n'interdit de penser qu'une th&#233;orie aussi rebattue ait pu &#234;tre connue d'Oldenburg et de Spinoza.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ses confrontations de la d&#233;marche du &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;et de celle du &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;l'A. constate les divergences profondes qui les opposent, faisant de la th&#233;orie de Spinoza la version &#171; b&#233;nigne &#187; de celle &#171; maligne &#187;, offerte par les &lt;i&gt;Trois Imposteurs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;/i&gt;En effet, remarque-t-il, Spinoza &#171; did not make Moses or Jesus villians as do es les &lt;i&gt;Trois Imposteurs &lt;/i&gt; &#187;. C'est une diff&#233;rence qui interdit tout amalgame entre les deux perspectives. La th&#233;orie de la proph&#233;tie chez Spinoza, &#233;troitement li&#233;e &#224; celle de l'imagination, est ins&#233;parable de sa th&#233;orie de la connaissance. Rien de tel n'appara&#238;t dans le &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;qui laisse soigneusement de c&#244;t&#233; les d&#233;veloppements relatifs dans le &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;&#224; l'imagination plus vive des proph&#232;tes. Quand il utilise des r&#233;miniscences du texte spinoziste, il les inclut strictement dans la probl&#233;matique de l'imposture - &#233;trang&#232;re &#224; Spinoza et qui a une tout autre origine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux d&#233;marches sont irr&#233;ductibles et l'on ne peut assimiler les cons&#233;quences qui, chez Spinoza, &#171; make the process rather natural than supernatural &#187; avec la doctrine de l'origine politique des religions et de l'imposture que les h&#233;ritiers libertins de Machiavel, Naud&#233; et Vanini d&#233;veloppent &#224; l'envi. Rendre &#171; malin &#187; ce qui &#233;tait &#171; b&#233;nin &#187; suppose que par un changement de signe on change du tout au tout le sens d'une th&#233;orie sur une base commune. Or, ici, les analyses renvoient &#224; des ambiances culturelles diff&#233;rentes et sont diff&#233;rentes dans leur contenu. Spinoza est, dans la version connue du &lt;i&gt;Trait&#233;, &lt;/i&gt;enr&#244;l&#233; au service d'une perspective qui lui est totalement &#233;trang&#232;re et si l'auteur conna&#238;t et utilise le texte du &lt;i&gt;TTP, &lt;/i&gt;il n'en respecte nullement l'individualit&#233;. Comme le note R. Popkin, Spinoza ne met nullement en question la vocation du Christ, il ne fait pas de Mo&#239;se un imposteur, ni, pourrait-on ajouter, des proph&#232;tes des &#171; fourbes ignorants &#187;. Il ne s'oppose pas &#224; la th&#233;orie des Trois Imposteurs, il construit son d&#233;veloppement en dehors de cette perspective. Que l'auteur de la version la plus connue du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;utilise les d&#233;veloppements de Spinoza - et plus largement &lt;i&gt;l'Ethique &lt;/i&gt;que le &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;-ne suffit pas &#224; faire de Spinoza le relais entre la &#171; premi&#232;re version &#187; et la &#171; seconde &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est ind&#233;niable que l'auteur du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;puise chez Spinoza certains de ses d&#233;veloppements, qu'il isole de leur contexte, la mani&#232;re m&#234;me dont est trait&#233; le texte permet d'&#233;carter la possibilit&#233; d'une intervention ou d'un accord de la part du philosophe, dont la pens&#233;e est syst&#233;matiquement transform&#233;e et d&#233;form&#233;e par un auteur qui a en vue son propre d&#233;veloppement et non la pens&#233;e de Spinoza. Cette d&#233;formation, P. Verni&#232;re l'avait clairement montr&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; L'analyse textuelle semble infirmer les conjectures que permettait l'histoire externe et semble exclure le fait que Spinoza ait pu &lt;i&gt;willingly &lt;/i&gt;fournir les mat&#233;riaux du &lt;i&gt;Trait&#233;. &lt;/i&gt;Par ailleurs, entre le &lt;i&gt;willingly or not, &lt;/i&gt;il y a plus qu'une nuance, et rien n'interdisait en effet &#224; l'auteur du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;d'inclure dans son d&#233;veloppement une traduction de l'Appendice au livre 1er de &lt;i&gt;l'Ethique, &lt;/i&gt;comme il y introduit de longs passages du livre XII du L&#233;viathan - &lt;i&gt;De Religione &lt;/i&gt;- ou de nombreux passages des &lt;i&gt;Dialogues &lt;/i&gt;de Vanini, &#233;galement traduits pour la premi&#232;re fois en fran&#231;ais.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette hypoth&#232;se de l'intervention de Spinoza dans l' &#171; &#233;volution historique &#187; du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;para&#238;t assez lourde :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; elle implique que l'on postule l'existence (non d&#233;montr&#233;e ici) d'une version du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;embryonnaire ant&#233;rieure &#224; 1656 ;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; elle ne rend pas compte de l'usage qui est fait de &lt;i&gt;l'Ethique &lt;/i&gt;par les &lt;i&gt;Trois Imposteurs &lt;/i&gt;ou &lt;i&gt;L'Esprit de Spinoza, &lt;/i&gt;&#224; moins de reconsid&#233;rer ce que l'on sait de la chronologie spinoziste ;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; elle implique chez Spinoza la volont&#233; de r&#233;futer la th&#233;orie des Trois Imposteurs par le &lt;i&gt;TTP, &lt;/i&gt;alors que l'entreprise d&#233;passe de beaucoup un tel objectif ;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; elle aboutit &#224; faire de Saint-Glain l'auteur ou le coauteur du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;o&#249; il divulguerait, avec son accord, les pens&#233;es les plus irr&#233;ligieuses de Spinoza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien ici n'est prouv&#233;, et il faut donc faire l'hypoth&#232;se que R. Popkin ne donne pas les &#233;l&#233;ments dont il dispose pour &#233;tayer une hypoth&#232;se qui para&#238;t si co&#251;teuse et difficile &#224; tenir.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce dont on dispose, par contre, est la trace d'un &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;fran&#231;ais, aux environs de 1672, sur la foi d'un r&#233;sum&#233; dict&#233; par M. A. Oudinet qui t&#233;moigne pr&#233;cis&#233;ment du contenu du texte.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est pas alors interdit de faire l'hypoth&#232;se d'un &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;composite, fait &#224; partir d'un collage entre un texte qui donnera les deux premiers chapitres de la version la plus connue et qui contiendrait les r&#233;f&#233;rences au &lt;i&gt;TTP &lt;/i&gt;et la traduction de l'Appendice, adjoint &#224; ce &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;existant d&#232;s 1672 (qui aurait donn&#233; le chapitre III de la version la plus commune en VI ou VIII chapitres).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce collage serait alors &#224; l'origine de ce que l'on conna&#238;t sous le titre de &lt;i&gt;l'Esprit de Spinoza &lt;/i&gt;ou du &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;selon que l'on privil&#233;giait l'une ou l'autre source, l'ensemble s'arr&#234;tant apr&#232;s qu'a &#233;t&#233; &#233;voqu&#233;e l'imposture de Mo&#239;se du Christ et de Mahomet, comme dans les manuscrits : BN.FF 24887 copi&#233; sur l'original du baron de Hobendorf, sans date, Sainte-Genevi&#232;ve manuscrit 2952 - tardif. On serait plut&#244;t tent&#233; de penser que ce passage a &#233;t&#233; intercal&#233; dans le d&#233;veloppement, entre &#171; Ce que c'est que Dieu &#187; et des &#171; V&#233;rit&#233;s sensibles et &#233;videntes &#187;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit l&#224;, naturellement, d'hypoth&#232;ses et non de certitudes. Il est par contre possible de dire qu'existait en France, en 1672, un &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs, &lt;/i&gt;qui constitue le noyau du chapitre III de la version en VI ou VIII chapitres et ne doit rien ni &#224; Hobbes ni &#224; Spinoza. Le r&#233;sum&#233; que l'on poss&#232;de de ce &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;est suffisamment pr&#233;cis pour que l'on puisse identifier les sources des divers d&#233;veloppements : Philon pour Mo&#239;se, Celse, dans le &lt;i&gt;Contra Celsum &lt;/i&gt;d'Orig&#232;ne, pour J&#233;sus-Christ ; il comporte en outre le passage consacr&#233; &#224; l'imposture de Mahomet et la r&#233;f&#233;rence &#224; la fosse aux oracles - qui n'est pas dans toutes les versions manuscrites plus tardives du &lt;i&gt;Trait&#233; &lt;/i&gt;- telle qu'elle est expos&#233;e par G. Naud&#233; dans les &lt;i&gt;Consid&#233;rations politiques sur les coups d'Etat, &lt;/i&gt;qui viennent d'&#234;tre r&#233;&#233;dit&#233;s en 1667.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut supposer - dans l'&#233;tat actuel de la recherche - qu'un &lt;i&gt;Esprit de Spinoza &lt;/i&gt;ait &#233;t&#233; ajout&#233; &#224; un &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;existant d&#232;s 1672. Rien n'interdit que ce texte de &lt;i&gt;l'Esprit &lt;/i&gt;ne soit attribu&#233; &#224; l'auteur de la &lt;i&gt;Vie de Spinoza, &lt;/i&gt;comme certaine communaut&#233; de style pourrait le laisser penser, le lien entre les deux textes d'origine diverse ayant pu &#234;tre fait apr&#232;s la parution des &lt;i&gt;Opera Posthuma, &lt;/i&gt;expliquant la pr&#233;sence de l'Appendice, dans &lt;i&gt;l'Esprit &lt;/i&gt;et apr&#232;s la parution des traductions fran&#231;aises du &lt;i&gt;TTP. &lt;/i&gt;Un &lt;i&gt;Trait&#233; des Trois Imposteurs &lt;/i&gt;&#233;tant d&#233;j&#224; connu en tant que tel ant&#233;rieurement. Bien des choses sont encore &#224; &#233;claircir pour ce qui regarde l'origine et l'&#233;volution des textes jusqu'aux versions les plus courantes de &lt;i&gt;l'Esprit &lt;/i&gt;et du &lt;i&gt;Trait&#233;. &lt;/i&gt;Ce n'est pas le lieu d'entrer, ici, dans les d&#233;tails ; ils conduisent cependant &#224; nuancer les rapports entre le &lt;i&gt;Trait&#233;, l'Esprit &lt;/i&gt;et la pens&#233;e de Spinoza, et &#224; supposer une origine fran&#231;aise &#224; l'&lt;i&gt;Esprit de Spinoza&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb4-1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Par commodit&#233; on usera de l'expression : &#171; la version connue ou la version la plus commune &#187; pour d&#233;signer la version en VI ou VIII chapitres de l'Esprit de S pinoza ou des Trois Imposteurs &#233;dit&#233;e en 1768, bien qu'elle repr&#233;sente toute une famille de manuscrits pr&#233;sentant entre eux de nombreuses variantes de r&#233;daction. On usera de cette expression pour diff&#233;rencier ce type de version de celle pr&#233;coce suppos&#233;e par R. Popkin, de celle qui existait d&#233;j&#224; en 1672 et pour laquelle on dispose d'un t&#233;moignage pr&#233;cis, des copies en XIX, XX, ou XXI chapitres dont l'&#233;dition de 1719 fournit le type.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Einband Slg. 703&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4-3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4-3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4-3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;On a relev&#233; &#224; la BN de Florence un exemplaire portant la date de 1798, Milan, an VI Rep. chez Netti imprimeur. (10 annis Mencini F.5.4.35.)&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Les &#233;tudes philosophiques&lt;/strong&gt;, 1987, n&#176;4, pp. 385-391&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>&#034;La Fontaine et Spinoza&#034;, par Jean-Pierre Babin</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/La-Fontaine-et-Spinoza-par-Jean-Pierre-Babin</link>
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		<dc:date>2004-05-03T14:57:11Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Babin, Jean-Pierre</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Mon point de d&#233;part sera une fable tout &#224; fait rudimentaire, de mon fait - ceci explique cela -, mais que je crois spinozienne : il s'agira donc d'indiquer pourquoi. Mais cette fable, qui pourra s'intituler Les deux Hommes et le Rocher, me conduira aussi &#224; relire certaines des Fables de La Fontaine, afin d'illustrer par elles des aspects de la pens&#233;e &#233;thique et politique de Spinoza, soit par la concordance de celle-ci avec les le&#231;ons de La Fontaine, soit au contraire par leurs divergences. (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Spinoza-et-les-autres-" rel="directory"&gt;Spinoza et les autres&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Mon point de d&#233;part sera une fable tout &#224; fait rudimentaire, de mon fait - ceci explique cela -, mais que je crois spinozienne : il s'agira donc d'indiquer pourquoi. Mais cette fable, qui pourra s'intituler &lt;i&gt;Les deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, me conduira aussi &#224; relire certaines des Fables de La Fontaine, afin d'illustrer par elles des aspects de la pens&#233;e &#233;thique et politique de Spinoza, soit par la concordance de celle-ci avec les le&#231;ons de La Fontaine, soit au contraire par leurs divergences.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Qu'on imagine donc deux hommes cheminant sur un sentier assez malais&#233;, tel un sentier de montagne, mais &#224; distance, sans se conna&#238;tre d'ailleurs : ils n'ont pas la m&#234;me destination et leurs pas, bient&#244;t, bifurqueront. A un endroit cependant, une roche a coup&#233; la route et rend le passage impossible ; le premier voyageur arrive, tente de d&#233;gager l'obstacle, en vain. Le second comprend, &#224; son tour, qu'il serait tout aussi incapable de d&#233;placer le rocher seul. Mais ils s'y essaient ensemble et leurs forces conjointes se r&#233;v&#232;lent aptes &#224; ce qu'aucun ne pouvait isol&#233;ment : mettre en mouvement cette masse, jusqu'&#224; lib&#233;rer la voie. Ils se reposent un peu, partagent quelques propos ou un peu d'eau, puis, s'&#233;tant salu&#233;s, repartent, tour &#224; tour.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je dis que cette fable est spinozienne, parce que, sous une forme minimaliste, deux &#234;tres humains s'y entraident. L&lt;strong&gt;'entraide&lt;/strong&gt; a ici un sens d&#233;termin&#233;, par une premi&#232;re diff&#233;rence : Pierre et Paul - on les appellera ainsi, puisque ce sont deux noms des personnages qui apparaissent dans l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt; - n'&#233;changent pas un service contre un autre, pas plus que Pierre, par exemple, ne paye Paul pour le &#034;coup de main&#034; que celui-ci lui aurait donn&#233; ; dans ces cas, dont le second se r&#233;v&#232;le une modalit&#233; particuli&#232;re du premier, puisque le service est rendu sous la forme d'un salaire, je parlerai simplement d'&lt;strong&gt;aide&lt;/strong&gt;. Je d&#233;finis donc l'aide comme une action qu'un individu accomplit selon le d&#233;sir d'un autre ; si &#034;Paul aide Pierre &#224; ...&#034;, c'est l'utilit&#233; du seul Pierre qui est vis&#233;e dans l'action, ou, dans des termes plus nettement spinoziens, c'est la puissance d'agir de Pierre seule qui est accrue. Il se peut m&#234;me que l'action utile &#224; Pierre soit accomplie par Paul seul : cela n'importe pas. L'aide, &#224; nouveau, peut &#234;tre &lt;strong&gt;rendue&lt;/strong&gt; par Pierre &#224; Paul, &#224; travers une &lt;strong&gt;autre&lt;/strong&gt; action, qui satisfasse, en retour de la premi&#232;re, un d&#233;sir quelconque de Paul ; cette seconde aide sera elle-m&#234;me une action commune, si Pierre joint ses capacit&#233;s &#224; celles de Paul, ou accomplie par le seul Pierre en faveur de Paul : ainsi du salaire. Je d&#233;signe un tel &#233;change d'aides comme aide &lt;strong&gt;r&#233;ciproque&lt;/strong&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais dans la fable des &lt;i&gt;Deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, l'action que Pierre et Paul accomplissent ensemble, et qu'aucun des deux ne pouvait r&#233;ussir seul, est utile &lt;strong&gt;en tant que telle &#224; chacun d'eux&lt;/strong&gt; : elle satisfait simultan&#233;ment les d&#233;sirs propres de Pierre et de Paul, elle est cause de joie pour chacun. C'est bien cette seconde condition qui se r&#233;v&#232;le d&#233;cisive, et non simplement la premi&#232;re : &lt;strong&gt;toute&lt;/strong&gt; aide vise &#224; produire, par la conjonction des capacit&#233;s ou l'utilisation de celles du seul auxiliaire et au profit de celui qui re&#231;oit l'aide, un effet sup&#233;rieur &#224; ce dont il &#233;tait capable par lui-m&#234;me ; le premier moment de la lecture de La Fontaine visera pr&#233;cis&#233;ment &#224; mettre en &#233;vidence la puissance de l'aide, en g&#233;n&#233;ral - sans doute aura-t-on affaire d'abord &#224; des aides r&#233;ciproques, qui paraissent les plus ais&#233;es &#224; produire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais la &lt;strong&gt;diff&#233;rence&lt;/strong&gt; fondamentale r&#233;side donc en ce que l'action d'entraide est accomplie selon le d&#233;sir des deux partenaires &#224; la fois, ce qui suppose alors que&lt;strong&gt; leurs d&#233;sirs co&#239;ncident &#224; quelque degr&#233;&lt;/strong&gt;. Une aide r&#233;ciproque est toujours en r&#233;alit&#233; la conjonction de deux aides simples et elle aboutit &#224; deux r&#233;sultats distincts (m&#234;me s'ils sont simultan&#233;s : &#233;change de prisonniers, ou d'un prisonnier contre une ran&#231;on, etc. : il s'agit &#233;videmment alors de se pr&#233;munir contre l'ingratitude de celui qu'on a aid&#233;, autre th&#232;me majeur de La Fontaine sur lequel on reviendra), tandis qu'une entraide, que l'on pourrait qualifier aussi d'aide &lt;strong&gt;mutuelle&lt;/strong&gt;&lt;i&gt; &lt;/i&gt;, produit un seul et m&#234;me effet, utile pourtant aux deux partenaires simultan&#233;ment. Le deuxi&#232;me pan de la lecture des Fables portera pr&#233;cis&#233;ment sur l'aide r&#233;ciproque et ses difficult&#233;s, qui sont m&#234;me des contradictions, pour La Fontaine aussi bien que pour Spinoza : l'entraide pourrait-elle permettre de les lever ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Sym&#233;triquement, il est &#233;galement d&#233;cisif que Pierre et Paul se s&#233;parent, une fois leur &#034;coup&#034; accompli, de m&#234;me qu'ils s'&#233;taient associ&#233;s dans ce but d&#233;termin&#233; : d&#233;gager le rocher. L'entraide est occasionnelle et ponctuelle : la co&#239;ncidence des d&#233;sirs, nulle dans l'aide r&#233;ciproque, n'est pas pour autant totale dans l'entraide. Certes, l'entraide peut se d&#233;velopper, s'&#233;largir ou s'intensifier : les deux hommes pourraient faire ensuite la route ensemble et converser agr&#233;ablement, jusqu'au carrefour o&#249; ils se s&#233;pareront, ou m&#234;me se lier d'amiti&#233; au long de cette section commune pour d&#233;cider de se revoir. Mais, que cette amiti&#233; croisse et devienne des plus fortes, qu'elle se dissolve ensuite ou que Pierre et Paul restent l'un pour l'autre des &#034;connaissances&#034;, elle consistera toujours &lt;strong&gt;en un certain degr&#233; d&#233;termin&#233;&lt;/strong&gt; de co&#239;ncidence de leurs d&#233;sirs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'entraide, telle que s'en construit le concept, me para&#238;t &#234;tre la nature de l'amour selon Spinoza, et plus exactement de ce qu'il appelle la convenance, qu'il faut comprendre aussi bien au sens commun du terme, dans le champ des relations priv&#233;es (Pierre et Paul, d'autant plus qu'ils s'entraident, sont plus amis et se conviennent davantage ; mais on aurait aussi bien pu les appeler Pierre et Marie : un couple s'unit pour &#034;d&#233;placer des rochers&#034;, en particulier, d'apr&#232;s Spinoza, pour faire et &#233;duquer des enfants ; &lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, IV, Appendice, Ch. 20), que dans le champ politique : l'un des concepts fondamentaux du &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt; est celui de &lt;i&gt;concorde, &#8220; concordia &#8221;,&lt;/i&gt; c'est-&#224;-dire litt&#233;ralement d'union des c&#339;urs ou des esprits ; elle n'est s&#251;rement jamais parfaite entre les citoyens, mais au contraire susceptible de degr&#233;s, selon que le fonctionnement de l'&#201;tat produit une convergence de leurs int&#233;r&#234;ts et de leurs d&#233;sirs.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Penser l'entraide et la pratiquer, ce serait ainsi refuser un individualisme radical, pour lequel chacun est d&#233;finitivement seul avec ses d&#233;sirs singuliers, que les autres peuvent aider &#224; assouvir, certes, mais seulement en retour de services r&#233;ciproques, selon un &#233;change social purement externe ; mais ce n'est pas r&#234;ver inversement d'une co&#239;ncidence totale des d&#233;sirs individuels, qui ne saurait &#234;tre qu'un mythe, une image inad&#233;quate, incompl&#232;te des rapports humains : deux &#234;tres qui auraient enti&#232;rement les m&#234;mes d&#233;sirs et ainsi le m&#234;me &lt;i&gt;&#8220; conatus &#8221;&lt;/i&gt; ne seraient plus deux.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut donc compl&#233;ter la d&#233;finition de l'entraide par une seconde diff&#233;renciation, au moins aussi importante que la premi&#232;re, sinon davantage, dans la mesure o&#249; le r&#234;ve d'entraide parfaite est bien plus tentant que de s'en tenir seulement, prosa&#239;quement, &#224; l'aide r&#233;ciproque : quel serait donc le mod&#232;le pour penser une entraide totale, telle que les partenaires de l'aide se fondent v&#233;ritablement en un seul individu ? C'est celui de l'organisme. De m&#234;me en effet que le corps de Pierre ou de Paul semble consister en une union int&#233;grale de ses membres et organes, telle qu'ils forment tous ensemble un seul et m&#234;me &#234;tre, hors duquel aucune partie ne peut subsister, mais dans lequel aussi chaque partie, &#224; sa place, est n&#233;cessaire et irrempla&#231;able, de la m&#234;me fa&#231;on, on pense alors, pour Pierre et Paul eux-m&#234;mes, une association qui ne soit plus un simple commerce, ni m&#234;me une entraide r&#233;elle mais toujours locale : une co&#239;ncidence enti&#232;re des d&#233;sirs. Une telle amiti&#233; ou, si l'on consid&#232;re par exemple Pierre et Marie, amants, un tel amour, parfaits, m&#233;riteraient seuls leur nom ; je parlerai dans ce cas d'aide &lt;i&gt;organique&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;totale&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il est &#233;vident que l'organicisme fournit aussi un mod&#232;le puissant de l'&#201;tat, beaucoup plus enthousiasmant qu'une politique seulement de l'entraide, telle que la penserait Spinoza &#224; travers la concorde : La Fontaine, comme Spinoza, doute cependant de la r&#233;alit&#233; de cet &#201;tat organique, mais permet au contraire de penser que l'organicisme n'est que le discours du pouvoir et de ceux qui l'occupent, ou encore, en termes anachroniques, une id&#233;ologie ; tel sera le dernier axe de lecture des Fables.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Quels sont, enfin, historiquement, les liens r&#233;els entre Spinoza et La Fontaine, presque exactement contemporains ? Rien ne permet de penser cependant que Spinoza ait connu l'&#339;uvre de La Fontaine ; il est moins improbable que La Fontaine ait entendu parler de Spinoza et de sa philosophie, scandaleuse. Mais il existe &#233;videmment un premier lien indirect qui est &#201;sope : il reste que, si Spinoza connaissait certainement ses Fables, on ne peut d&#233;terminer &#224; quel degr&#233; (par exemple, le livre ne figurait pas dans sa biblioth&#232;que, telle qu'elle nous est connue par l'inventaire fait apr&#232;s sa mort) et &#201;sope n'est qu'une source pour La Fontaine, qui approfondit consid&#233;rablement le sens m&#234;me des fables qu'il reprend : on le verra en particulier pour &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt;. Plus important donc est Machiavel : La Fontaine est p&#233;n&#233;tr&#233; de son analyse r&#233;aliste des rapports politiques, comme on va le voir imm&#233;diatement dans &lt;i&gt;Le Lion malade et le Renard&lt;/i&gt; ; la position philosophique de Spinoza face &#224; Machiavel est, on le sait, plus complexe : dans le &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt; (Ch. V, &#167; 7), il se demande si Machiavel, dans le &lt;i&gt;Prince&lt;/i&gt;, se contente de montrer les moyens d'&#233;tablir et de maintenir un pouvoir monarchique, ou s'il a pour v&#233;ritable fin au contraire la libert&#233; du peuple, qui suppose d'&#233;viter un tel roi ; Spinoza tente de r&#233;pondre par la seconde hypoth&#232;se, tandis que La Fontaine &#034;se contenterait&#034;, je crois, de la premi&#232;re r&#233;ponse : cela conduira finalement La Fontaine &#224; d&#233;sesp&#233;rer de la politique, tandis qu'il s'agit pour Spinoza de faire usage du r&#233;alisme machiavellien, activement, pour am&#233;liorer autant que possible l'&#201;tat. Il s'ensuit inversement un troisi&#232;me lien historique, qui est l'&#233;picurisme : c'est &#224; cette tradition que se rattache explicitement La Fontaine en choisissant le repli dans la sph&#232;re priv&#233;e ; pour Spinoza au contraire, l'entraide peut &#234;tre pratiqu&#233;e aussi bien dans la sph&#232;re politique, ce qui conduit &#224; remettre en question cette fronti&#232;re elle-m&#234;me. Mais le lien le plus contemporain de La Fontaine et Spinoza eux-m&#234;mes est Hobbes : nul doute que La Fontaine n'e&#251;t connaissance de sa philosophie, non moins scandaleuse que celle de Spinoza et plus r&#233;pandue... L&#224; encore, &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; constitueront une Fable d&#233;cisive.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;I. Du conflit &#224; l'aide : &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le Lion et le Rat, La Colombe et la Fourmi &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;(II, 11 et 12)&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;	C'est dans des situations de conflit que La Fontaine fait voir le plus nettement la n&#233;cessit&#233; et la puissance de l'aide : deux &#234;tres s'aident d'abord contre un troisi&#232;me, &#224; l'instar des deux hommes face au rocher ; il convient donc de s'int&#233;resser d'abord aux conflits en eux-m&#234;mes.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) L'impr&#233;visibilit&#233; de l'issue des conflits&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La Fontaine n'&#233;tablit pas entre les animaux une hi&#233;rarchie univoque, fond&#233;e sur des forces respectives qui seraient ais&#233;ment quantifiables ; le Lion est certes l'animal le plus puissant, Roi des animaux par cons&#233;quent, second&#233; par des &#034;Barons&#034;, par exemple le Renard, le Tigre et l'Ours dans &lt;i&gt;Les Animaux malades de la Peste&lt;/i&gt;, qui surplombent tous la masse des &#034;petits&#034;. Entre ces derniers peuvent encore se produire des confrontations : il est difficile au petit Lapin de d&#233;loger la Belette qui s'est empar&#233;e de son logis, parce qu'elle est susceptible de le croquer (&lt;i&gt;Le Chat, la Belette et le petit Lapin,&lt;/i&gt; VII, 15) ; le rapport de pr&#233;dation constitue le moyen privil&#233;gi&#233; chez La Fontaine pour signifier la sup&#233;riorit&#233; et l'inf&#233;riorit&#233;, ce en quoi les &lt;i&gt;Fables&lt;/i&gt; rec&#232;lent et transmettent tout un savoir &#233;cologique : le Chat r&#233;sout le conflit entre la Belette et le Lapin... en les mangeant tous les deux ; cela est &#233;cologiquement juste. Ainsi sont symbolis&#233;es, dans les affaires humaines, toutes formes de rivalit&#233;, d'affrontement et de supr&#233;matie politiques.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais il arrive, et plus d'une fois, que le rapport de forces &#034;normal&#034; soit modifi&#233; et ce sont m&#234;me ces d&#233;s&#233;quilibres qui int&#233;ressent le plus La Fontaine : le Lion en personne, le choix n'est &#233;videmment pas fortuit, se r&#233;v&#233;le faible en plusieurs circonstances. Ainsi, dans &lt;i&gt;Le Lion malade et le Renard &lt;/i&gt;(VI, 14), le Roi affaibli doit user de la ruse pour suppl&#233;er la force et continuer &#224; se nourrir de ses sujets - sans doute ce pillage lui est-il plus n&#233;cessaire que jamais, afin de se r&#233;tablir, tel un roi r&#233;el qui devrait remplir ses caisses en temps de crise financi&#232;re ; Louis XVI, lui, en mourra...- ; il demande donc &#224; chacune des esp&#232;ces d'envoyer une ambassade &#224; son chevet, en leur garantissant de la mani&#232;re la plus officielle un sauf-conduit : mais le stratag&#232;me ne saurait prendre en d&#233;faut le Renard lui-m&#234;me, qui remarque que toutes les empreintes de pas conduisent vers l'antre du Lion, mais qu'aucune n'en ressort ; fable au plus haut point machiavellienne, sur la sup&#233;riorit&#233; de la ruse sur la force. Mieux encore, d&#232;s le Livre II, la victoire du Moucheron sur le Lion (Fable 9) : La Fontaine nous y montre, intuition g&#233;niale, comment le &lt;i&gt;ch&#233;tif Insecte&lt;/i&gt; retourne l'&#233;norme puissance du Lion contre elle-m&#234;me et finit ainsi par la terrasser, &#224; l'inverse de tout ce qu'on pouvait imaginer. Certes, le Moucheron dispose, d&#232;s le d&#233;but de la &lt;i&gt;guerre&lt;/i&gt;, d'une arme redoutable : pouvoir piquer l'ennemi, surtout en certains points particuli&#232;rement sensibles, &lt;i&gt;cou, &#233;chine, museau&lt;/i&gt;, ce qui suppose vivacit&#233; et petite taille ; or ces qualit&#233;s, naissent d&#233;j&#224;, paradoxalement, de l'immense disproportion des corps, le handicap apparemment insurmontable de l'insecte se r&#233;v&#233;lant sa meilleure force - La Fontaine devient ici, m&#234;me si le mot n'existe pas encore, th&#233;oricien de la &#034;gu&#233;rilla&#034;. C'est ainsi lorsqu'il &lt;i&gt;entre au fond du naseau&lt;/i&gt; que la victoire se d&#233;cide :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rage alors se trouve &#224; son fa&#238;te mont&#233;e.&lt;br /&gt;
L'invisible ennemi triomphe, et rit de voir&lt;br /&gt;
Qu'il n'est griffe ni dent en la B&#234;te irrit&#233;e&lt;br /&gt;
Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.&lt;br /&gt;
&lt;strong&gt;Le malheureux Lion se d&#233;chire lui-m&#234;me&lt;/strong&gt;,&lt;br /&gt;
Fait r&#233;sonner sa queue &#224; l'entour de ses flancs,&lt;br /&gt;
Bat l'air qui n'en peut mais, et sa fureur extr&#234;me&lt;br /&gt;
Le fatigue, l'abat ; le voil&#224; sur les dents. (C'est moi qui souligne)&lt;br /&gt; &lt;br /&gt; &#8220; &lt;i&gt;Quand nous consid&#233;rons les luttes et les incompatibilit&#233;s entre modes existants&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;&#233;crit Deleuze lisant Spinoza,&lt;i&gt; nous devons faire intervenir toutes sortes de facteurs concrets, qui nous emp&#234;chent de dire que le mode dont l'essence ou le degr&#233; de puissance est le plus fort gagnera certainement. En effet, les corps existants qui se rencontrent ne sont pas seulement d&#233;finis par le rapport global qui leur est propre : se rencontrant partie par partie, de proche en proche, ils se rencontrent n&#233;cessairement sous certains de leurs rapports partiels ou composants. Il se peut qu'un corps moins fort que le mien soit plus fort qu'un de mes composants : il suffira &#224; me d&#233;truire, pour peu que ce composant me soit vital&lt;/i&gt;. &#8221; (&lt;i&gt;Spinoza et le probl&#232;me de l'expression&lt;/i&gt;, pp. 220-221). C'est en effet dans la nature tr&#232;s compos&#233;e des corps humains et de ceux avec lesquels ils interagissent, en d'autres termes dans leur nature d&lt;strong&gt;'individus&lt;/strong&gt;, comme le montre fondamentalement le &#034;Trait&#233; des Corps&#034; de l'&lt;i&gt;Ethique&lt;/i&gt;, &#224; la suite de la Proposition II, 13, qu'il faudrait chercher plus profond&#233;ment la cause de l'impr&#233;visibilit&#233; des conflits avec Spinoza ; elle ne constitue donc en aucun cas une exception &#224; la n&#233;cessit&#233; de l'ordre naturel, exception qui vaudrait &#233;videmment infirmation, mais elle exprime au contraire la complexit&#233;, infinie, de la d&#233;termination des choses. Mais qu'arrive-t-il aux individus lorsque, &#224; l'inverse, ils s'aident ?&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Aide et saut qualitatif&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Peu apr&#232;s avoir &#233;t&#233; terrass&#233; par le Moucheron (II, 9), le Lion de La Fontaine se retrouve en difficult&#233;, incapable cette fois de se d&#233;faire des filets dans lesquels &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; le montre pris (II, 11 ; cette Fable est associ&#233;e en doublet, comme La Fontaine le fait parfois, &#224; &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;, II, 12 : non seulement elles se suivent, mais quatre vers communs les introduisent, les deux titres &#233;tant alors r&#233;unis en en-t&#234;te).. Or, il ne doit alors son salut qu'&#224; l'aide du Rat, qu'il s'&#233;tait opportun&#233;ment abstenu de d&#233;vorer quelque temps auparavant et qui rend ainsi au Lion son bienfait, en le lib&#233;rant des &lt;i&gt;rets&lt;/i&gt; . Il s'agit tr&#232;s exactement d'une aide r&#233;ciproque, o&#249; les biens &#233;chang&#233;s ne sont rien d'autre que les vies m&#234;mes de chacun, successivement celle du Rat, que le Lion, magnanime, ne prit pas ce jour-l&#224;, puis celle du &#034;plus fort&#034;, que le &#034;plus faible&#034; parvient seul, pourtant, &#224; arracher &#224; l'Homme. Mais on devra &#233;videmment s'interroger sur cette admirable cl&#233;mence, condition premi&#232;re de la Fable :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre les pattes d'un Lion,&lt;br /&gt;
Un Rat sortit de terre assez &#224; l'&#233;tourdie :&lt;br /&gt;
Le Roi des animaux, en cette occasion,&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;Montra ce qu'il &#233;tait, et lui donna la vie.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'Homme est en effet le troisi&#232;me personnage de la Fable, bien qu'il n'apparaisse qu'&#224; travers son pi&#232;ge, les filets ; le Lion a besoin du Rat parce qu'il se r&#233;v&#232;le inf&#233;rieur &#224; lui, derri&#232;re qui il ne constituerait finalement que le Vice-Roi de la Nature : la pr&#233;sence de l'Homme est plus &#233;vidente encore dans &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;, o&#249;, l'Insecte ayant &#233;t&#233; sauv&#233; de la noyade par l'Oiseau, il lui sauve &#233;galement la vie en retour, en &lt;i&gt;piquant au talon&lt;/i&gt; le Villageois qui allait l'abattre d'un carreau d'arbal&#232;te. Toutefois, cette sup&#233;riorit&#233; de l'Homme sur le Lion est d&#233;j&#224; elle-m&#234;me paradoxale : en termes de forces pures - mais La Fontaine nous montre pr&#233;cis&#233;ment les limites de cette puret&#233; -, le Lion para&#238;t aussi apte &#224; d&#233;vorer l'Homme que le Rat. Simplement, on sait que le corps nu et faible de l'Homme peut devenir, muni d'outils ou d'armes, incomparablement plus puissant : c'est la technique, ici condens&#233;e dans la r&#233;sistance des &lt;i&gt;rets&lt;/i&gt;, qui permet &#224; l'Homme de dominer un des animaux les plus redoutables pour lui et d'en faire, &#224; son tour, sa proie.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; s'inscrit ainsi dans la tradition prom&#233;th&#233;enne, mais aussi bien la d&#233;passe, puisque la sup&#233;riorit&#233; de l'Homme sur le Lion se voit maintenant annul&#233;e par l'intervention, bien que non technique, elle, du Rat. La hi&#233;rarchie des forces &#034;pures&#034; s'inverse une seconde fois et le Lion se lib&#232;re du pi&#232;ge mortel que l'Homme lui a tendu ce jour-l&#224;, gr&#226;ce &#224; un tiers... pourtant le &#034;plus faible&#034; de tous : les m&#226;choires du Lion, qui broient habituellement le Rat et parfois l'Homme, sont impuissantes face au filet tiss&#233; par le second, dont les &#034;petites&#034; dents du rongeur viendront seules &#224; bout. &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je propose d'introduire ici le concept de&lt;strong&gt; saut qualitatif&lt;/strong&gt; : lorsque deux &#234;tres s'opposent et tendent &#224; se d&#233;truire, chacun s'effor&#231;ant de diminuer l'autre le plus possible, la diversit&#233; d'aptitudes de leurs corps singuliers joue un r&#244;le purement n&#233;gatif, puisque, on l'a vu, elle interdit de d&#233;cider trop vite qui surpassera l'autre, &#034;trop vite&#034; signifiant, &#224; nouveau, selon un crit&#232;re unique ; mais lorsque deux &#234;tres s'aident, ou que l'un au moins apporte son concours &#224; l'autre, la diversit&#233; des aptitudes, mises en commun et non plus en opposition, permet un gain radical. Dans &lt;i&gt;Les deux Hommes et le Rocher&lt;/i&gt;, cette diversit&#233; est minimale, puisque Pierre et Paul exercent chacun le m&#234;me type d'action : pourtant, la somme de leurs forces de pouss&#233;e, dont chacune, isol&#233;ment, s'&#233;tait r&#233;v&#233;l&#233;e inf&#233;rieure &#224; l'inertie de la roche, met en mouvement celle-ci et produit donc un effet incomparablement sup&#233;rieur &#224; ce que l'un ou l'autre pouvait obtenir seul. Au lieu de deux effets nuls, on obtient un &#034;quelque chose&#034; et ce gain ne peut &#234;tre quantifi&#233; : il y a saut qualitatif, chaque fois que deux &#234;tres sont capables ensemble d'une action incommensurable avec les actions de chacun et/ou avec la somme de celles-ci. Cela arrive, a fortiori, chaque fois que les partenaires disposent d'aptitudes r&#233;ellement diff&#233;rentes ; si l'aide du Rat s'av&#232;re salutaire pour le Lion, c'est parce qu'il est apte &#224; d&#233;chirer le filet, en usant d'un moyen distinct de celui du Lion, qui a &#233;chou&#233; et que le Rat ne poss&#232;de d'ailleurs pas :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Patience et longueur de temps&lt;br /&gt;
Font plus que force ni que rage.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux vers pr&#233;c&#233;dents font voir le travail du Rat et le saut qualitatif auquel il aboutit, de mani&#232;re presque cin&#233;matographique :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sire Rat accourut, et fit tant par ses dents&lt;br /&gt;
Qu'une maille rong&#233;e emporta tout l'ouvrage.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'est ni n&#233;cessaire, ni possible au Rat de d&#233;truire la totalit&#233; du filet, mais il lui suffit d'y cr&#233;er une &#034;br&#232;che&#034;, en rompant la trame, telle que le Lion, par exemple, puisse &lt;strong&gt;alors&lt;/strong&gt; exercer utilement sa propre puissance. De la m&#234;me fa&#231;on, il suffit &#224; la Fourmi de piquer l'Homme pour que la Colombe gagne ainsi les quelques instants n&#233;cessaires pour fuir : seule, sa vitesse ne le lui aurait pas permis. Et pourtant le &lt;i&gt;ch&#233;tif Insecte&lt;/i&gt; - comment ne pas rapprocher cette Fourmi du Moucheron face au Lion -, paraissait inf&#233;rieure au Rat pour parasiter l'Homme ; c'est, je crois, le sens du premier vers de cette seconde Fable et l'int&#233;r&#234;t m&#234;me du doublet :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;L'autre exemple est tir&#233; d'Animaux plus petits.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Si la proportion apparente entre le Lion et le Rat, d'une part, la Colombe et la Fourmi, d'autre part, se conserve, l'Homme, en revanche, obstacle commun rencontr&#233; par les deux paires de larrons, se montre plus imposant encore face &#224; la seconde et la victoire de celle-ci sur le chasseur devient bien l'analogue de celle du Moucheron sur le Lion, mais gr&#226;ce &#224; l'aide.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&#8220; Nul ne sait ce que peut le corps &#8221;, dit Spinoza ; ou plut&#244;t, car ce c&#233;l&#232;bre adage n'est pas litt&#233;ral, il &#233;crit au Scolie de la Proposition III, 2 : &#8220; &lt;i&gt;Ce que peut le corps, personne jusqu'&#224; pr&#233;sent ne l'a d&#233;termin&#233;, c'est-&#224;-dire que l'exp&#233;rience n'a enseign&#233; &#224; personne jusqu'&#224; pr&#233;sent quelles actions peut le corps par les seules lois de sa nature, dans la mesure o&#249; on la consid&#232;re seulement comme corporelle, et ce qu'il ne peut pas, s'il n'est pas d&#233;termin&#233; par l'esprit &#8221;&lt;/i&gt; ; et l'on sait, &#224; ce point de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, que l'esprit ne d&#233;termine pas le corps &#224; agir, pas plus que le corps ne d&#233;termine l'esprit &#224; penser (c'est pr&#233;cis&#233;ment ce qu'&#233;nonce la Proposition III, 2). Puisque ce sont donc les corps seuls qui se d&#233;terminent les uns les autres, on doit entendre la formule au pluriel : nul ne sait ce que peuvent les corps, d'abord les uns &lt;strong&gt;contre &lt;/strong&gt;les autres ; l'issue des conflits reste impr&#233;visible, parce que les puissances oppos&#233;es ne sauraient &#234;tre mesur&#233;es et hi&#233;rarchis&#233;es de mani&#232;re univoque ; mais de la m&#234;me fa&#231;on, nul ne sait ce que peuvent les corps les uns &lt;strong&gt;pour&lt;/strong&gt; les autres : l'aide, cette fois, produit des sauts qualitatifs dans les puissances d'agir, autant qu'elles se composent.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	On peut lire alors, dans l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, le Scolie de la Proposition IV, 18 : il s'agit pour Spinoza d'&#233;noncer une premi&#232;re fois les prescriptions de la raison, avant de les d&#233;montrer dans l'ordre g&#233;om&#233;trique ; la derni&#232;re, mais non la moindre, est qu'il faut d&#233;sirer les choses hors de nous, &lt;i&gt;&#8220; extra nos &#8221;&lt;/i&gt; , dans la mesure o&#249; elles nous sont utiles ; et plus pr&#233;cis&#233;ment encore, que les plus utiles sont celles qui conviennent enti&#232;rement (&lt;i&gt;prorsus&lt;/i&gt;) avec notre nature, c'est-&#224;-dire les autres hommes (dans la mesure o&#249; nous sommes tous ensemble conduits par la raison, comme le montrera la Proposition IV, 35 ; au contraire, des hommes soumis aux passions sont contraires les uns aux autres : IV, 34). Et Spinoza &#233;crit : &#8220; &lt;i&gt;En effet, si par exemple deux individus enti&#232;rement de m&#234;me nature se joignent l'un &#224; l'autre, ils composent un individu deux fois plus puissant que chacun s&#233;par&#233;ment. A l'homme, donc, rien de pus utile que l'homme... &#8221;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce texte aussi est une fable : en effet, deux individus ne sauraient &#234;tre enti&#232;rement de m&#234;me nature, &#224; moins de n'&#234;tre plus deux, mais, comme on l'a dit, un seul et m&#234;me. Mais c'est &#233;galement la quantification du gain de puissance qui est ici fabuleuse, au sens litt&#233;ral du mot : certes, math&#233;matiquement et en acceptant le postulat impossible d'une convenance enti&#232;re, purement id&#233;ale, l'individu compos&#233; de Pierre et Paul - pourquoi les appeler autrement ? - est bien deux fois plus puissant que chacun en lui-m&#234;me (ce qui pr&#233;suppose une autre id&#233;alisation, qui affirme l'&#233;galit&#233; de leurs puissances respectives ; mais elle va de pair, &#233;videmment avec la premi&#232;re) ; cependant, la vraie comparaison &#224; op&#233;rer porte en r&#233;alit&#233; sur les effets produits par Pierre ou Paul seuls, par Pierre et Paul ensemble : or, que ces effets soient &#034;ext&#233;rieurs&#034; aux corps des partenaires, en particulier lorsque l'aide se fait contre un troisi&#232;me terme, tel le rocher-obstacle de ma fable, ou bien qu'ils consistent en une joie dans le corps de l'un au moins, il y a, gr&#226;ce &#224; l'aide, augmentation absolue de la puissance de chacun. En v&#233;rit&#233;, il faudrait donc entendre le texte comme ceci : par la composition d'un seul individu, chacun est deux fois plus puissant que lui-m&#234;me isol&#233;ment, puisqu'il re&#231;oit en aide toute la puissance de l'autre ; l'individu compos&#233; serait ainsi quatre fois plus puissant que Pierre ou Paul : si l'on veut maintenir une quantification du gain de puissance, elle doit &#234;tre paradoxale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	De m&#234;me, dans &lt;i&gt;Les deux Amis&lt;/i&gt; de La Fontaine, l'ami r&#233;veill&#233; propose spontan&#233;ment &#224; celui qui est venu lui-m&#234;me l'aider, inqui&#233;t&#233; par un mauvais r&#234;ve, trois formes d'aide : son argent, s'il est menac&#233; par la ruine, son &#233;p&#233;e, s'il a une querelle d'honneur &#224; vider, son esclave, s'il d&#233;sire une femme ; comme au Scolie IV, 18 de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, on devra se demander si une telle aide est &#224; penser comme r&#233;ciproque, organique ou mutuelle (comme une entraide &#034;seulement&#034;), mais il est bien clair, du moins, que l'aide permet aussi bien de surmonter un obstacle ext&#233;rieur, ici de joindre les forces en vue d'un combat, que de produire un bien nouveau, en partageant l'argent... ou cette&lt;i&gt; esclave assez belle&lt;/i&gt; ; ainsi, l'aide financi&#232;re serait bien un saut qualitatif, m&#234;me &#224; quantit&#233; fixe, puisqu'elle &#233;viterait &#224; l'un la ruine compl&#232;te, sans provoquer &#233;videmment celle de l'autre ; il semble qu'il faille penser de la m&#234;me fa&#231;on, dans la Fable, le rapport sexuel...&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;II. Les contradictions de l'aide r&#233;ciproque : &lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'&#194;ne et le Chien, Le Chat et le Rat&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La Fontaine, comme Spinoza, pense donc les bienfaits de l'aide, et d'abord, car c'est sans doute la plus &#233;vidente, de l'aide r&#233;ciproque, telle qu'on l'a vu se r&#233;aliser dans &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt; ; mais La Fontaine doute aussi de cette r&#233;ciprocit&#233; et ce, on va le voir, d'une mani&#232;re de plus en plus aigu&#235;. Cependant, le premier bienfait lui-m&#234;me fait d&#233;j&#224; probl&#232;me.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) Le premier bienfait&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Au Livre Huit, la Fable de l'&#194;ne et du Chien (VIII, 17) constitue exactement l'inverse de celles du Livre II, puisque, dans une situation initiale analogue, l'aide ne prend pas corps. Pourtant, comme le Lion qui sut un jour ne pas croquer le Rat, son futur sauveur, l'&#194;ne doit, le premier, sacrifier un tant soit peu son propre app&#233;tit pour &#234;tre utile au Chien : leur ma&#238;tre s'est en effet endormi dans un pr&#233; et, si l'&#194;ne peut pa&#238;tre &#224; son aise, le Chien je&#251;ne et aimerait prendre sa pitance dans les paniers que porte son camarade. Le Chien est &#224; ce moment, dit La Fontaine, &lt;i&gt;mourant de faim &lt;/i&gt; ; derri&#232;re l'hyperbole, il y a la dramatisation r&#233;elle de l'enjeu de l'aide, qui n'est pas une petite faim &#224; couper, mais, comme toujours, la vie m&#234;me du personnage ; le Lion et le Rat, la Colombe et la Fourmi s'&#233;taient r&#233;ciproquement sauv&#233;s de la mort, l'&#194;ne n'en fait pas autant quand le Chien le lui demande : il en mourra.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il refuse en effet de perdre le moindre coup de dent et finit par conseiller au Chien d'attendre que le ma&#238;tre se r&#233;veille ; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Sur ces entrefaites un Loup&lt;br /&gt;
Sort du bois, et s'en vient ; autre b&#234;te affam&#233;e.&lt;br /&gt;
L'&#194;ne appelle aussit&#244;t le Chien &#224; son secours. (v. 27-29)&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
La cruaut&#233; de l'&#194;ne se retourne alors contre lui et &lt;i&gt;le Chien ne bouge&lt;/i&gt;, mais, &#224; son tour, il exhorte l'autre &#224; r&#233;sister jusqu'au r&#233;veil de leur ma&#238;tre.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Pendant ce beau discours,&lt;br /&gt;
Seigneur Loup &#233;trangla le Baudet sans rem&#232;de.&lt;br /&gt;
Je conclus qu'il faut qu'on s'entraide. (v. 35-fin)&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut donc croire, devant l'identit&#233; des conclusions, que cette Fable de l'&#233;chec n'est qu'un nouveau moyen, pour La Fontaine, de montrer la n&#233;cessit&#233; de l'aide r&#233;ciproque : pour ceux que son succ&#232;s n'avait pas convaincus, il convenait, plus violemment mais plus efficacement peut-&#234;tre, de peindre la mort de l'&#194;ne qui oublia cette n&#233;cessit&#233;. (Inutile de souligner qu'il ne s'agit pas ici de l'entraide au sens qu'on lui a donn&#233;, mais bien d'une aide r&#233;ciproque). &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Cependant, La Fontaine est-il r&#233;ellement le moraliste qu'il pr&#233;tend ? Une autre lecture devient en effet possible, qui incite, elle, &#224; mieux s'interroger sur les conditions du succ&#232;s de l'aide r&#233;ciproque dans &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Colombe et le Moucheron&lt;/i&gt;. En effet, on voit r&#233;trospectivement combien sont d&#233;cisives, dans les deux premi&#232;res fables, la magnanimit&#233; du Lion et la charit&#233; de la Colombe, qui les d&#233;terminent &#224; secourir ceux dont le retour d'aide serait vital par la suite ; mais ils ne pouvaient le savoir alors, pas plus que l'&#194;ne ne se doutait qu'il aurait besoin du Chien - car il aurait &#233;videmment agi autrement ! Ce sont alors leurs pures qualit&#233;s de g&#233;n&#233;rosit&#233; qui suppl&#233;ent ce calcul int&#233;ress&#233;, rendant pr&#233;cis&#233;ment le geste beau et vertueux. Mais cette interpr&#233;tation, &#224; laquelle le texte incite, ne doit-elle pas &#234;tre maintenant suspect&#233;e ? On a d&#233;j&#224; soulign&#233; ce premier miracle &#233;cologique, par lequel le Lion &#233;pargne le Rat, &lt;i&gt;sorti de terre assez &#224; l'&#233;tourdie entre ses pattes&lt;/i&gt; : &#224; nouveau, l'aurait-il laiss&#233; partir s'il avait eu tr&#232;s faim ? Or, que reproche-t-on &#224; l'&#194;ne, sinon d'avoir &#233;t&#233;, lui, affam&#233; au point de ne pas prendre le temps de rendre service ? Il n'a simplement pas eu la chance du Lion, qui pouvait se montrer magnanime, parce qu'il avait d&#233;j&#224; mang&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En termes politiques, la cl&#233;mence royale que glorifie la premi&#232;re Fable se manifeste-t-elle autant qu'il convient ? La Fontaine se faisait &#233;ducateur du Prince et Dauphin, en lui enseignant ce que devrait &#234;tre un Roi :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Roi des Animaux, en cette occasion,&lt;br /&gt;
Montra ce qu'il &#233;tait et lui donna la vie.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Mais n'est-ce pas signifier, aussi bien, que la Royaut&#233;, en d'autres occasions, r&#233;elles, manque &#224; son mod&#232;le ? Ne doit-on pas penser &#224; Fouquet, dont Louis XIV commua la peine de bannissement... en prison &#224; vie ? &#201;trange cl&#233;mence.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Par quel autre miracle la Colombe prend-elle soin de sauver la Fourmi des eaux ? Cette admirable charit&#233; d&#233;sint&#233;ress&#233;e n'a-t-elle pas &#233;galement des causes d&#233;terminantes ? L'oiseau aurait pu, par exemple, ne rep&#234;cher l'insecte que pour le manger - de telle fa&#231;on qu'il faudrait revenir aux conditions pr&#233;c&#233;dentes afin d'expliquer sa cl&#233;mence - ou en tout cas ne pas perdre son temps pour si peu, une Fourmi ; La Fontaine construit l&#224; encore des situations parfaitement analogues, puisque la Colombe est en train de boire dans le ruisseau lorsque la Fourmi y tombe et, &#224; d&#233;faut de se priver de l'avaler, elle cesse au moins pour un temps de se d&#233;salt&#233;rer : mais si elle aussi avait eu tr&#232;s soif ? Qu'est-ce qui garantit qu'elle se serait interrompue, contrairement &#224; l'&#194;ne qui ne voulut, &#8220; &lt;i&gt;perdant un moment, perdre un coup de dent &#8221;&lt;/i&gt; ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Tout le probl&#232;me est bien que le service rendu par le Lion ou la Colombe ne leur co&#251;tait rien, tandis qu'il co&#251;tait &#224; l'&#194;ne de venir en aide, &#224; ce moment-l&#224;, au Chien. Ce co&#251;t, dira-t-on, &#233;tait bien faible ; il broutait depuis suffisamment longtemps pour s'arr&#234;ter quelques instants et secourir le malheureux Chien - dont on pourrait quand m&#234;me se demander si sa vengeance est pour autant l&#233;gitime - : l'&#194;ne reste inexcusable et m&#233;ritait sa punition. Qui, pourtant, peut en juger ? Surtout, la Fable pose, au-del&#224; du cas singulier, une question redoutable : jusqu'o&#249; doit-on se sacrifier soi-m&#234;me pour venir en aide &#224; autrui, lors m&#234;me que ce secours ne procure aucun avantage propre ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mon interpr&#233;tation est malveillante, j'en conviens bien volontiers ; au lieu d'une apologie de l'aide, voici que les Fables en montreraient les contradictions, contradictions lev&#233;es, de mani&#232;re exceptionnelle, lorsqu'on peut comme le Lion ou la Colombe apporter son concours gratuitement, c'est-&#224;-dire sans rien y perdre ; or, derri&#232;re les motifs moraux qu'il affiche pour ses personnages, La Fontaine donne effectivement au lecteur &#034;malveillant&#034; tous les &#233;l&#233;ments pour poser ce probl&#232;me. Mais il permet aussi de mieux discerner l'originalit&#233; de la solution qu'y apporte Spinoza, cette solution &#233;tant pr&#233;cis&#233;ment l'entraide : en effet, si les int&#233;r&#234;ts des partenaires peuvent co&#239;ncider, le danger de non-assistance est &#233;cart&#233;, car l'un n'a plus &#224; aider&lt;strong&gt; d'abord&lt;/strong&gt; l'autre pour recevoir &lt;strong&gt;ensuite&lt;/strong&gt; le service qui l'int&#233;resse en propre ; il ne risque pas, comme l'Ane, de refuser l'association, par myopie et ignorance de l'utilit&#233; future d'un d&#233;biteur, puisque l'association a pour objet, dans l'entraide, d'accomplir en un m&#234;me temps une seule action, utile aux deux partenaires.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	En effet, la th&#233;orie spinozienne des Affects prend &#233;galement acte et vise &#224; expliquer cette menace qui p&#232;se sur l'&#233;change de services : au d&#233;but de la Quatri&#232;me Partie de l'&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, Propositions 9 &#224; 13, Spinoza compare les intensit&#233;s respectives des Affects qui naissent en nous, selon que nous imaginons la chose affectante soit comme pr&#233;sente, soit comme pass&#233;e ou &#224; venir, comme pass&#233;e depuis un temps plus ou moins long, comme devant venir plus ou moins prochainement. Ainsi, l'Esprit de l'&#194;ne est plus affect&#233; par l'herbe pr&#233;sente que par la gratitude future que pourrait lui t&#233;moigner le Chien, s'il lui permettait de manger &#233;galement : &#8220; &lt;i&gt;L'image d'une chose future ou bien pass&#233;e, c'est-&#224;-dire d'une chose que nous contemplons avec une relation au temps futur ou bien pass&#233;, s&#233;par&#233;e du pr&#233;sent, est, toutes choses &#233;gales par ailleurs, plus faible que l'image d'une chose pr&#233;sente, et par cons&#233;quent un affect envers une chose future ou bien pass&#233;e est, toutes choses &#233;gales par ailleurs, plus rel&#226;ch&#233; qu'un affect envers une chose pr&#233;sente&lt;/i&gt; &#8221; (IV, 9, Corollaire). Au contraire, si l'&#194;ne avait &#233;t&#233; conduit par la raison, il aurait estim&#233; et compar&#233; ces deux biens &#224; leurs justes valeurs, non d&#233;form&#233;es par un temps imaginaire : &#8220; &lt;i&gt;Si nous pouvions avoir une connaissance ad&#233;quate de la dur&#233;e des choses et d&#233;terminer par la raison leur temps d'exister, nous contemplerions les choses futures avec le m&#234;me affect que les choses pr&#233;sentes, et un bien, que l'Esprit concevrait comme futur, il le d&#233;sirerait comme un bien pr&#233;sent, et par cons&#233;quent il n&#233;gligerait n&#233;cessairement un bien pr&#233;sent moindre pour un plus grand bien futur, et il d&#233;sirerait tr&#232;s peu ce qui serait un bien dans le pr&#233;sent, mais la cause de quelque mal futur&lt;/i&gt; &#8221; (IV, 62, Scolie).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est donc sous le coup de la passion que l'Ane pr&#233;f&#232;re un moindre bien pr&#233;sent &#224; un bien plus grand, mais futur ; mais on sait aussi que devenir raisonnable est, selon Spinoza, tr&#232;s difficile, que beaucoup d'hommes, dont notre Ane pourrait &#234;tre ici le repr&#233;sentant, restent largement soumis aux passions : l'entraide, en annulant la succession temporelle entre le premier bienfait, si exigeant, et le retour d'aide, pourrait donc constituer un moyen pour surmonter cette difficult&#233;, un moyen terme entre l'ignorance et la sagesse. Car, &#224; l'inverse, celui qui aide en premier autrui, s'expose &#224; l'ingratitude : rien ne prouve, au fond, que le Chien e&#251;t prot&#233;g&#233; contre le Loup notre Ane, si celui-ci lui avait accord&#233; de manger... Cette suspicion para&#238;t cette fois excessive ? Lisons alors, chez La Fontaine, les Fables de l'ingratitude.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;
&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Le bienfait r&#233;ciproque : Le Chat et le Rat&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	L'aide r&#233;ciproque, en effet, tombe de Charybde en Scylla : le premier service est conditionn&#233; par la capacit&#233; du cr&#233;ancier &#224; pr&#233;f&#233;rer un bien plus grand, mais &#233;loign&#233;, &#224; un bien pr&#233;sent, quoique moindre ; &#224; d&#233;faut, c'est-&#224;-dire le plus souvent, son refus sera consid&#233;r&#233; comme un affront par le demandeur, qui se vengera ; mais &#224; l'inverse, une aide accord&#233;e sera-t-elle bien rendue par le d&#233;biteur ? On a toujours consid&#233;r&#233; comme &#233;vident, jusqu'ici, que le Rat, ayant &#233;t&#233; &#233;pargn&#233; par le Lion, lui sauve la vie &#224; son tour ; de m&#234;me pour la Fourmi quant &#224; la Colombe. Pourquoi douter alors de la gratitude du Chien ? Que sa vengeance soit disproportionn&#233;e, certes, mais cela n'autorise pas &#224; l'accabler de soup&#231;ons imaginaires ; si l'Ane avait su &#234;tre secourable, il en aurait &#233;t&#233; r&#233;compens&#233; et le drame ne serait pas arriv&#233;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Et pourtant, La Fontaine fait tout pour instiller ce doute, l&#224; encore. En effet, pour ces quelques Fables qui incitent &#224; &lt;i&gt;obliger tout le monde&lt;/i&gt;, malgr&#233; la difficult&#233; &#224; voir qu'un petit sacrifice aujourd'hui fera peut-&#234;tre un alli&#233; salutaire pour demain, on en trouve d'autres, bien plus nombreuses, o&#249; celui qui a su faire le premier geste est pay&#233;... d'ingratitude : &lt;i&gt;Le Renard et le Bouc&lt;/i&gt; (III, 5), dont la situation sera reprise presque &#224; l'identique dans &lt;i&gt;Le Loup et le Renard&lt;/i&gt; (XI, 6), &lt;i&gt;Le Loup et la Cigogne&lt;/i&gt; (III, 9), &lt;i&gt;Le Singe et le Chat&lt;/i&gt; (IX, 17). Dans toutes celles-ci, qu'on y voie un triste scandale ou plut&#244;t une utile le&#231;on de v&#233;rit&#233; - on pourrait presque dire une &#034;le&#231;on de choses&#034;-, l'ingrat est r&#233;compens&#233; : en se soustrayant &#224; son obligation, il tire plus de profit de celui qui l'a servi d'abord, ou lui a servi, que s'il devait lui rendre quoi que ce soit en retour. Le Singe, par exemple, croque tous les marrons que le Chat a retir&#233;s du feu pour eux deux, alors qu'il pouvait &#233;videmment le faire lui-m&#234;me aussi bien, et m&#234;me mieux : il a tout gagn&#233;, par la paresse et l'ingratitude ; le Loup, lui, accorde pour unique salaire &#224; la Cigogne, qui, gr&#226;ce &#224; son long cou et son long bec, lui a retir&#233; l'os coinc&#233; dans le gosier - superbe saut qualitatif, pourtant, gr&#226;ce &#224; l'aptitude propre &#224; l'oiseau - de ne pas la d&#233;vorer... ce qu'il aurait pu faire &lt;strong&gt;en plus&lt;/strong&gt; de lui refuser toute r&#233;compense :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034;Quoi ! ce n'est pas encore beaucoup&lt;br /&gt;
D'avoir de mon gosier retir&#233; votre cou ?&lt;br /&gt;
Allez, vous &#234;tes une ingrate ;&lt;br /&gt;
Ne tombez jamais sous ma patte.&#034;&lt;br /&gt;
Apr&#232;s tout, n'est-il pas aussi magnanime que le Lion qui &#233;pargne le Rat ?&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ainsi se referme le cercle sur les personnages de La Fontaine : en refusant d'aider autrui, ils se privent d'alli&#233;s &#233;ventuels pour l'avenir ; acceptant, ils misent aveugl&#233;ment sur leur reconnaissance, soit par na&#239;vet&#233; - mais, bern&#233;s une fois, on ne les y reprendra sans doute plus -, soit en toute conscience et sachant combien cette reconnaissance est improbable. &#8220; &lt;i&gt;Il appara&#238;t&lt;/i&gt;, &#233;crit Spinoza,&lt;i&gt; que les hommes sont largement plus dispos&#233;s &#224; la Vengeance, qu'&#224; rendre un bienfait &#8221; &lt;/i&gt; (&lt;i&gt;&#201;thique&lt;/i&gt;, III, 41, Scolie). L'&#194;ne devait aider le Chien, car la gratitude de ce dernier &#233;tait hautement contingente, mais sa vengeance, en cas de refus, assur&#233;e.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Les deux seules Fables sans ingratitude sont finalement &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et &lt;i&gt;La Colombe et la Fourmi&lt;/i&gt;. Leur caract&#232;re utopique ne cesse donc de s'affirmer, puisque chacun des deux partenaires de l'aide r&#233;ciproque s'y montre d'une vertu tout &#224; fait exceptionnelle ; le premier sait accorder son secours sans y trouver d'int&#233;r&#234;t imm&#233;diat, m&#234;me en prenant sur lui, le second sait rendre le bienfait re&#231;u, lui aussi en payant de sa personne : le Rat aurait bien pu ne pas se d&#233;placer pour venir lib&#233;rer le Lion des filets, sans compter les efforts fournis pour les ronger.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais il y a &#233;videmment plus : le Rat avait m&#234;me un int&#233;r&#234;t tr&#232;s fort &#224; laisser le Lion dans les filets, afin que l'Homme le tue et le d&#233;barrasse ainsi d'un ennemi mortel, auquel il n'avait &#233;chapp&#233; une fois que par miracle. Pourquoi le Rat serait-il moins ingrat que tous les autres ? Pourquoi, seul avec la Fourmi, retourne-t-il le bienfait dont il a profit&#233; auparavant, alors que rien ne l'y oblige et qu'il pourrait au contraire, en laissant p&#233;rir son cr&#233;ancier, effacer toute dette ? Na&#239;vet&#233; ? Je ne crois pas, car le Rat de La Fontaine est un personnage fort avis&#233;. Quant &#224; un v&#233;ritable sens moral, on n'y croit plus maintenant : la g&#233;n&#233;rosit&#233; et la reconnaissance, que postulaient les deux Fables du Livre II, ont fait long feu l'une comme l'autre. Il doit donc exister une autre raison et La Fontaine, en effet, la donne ailleurs, dans &lt;i&gt;Le Chat et le Rat&lt;/i&gt; (VIII, 22).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Comme le Lion, le Chat tombe ici dans des filets tendus par l'Homme ; comme le premier Rat, un second a les moyens de le d&#233;gager, ou peut le laisser p&#233;rir. &#201;videmment, ce nouveau Rat n'a, lui, rien &#224; rendre au Chat, car il n'a surv&#233;cu jusque-l&#224; qu'en &#233;vitant ses griffes ; la matoiserie pure du Chat a remplac&#233; la magnanimit&#233; royale du Lion, que le Livre II glorifiait ou esp&#233;rait encore. La Fontaine r&#233;&#233;crit donc &lt;i&gt;Le Lion et le Rat&lt;/i&gt; et, ayant pris acte de la r&#233;alit&#233; de l'ingratitude, il cherche ici une raison pour laquelle un Rat viendrait en aide &#224; un F&#233;lin !&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	La na&#239;vet&#233;, de fait, se voit exclue, bien que le Chat essaie d'en jouer :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Et mon Chat de crier, et le Rat d'accourir,&lt;br /&gt;
L'un plein de d&#233;sespoir, et l'autre plein de joie.&lt;br /&gt;
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.&lt;br /&gt;
Le pauvre Chat dit : &#034;Cher ami,&lt;br /&gt;
Les marques de ta bienveillance&lt;br /&gt;
Sont communes &#224; mon endroit :&lt;br /&gt;
Viens m'aider &#224; sortir du pi&#232;ge o&#249; l'ignorance&lt;br /&gt;
M'a fait tomber. C'est &#224; bon droit&lt;br /&gt;
Que seul entre les tiens par amour singuli&#232;re&lt;br /&gt;
Je t'ai toujours choy&#233;, t'aimant comme mes yeux.&lt;br /&gt;
Je n'en ai point regret, et j'en rends gr&#226;ce aux Dieux.&lt;br /&gt;
J'allais leur faire ma pri&#232;re ;&lt;br /&gt;
Comme tout d&#233;vot Chat en use les matins.&lt;br /&gt;
Ce r&#233;seau me retient ; ma vie est entre tes mains :&lt;br /&gt;
Viens dissoudre ces n&#339;uds.&#034;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce discours proprement tartuffesque, le Rat r&#233;pond, non sans ironie : &#8220; &lt;i&gt;Et quelle r&#233;compense En aurai-je ? &#8221;&lt;/i&gt; Le premier bienfait, &#224; nouveau, n'est pas accord&#233;, car celui qui en a la possibilit&#233; n'y a aucun int&#233;r&#234;t : quel bien futur le Rat peut-il attendre, du Chat en personne, qui serait sup&#233;rieur &#224; celui de voir son &lt;i&gt;mortel ennemi&lt;/i&gt; p&#233;rir tout de suite ? Le refus d'aide de l'&#194;ne &#233;tait une erreur, caus&#233;e par la passion de la gourmandise, mais le refus du Rat para&#238;t hautement rationnel. Comment lui demander par exemple d'avoir piti&#233; ? &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il refuse donc l'offre du Chat, manger la Belette et le Hibou, qui logent &#233;galement l&#224; et menacent la vie du Rat, en &#233;change de sa propre lib&#233;ration :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; ...&#034;Idiot !&lt;br /&gt;
Moi ton lib&#233;rateur ? Je ne suis pas si sot.&#034;&lt;br /&gt;
Puis il s'en va vers sa retraite.&lt;br /&gt;
La Belette &#233;tait pr&#232;s du trou.&lt;br /&gt;
Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou :&lt;br /&gt;
Dangers de toutes parts ; le plus pressant l'emporte.&lt;br /&gt;
Rongemaille retourne au Chat, et fait en sorte&lt;br /&gt;
Qu'il d&#233;tache un cha&#238;non, puis un autre, et puis tant&lt;br /&gt;
Qu'il d&#233;gage enfin l'hypocrite.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement donc, le Rat du Livre VIII semble donner foi &#224; la promesse de gratitude du Chat et sauve la vie de son ennemi comme celui du Livre II. Mais la r&#233;p&#233;tition est en v&#233;rit&#233; un complet renversement des valeurs : sans la pr&#233;sence, nouvelle, du Hibou et de la Belette, le Rat aurait laiss&#233; le Chat &#224; l'Homme, comme le premier aurait d&#251; le faire pour le Lion... Son refus initial est rationnel, mais, rationnellement aussi, il voit ensuite que la mort du Chat aggraverait paradoxalement sa situation : les deux autres pr&#233;dateurs, n'&#233;tant plus eux-m&#234;mes sous la menace du Chat, lui feraient une chasse bien plus pressante. La Fontaine peut donc plagier sa Fable du &lt;i&gt;Lion et le Rat &lt;/i&gt; et montrer &#224; nouveau le sauvetage du &#034;puissant&#034; F&#233;lin par le &#034;faible&#034; Rongeur : la signification a chang&#233; ; &#8220; &lt;i&gt;il d&#233;gage enfin l'hypocrite &#8221;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'homme para&#238;t en cet instant.&lt;br /&gt;
Les nouveaux alli&#233;s prennent tous deux la fuite.&lt;br /&gt;
A quelque temps de l&#224;, notre Chat vit de loin&lt;br /&gt;
Son Rat qui se tenait &#224; l'erte et sur ses gardes.&lt;br /&gt;
&#034;Ah ! mon fr&#232;re, dit-il, viens m'embrasser ; ton soin&lt;br /&gt;
Me fait injure ; tu regardes&lt;br /&gt;
Comme ennemi ton alli&#233;.&lt;br /&gt;
Penses-tu que j'aie oubli&#233;&lt;br /&gt;
Qu'apr&#232;s Dieu je te dois la vie ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j'oublie&lt;br /&gt;
Ton naturel ? aucun trait&#233;&lt;br /&gt;
Peut-il forcer un Chat &#224; la reconnaissance ?&lt;br /&gt;
S'assure-t-on sur l'alliance&lt;br /&gt;
Qu'a faite la n&#233;cessit&#233; ?&#034;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Chat n'a donc pas eu l'occasion de manger la Belette et le Hibou, comme il l'avait promis, r&#233;ciproquement. L'aurait-il fait ? Oui certainement, mais certainement pas pour le bien du Rat, qu'il d&#233;sire manger maintenant, &#224; d&#233;faut des deux autres. L'ingratitude est ici chose acquise, mais son degr&#233;, lui, ne cesse de cro&#238;tre : le Chat veut manger son sauveur, comme dans ce que j'appellerai les secondes Fables de l'ingratitude, telles que &lt;i&gt;Le Cerf et la Vigne&lt;/i&gt; (V, 15),&lt;i&gt; Le Villageois et le Serpent&lt;/i&gt; (VI, 13) et surtout une des derni&#232;res Fables, d&#233;sabus&#233;e mais superbe, &lt;i&gt;La For&#234;t et le B&#251;cheron&lt;/i&gt; (XII, 16) ; dans toutes celles-ci, l'ingrat ne rend aucunement le bien re&#231;u, comme d&#233;j&#224; dans &lt;i&gt;Le Renard et le Bouc&lt;/i&gt;, &lt;i&gt;Le Loup et la Cigogne&lt;/i&gt; ou &lt;i&gt;Le Singe et le Chat&lt;/i&gt;, mais tue m&#234;me son bienfaiteur, ou tente de le faire, afin d'en tirer un profit plus grand encore : Le Cerf et le Serpent en sont punis et meurent &#224; leur tour, pas le B&#251;cheron..&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Une troisi&#232;me fois donc, le Rat s'est montr&#233; rationnel ; il &#233;chappe au pi&#232;ge verbal du Chat, comme lorsqu'il avait d'abord refus&#233; de le d&#233;gager, avant de comprendre dans un second temps que tel &#233;tait pourtant son int&#233;r&#234;t. A aucun moment de la Fable, le Chat n'aide le Rat ; mais &#224; proprement parler, le Rat n'aide jamais le Chat non plus : il ne lui sauve pas la vie parce qu'il esp&#232;re quelque bienfait en retour, mais parce que, malheureusement, le Chat vivant se r&#233;v&#232;le un moindre mal. Le Rat, en r&#233;alit&#233;, s'aide lui-m&#234;me, &#224; trois reprises, par sa prudence ; simplement, cette prudence est contraire aux int&#233;r&#234;ts du Chat la premi&#232;re et la derni&#232;re fois, et se trouve leur co&#239;ncider en une occasion. C'est la seule entraide qu'on ait rencontr&#233; dans les &lt;strong&gt;Fables&lt;/strong&gt;, mais elle est d&#233;risoire : la solitude des personnages de La Fontaine est devenue radicale.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Spinoza traite de l'&#233;change des bienfaits, c'est-&#224;-dire de l'aide r&#233;ciproque, aux Propositions 70 et 71 de la Quatri&#232;me Partie de l'&lt;strong&gt;Ethique&lt;/strong&gt; : il s'agit dans tout ce passage de construire un mod&#232;le g&#233;n&#233;ral de l'homme libre, vivant sous la conduite de la raison, cette vertu parfaite et id&#233;ale se fondant sur la compr&#233;hension des affects par leurs causes. Ainsi, la Troisi&#232;me Partie a montr&#233; que les hommes, soumis aux passions, sont plus dispos&#233;s &#224; rendre un m&#233;fait qu'un bienfait, cette asym&#233;trie entre vengeance et gratitude ayant pour racine commune l'orgueil (cf. &#224; nouveau III, 41, Scolie et les Propositions 39 &#224; 42). Spinoza en d&#233;duit, au Scolie de la Proposition IV, 71, que &#8220; &lt;i&gt;la reconnaissance qu'ont les uns avec les autres les hommes men&#233;s par le d&#233;sir aveugle est le plus souvent un commerce (&#8220; mercatura &#8221;), autrement dit un pi&#232;ge (&#8220; aucupium &#8221;), plut&#244;t que de la reconnaissance &#8221;&lt;/i&gt; ; il peut y avoir au mieux &#233;change de bienfaits, l'ingratitude n'&#233;tant pas en elle-m&#234;me un affect selon Spinoza, mais il s'agit pr&#233;cis&#233;ment d'un n&#233;goce, o&#249; chacun s'efforce de donner pour recevoir, avec le meilleur rapport possible entre l'aide accord&#233;e &#224; autrui et celle obtenue r&#233;ciproquement : rien de surprenant en effet &#224; ce qu'on ne rende pas service &#224; celui qu'on pense inutile... C'est pourquoi, selon la Proposition IV, 70 d&#233;j&#224;, l'homme libre doit autant que possible d&#233;cliner les bienfaits des ignorants, puisque ce ne sont proprement que des cadeaux empoisonn&#233;s. Mais entre les hommes libres eux-m&#234;mes, tout est diff&#233;rent : eux, &#8220; &lt;i&gt;seuls, sont tr&#232;s reconnaissants les uns envers les autres &#8221;&lt;/i&gt; (Prop. 71) ; qu'est-ce &#224; dire ? Les hommes libres, &#224; l'inverse exactement des ignorants, font-ils assaut de bienfaits r&#233;ciproques, &#224; l'instar des deux amis de la Fontaine ? La raison conduit-elle &#224; trouver de la joie dans celle d'autrui ? (On voit en particulier comment Spinoza pourrait retrouver ici le grand mod&#232;le de l'amiti&#233; vertueuse, fond&#233; par Aristote et qui habite aussi la Fable des &lt;i&gt;Deux Amis&lt;/i&gt;). Pour r&#233;pondre &#224; cette question, on doit envisager la possibilit&#233; de la troisi&#232;me forme d'aide, organique, puisqu'elle constituerait elle-m&#234;me l'union la plus parfaite des individus, comme en un seul. Mais on peut d&#233;j&#224; penser que l'entraide, &#224; nouveau, fournirait au moins un interm&#233;diaire possible entre l'&#233;change de bienfaits tel que le pratiquent les ignorants et la gratitude parfaite des hommes libres : en effet, elle n'est d&#233;j&#224; plus un &#233;change, m&#234;me si elle maintient encore chacun dans la recherche de son int&#233;r&#234;t propre, dans la mesure o&#249; celle-ci co&#239;ncide avec l'effort propre d'autrui ; mais la libert&#233; ou la raison consistent-elles pour Spinoza &#224; en sortir ? Aucunement. Si l'aide organique devait se r&#233;v&#233;ler impossible et/ou imaginaire, ce serait alors l'entraide qui constituerait l'id&#233;al &#224; d&#233;velopper.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;III. L'aide organique, mythe ou r&#233;alit&#233; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;1) Les Membres et l'Estomac (III, 2)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le fil de la royaut&#233; relie cette Fable clairement au &lt;i&gt;Lion et le Rat&lt;/i&gt; : celle-ci pr&#233;tendait enseigner au Dauphin la n&#233;cessit&#233; de la cl&#233;mence, &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; s'adresse inversement aux sujets, car ce sont eux qui risquent maintenant de manquer &#224; leur devoir. Si le Roi doit savoir faire gr&#226;ce, et un tel geste est par nature exceptionnel, les autres corps de l'&#201;tat ne sauraient ignorer ses fonctions quotidiennes. Or, pour montrer le r&#233;gime parfait de l'&#201;tat, La Fontaine recourt &#034;naturellement&#034; au mod&#232;le de l'organisme :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je devais par la Royaut&#233;&lt;br /&gt;
Avoir commenc&#233; mon ouvrage.&lt;br /&gt;
A la voir d'un certain c&#244;t&#233;,&lt;br /&gt;
Messer Gaster en est l'image.&lt;br /&gt;
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les sujets et le Roi sont comme les Membres et l'Estomac, c'est-&#224;-dire forment une association qui n'a jamais commenc&#233; et qui, par cons&#233;quent, ne saurait se dissoudre. L'organisme, en effet, n'a pas de commencement, en ce sens que ses parties n'ont pas exist&#233; d'abord s&#233;par&#233;ment, avant de s'unir : elles n'en auraient pas &#233;t&#233; capables, car chacune a besoin de toutes les autres pour subsister. L'aide organique est pour ses partenaires une nature, toujours d&#233;j&#224; l&#224;, alors que l'aide r&#233;ciproque n'&#233;tait jamais qu'un &#233;v&#233;nement.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est bien au contraire la crise qui fait ici &#233;v&#233;nement : l'organisme ou l'Etat tombe malade, d'asth&#233;nie, lorsque l'une ou plusieurs de ses parties cessent de remplir leur fonction propre. Les Membres, ayant toujours &#233;t&#233; Parties du Tout, n'ont pas conscience de ce qu'ils sont et r&#234;vent d'une existence nouvelle - le caract&#232;re b&#233;nin de la maladie y est donc inscrit d&#232;s l'origine, puisqu'elle na&#238;t de la perfection m&#234;me de l'union organique : tout, ou plut&#244;t &lt;i&gt;les Mutins&lt;/i&gt;, rentrera dans l'ordre, car il ne peut en &#234;tre autrement - :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;De travailler pour lui les Membres se lassant,&lt;br /&gt;
Chacun d'eux r&#233;solut de vivre en Gentilhomme,&lt;br /&gt;
Sans rien faire, all&#233;guant l'exemple de Gaster.&lt;br /&gt;
&#034;Il faudrait, disaient-ils, sans nous, qu'il v&#233;c&#251;t d'air :&lt;br /&gt;
Nous suons, nous peinons, comme b&#234;tes de somme.&lt;br /&gt;
Et pour qui ? Pour lui seul : nous n'en profitons pas.&lt;br /&gt;
Notre soin n'aboutit qu'&#224; fournir ses repas.&lt;br /&gt;
Ch&#244;mons : c'est un m&#233;tier qu'il veut nous faire apprendre.&#034;&lt;br /&gt;
Ainsi dit, ainsi fait. Les Mains cessent de prendre,&lt;br /&gt;
Les Bras d'agir, les Jambes de marcher.&lt;br /&gt;
Tous dirent &#224; Gaster qu'il en all&#226;t chercher.&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Les Membres croient que l'Estomac, inactif, se contente de consommer ce qu'eux-m&#234;mes lui apportent, sans jamais rendre quelque service en retour ; leur s&#233;cession leur prouvera le contraire :&lt;br /&gt;
&lt;i&gt;Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.&lt;br /&gt;
Bient&#244;t les pauvres gens tomb&#232;rent en langueur ;&lt;br /&gt;
Il ne se forma plus de nouveau sang au c&#339;ur :&lt;br /&gt;
Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent ;&lt;br /&gt;
Par ce moyen, les Mutins virent&lt;br /&gt;
Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux,&lt;br /&gt;
A l'int&#233;r&#234;t commun contribuait plus qu'eux.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'aide organique est &lt;strong&gt;toujours d&#233;j&#224; r&#233;ciproque&lt;/strong&gt; : loin de garder pour lui l'aliment qu'il recevait, l'Estomac le redistribuait, mais sous une autre forme, du sang neuf, et par l'interm&#233;diaire du c&#339;ur ; c'est ce qui a tromp&#233; les Membres.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Qu'est-ce qu'une partie d'un tout organique ? La Fontaine en fait voir ses deux caract&#233;ristiques essentielles, jamais disjointes : chaque partie est incapable de subsister ind&#233;pendamment des autres, comme celles-ci ont absolument besoin d'elle. Certes, l'organisme de la Fable, parce qu'il doit &#234;tre monarchique, est hi&#233;rarchis&#233; : l'Estomac s'y r&#233;v&#232;le central en ce qu'il alimente toutes les autres parties &#224; la fois, tandis qu'un simple Membre n'a pas commerce avec chaque autre Membre, voire n'est rattach&#233; directement qu'&#224; l'Estomac m&#234;me :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Ceci peut s'appliquer &#224; la grandeur royale :&lt;br /&gt;
Elle re&#231;oit et donne, et la chose est &#233;gale.&lt;br /&gt;
Tout travaille pour elle, et r&#233;ciproquement&lt;br /&gt;
Tout tire d'elle l'aliment.&lt;br /&gt;
Elle fait subsister l'Artisan de ses peines,&lt;br /&gt;
Enrichit le Marchand, gage le Magistrat,&lt;br /&gt;
Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat ;&lt;br /&gt;
Distribue en cent lieux ses gr&#226;ces souveraines ;&lt;br /&gt;
Entretient seule tout l'&#201;tat.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chez La Fontaine comme chez Hobbes, le Souverain a pour fonction fondamentale d'unifier les diff&#233;rents &#233;l&#233;ments de la soci&#233;t&#233;, corporations ou individus, en un seul et m&#234;me corps ; certes, dans la gravure qui ouvre le &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt;, l'unit&#233; de l'&#201;tat consiste en sa t&#234;te, c'est-&#224;-dire dans l'unicit&#233; de la volont&#233; souveraine - l&#224; aussi, donc, le Souverain sera id&#233;alement un Monarque -, &#224; laquelle tous les sujets ob&#233;issent conjointement. En pr&#233;f&#233;rant un mod&#232;le &#034;gastrique&#034;, La Fontaine introduit lui dans l'&#201;tat une r&#233;elle r&#233;ciprocit&#233; : le chef de l'Etat hobbesien, au sens corporel du mot &lt;i&gt;chef&lt;/i&gt;, est un centre d'o&#249; partent des commandements, l'Estomac royal de La Fontaine se situe au milieu d'un syst&#232;me d'&#233;changes centrip&#232;tes autant que centrifuges. Voil&#224; transpos&#233; dans le champ &#233;conomique l'organicisme politique du &lt;i&gt;L&#233;viathan&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Mais une autre signification s'impose, de mani&#232;re irr&#233;pressible : car si la Fable des &lt;i&gt;Pieds et l'Estomac&lt;/i&gt; existe d&#233;j&#224; chez &#201;sope, La Fontaine reprend le nom de Messer Gaster &#224; Rabelais (&lt;i&gt;Quart Livre&lt;/i&gt;, Ch. LVII et suivants), qui, tout en se r&#233;f&#233;rant lui-m&#234;me &#224; &#201;sope, donne au personnage un relief - si l'on peut dire - et une puissance accrus : &#8220; &lt;i&gt;Je vous certifie que au mandement de Messer Gaster tout le Ciel tremble, toute la Terre branle. Son mandement est nomm&#233;&lt;/i&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt; faire le fault&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt; &lt;i&gt;, sans d&#233;lai, ou mourir &#8221;&lt;/i&gt;. La &lt;i&gt;trippe&lt;/i&gt; m&#232;ne le monde, dit Rabelais. Or Messer Gaster a beaucoup de l'ogre, du roi qui d&#233;vore les biens de ses sujets, sinon leurs personnes m&#234;mes. Ainsi, apr&#232;s une &#233;num&#233;ration animali&#232;re, scand&#233;e par le refrain &lt;i&gt;Et tout pour la trippe&lt;/i&gt;, puisque tous ces &#234;tres ob&#233;issent au Ventre, Rabelais en vient aux hommes, qui cherchent &#233;galement &#224; nourrir leur Ma&#238;tre, d'autres hommes aussi bien : &#8220; &lt;i&gt;Bref est tant &#233;norme, que en sa rage il mange tous, b&#234;tes et gens, comme fut vuentreles Vascons,lorsque Q. Metellus les assi&#233;geait par les Guerres Sertorianes ; entreles Saguntins assi&#233;g&#233;s par Hannibal : entre les Juifs assi&#233;g&#233;s par les Romains : six cents autres. Et tout pour la trippe &#8221; . &lt;/i&gt;Voil&#224; Gaster cannibale, ce que confirmera, au Chapitre suivant, la description des &lt;i&gt;Gastrol&#226;tres&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Ce n'est plus alors de la gravure hobbesienne qui ouvre le &lt;strong&gt;L&#233;viathan&lt;/strong&gt; qu'il faut rapprocher la Fable de La Fontaine, mais, plus tard, d'une gravure rabelaisienne dessin&#233;e par Daumier contre Louis-Philippe, intitul&#233;e &lt;i&gt;Gargantua&lt;/i&gt; et que Philipon, le directeur de la revue qui la publia, d&#233;crivait ainsi : &#8220; M. Gargantua est un &#233;norme gaillard qui avale et dig&#232;re fort bien un budget au naturel, et qui le rend imm&#233;diatement en secr&#233;tions de fort bonne odeur &#224; la cour en croix, rubans, brevets, etc. &#8221; (Daumier fut condamn&#233; &#224; six mois de prison, outre l'amende...) &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Le personnage du Roi Gaster est donc lourd d'un sens anti-monarchique que La Fontaine feint d'ignorer : sa candeur lui permet d'offrir au Monarque, en mimant de le glorifier, une Fable parfaitement ironique. Et voici encore un autre amateur de cette ironie gargantuesque : &#8220; &lt;i&gt;Bien loin qu'un roi fournisse &#224; ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d'eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, &#224; condition qu'on prendra aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu'il leur reste en r&#233;alit&#233; &#8221; &lt;/i&gt;(Rousseau, &lt;i&gt;Du Contrat Social&lt;/i&gt;, I, 4).&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Enfin, il est une autre Fable qui vient perturber l'image organique et le fonctionnement (trop) parfait de l'&#201;tat imagin&#233;s par &lt;i&gt;Les Membres et l'Estomac&lt;/i&gt; : &lt;i&gt;Le Jardinier et son Seigneur&lt;/i&gt;.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;2) Le Jardinier et son Seigneur (IV, 4)&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Comme souvent chez La Fontaine, l'analogie entre les deux Fables, nullement signal&#233;e, se r&#233;v&#232;le pourtant exacte : la &lt;i&gt;grandeur royale&lt;/i&gt;, disait la premi&#232;re, &lt;i&gt;Maintient le Laboureur, donne paye au Soldat, (...) Entretient seule tout l'Etat&lt;/i&gt; , et ici, en effet, le Jardinier fait appel &#224; la puissance militaire ou polici&#232;re de son Seigneur afin que celui-ci chasse de son potager un Li&#232;vre parasite. Mais ce &#034;service d'ordre&#034; co&#251;tera au sujet un prix exorbitant : si le Roi-Gaster se faisait nourrir par les Membres auxquels il donnait puissance et unit&#233;, le Seigneur pille son Jardinier.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Il faut lire toute la Fable, commen&#231;ant par la description minutieuse de ce v&#233;ritable Jardin d'Eden, dont le Li&#232;vre ne &lt;i&gt;trouble la f&#233;licit&#233;&lt;/i&gt; que marginalement, jusqu'&#224; sa mise &#224; sac, comme de la maisonn&#233;e enti&#232;re, par le Prince et ses sbires ; La Fontaine les montre proprement comme des soudards qui &#034;vivraient sur le pays&#034;, violant, volant, et abandonnant enfin un lieu d&#233;vast&#233;, pour aller poursuivre leurs exactions ailleurs :&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Le Li&#232;vre &#233;tait g&#238;t&#233; dessous un ma&#238;tre chou :&lt;br /&gt;
On le qu&#234;te, on le lance ; il s'enfuit par un trou,&lt;br /&gt;
Non pas trou, mais trou&#233;e, horrible et large plaie&lt;br /&gt;
Que l'on fit &#224; la pauvre haie&lt;br /&gt;
Par ordre du Seigneur : car il e&#251;t &#233;t&#233; mal&lt;br /&gt;
Qu'on n'e&#251;t pu du jardin sortir tout &#224; cheval.&lt;br /&gt;
Le bon homme disait : &#034;Ce sont l&#224; jeux de Prince&#034;.&lt;br /&gt;
Mais on le laissait dire.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(La suite du proverbe dit en effet : &#034;...qui ne plaisent qu'&#224; ceux qui les font&#034;)&lt;br /&gt;
Cette &lt;i&gt;horrible et large plaie&lt;/i&gt; nous ram&#232;ne &#224; l'organicisme, mais pour en signifier l'&#233;chec : le Seigneur est pour ses sujets un corps &#233;tranger - bien pire que le Li&#232;vre - et, loin qu'ils forment ensemble une totalit&#233; dans laquelle chacun remplirait sa fonction propre, il les agresse et les blesse. Le seul corps organique &#233;tait la maisonn&#233;e du Jardinier, sph&#232;re priv&#233;e initialement heureuse ; l'intervention du Ma&#238;tre ne constitue, elle, qu'une violence ext&#233;rieure qui met &#224; mal l'int&#233;grit&#233; de ce domaine.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	C'est peut-&#234;tre l&#224; une des plus belles le&#231;ons politiques et morales de La Fontaine, &#233;galement par la tonalit&#233; &#224; la fois grave et comique de la Fable : on viole, ou peu s'en faut, la fille du Jardinier, on mange et boit tout ce qu'il poss&#233;dait - que fait d'autre Tartuffe chez Orgon ? - et, enfin, on saccage le Jardin sans m&#234;me attraper le Li&#232;vre ; le scandale est tellement &#233;norme que l'on ne peut s'emp&#234;cher d'en sourire.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt; ... et les chiens, et les Gens&lt;br /&gt;
Firent plus de d&#233;g&#226;t en une heure de temps&lt;br /&gt;
Que n'en auraient fait en cent ans&lt;br /&gt;
Tous les Li&#232;vres de la Province.&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si le Jardinier tient d'Adam, le Serpent diabolique n'est d&#233;finitivement pas le Li&#232;vre, parasite b&#233;nin, mais le Seigneur, souverain pr&#233;dateur. Le p&#233;ch&#233; originel du &lt;i&gt;bon homme&lt;/i&gt; est de n'avoir pas continu&#233; &#224; vivre cach&#233; et heureux au Jardin : l'attitude politique de La Fontaine est d&#233;finitivement &#233;picurienne.&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Je conclus donc que La Fontaine ne croit pas au fonctionnement organique de l'Etat, qui dissimule en r&#233;alit&#233; une aide r&#233;ciproque, si l'on peut encore l'appeler par ce nom, tant les &#034;bienfaits&#034; &#233;chang&#233;s sont d&#233;s&#233;quilibr&#233;s : le Jardinier et son Seigneur avaient pass&#233; un contrat (cf. leur dialogue initial, que conclut ainsi le vers 19 : &#8220; &lt;i&gt;La partie ainsi faite, il vient avec ses gens &#8221;)&lt;/i&gt; , mais de dupes, parce que l'absolue sup&#233;riorit&#233; de l'un l'autorise &#224; fixer seul le prix que paiera l'autre. C'est cette totale in&#233;galit&#233; des forces que vise &#224; masquer et &#224; l&#233;gitimer le discours politique de la totalit&#233; : en termes spinoziens, le commerce des bienfaits est devenu pillage, unilat&#233;ral ; n'est-ce pas encore pire ?.&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;	Voici donc, pour finir, quelques suggestions sur l'attitude de Spinoza face &#224; l'organicisme : d'abord, &#034;bien s&#251;r&#034;, il n'est pas davantage dupe de ce mod&#232;le que ne l'est La Fontaine ; pourtant, il l'utilise philosophiquement, comme on l'a vu dans le Scolie de IV, 18, ou encore dans le &lt;i&gt;Trait&#233; Politique&lt;/i&gt;, o&#249; le pouvoir souverain dans l'&#201;tat est plusieurs fois compar&#233; dans l'&#201;tat &#224; l'esprit d'un individu. Pourquoi donc n'est-ce qu'une image ? Parce que l'organisme lui-m&#234;me ne serait pas pour Spinoza un tout parfait, parfaitement ajust&#233; et harmonieux, mais rel&#232;verait au contraire d&#233;j&#224; de l'entraide ; ainsi, loin de refuser simplement l'application &#224; l'&#201;tat - ou &#224; tout autre assemblage humain : amour, amiti&#233;, famille...- du mod&#232;le organique comme le fait La Fontaine, Spinoza contesterait le mod&#232;le lui-m&#234;me et penserait au contraire tous les individus, du corps humain jusqu'&#224; leurs compositions &#233;thiques ou politiques, comme ce qu'ils sont r&#233;ellement, &#224; savoir des entraides entre leurs parties ou membres. C'est souligner &#224; nouveau l'importance de la construction, &#224; la suite de la Proposition II, 13 de l'&lt;i&gt;Ethique&lt;/i&gt;, de ce concept spinozien de l'individu.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Source : S&#233;minaire de P. Macherey, Lille-3 ; &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.univ-lille3.fr/recherche/set/sem/Babin.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://www.univ-lille3.fr/recherche...&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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