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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>Entretien avec Jacques Ranci&#232;re &#224; propos du Ma&#238;tre ignorant (Vacarmes)</title>
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		<dc:date>2009-04-26T18:12:08Z</dc:date>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; par Mathieu Potte-Bonneville &amp; Isabelle Saint-Sa&#235;ns. Jacques Ranci&#232;re est un singulier philosophe. Le retrait et l'abstraction servent &#224; d'autres, tant&#244;t de repli hors des affaires du temps, tant&#244;t de point d'appui pour fonder en v&#233;rit&#233; une th&#233;orie de l'ordre politique. Si Ranci&#232;re se place, lui, aux bords du politique, c'est au contraire pour trouver la bonne distance, la bonne adresse, qui permette de cerner les conditions d'une irruption de l'&#233;galit&#233; sans en (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien r&#233;alis&#233; par Mathieu Potte-Bonneville &amp; Isabelle Saint-Sa&#235;ns.&lt;br class='autobr' /&gt;
Jacques Ranci&#232;re est un singulier philosophe. Le retrait et l'abstraction servent &#224; d'autres, tant&#244;t de repli hors des affaires du temps, tant&#244;t de point d'appui pour fonder en v&#233;rit&#233; une th&#233;orie de l'ordre politique. Si Ranci&#232;re se place, lui, aux bords du politique, c'est au contraire pour trouver la bonne distance, la bonne adresse, qui permette de cerner les conditions d'une irruption de l'&#233;galit&#233; sans en d&#233;terminer ni en clore les formes, sans oublier que chaque mouvement est un &#233;v&#233;nement qu'aucune v&#233;rit&#233; ne surplombe. Si ses ouvrages d&#233;crivent avec acuit&#233; le combat du politique et de son double gestionnaire, consensuel, ils ne pr&#233;disent pourtant ni l'issue de cette lutte, ni m&#234;me les batailles &#224; venir. L'&#171; &#233;mancipation &#187;, dont la mention court au long de ses ouvrages, n'est pourtant pas, chez lui, un ma&#238;tre-mot : c'est le mot d'un penseur qui refuse d'&#234;tre un ma&#238;tre. Charge &#224; nous d'inventer les formes de notre libert&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Nous aimerions vous interroger &#224; propos d'une s&#233;rie de d&#233;placements, ou, disons, de doubles d&#233;placements. D'une part, vous avez profond&#233;ment d&#233;plac&#233;, dans votre &#339;uvre, les termes de la r&#233;flexion politique : la critique que vous avez op&#233;r&#233;e de la posture de l'intellectuel dans l'espace des luttes, l'analyse que vous proposez du sens et de la fonction du consensus, la distinction que vous &#233;tablissez entre la gestion &#171; polici&#232;re &#187; du social et l'irruption de mouvements proprement politiques, bouleversent nos habitudes de pens&#233;e. D'autre part, ces analyses et ces distinctions, vous les avez produites dans une conjoncture th&#233;orique et politique pr&#233;cise ; conjoncture qui s'est, depuis vos premiers &#233;crits, passablement transform&#233;e. Commen&#231;ons peut-&#234;tre par la question du r&#244;le et de la posture de l'intellectuel, du savant, du philosophe, vis-&#224;-vis de la politique. Comment cette question s'est-elle impos&#233;e &#224; vous, et que devient-elle, &#224; l'heure o&#249; le d&#233;bat politique ne semble plus se jouer, comme c'&#233;tait l&#233; cas il y a trente ans, dans la th&#233;orie ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le point de d&#233;part, c'est Althusser : l'opposition de la science et de l'id&#233;ologie, la th&#233;orie d'un discours qui pr&#233;tendait dire le vrai sur ce que pratiquaient les acteurs de la politique et de la soci&#233;t&#233;, et qu'euxm&#234;mes ne pensaient pas ou ne pouvaient penser. Je suis parti de la critique de cette posture. &#192; l'origine, cela pouvait se formuler dans des termes eux-m&#234;mes classiques, comme s'il s'agissait de retrouver la v&#233;ritable parole des domin&#233;s contre celle que leur pr&#234;te la th&#233;orie, dans un affrontement entre le discours des intellectuels, ou des marxistes d'hier, et des contre-discours localis&#233;s, territorialis&#233;s. Tr&#232;s rapidement, cela s'est d&#233;plac&#233;, avec la d&#233;couverte de ce que l'id&#233;e m&#234;me d'un discours &#171; propre &#187; allait de pair avec l'assignation d'un certain nombre de corps, de corps sociaux, &#224; leur place. Par cons&#233;quent, si l'on voulait contester la figure du philosophe, de l'intellectuel ou du savant qui sait le vrai des pratiques sociales, il ne s'agissait pas de lui opposer des contre-pens&#233;es, ou des contre-id&#233;ologies, mais d'interroger la posture m&#234;me de l'assignation d'un corps &#224; un certain type d'&#233;nonciation. &#192; partir de l&#224;, le probl&#232;me de l'&#233;galit&#233; intellectuelle a &#233;t&#233;, pour moi, essentiel. C'est pourquoi Le Ma&#238;tre ignorant, livre qui pouvait para&#238;tre &#224; certains un peu extravagant, &#233;tait central. Il s'agissait de poser qu'intellectuel, tout le monde l'est, au sens o&#249; chacun use de sa t&#234;te, au sens aussi o&#249; il n'y a pas diff&#233;rentes mani&#232;res d'user de sa t&#234;te qui correspondraient &#224; des postures, des types de discours, des sciences, des disciplines, etc. La question de mon rapport avec l'intellectuel, le philosophe, s'est d&#233;plac&#233;e selon cet axe-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le Ma&#238;tre ignorant, toutefois, op&#233;rait une sorte de retrait vis-&#224;-vis de la politique, dans l'opposition qu'il tra&#231;ait entre une &#233;mancipation individuelle - un individu en &#233;mancipe un autre, et ainsi de suite - et des institutions vou&#233;es &#224; reconduire l'in&#233;galit&#233; des intelligences. Comment en &#234;tes-vous venu &#224; des ouvrages comme Aux bords du politique ou La M&#233;sentente ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le retrait en question, c'est le dilemme pos&#233; par la th&#233;orie de l'&#233;mancipation intellectuelle. La radicalit&#233; m&#234;me qu'elle donne &#224; l'&#233;galit&#233; (celle-ci est une pr&#233;supposition &#224; actualiser, non un but &#224; atteindre) interdit qu'elle puisse prendre consistance dans l'ordre collectif. Mon probl&#232;me &#233;tait alors de forcer cet interdit, de penser, &#224; partir des pratiques de l'&#233;mancipation, les formes politiques que peut prendre la pr&#233;supposition &#233;galitaire. Le travail sur cette question g&#233;n&#233;rale a crois&#233; les sollicitations de l'actualit&#233; des ann&#233;es 1990 : toutes ces formes d'involution de la pratique politique et sociale que r&#233;sume le terme de consensus. Le travail sur la consistance politique de l'&#233;galit&#233; s'est alors li&#233; &#224; une r&#233;flexion sur les manifestations contemporaines de la vie publique, sans pour autant d&#233;finir le rapport d'une pratique politique &#224; &#171; sa &#187; th&#233;orie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Justement : dans votre parcours, sont frappantes &#224; la fois votre r&#233;ticence &#224; intervenir et votre attention &#224; ce que pourraient &#234;tre des formes d'intervention politique. Peut-on dire que vous vous tenez, vous aussi, &#171; aux bords du politique &#187; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Aux bords du politique ne veut pas dire &#171; &#224; c&#244;t&#233; du politique &#187;, mais sur les fronti&#232;res o&#249; on la voit na&#238;tre et mourir, se diff&#233;rencier de ce qui n'est pas elle ou s'y confondre &#224; nouveau. Il s'agissait de se demander pourquoi il y a de la politique plut&#244;t que rien, ou plut&#244;t que simplement la police. Est-ce qu'il y a une consistance du politique en tant que mode particulier de l'activit&#233; humaine ? Comment penser ses modes d'&#233;mergence ou de disparition dans le champ effectif de la vie publique contemporaine, sans se sentir pourtant tenu de d&#233;finir &#224; partir de l&#224; les formes que devrait prendre l'activit&#233; politique militante ? D'un c&#244;t&#233;, donc, j'essaie de penser les conditions m&#234;mes qui font qu'il y a de la politique. Sous cet aspect, les ph&#233;nom&#232;nes contemporains me servent d'abord d'illustration. On peut assimiler cela &#224; un retrait th&#233;oricien, d'autant plus qu'il m'est, depuis assez longtemps, devenu impossible d'adh&#233;rer au discours de quelque collectif que ce soit. Il m'arrive d'en rejoindre certains dans la rue, sur des objets particuliers, mais quand j'entends leur discours, je m'y sens &#233;tranger. Je ne suis pas pour autant quelqu'un qui n&#233;glige d'&#233;crire sur le contemporain : j'&#233;cris r&#233;guli&#232;rement une chronique pour un grand quotidien, mais c'est un grand quotidien br&#233;silien - les quotidiens fran&#231;ais, y compris ceux qui ont des pr&#233;tentions intellectuelles, et de gauche, ne me demandent rien de particulier... Par ailleurs, le d&#233;bat d'id&#233;es, le d&#233;bat intellectuel, tel qu'il fonctionne aujourd'hui en France, est un jeu de r&#244;les tellement st&#233;r&#233;otyp&#233; qu'il d&#233;courage l'id&#233;e m&#234;me d'y m&#234;ler sa voix. Et puis, m&#234;me s'il m'est arriv&#233; de participer &#224; des groupes politiques, il y a une mani&#232;re de d&#233;cider que les id&#233;es sont justes, qui m'a toujours manqu&#233;. Ce que je peux apporter &#224; la politique, c'est une certaine reconfiguration des donn&#233;es et des probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Comment la r&#233;f&#233;rence, insistante dans vos textes, aux Grecs - &#224; l'histoire, &#224; la philosophie et au lexique grecs - intervient-elle dans cette reconfiguration ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;f&#233;rence n'est pas une fuite personnelle dans le pass&#233;, mais une r&#233;ponse &#224; des discours pr&#233;sents. Avec la fin du sovi&#233;tisme et le th&#232;me du retour &#224; la d&#233;mocratie qui a fait flor&#232;s alors, on a eu une s&#233;rie de d&#233;veloppements fond&#233;s sur la r&#233;f&#233;rence grecque. On a vu revenir en force Aristote, le bien commun et l'amiti&#233; ; L&#233;o Strauss, la politique antique du bien contre l'utilitarisme moderne ; H. Arendt, le bien vivre contre le vivre, etc. Tous ces h&#233;ll&#233;nismes contemporains m'&#233;taient une pens&#233;e &#171; natale &#187; de la d&#233;mocratie au service des id&#233;ologies officielles d'une d&#233;mocratie ramen&#233;e &#224; une sage conduite des affaires communes. Face &#224; cela, il &#233;tait utile de r&#233;veiller un hell&#233;nisme pol&#233;mique : de dire, par exemple, que d&#232;mos n'&#233;tait pas un mot invent&#233; par les d&#233;mocrates, mais par les adversaires des d&#233;mocrates. Cela fait une torsion dans le sens originel de la notion - d&#232;mos est un concept pol&#233;mique, litigieux d'embl&#233;e. Le d&#232;mos, ce sont les gens de rien, ceux qui n'ont pas &#224; &#234;tre compt&#233;s et qui ont la pr&#233;tention d'&#234;tre tout de m&#234;me de la collectivit&#233;. Il &#233;tait important de litt&#233;raliser &#224; nouveau les m&#233;taphores de la politique : l'homme dans la cit&#233;, le citoyen, ce sont des choses dans lesquelleson nage - mais qu'est-ce que cela veut dire ? Si l'on parle de d&#233;mocratie, essayons de saisir ce qu'il y a de puissance dans ce mot, de puissance non banale, litt&#233;ralement extraordinaire, originairement scandaleuse. Il me semblait plus f&#233;cond de parler de la d&#233;mocratie du point de vue de Platon, pour lequel c'est une, monstruosit&#233;, plut&#244;t que du point de vue de Clinton ou Chirac, pour lesquels c'est la soupe ordinaire...&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Revenons au probl&#232;me de l'intellectuel. Deux choses semblent s'&#234;tre produites, depuis le contexte des ann&#233;es 1970 que vous &#233;voquiez tout &#224; l'heure : d'abord, un certain effacement de la figure de l'intellectuel dans le d&#233;bat public, au profit d'experts dont le discours est tout autre. Ensuite, et comme par r&#233;action, ceux qui tenaient alors un discours savant et d&#233;mystificateur sur le politique (&#224; commencer par Bourdieu) en appellent &#224; l'action politique, et s'installent dans un r&#244;le qui tient plus du tribun que du savant. Que penser d'un tel d&#233;placement ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ma cible principale, c'est cette pens&#233;e que j'appelle m&#233;tapolitique, suivant laquelle la politique est fond&#233;e sur une v&#233;rit&#233; profonde de la soci&#233;t&#233; que les acteurs sociaux sont incapables de penser eux-m&#234;mes. Bourdieu s'est toujours fait le champion de cette v&#233;rit&#233;-l&#224;, mais avec deux accentuations diff&#233;rentes. &#192; l'&#233;poque de La Reproduction, de La Distinction, le th&#232;me central est celui de la m&#233;connaissance. L'instance du vrai est pens&#233;e comme ce que les acteurs ne peuvent saisir, comme le refoul&#233; de leurs propres attitudes. Le savant, dans une position solitaire, est le seul &#224; dire le vrai sur les modes de production et de reproduction des diff&#233;rentes formes de capital. Dans les interventions r&#233;centes de Bourdieu, le rapport est invers&#233; : le mouvement social est consid&#233;r&#233; comme d&#233;tenteur d'une v&#233;rit&#233; qui est l'impens&#233; des experts et des gestionnaires de la vie publique. Cette bipolarit&#233; &#233;tait d&#233;j&#224; au c&#339;ur de la pens&#233;e marxiste : la v&#233;rit&#233;, c'est tant&#244;t la science, que l'on oppose &#224; la conscience mystifi&#233;e du prol&#233;taire, et tant&#244;t le prol&#233;tariat, en tant qu'il incarne la v&#233;rit&#233; de ce processus social qui soutient l'&#233;difice politique. Cela dit, l'enjeu d'une critique de Bourdieu s'est aujourd'hui d&#233;plac&#233;. Un des axes pol&#233;miques de mon travail a longtemps &#233;t&#233; la critique de l'id&#233;e de d&#233;mystification : le d&#233;mystificateur me semblait pousser &#224; l'extr&#234;me la position du savant et signer l'impossibilit&#233; pour le mystifi&#233; de sortir jamais de sa mystification. Mais aujourd'hui le rapport du savant et du non-savant ne passe plus &#224; travers cette m&#233;taphore privil&#233;gi&#233;e de la lucidit&#233; et de l'obscurit&#233;, &#224; travers la d&#233;couverte du cach&#233; et l'analyse de la m&#233;connaissance. Il s'assimile plut&#244;t &#224; l'opposition classique de l'universel au particulier. Ce qui &#233;tait une provocation il y a quinze ou vingt ans - dire qu'il n'y a rien de cach&#233; - est devenu une chose admise. Ce d&#233;placement a suscit&#233; des effets id&#233;ologiques massifs : chez ceux que l'on appelle les intellectuels, cela s'est traduit par une r&#233;injection de philosophie politique, d'&#233;thique, d'herm&#233;neutique, etc. C'est pourquoi je fais tr&#232;s attention quand on m'appelle &#224; r&#233;investir mes critiques de Bourdieu dans le d&#233;bat actuel, c'est-&#224;dire &#224; les r&#233;investir au profit des r&#233;formateurs &#171; courageux &#187;, en butte &#224; l'&#171; arri&#233;ration &#187; des mouvements sociaux. Mes critiques ne visaient pas certes &#224; c&#233;l&#233;brer le retour &#224; je ne sais quelle herm&#233;neutique du sens ou prax&#233;ologie de la politique, situ&#233;e quelque part entre Hans Georg Gadamer et Alain Jupp&#233;. Au-del&#224; de Bourdieu, ce qui me semble important actuellement, c'est d'op&#233;rer la critique de l'id&#233;e m&#234;me de &#171; mouvement social &#187;. Si celle-ci a le m&#233;rite de d&#233;signer un pouvoir d'intervention de ceux qui ne sont pas qualifi&#233;s &#224; intervenir dans le champ de la science, de l'expertise, etc., elle a aussi le d&#233;faut de r&#233;introduire le partage, en posant cette intervention comme ext&#233;rieure au politique, et comme la v&#233;rit&#233; de ce dernier. Il faut dire au contraire : ce que l'on appelle &#171; mouvement social &#187;, c'est proprement de la politique, et il faut le penser comme directement politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Venons-en &#224; ces formes d'involution de la politique, que vous avez d&#233;sign&#233;es sous le terme de &#171; consensus &#187;. Dans un article paru dans Lib&#233;ration (12/7/93), vous souligniez d&#233;j&#224; &#224; quel point le consensus, par exemple autour du &#171; n&#233;cessaire contr&#244;le de l'immigration &#187;, &#233;quivalait &#224; nier toute division au sein de la soci&#233;t&#233;, et allait de pair avec la d&#233;signation passionnelle d'un autre (l'immigr&#233;, le clandestin) contre lequel le corps politique adosse son unit&#233;. Or, depuis, la critique du consensus est devenue un th&#232;me &#224; la mode, tant &#224; gauche (dans la critique de la &#171; pens&#233;e unique &#187;) qu'&#224; droite (dans l'hostilit&#233; affich&#233;e au &#171; politiquement correct &#187;). En quoi votre critique se s&#233;pare-t-elle de tels discours ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Pour moi, &#171; consensus &#187; ne d&#233;signe ni un accord majoritaire, ni un ensemble d'id&#233;es ou de perceptions sur lesquelles les grands d&#233;cideurs de droite et de gauche seraient d'accord. Le consensus, au sens strict, c'est l'id&#233;e qu'il y a une objectivit&#233;, une univocit&#233; des donn&#233;es sensibles. Pour moi il y a politique pour autant qu'on n'est justement pas d'accord sur les donn&#233;es de la situation. Le consensus supprime donc la politique en la ramenant &#224; des probl&#232;mes de d&#233;compte de population ou de parties de la population, dans une logique qui va de la sociologie &#233;lectorale &#224; la g&#233;opolitique. Le consensus identifie les acteurs de la politique &#224; des groupes sociaux, ethniques, nationaux, etc. entre lesquels il faudrait arbitrer. Il ram&#232;ne les conflits politiques &#224; des probl&#232;mes identifiables, objectivables, relevant de savoirs experts et de d&#233;cisions fond&#233;es sur ces savoirs. Le consensus n'est donc pas l'accord g&#233;n&#233;ralis&#233;, mais une mani&#232;re d'&#233;tablir les donn&#233;es m&#234;mes de la discussion, et les postures possibles dans cette discussion. En France, et pour le milieu intellectuel, c'est ce que fait une revue comme Le D&#233;bat : son objet est de d&#233;finir les pensables alternatifs, les modes de discours et de savoir qui peuvent s'y int&#233;grer. De ce fait, chacun joue son r&#244;le de d&#233;bateur, mais sur le fond de l'id&#233;e que les donn&#233;es sont &#233;tablies et n'autorisent pas de r&#233;elles alternatives. Du coup, le ressentiment &#224; l'&#233;gard de l'intouchable se m&#234;le &#224; l'arrogance des postures jou&#233;es. L'opinion intellectuelle, en mimant les oppositions radicales, en d&#233;clare la vanit&#233; ; elle d&#233;cr&#232;te, avant m&#234;me les d&#233;cideurs officiels, une impossibilit&#233; d'agir et de choisir, comme fond m&#234;me de la &#171; discussion &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La critique de la &#171; pens&#233;e unique &#187; semble participer de ce d&#233;sespoir, en retirant, d'embl&#233;e, toute possibilit&#233; d'agir contre une logique apparemment unitaire et irr&#233;m&#233;diable. Votre conception du consensus, au contraire, semble rouvrir le jeu...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;&#192; supposer m&#234;me que &#171; pens&#233;e unique &#187; renvoie &#224; un mode d'appr&#233;ciation global, partag&#233; par les d&#233;cideurs, les gouvernants, les journalistes, etc., cela n'emp&#234;che pas qu'il y a partout du fragile, du probl&#233;matique dans telle et telle configuration de donn&#233;es. C'est ce que l'on a vu dans diff&#233;rents mouvements sociaux, depuis les gr&#232;ves de 1995, jusqu'aux mouvements de sans-papiers, aux mouvements contre la loi Debr&#233;, etc. Les occurrences d'&#233;v&#233;nements se pr&#233;sentent comme &#233;tant organisables de mani&#232;re diff&#233;rentes ; les m&#234;mes donn&#233;es &#233;conomiques, financi&#232;res, sociales, peuvent d&#233;finir des sc&#233;narios d'interpr&#233;tation, d'intervention politique faisant l'objet d'un choix. D&#232;s lors que l'on n'identifie pas le consensus &#224; un corps d'id&#233;es ou d'opinions, mais &#224; une structure plus globale d'&#233;tablissement des donn&#233;es perceptives, on se rend compte que l'on peut parfaitement s'opposer au consensus. Certes, il est difficile de r&#233;sister &#224; la logique &#171; &#233;conomique &#187; impos&#233;e par les gouvernants. Mais il ne faut pas faire du consensus un gros monstre &#233;crasant, unifiant avec la loi du capital toutes les formes de configurations des perceptibles, des possibles, des pensables, qui d&#233;finissent des pratiques politiques.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;S'agissant de ces pratiques, vous insistez, &#224; la fois, sur leur caract&#232;re toujours singulier et local, minoritaire en ce sens, et sur l'horizon d'universalit&#233; dont elles sont porteuses - horizon qui leur conf&#232;re un caract&#232;re proprement politique, et les distingue d'une simple participation &#224; la gestion de la soci&#233;t&#233;. Mais comment faire le d&#233;part ? Autrement dit, &#224; quels traits se reconna&#238;t une intervention politique ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;On ne peut pas penser la situation &#224; travers l'opposition entre consensus majoritaire et dissensus minoritaire. Une minorit&#233; peut &#234;tre deux choses oppos&#233;es : un groupe qui r&#233;clame sa part dans le partage entre groupes, ou un sujet politique qui brise cette logique d'identification. Trois points me semblent discriminants pour d&#233;finir une subjectivation politique. Le premier, c'est la capacit&#233; de construire l'articulation de tel ou tel probl&#232;me qui justifie une intervention dissensuelle, avec les logiques d'ensemble de la domination. Il s'agit de poser qu'une question portant sur les politiques de l'immigration, sur la sant&#233;, la prison, l'&#233;ducation, d&#233;finit ou entra&#238;ne des alternatives dans la configuration globale de l'&#234;tre ensemble. Le p&#233;ril, toutefois, c'est le &#171; tout est politique &#187;. Vouloir mettre dans tout litige le tout de la soci&#233;t&#233;, cela devient &#233;crasant et paralysant. Deuxi&#232;mement, le caract&#232;re politique d'une intervention se joue dans la pratique m&#234;me de la dissensualit&#233; elle-m&#234;me : dans l'affirmation, m&#234;me &#224; propos d'une question locale, de la non-univocit&#233; des donn&#233;es, dans le travail pour les reconfigurer. C'est ici que se s&#233;parent une logique politique dissensuelle et une politique des sp&#233;cialit&#233;s, ou des minorit&#233;s. Qu'il s'agisse des sanspapiers, ou de la sant&#233;, ou de telle ou telle forme d'institution sociale, on est sur une ligne de partage, o&#249; l'on risque toujours de r&#233;affirmer simplement l'importance de telle r&#233;gion, de tel groupe, et de retomber ainsi sur une logique &#233;largie de la police au sens o&#249; je l'entends, &#224; savoir un compte int&#233;gral des parties de la population et des probl&#232;mes qu'elles rencontrent. Les pratiques associatives, notamment, s'affrontent au danger de d&#233;finir simplement, par leurs revendications, des sous-sections de la soci&#233;t&#233;, ou du probl&#232;me social global. Une position politique du probl&#232;me exige un bris du compte global, au lieu d'une simple addition &#224; ce compte. Est donc essentielle la mani&#232;re dont on affronte la question du suppl&#233;ment au compte. La politique, c'est l'action de sujets exc&#233;dentaires, par rapport &#224; tout compte global des parties de la soci&#233;t&#233;, non la prise en acte d'acteurs suppl&#233;mentaires. Il y a une dimension d'universalit&#233; li&#233;e &#224; la constitution d'un litige, &#224; la d&#233;signation du horse-compte, sans laquelle il n'y a pas de politique. Le troisi&#232;me point, enfin, tient &#224; l'affirmation de l'&#233;gale intelligence, de l'&#233;gale capacit&#233; de n'importe qui, de tout collectif de manifestation et d'&#233;nonciation, &#224; formuler les termes d'une question politique.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;La critique que vous faites de la notion de minorit&#233;s - critique suivant laquelle une politique des minorit&#233;s reviendrait &#224; segmenter un peu plus la soci&#233;t&#233; - rappelle certains th&#232;mes aujourd'hui d&#233;fendus par ceux qui se revendiquent de la R&#233;publique...&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai d&#251; passer moi aussi par un moment d'indistinction avec le r&#233;publicanisme, qui syst&#233;matise &#224; son profit la r&#233;ticence souvent ressentie par rapport &#224; l'id&#233;e de minorit&#233;. Les r&#233;publicains opposent l'universel r&#233;publicain aux communaut&#233;s. &#192; l'id&#233;e que la communaut&#233; politique ne serait que l'addition de communaut&#233;s diverses, ils opposent un universel juridico-&#233;tatique. Mais leur universel, c'est un certain type de mod&#232;le intellectuel, de l'homme universel europ&#233;en, c'est-&#224;-dire essentiellement fran&#231;ais. &#192; ce titre, le discours r&#233;publicain reste grossi&#232;rement particulariste. Pour moi la fronti&#232;re passe ailleurs : non dans l'opposition de l'universel au particulier, mais dans les formes de singularisation de l'universel. L'universel de la politique n'est pas l'universel de l'&#201;tat, de la raison, du contrat, c'est l'universel de la construction des cas. Les sujets universalisent leur action dans la mani&#232;re dont ils construisent des cas. C'est &#224; ce niveau-l&#224; que les sujets politiques se d&#233;marquent des simples communaut&#233;s ethniques, sociales, religieuses, sexuelles. La fronti&#232;re entre cette id&#233;e de l'universel singularis&#233; et l'universel &#233;tatique des r&#233;publicains est fragile, mais elle existe et se manifeste, dans la pratique, de la fa&#231;on la plus claire.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Dans vos ouvrages, vous insistez sur le caract&#232;re intermittent du politique, sur son irruption versatile et impr&#233;visible, &#224; l'int&#233;rieur des modes de gestion et de distribution institutionnelles des parts - ordre que l'on nomme d'habitude, &#171; politique &#187;, et que vous nommez, quant &#224; vous, policier. &#192; vous lire, on peut avoir l'impression que ces deux logiques sont &#224; ce point h&#233;t&#233;rog&#232;nes que la premi&#232;re est vou&#233;e &#224; refluer, &#224; s'&#233;clipser dans la seconde. Faut-il penser, alors, qu'au regard de la politique, toutes les options &#171; polici&#232;res &#187; se valent ? Pour prendre un exemple tr&#232;s actuel, peut-on consid&#233;rer, par exemple, qu'au regard de l'enseignement &#233;mancipateur d&#233;crit dans Le Ma&#238;tre ignorant, toutes les options ou r&#233;formes p&#233;dagogiques sont indiff&#233;rentes ? D'autre part, qu'est-ce qui reste, lorsque la vague du mouvement politique a reflu&#233; ?&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'opposition police/politique est une opposition de travail, une mani&#232;re de red&#233;crire l'ensemble des ph&#233;nom&#232;nes, des concepts qu'on met g&#233;n&#233;ralement sous le chef de la politique, d'y introduire des diff&#233;rences. Il s'agit de faire sentir une esp&#232;ce de polarit&#233; fondamentale entre deux logiques : une de la compl&#233;tude, une autre de la suppl&#233;mentation et du litige. Cela dit, la police et la politique ne cessent pas de se rencontrer. Ce qu'on appelle &#171; le politique &#187;, c'est l'espace institutionnel de leur rencontre. Premi&#232;rement, toutes les formes de police ne sont pas &#233;quivalentes. Deuxi&#232;mement, les probl&#232;mes m&#234;mes de l'organisation polici&#232;re de la soci&#233;t&#233; d&#233;finissent constamment des points&lt;br class='autobr' /&gt;
d'affrontements possibles entre les deux logiques. Troisi&#232;mement, les interventions de la politique ne sont pas &#233;vanescentes, elles laissent des traces, elles entrent dans la configuration m&#234;me de l'institution de l'&#201;tat et des formes de la vie collective. L'&#233;galit&#233; n'est pas simplement l'axiome qui d&#233;finirait, abstraitement, l'insurrection de la politique par rapport &#224; la police. Elle fait effet dans toutes les formes de la vie qui rel&#232;vent d'une gestion collective. Elle y introduit des donn&#233;es nouvelles et des possibilit&#233;s nouvelles de construction des cas.&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est vrai en particulier dans le domaine p&#233;dagogique. Dans Le Ma&#238;tre ignorant, j'avais analys&#233; une logique radicale pour laquelle, &#224; l'&#233;gard de l'&#233;galit&#233; intellectuelle, toutes les strat&#233;gies p&#233;dagogiques sont &#233;quivalentes. Cela ne veut pas dire que l'&#233;galit&#233; intellectuelle d&#233;finisse un principe d'indiff&#233;rence, mais que la question &#233;galit&#233;/in&#233;galit&#233; se pose aussi bien pour des m&#233;thodes de type autoritaire que pour des m&#233;thodes de p&#233;dagogie active. Jacotot opposait brutalement l'&#233;galit&#233; intellectuelle et tout syst&#232;me d'instruction du peuple. Nous sommes bien oblig&#233;s, nous, de penser par rapport &#224; ce syst&#232;me qui fonctionne toujours comme une grande m&#233;taphore de la soci&#233;t&#233;. Nous devons travailler sur les formes de reconnaissance effective et de mise en jeu de l'&#233;galit&#233; intellectuelle, en tant qu'elles d&#233;finissent les capacit&#233;s de nos &#233;l&#232;ves, mais aussi en tant qu'elles d&#233;finissent l'inscription m&#234;me d'un rapport entre la logique du syst&#232;me scolaire et une logique sociale globale. On sait tr&#232;s bien, en effet, quand on est enseignant, que toute une partie de la logique scolaire et universitaire est une logique d'auto-symbolisation de la soci&#233;t&#233;, des possibilit&#233;s et des choix qu'elle offre aux individus et aux groupes, et de leur responsabilit&#233; quant &#224; ce qu'ils en font.&lt;br class='autobr' /&gt;
Il y a donc deux mani&#232;res de poser la question. L'une consiste &#224; se demander s'il vaut mieux opter pour un mod&#232;le &#171; r&#233;publicain &#187; ou pour un mod&#232;le sociologique de l'enseignement ; l'autre, &#224; s'interroger sur la mani&#232;re dont on peut, dans tel ou tel type de p&#233;dagogie, promouvoir l'&#233;galit&#233; des intelligences. Chacun de ces mod&#232;les permet, en effet, une lecture &#233;galitaire ou in&#233;galitaire, et on peut en d&#233;duire des effets &#233;galitaires ou in&#233;galitaires.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et c'est par rapport &#224; la pr&#233;supposition d'&#233;galit&#233; des intelligences (&#224; mettre en &#339;uvre) ou d'in&#233;galit&#233; des intelligences (&#224; &#171; r&#233;duire &#187;) qu'on d&#233;cide du sens des m&#233;thodes, et en termes d'efficacit&#233; scolaire et en termes d'efficacit&#233; symbolique globale. L'imposture est de supposer qu'&#224; partir soit de la panoplie des savoirs, soit de l'&#233;nonc&#233; des m&#233;thodes, on peut d&#233;finir le profit r&#233;el d'&#233;galit&#233; que les gens qui sont &#171; de l'autre c&#244;t&#233; &#187; vont en retirer. Or, de ce que nous enseignons, on peut retenir, ensemble ou s&#233;par&#233;ment, des choses bien diff&#233;rentes : les moyens de passer un examen, des fragments d'intelligibilit&#233; du monde, qui vont flotter dans les t&#234;tes peut-&#234;tre assez longtemps et s'y assembler, selon des modes et des vitesses impr&#233;visibles, le sentiment que l'on est aussi un &#234;tre intelligent, capable d'apprendre et de penser par soi-m&#234;me... Toute logique qui pr&#233;tend qu'une panoplie donn&#233;e des savoirs donne les instruments permettant d'&#234;tre form&#233; pour le monde du travail, ou fournit ce qu'ils osent appeler sans rire la &#171; formation &#224; l'esprit critique &#187;, toute logique de ce genre est malhonn&#234;te. Non seulement elle pr&#233;tend savoir ce qu'elle ignore, mais elle th&#233;orise cette ignorance en effet du savoir et sa pr&#233;somption en armes de l'&#233;galit&#233;. Je sais, pour mon compte, que les gens qui viennent m'entendre &#224; l'universit&#233; sont l&#224; avec dix ou quinze logiques diff&#233;rentes, entre lesquelles je dois naviguer, avec l'id&#233;e que l'important, ce sont les capacit&#233;s que les &#233;tudiants vont pouvoir se d&#233;couvrir et faire fonctionner pour eux-m&#234;mes au sortir de l'affaire, et le sentiment d'une ind&#233;cision permanente quant aux mani&#232;res dont cette capacit&#233; pourra &#234;tre suscit&#233;e&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;http://www.vacarme.org/article997.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.vacarme.org/article997.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Pr&#233;face &#224; la traduction en Hindi de &#034;La nuit des prol&#233;taires. Archives du r&#234;ve ouvrier&#034;</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Preface-a-la-traduction-en-Hindi-de-La-nuit-des-proletaires-Archives-du-reve</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.caute.lautre.net/Preface-a-la-traduction-en-Hindi-de-La-nuit-des-proletaires-Archives-du-reve</guid>
		<dc:date>2008-12-28T21:26:40Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Sans doute le lecteur indien qui ouvrira ce livre en 2009 se demandera-t-il quel &#233;trange objet il a entre les mains. En quoi ces histoires de serruriers, tailleurs, cordonniers ou typographes fran&#231;ais du dix- neuvi&#232;me si&#232;cle peuvent-ils le concerner &#224; l'&#233;poque de la r&#233;volution informatique, du r&#232;gne de la production immat&#233;rielle et du march&#233; mondial ? Cette question, &#224; vrai dire, se posait d&#233;j&#224; au lecteur fran&#231;ais qui ouvrait ce livre il y a vingt-sept ans. Sans doute, &#224; l'&#233;poque, ne (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Sans doute le lecteur indien qui ouvrira ce livre en 2009 se demandera-t-il quel &#233;trange objet il a entre les mains. En quoi ces histoires de serruriers, tailleurs, cordonniers ou typographes fran&#231;ais du dix- neuvi&#232;me si&#232;cle peuvent-ils le concerner &#224; l'&#233;poque de la r&#233;volution informatique, du r&#232;gne de la production immat&#233;rielle et du march&#233; mondial ? Cette question, &#224; vrai dire, se posait d&#233;j&#224; au lecteur fran&#231;ais qui ouvrait ce livre il y a vingt-sept ans. Sans doute, &#224; l'&#233;poque, ne parlait-on pas encore de globalisation, non plus que de fin du prol&#233;tariat, de l'histoire et des utopies. Tout au contraire : la France venait de se doter d'un gouvernement socialiste &#224; participation communiste qui revendiquait bien haut l'h&#233;ritage du marxisme et de la classe ouvri&#232;re. Et c'est par rapport &#224; cet h&#233;ritage que le livre venait &#224; contretemps et prenait l'allure d'un objet inclassable. L'auteur &#233;tait philosophe de profession et il avait fait ses premi&#232;res armes, dans les ann&#233;es 1960, en participant &#224; l'entreprise th&#233;orique de Louis Althusser qui voulait refonder la th&#233;orie marxiste. Or, au lieu d'argumenter des th&#232;ses philosophiques, il racontait des histoires qui concernaient la classe ouvri&#232;re fran&#231;aise du XIX&#176; si&#232;cle. Et, en fait de marxisme, il ne donnait aucune analyse des formes de la production industrielle, de l'exploitation capitaliste, des th&#233;ories sociales, ni des luttes des partis et syndicats ouvriers. Ses ouvriers d'ailleurs n'&#233;taient pas des &#171; vrais &#187; ouvriers, c'&#233;taient des artisans de l'ancien temps, des r&#234;veurs qui se m&#234;laient de faire des vers et d'inventer des philosophies, se r&#233;unissaient le soir pour cr&#233;er des journaux &#233;ph&#233;m&#232;res, se prenaient de passion pour les utopies socialistes et communistes mais se d&#233;robaient le plus souvent &#224; leur application. Et le livre se perdait apparemment sur leurs chemins vagabonds, accompagnant les r&#234;veries de l'un, les petites histoires que d'autres racontaient dans leurs journaux, les lettres qu'ils &#233;changeaient pour parler de leurs promenades dominicales dans la banlieue parisienne ou des soucis quotidiens de ceux qui &#233;taient partis aux Etats-Unis pour exp&#233;rimenter leur r&#234;ve de communaut&#233; fraternelle. Qu'est-ce que les lecteurs de 1980 pouvaient bien faire de ces histoires ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question n'est donc pas de distance g&#233;ographique ni d'&#233;loignement temporel. Si ce livre est &#224; contretemps pour une &#233;poque qui proclame la disparition du prol&#233;tariat, il l'&#233;tait d&#233;j&#224; pour l'&#233;poque qui se r&#233;clamait de la consistance de la classe unie par la condition de l'usine et la science de la production capitaliste. Disons-le simplement : il est intempestif pour une vision postmoderne parce qu'il l'&#233;tait d&#233;j&#224; pour une vision moderniste classique. Il prend en effet &#224; rebours la croyance, &#233;galement partag&#233;e par le modernisme et le postmodernisme, en une ligne droite de l'histoire o&#249; les ruptures dans le cours du temps sont pens&#233;es comme l'&#339;uvre du temps lui-m&#234;me, l'&#339;uvre d'un processus temporel global engendrant et supprimant tour &#224; tour des formes de vie, de conscience et d'action. Il refuse cette id&#233;e du temps, parce qu'elle est toujours , sous son apparente objectivit&#233;, une mani&#232;re de hi&#233;rarchiser, de mettre les choses et les &#234;tres &#224; leur place. La croyance &#224; l'&#233;volution historique, disait Walter Benjamin, est la l&#233;gitimation des vainqueurs. Elle est pour moi la l&#233;gitimation du savoir qui d&#233;cr&#232;te ce qui est ou non important, ce qui fait ou non histoire. C'est ainsi que les sciences sociales ont d&#233;clar&#233; sans importance historique ces petites histoires d'ouvriers en promenade ou en divagation loin des r&#233;alit&#233;s solides de l'usine et de la lutte organis&#233;e. Ce faisant elles confirmaient l'ordre social qui s'est toujours construit sur l'id&#233;e simple que les travailleurs ont pour vocation de travailler &#8211; les bonnes &#226;mes progressistes ajoutent : et de lutter &#8211; et qu'ils n'ont pas de temps &#224; perdre pour jouer les fl&#226;neurs, les &#233;crivains ou les penseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce livre prend, de fait, cette id&#233;e du temps &#224; revers. Dans les grands r&#233;cits modernistes du d&#233;veloppement des forces productives et des formes de conscience de classe il voit une mani&#232;re de d&#233;tourner l'&#233;nergie intime des luttes m&#234;mes dont ils se r&#233;clament, de l'attribuer &#224; nouveau &#224; ce temps contre lequel elles s'&#233;taient rebell&#233;s. Il y voit une mani&#232;re d'assurer le pouvoir de ceux qui s'arrogent le regard du ma&#238;tre sur le processus historique dans lequel ils d&#233;clarent les autres collectivement enferm&#233;s. Cette d&#233;claration d'enfermement et cette position de ma&#238;trise avaient trouv&#233; leur forme radicale dans l'entreprise althuss&#233;rienne &#224; laquelle j'avais particip&#233;. Celle-ci d&#233;crivait les agents des rapports de production capitalistes comme n&#233;cessairement enferm&#233;s dans les rets de l'id&#233;ologie produite par le syst&#232;me qui les tenait &#224; leur place. C'est-&#224;-dire qu'elle les enfermait elle-m&#234;me dans un cercle parfait : elle expliquait que les domin&#233;s &#233;taient maintenus &#224; leur place par ignorance des lois de la domination. Mais elle expliquait aussi que la place o&#249; ils &#233;taient les emp&#234;chait de comprendre les lois de la domination : ils &#233;taient domin&#233;s parce qu'ils ne comprenaient pas, et ils ne comprenaient pas parce qu'ils &#233;taient domin&#233;s. Cela voulait dire que tous les efforts qu'ils faisaient pour lutter contre la domination &#233;taient eux-m&#234;mes aveugles, pi&#233;g&#233;s par l'id&#233;ologie dominante, et que seuls les savants, capables de percevoir la logique du cercle, pouvaient les tirer de leur suj&#233;tion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la France de 1968, il apparut avec force que ce cercle de la domination &#233;tait en fait celui de cette pr&#233;tendue science. Il apparut que la suj&#233;tion et la r&#233;volte n'avaient pas d'autre cause qu'elles-m&#234;mes et que la science qui pr&#233;tendait expliquer la suj&#233;tion et instruire la r&#233;volte &#233;tait complice de l'ordre dominant. C'est sous l'effet de cette le&#231;on des faits que j'entrepris dans les ann&#233;es 1970 le long travail de recherche dans les archives ouvri&#232;res qui aboutit &#224; ce livre. Sur ce chemin, bien des surprises m'attendaient. J'&#233;tais parti &#224; la recherche des manifestes sauvages de la r&#233;volte ; or je tombais sur des textes d'une &#233;criture bien polie demandant qu'on consid&#232;re les ouvriers comme des &#233;gaux et qu'on r&#233;ponde &#224; leurs raisons par des raisons. J'&#233;tais all&#233; consulter les archives d'un ouvrier menuisier, pour y trouver des renseignements sur les conditions du travail : je tombais d'abord sur une correspondance des ann&#233;es 1830 o&#249; cet ouvrier racontait &#224; un ami un dimanche de mai o&#249; il &#233;tait parti avec deux compagnons jouir du lever de soleil sur le fleuve, discuter de m&#233;taphysique dans une auberge et employer la fin de la journ&#233;e &#224; convertir &#224; leur foi humanitaire et sociale les d&#238;neurs de la table voisine. Je lus ensuite les textes o&#249; ce m&#234;me ouvrier d&#233;crivait tout un plan de vie, une contre-&#233;conomie paradoxale o&#249; chaque article du budget quotidien de l'ouvrier &#233;tait l'objet d'une attention destin&#233;e &#224; consommer encore moins pour accro&#238;tre son ind&#233;pendance et sa capacit&#233; de lutte contre l'&#233;conomie marchande. A travers ces textes et bien d'autres, il apparaissait que les ouvriers n'avaient jamais eu besoin qu'on leur explique les secrets de la domination, que leur probl&#232;me &#233;tait de se soustraire, intellectuellement et mat&#233;riellement, aux formes par lesquelles celle-ci s'imprimait sur leur corps, leur imposait des gestes, des modes de perception, des attitudes et un langage. &#171; Soyez r&#233;alistes, demandez l'impossible &#187;, proclamaient les manifestants de mai 1968. Pour ces ouvriers de1830 , la question n'&#233;tait pas de demander l'impossible, mais de le r&#233;aliser par eux-m&#234;mes, de s'approprier ce temps qui leur &#233;tait refus&#233; en apprenant au regard et &#224; la pens&#233;e &#224; se lib&#233;rer dans l'exercice m&#234;me du travail quotidien, ou en gagnant sur la nuit du repos le temps de discuter, d'&#233;crire , de composer des vers ou d'&#233;laborer des philosophies. Ces gains de temps et de libert&#233; n'&#233;taient pas des ph&#233;nom&#232;nes marginaux ou des diversions par rapport &#224; la constitution du mouvement ouvrier et de ses grands objectifs. Ils &#233;taient la r&#233;volution &#224; la fois discr&#232;te et radicale qui les rendait possibles , le travail par lequel des hommes et des femmes s'arrachaient &#224; une identit&#233; forg&#233;e par la domination et s'affirmaient comme des habitants &#224; part enti&#232;re d'un monde commun, capables de tous les raffinements ou de toutes les asc&#232;ses jusque l&#224; r&#233;serv&#233;es aux classes d&#233;livr&#233;es du souci quotidien du travail et du pain .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la n&#233;cessit&#233; de rendre compte de cette r&#233;volution qui donne &#224; ce livre sa structure singuli&#232;re. Il nous introduit directement dans la parole de ces ouvriers, sous toutes ses formes, de la confidence personnelle ou du r&#233;cit de l'exp&#233;rience quotidienne aux sp&#233;culations philosophiques et aux programmes d'avenir, en passant par les histoires fictives que racontent leurs journaux. Il n'introduit aucune diff&#233;rence de statut, aucune hi&#233;rarchie entre la description, la fiction ou l'argumentation. Ce n'est pas au nom d'une passion f&#233;tichiste du v&#233;cu. Celle-ci est g&#233;n&#233;ralement l'alibi d'un partage des r&#244;les qui donne la parole au peuple pour v&#233;rifier qu'il parle bien la langue du peuple, qui accorde aux pauvres l'exp&#233;rience du r&#233;el et la saveur du quotidien pour mieux se r&#233;server le privil&#232;ge de l'imagination cr&#233;atrice et de la parole explicatrice. Or c'est justement ce partage des r&#244;les entre la langue du peuple et la langue litt&#233;raire , le r&#233;el et la fiction, le document et l'argument que ces textes &#171; populaires &#187; contestent. Nous ne saurons jamais si leurs souvenirs d'enfance, leurs descriptions de la journ&#233;e au travail ou leurs r&#233;cits de la rencontre avec l'&#233;criture sont authentiques. Un r&#233;cit n'est pas une simple relation des faits, c'est une mani&#232;re de construire &#8211; ou de d&#233;construire- un monde v&#233;cu . Le philosophe savant et l'enfant du peuple y proc&#232;dent &#233;galement. Au livre III de la R&#233;publique de Platon, Socrate demande &#224; ses interlocuteurs d'admettre une histoire invraisemblable : si les uns sont philosophes et l&#233;gislateurs tandis que d'autres sont ouvriers, c'est parce que la divinit&#233; a m&#234;l&#233; de l'or dans l'&#226;me des premiers et du fer dans l'&#226;me des seconds. Cette histoire invraisemblable est n&#233;cessaire pour donner consistance &#224; un monde o&#249; la diff&#233;rence des conditions doit &#234;tre accept&#233;e comme diff&#233;rence des natures. Les r&#233;cits ouvriers ici pr&#233;sent&#233;s sont comme des contre-mythes, des r&#233;cits qui brouillent cette diff&#233;rence des natures. C'est pourquoi il m'importait de d&#233;rouler ce tissu de paroles o&#249; le r&#233;cit, la r&#234;verie, la fiction et l'argumentation font partie d'un m&#234;me travail pour renverser l'ordre des choses qui met les individus, les classes et les discours &#224; leur place. Il n'y a pas une intelligence populaire occup&#233;e aux choses pratiques et une intelligence savante vou&#233;e &#224; la pens&#233;e abstraite. Il n'y a pas une intelligence vou&#233;e au r&#233;el, une autre vou&#233;e &#224; la fiction. C'est toujours la m&#234;me intelligence qui est &#224; l'&#339;uvre. Telle est la th&#232;se que proclamait &#224; la m&#234;me &#233;poque un p&#233;dagogue en rupture avec toute la tradition, Joseph Jacotot. Alors que ses contemporains voulaient donner aux gens du peuple l'instruction n&#233;cessaire et suffisante pour qu'ils occupent ad&#233;quatement leur place dans la soci&#233;t&#233;, il les appelait &#224; s'&#233;manciper intellectuellement pour v&#233;rifier l'&#233;galit&#233; des intelligences[1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien &#224; cette v&#233;rification de l'&#233;galit&#233; que les ouvriers &#233;mancip&#233;s dont ce livre raconte l'histoire s'appliquent dans la diversit&#233; m&#234;me de leurs expressions. Pour rendre compte de la puissance subversive de ce travail il me fallait rompre avec les habitudes de la science sociale pour qui ces r&#233;cits personnels, ces fictions ou ces discours ne sont que des expressions confuses d'un processus social qu'elle est seule &#224; conna&#238;tre. Il fallait soustraire ces paroles &#224; leur statut de t&#233;moignages ou de sympt&#244;mes d'une r&#233;alit&#233; sociale pour les montrer comme une &#233;criture et une pens&#233;e &#224; l'&#339;uvre dans la construction d'un autre monde social. C'est pourquoi ce livre a renonc&#233; &#224; la distance qui explique. Il s'est employ&#233; &#224; cr&#233;er le tissu sensible propre &#224; faire r&#233;sonner dans notre pr&#233;sent ce bouleversement de l'ordre qui met les temps et les discours &#224; leur place. C'est pourquoi les th&#233;oriciens et historiens s&#233;v&#232;res ont jug&#233; que c'&#233;tait l&#224; de la litt&#233;rature. Il s'agissait de fait pour moi de rappeler que les raisons du philosophe et du savant sont taill&#233;es dans le m&#234;me tissu commun du langage et de la pens&#233;e que les inventions des &#233;crivains et que ces r&#233;cits prol&#233;taires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi pourquoi je ne crains pas trop pour ce livre les effets de la distance des temps, des lieux et des langues. Car il ne raconte pas simplement l'histoire d'une classe ouvri&#232;re d'un autre &#226;ge en un lieu &#233;loign&#233;. Il raconte une forme d'exp&#233;rience qui n'est pas si loin de la n&#244;tre. Les formes actuelles du capitalisme, l'&#233;clatement du march&#233; du travail, la pr&#233;carisation des emplois et la destruction des syst&#232;mes de solidarit&#233; sociale cr&#233;ent des exp&#233;riences du travail et des formes de vie peut-&#234;tre plus proches de celles de ces artisans que de l' univers de travailleurs high-tech et de petite bourgeoisie mondiale livr&#233;e &#224; une consommation fr&#233;n&#233;tique d&#233;crit par tant de sociologues et de philosophes aujourd'hui. Dans ce monde aussi la question est d'interrompre et de subvertir l'ordre du temps qu'impose la domination. Elle est d'opposer au gouvernement des &#233;lites capitalistes et &#233;tatiques et de leurs experts une intelligence qui est celle de tous et de n'importe qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me reste &#224; remercier bien chaleureusement les &#233;diteurs et traducteurs qui ont permis &#224; ces voix des anonymes longtemps oubli&#233;es de r&#233;sonner en langue indienne et de rencontrer dans cette langue nouvelle d'autres voix pour se m&#234;ler aux leurs et prolonger&lt;br class='autobr' /&gt;
leur appel.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Pr&#233;face de Jacques Ranci&#232;re &#224; l'occasion de la parution en Hindi de son&lt;br class='autobr' /&gt;
livre &#034;La nuit des prol&#233;taires. Archives du r&#234;ve ouvrier&#034; (1981), publi&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
par Sarai (Delhi), traduit par Abhay Dube. (2008)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;pr&#233;face traduite par Rana Dasgupta&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La Cigogne qui se pensait ma&#238;tresse</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/La-Cigogne-qui-se-pensait-maitresse</link>
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		<dc:date>2005-05-30T18:41:45Z</dc:date>
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		<dc:creator>V., Vincent</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;par Vincent, Lyc&#233;e E. Galois, Sartrouville, 2005. &lt;br class='autobr' /&gt; Laissez moi vous conter, chers enfants, une petite histoire : elle se d&#233;roule il n'y a pas tr&#232;s longtemps de cela, dans ce que la r&#233;publique nomme le &#034;lieu du savoir et de l'apprentissage&#034; et qui n'est en fait qu'un lieu o&#249; elle vous enseigne comment bien penser, c'est &#224; dire comme elle l'entend. Nous nous trouvons dans les couloirs d'un de ces &#233;tablissements o&#249; cigognes et &#226;nes se c&#244;toient, les uns enseignants aux autres (bien entendu je (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;par Vincent, Lyc&#233;e E. Galois, Sartrouville, 2005.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Laissez moi vous conter, chers enfants, une petite histoire : elle se d&#233;roule il n'y a pas tr&#232;s longtemps de cela, dans ce que la r&#233;publique nomme le &#034;lieu du savoir et de l'apprentissage&#034; et qui n'est en fait qu'un lieu o&#249; elle vous enseigne comment bien penser, c'est &#224; dire comme elle l'entend. Nous nous trouvons dans les couloirs d'un de ces &#233;tablissements o&#249; cigognes et &#226;nes se c&#244;toient, les uns enseignants aux autres (bien entendu je ne me risquerais pas &#224; d&#233;finir qui tenait le r&#244;le du ma&#238;tre et celui de l'&#233;l&#232;ve. Il para&#238;t m&#234;me que le bonnet d'&#226;ne sied bien aux cigognes). Au bout de ce couloir, disais-je donc, s'avance une de ces cigognes, les lunettes de la connaissance sur le bout du nez, haute perch&#233;e sur les &#233;chasses qui lui tenaient lieu de jambe. Des &#226;nes venaient &#224; sa suite, elle leur d&#233;bitait le verbiage propre, d'ordinaire, au clerc lorsqu'il se tient en compagnie de futures brebis sacrifi&#233;es &#224; un charpentier d&#233;chu. A ce moment un &#226;ne la croisa. Ni lui, ni elle ne s'&#233;taient vus. Ils se percut&#232;rent et tomb&#232;rent au sol. La cigogne, se relevant, lui tint &#224; peu pr&#232;s ce langage :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Faites un peu attention o&#249; vous allez jeune homme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Je ne vous avais pas vue. Mais vous non plus, sinon vous m'auriez &#233;viter. Vous aussi, vous devriez donc faire plus attention.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La cigogne devint rouge de col&#232;re : elle n'arrivait pas &#224; imposer sa sup&#233;riorit&#233; mais se faisant en plus rabaisser au m&#234;me &#233;tat que cet &#226;ne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous &#234;tes insolent, jeune homme. Fa&#238;tes attention &#224; vos paroles. Cela pourrait mal se finir pour vous. Sachez &#234;tre plus respectueux &#224; l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Madame, si vous d&#233;sirez le respect, c'est que vous penser en savoir le sens, aussi vous &#234;tes d'accord avec moi si je vous dis que le respect na&#238;t de l'interaction de deux &#234;tres, mais aussi que, n'&#233;tant pas synonyme de la soumission, eh bien !, il concerne les deux agissants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, je dois vous faire remarquer que je n'ai pas le moins du monde chercher &#224; vous bousculer ; ainsi, ne m'ayant pas &#233;vit&#233;, ni ne vous ayant pas &#233;vit&#233; non plus, notre responsabilit&#233; est &#224; part &#233;gale dans ce grief...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - vous me manquez de respect ! Le coupant la cigogne, sachez me voir &#224; la hauteur du respect qui m'est d&#251;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Et c'est ainsi que je le fais. Vous &#234;tes animal, malgr&#233; vos apparats et votre suffisance. Dit calmement l'&#226;ne, et il ajouta : je suis animal aussi. En quoi serions-nous si diff&#233;rents ? Votre statut social, il n'en est rien : pour y arriver, vous avez tout aussi bien pu &#234;tre honn&#234;te ou malhonn&#234;te. Dans le doute, je m'abstiens. Quand bien m&#234;me, vous l'auriez fait honn&#234;tement, cela n'est aucunement digne de respect, mais de louanges et d'applaudissements. Votre exp&#233;rience ? Il en va de m&#234;me : l'exp&#233;rience ne rend pas n&#233;cessairement sage. Il semble clair qu'un &#234;tre &#224; sa naissance &#224; beaucoup plus de chance d'&#234;tre sage que le plus vieux des &#234;tres. Songez-y un peu : la vie n'est faite que de choix qui, pour la plupart, ne sont pas manich&#233;en. Il est admit que la sagesse consiste dans le fait de savoir faire le bon choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand bien m&#234;me seriez-vous sage, ce dont je ne peux &#234;tre s&#251;r, vous n'auriez pas choisit de me reprochez ce manque de respect pour camoufler le fait que vous &#234;tes autant coupable que moi dans cette action, vous n'auriez pas &#233;t&#233; hautaine et vous n'auriez pas pris le risque de subir un discours long et ennuyeux comme celui que je vous tient depuis tout &#224; l'heure. Aussi, je ne vous respecte que parce que vous m'&#234;tes semblable (puisque je me respecte, il va de soi que je vous respecte) par votre &#233;tat qui est celui d'&#234;tre vivant, je vous respecte donc autant qu'un ver de terre ou une larve, pas pour votre soi-disant sagesse, ni pour votre statut social.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et je vous sugg&#232;re d'en faire autant : mon statut d'&#233;l&#232;ve ne me prive pas du respect qui m'est d&#251; en tant qu'&#234;tre vivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Vous &#234;tes bien impertinent pour un &#233;l&#232;ve. Votre insolence ne vous m&#232;nera nulle part ! Dit la cigogne, exasp&#233;r&#233;e, en tournant les talons et en s'effor&#231;ant de poursuite son chemin&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors qu'elle pouvait encore l'entendre, l'&#226;ne jugea bon d'ajouter :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#034; - C'est bien ce que je vois.&#034;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;MORALE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Parlez &#224; ceux qui parlent de respect mais n'en ont aucun ! Tout dessin ou tout discours, si long soit-il, que vous leur fassiez, soyez s&#251;r d'une chose :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque mot que vous prononcerez, entrera dans une oreille et sortira par l'autre, sans avoir impr&#233;gn&#233; en quelque endroit que ce soit.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Entretien avec Jacques Ranci&#232;re &#224; propos du Ma&#238;tre ignorant.</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Entretien-avec-Jacques-Ranciere-a-propos-du-Maitre-ignorant</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.caute.lautre.net/Entretien-avec-Jacques-Ranciere-a-propos-du-Maitre-ignorant</guid>
		<dc:date>2005-03-20T19:32:25Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Entretien &#224; l'occasion de la r&#233;&#233;dition en livre de poche du Ma&#238;tre ignorant, ouvrage qui brise la distinction habituelle entre le livre d'histoire et l'ouvrage de th&#233;orie ou le livre de fiction, Nouveaux regards a demand&#233; &#224; Jacques Ranci&#232;re de pr&#233;senter ce personnage m&#233;connu qu'est Joseph Jacotot (1770-1840). &lt;br class='autobr' /&gt;
Propos recueillis par Anne Lamalle et Guy Dreux. &lt;br class='autobr' /&gt;
(Nouveaux regards, n&#176;28). &lt;br class='autobr' /&gt; Nouveaux Regards : Comment avez-vous rencontr&#233; Jacotot ? Quelles r&#233;actions a suscit&#233; la parution de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entretien &#224; l'occasion de la r&#233;&#233;dition en livre de poche du &lt;i&gt;Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt;, ouvrage qui brise la distinction habituelle entre le livre d'histoire et l'ouvrage de th&#233;orie ou le livre de fiction, &lt;i&gt;Nouveaux regards&lt;/i&gt; a demand&#233; &#224; Jacques Ranci&#232;re de pr&#233;senter ce personnage m&#233;connu qu'est Joseph Jacotot (1770-1840).&lt;br /&gt;
Propos recueillis par Anne Lamalle et Guy Dreux.&lt;br /&gt;
(&lt;a href=&#034;http://institut.fsu.fr/nvxregards/28/28_ranciere.htm&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;&lt;i&gt;Nouveaux regards&lt;/i&gt;, n&#176;28&lt;/a&gt;).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nouveaux Regards : &lt;/strong&gt;Comment avez-vous rencontr&#233; Jacotot ? Quelles r&#233;actions a suscit&#233; la parution de l'ouvrage en 1987 ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re : &lt;/strong&gt;Dans les ann&#233;es 1970, je travaillais sur l'&#233;mancipation ouvri&#232;re au XIXe si&#232;cle. Le nom de Jacotot apparaissait dans les textes que j'&#233;tudiais. Des ouvriers envoyaient leurs enfants chez Jacotot, certains d'entre eux devenaient eux-m&#234;mes des professeurs jacotistes improvis&#233;s. Ma r&#233;flexion s'est alors orient&#233;e sur le lien entre l'id&#233;e d'&#233;mancipation ouvri&#232;re et l'&#233;mancipation intellectuelle dont il &#233;tait l'ap&#244;tre. Ses textes n'avaient pas &#233;t&#233; r&#233;&#233;dit&#233;s depuis les ann&#233;es 1840. Il me fallait faire passer dans notre pr&#233;sent l'actualit&#233; intempestive qu'il avait eu dans un contexte intellectuel et politique tr&#232;s &#233;loign&#233;. J'ai donc &#233;crit comme un disciple intemporel de Jacotot qui aurait fait le chemin des ann&#233;es 1830 aux ann&#233;es 1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A sa sortie, &lt;i&gt;Le Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt; a &#233;t&#233; lu mais pas forc&#233;ment par des enseignants s'int&#233;ressant &#224; la question de la p&#233;dagogie. A l'&#233;poque le discours &#233;tait polaris&#233; entre d'un c&#244;t&#233; Bourdieu, la sociologie de l'&#233;ducation, la transformation de l'&#233;cole &#224; partir des conditions sociales, et de l'autre c&#244;t&#233; Milner, l'enseignement r&#233;publicain et l'&#233;galit&#233; par la diffusion des savoirs. Le livre a &#233;t&#233; &#233;crit pour sortir de cette configuration ; c'est ce qui pr&#233;cis&#233;ment a fait qu'il n'a pas &#233;t&#233; re&#231;u par ce public. Les lecteurs semblent avoir &#233;t&#233; avant tout des personnes tourment&#233;es par la question de l'&#233;galit&#233; intellectuelle. Il n'a pas g&#233;n&#233;r&#233; v&#233;ritablement de d&#233;bats, mais plut&#244;t des r&#233;flexions dans des lieux extr&#234;mement diff&#233;rents, notamment chez les artistes. Mais la traduction portugaise est malgr&#233; tout arriv&#233;e dans les mains d'&#233;ducateurs dans les favelas du Br&#233;sil. Le style de Jacotot - et peut-&#234;tre le mien - expliquent aussi cette r&#233;ception : c'est un ouvrage qui s'adresse &#224; des individus, non aux acteurs institutionnalis&#233;s d'un &#171; d&#233;bat de soci&#233;t&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : En quoi consiste l'exp&#233;rience de Jacotot ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Jacotot est en 1818 un professeur fran&#231;ais &#233;migr&#233; aux Pays-Bas. Ses &#233;tudiants hollandais veulent apprendre le fran&#231;ais, mais lui ne conna&#238;t pas le hollandais. Il ne dispose que d'une version bilingue du &lt;i&gt;T&#233;l&#233;maque&lt;/i&gt; de F&#233;nelon et se r&#233;sout &#224; leur demander d'apprendre le fran&#231;ais en s'aidant de la traduction. Au bout d'un certain temps, il leur demande de raconter en fran&#231;ais ce qu'ils pensent de ce qu'ils ont lu. Il s'attend &#224; une catastrophe. Or, il est tr&#232;s surpris par la qualit&#233; de leurs travaux et tire de l'exp&#233;rience deux le&#231;ons essentielles. La premi&#232;re est celle de la dissociation entre la volont&#233; du ma&#238;tre et l'exercice de l'intelligence de l'&#233;l&#232;ve. Si ces &#233;tudiants hollandais ont compris le fonctionnement des phrases fran&#231;aises uniquement en lisant des phrases fran&#231;aises, cela signifie qu'ils n'ont pas eu besoin des &lt;i&gt;explications&lt;/i&gt; du ma&#238;tre pour comprendre quelque chose. L'&#233;galit&#233; des intelligences veut d'abord dire ceci : il y a une autonomie absolument irr&#233;ductible du travail d'une intelligence que l'on peut mettre en &#233;vidence par cette exp&#233;rience de hasard qui a s&#233;par&#233; compl&#232;tement l'exercice du ma&#238;tre de l'exercice de l'&#233;l&#232;ve. L'id&#233;ologie p&#233;dagogique normale est de croire que l'&#233;l&#232;ve apprend ce que le ma&#238;tre lui enseigne. L'exp&#233;rience de Jacotot permet, elle, de penser que le processus d'apprentissage n'est pas un processus de remplacement de l'ignorance de l'&#233;l&#232;ve par le savoir du ma&#238;tre, mais de d&#233;veloppement du savoir de l'&#233;l&#232;ve lui-m&#234;me. Il y a d'abord un travail autonome de l'intelligence, et ce travail va de savoir &#224; savoir et non d'ignorance &#224; savoir. L'&#233;galit&#233; des intelligences qu'il professera &#224; partir de l&#224; veut d'abord dire ceci : pour que l'apprentissage soit possible, il faut que l'intelligence employ&#233;e par l'&#233;l&#232;ve soit la m&#234;me que celle du ma&#238;tre, la m&#234;me que celle de F&#233;nelon, du traducteur, du typographe, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me le&#231;on est que l'on peut partir de n'importe o&#249;. La r&#232;gle p&#233;dagogique normale veut que l'on parte du &#171; commencement &#187;. Elle suppose qu'il y a deux sortes d'intelligence : celle des ignorants, qui va au hasard, par rapprochement et chance, et celle du ma&#238;tre et des savants qui proc&#232;de m&#233;thodiquement, du plus simple au plus complexe. Cela suppose l'&#233;cart d'un langage &#224; un m&#233;talangage : il faut traduire les mots de l'&#233;crivain dans un autre langage pour que l'&#233;l&#232;ve arrive &#224; les ma&#238;triser. A l'inverse, Jacotot pose qu'il n'y a pas de diff&#233;rence entre des types d'intelligences. Tous les actes intellectuels s'op&#232;rent de la m&#234;me fa&#231;on. Et n'importe quelle intelligence est capable d'effectuer le trajet &#224; partir d'un point quelconque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exp&#233;rience de Jacotot v&#233;rifie donc deux principes : l&#224; o&#249; on localise l'ignorance, il y a toujours d&#233;j&#224; en fait un savoir, et c'est la m&#234;me intelligence qui est &#224; l'&#339;uvre dans tous les apprentissages intellectuels. Jacotot entrait ainsi en rupture avec le mouvement g&#233;n&#233;ral de son temps. Sa d&#233;couverte de l' &#171; &#201;mancipation intellectuelle &#187; survient apr&#232;s 1815, au moment o&#249; l'on se pr&#233;occupe de r&#233;ordonner la soci&#233;t&#233; apr&#232;s le grand choc r&#233;volutionnaire. On cherche &#224; promouvoir un progr&#232;s ordonn&#233; bas&#233; sur une hi&#233;rarchie des formes d'&#233;ducation afin d'organiser une soci&#233;t&#233; moderne pacifi&#233;e. C'est l&#224; la grande id&#233;e du moment. Pass&#233; l'&#226;ge critique, on entre dans l'&#226;ge organique. La coh&#233;sion de la soci&#233;t&#233; moderne impose que les in&#233;galit&#233;s soient un peu r&#233;duites, qu'existe un minimum de communaut&#233; entre ceux qui sont au sommet de la hi&#233;rarchie et ceux qui sont en bas. C'est l'&#233;ducation qui est suppos&#233;e mettre chacun &#224; sa place tout en assurant un minimum de partage des savoirs et des valeurs. Les gens du peuple doivent avoir quelques bases pour progresser dans leur m&#233;tier et participer aux valeurs communes de la soci&#233;t&#233;. En 1833, la loi Guizot sur l'instruction primaire est le premier jalon de ce processus soutenu par une intense litt&#233;rature. Dans ce contexte, Jacotot intervient absolument &#224; contre-courant. Selon lui, tout cela n'est qu'une machine d'abrutissement : la loi du progr&#232;s et l'&#233;ducation progressiste sont pr&#233;cis&#233;ment le contraire de l'&#233;mancipation intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Jacotot pose-t-il un antagonisme entre la formation d'un sujet autonome et celle d'un citoyen ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Il n'oppose pas le sujet au citoyen, mais une m&#233;thode de l'&#233;galit&#233; &#224; une m&#233;thode de l'in&#233;galit&#233;. L'id&#233;e de la &#171; r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s &#187; commence &#224; s'imposer &#224; son &#233;poque. Elle conduit &#224; &#233;tablir une homologie entre le mod&#232;le p&#233;dagogique et le mod&#232;le social. Or pour Jacotot, l'id&#233;e que l'on va &#233;lever le peuple par l'&#233;ducation implique un processus d'&#233;ternisation de l'in&#233;galit&#233;. Si l'on pense que l'&#233;galit&#233; adviendra comme le r&#233;sultat des efforts pour r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s, les &#171; r&#233;ducteurs &#187; d'in&#233;galit&#233; maintiendront toujours leur privil&#232;ge sous couvert de le supprimer. Il faut &lt;i&gt;partir&lt;/i&gt; de l'&#233;galit&#233; de fait qui est n&#233;cessaire pour que le rapport in&#233;galitaire lui-m&#234;me fonctionne : il faut d&#233;j&#224; que l'&#233;l&#232;ve comprenne les mots du ma&#238;tre pour que celui-ci puisse lui enseigner. Dans l'intrication des deux relations - &#233;galitaire et in&#233;galitaire - la question est de savoir lequel sert de principe : le rapport de l'ignorant au savant ou celui de deux intelligences qui veulent se comprendre. Si c'est le rapport in&#233;galitaire qui commande au rapport &#233;galitaire, il se reproduira &#233;ternellement. L'&#233;mancipation implique, elle, de partir de l'id&#233;e de la capacit&#233; de n'importe qui. Peu importe ce qu'il apprend, l'essentiel est la r&#233;v&#233;lation de cette capacit&#233; &#224; elle-m&#234;me. Le reste d&#233;pend de lui. Cette id&#233;e s'oppose de front &#224; l'id&#233;ologie progressiste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Cette m&#233;thode ne vise pas l'&#233;mancipation sociale et pourtant Jacotot l'appelle &#171; m&#233;thode des pauvres &#187;...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : C'est la m&#233;thode de ceux &#224; qui on a d&#233;ni&#233; non seulement les moyens mais surtout les capacit&#233;s de savoir. Mais elle n'oppose pas l'individu &#224; la soci&#233;t&#233;. Elle renverse le sens du &#171; connais-toi toi-m&#234;me &#187; qui lie l'un &#224; l'autre. Le vieil adage grec signifie en fait &#171; reste &#224; ta place &#187;. Le &#171; connais-toi toi-m&#234;me &#187; de Jacotot, signifie, lui : connais-toi non comme un inf&#233;rieur ni un sup&#233;rieur, mais comme un &#234;tre &#233;gal &#224; n'importe quel autre. Ce qui s'oppose, ce sont donc deux types de communaut&#233;. Soit on part de l'id&#233;e que la soci&#233;t&#233; est fond&#233;e sur un certain ordre o&#249; chacun est &#224; sa place, o&#249; les in&#233;galit&#233;s sont rationalis&#233;es en diff&#233;rences des places et des fonctions. Soit on part d'une soci&#233;t&#233;, certes virtuelle, mais impliqu&#233;e dans chaque acte de parole, o&#249; n'importe qui peut ce que peut n'importe qui. C'est alors l'adresse d'un individu &#224; un autre qui compte et non la capacit&#233; qu'un individu a de donner ou de recevoir du savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacotot pense que la rationalit&#233; sociale est une rationalit&#233; hi&#233;rarchique. Un syst&#232;me d'instruction publique, ne peut &#234;tre qu'un instrument de cette hi&#233;rarchie. Un syst&#232;me d'&#233;ducation est toujours une mani&#232;re de rationaliser un ordre social. Aujourd'hui encore, toute r&#233;forme de l'&#233;ducation est une r&#233;forme de la mani&#232;re dont l'ordre social se repr&#233;sente sa propre rationalit&#233;. Il s'agit de faire jouer au sein m&#234;me de la soci&#233;t&#233; r&#233;gie par cet ordre in&#233;galitaire une autre communaut&#233; entre individus. Cette communaut&#233; n'est pas utopique, mais plut&#244;t implicite, pr&#233;suppos&#233;e. Pour que l'in&#233;galit&#233; fonctionne, il faut que l'inf&#233;rieur comprenne le sup&#233;rieur, il faut donc qu'il y ait d&#233;j&#224; de l'&#233;galit&#233;. Par cons&#233;quent, on peut toujours actualiser dans les relations sociales cette &#233;galit&#233; sous-jacente. Jacotot n'est pas un utopiste, il ne promet rien. Il ne consid&#232;re pas qu'il puisse exister un syst&#232;me social fonctionnant mieux qu'un autre. Pour lui, le syst&#232;me social est une sorte de m&#233;canique, &#224; l'image de l'attraction terrestre, qu'il est vain de vouloir transformer, am&#233;liorer. Il dit simplement que chacun a deux mani&#232;res d'envisager son rapport aux autres et au savoir. Ce qui revient &#224; affirmer la possibilit&#233; d'une communaut&#233; d'hommes &#233;gaux &#224; l'int&#233;rieur d'une soci&#233;t&#233; in&#233;gale. C'est cela sa position provocatrice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Quel est alors l'objectif de la &#034;m&#233;thode Jacotot&#034; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Ce n'est pas une m&#233;thode d'enseignement. Il n'a jamais fait de programme d'instruction, m&#234;me s'il a enseign&#233; plusieurs disciplines. Il n'a jamais voulu se transformer en chef d'institution scolaire. Pour lui, l'important n'est pas d'&#233;tablir un programme scolaire mais de mettre une intelligence en possession de son propre pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut partir du &lt;i&gt;T&#233;l&#233;maque&lt;/i&gt;, d'un texte de pri&#232;re, etc., mais le principe consiste en une m&#233;thode, si m&#233;thode il y a, d'exhaustion. On est devant un livre, un texte, comme devant une chose &#233;trang&#232;re que l'on peut et doit enti&#232;rement s'approprier. D'o&#249; la r&#233;f&#233;rence &#224; la m&#233;thode par laquelle l'enfant s'approprie sa langue maternelle ; en proc&#233;dant par association de ce qu'il sait &#224; ce qu'il ignore, sans recourir &#224; des &lt;i&gt;explications&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son id&#233;e est orient&#233;e vers une fin unique : la r&#233;v&#233;lation d'une capacit&#233; intellectuelle. Son enseignement ne vise pas l'apprentissage d'une discipline quelle qu'elle soit. D'o&#249; une m&#233;thode qui s'arr&#234;te sur chaque lettre, chaque mot, chaque phrase, chaque id&#233;e. Si on poss&#232;de bien vingt ou cinquante pages d'un livre quelconque, et si l'on peut en rendre compte avec ses expressions elles-m&#234;mes, on est capable de n'importe quel autre apprentissage. C'est un d&#233;fi, une provocation, mais aussi quelque chose qu'on v&#233;rifie tout le temps. On s'est form&#233; essentiellement &#224; partir des choses que l'on a d&#233;chiffr&#233;es soi-m&#234;me, difficilement, laborieusement. La m&#233;thode c'est celle de l'aventure. Il faut trouver le chemin. Ce n'est pas la &#171; m&#233;thode active &#187;, o&#249; le ma&#238;tre organise le parcours d'obstacles. Il s'agit de mettre la personne en situation de se servir de sa propre intelligence, non pour arriver au but mais pour se frayer un chemin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : En ce sens, l'utilisation du &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;T&#233;l&#233;maque&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;, r&#233;cit de voyage, est un heureux hasard. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Oui, mais notons qu'au voyage programm&#233; se substitue un voyage al&#233;atoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Pour Jacotot apprendre, c'est avant tout traduire. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : C'est l'id&#233;e qu'il n'y a pas de niveaux o&#249; l'on passerait d'une langue &#224; une m&#233;talangue. L'appropriation d'un savoir est toujours un m&#233;canisme de traduction. La traduction renvoie &#224; l'id&#233;e d'&#233;galit&#233; puisqu'elle fait correspondre une aventure intellectuelle &#224; une autre aventure intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Mais comment susciter le d&#233;sir d'une telle aventure, y compris pour une institution scolaire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Ce probl&#232;me pour Jacotot ne se pose pas sous la forme habituelle : comment motiver celui qui n'est pas motiv&#233;, comment l'enfant, l'ignorant va-t-il apprendre quand il n'en voit pas l'int&#233;r&#234;t ? Jacotot va au c&#339;ur m&#234;me de cette expression : &#171; ne pas en voir l'int&#233;r&#234;t &#187;. Ce qui est en jeu ce n'est pas tant une paresse ou une r&#233;ticence, mais une structuration symbolique du monde. Parce qu'au fond qu'est-ce que c'est que vouloir ? C'est se reconna&#238;tre membre d'un certain type de communaut&#233;. Et ce qui fait obstacle au d&#233;sir d'apprendre c'est le sentiment qu'on a pas besoin d'apprendre, que le savoir que l'on poss&#232;de est en r&#233;alit&#233; sup&#233;rieur &#224; celui qu'on nous propose. L' &#171; ignorant &#187; qui dit : &#171; c'est trop compliqu&#233; pour moi &#187;, dit que ce savoir est inutile, et que seul compte pour lui la conduite pratique des affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La paresse est en r&#233;alit&#233; une vision du monde. Ce que je ne comprends pas, c'est ce dont je n'ai pas besoin. &#034;Je ne comprends pas&#034; n'est pas seulement une antiphrase, cela laisse entendre : j'ai assez de savoir de ce qui est r&#233;ellement important pour ne pas m'occuper de ces futilit&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacotot propose une m&#233;thode pour ceux chez qui il est consid&#233;r&#233; comme normal de ne pas acc&#233;der au d&#233;sir m&#234;me de savoir. S'il ne nie pas le poids des in&#233;galit&#233;s sociales, il consid&#232;re que reconna&#238;tre ce poids ne change rien au probl&#232;me. Sa question est : comment faire que celui qui dit &#171; je ne suis pas capable &#187;, se mette &#224; dire &#171; je suis capable &#187;. Poser la question des poids sociaux dans l'&#233;ducation c'est y m&#234;ler un autre probl&#232;me : comment faire de l'&#233;cole un certain mod&#232;le de sociabilit&#233; ? L'institution scolaire lie le probl&#232;me des capacit&#233;s &#224; un autre probl&#232;me, celui du fonctionnement de la soci&#233;t&#233; scolaire dans son rapport &#224; la soci&#233;t&#233; qui l'a produite et qu'elle produit. Jacotot, lui, consid&#232;re que ce qui rel&#232;ve du social rel&#232;ve de l'in&#233;galit&#233;. Autrement dit, ce qui rel&#232;ve de l'&#233;galit&#233; ne rel&#232;ve pas de l'institution sociale. L'institution sociale poursuivra toujours un autre but que d'actualiser l'&#233;galit&#233;. Jacotot se place dans une provocation radicale par rapport &#224; toute institution scolaire. C'est ce qui fait notre distance par rapport &#224; lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit donc pas de savoir ce que Jacotot peut apporter au syst&#232;me d'&#233;ducation : la r&#233;ponse est : rien ! Il s'agit de savoir ce que, en tant qu'acteurs du syst&#232;me d'&#233;ducation, on peut retirer de sa pens&#233;e. Tout se joue sous la forme pratique du rapport que nous avons avec ceux qui sont en face de nous. L'&#233;galit&#233; se joue dans un rapport effectif entre des individus. Or, ce rapport est toujours d&#233;cal&#233; par rapport &#224; toute programmation sociale, par rapport &#224; tout syst&#232;me. Cela rel&#232;ve plus de la d&#233;cision individuelle : partir de l'in&#233;galit&#233; ou de l'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; bien s&#251;r la singularit&#233; inassimilable de Jacotot. Ce qui l'int&#233;resse, c'est qu'est-ce qui est investi dans l'acte &#233;ducatif et non comment faire fonctionner un syst&#232;me d'&#233;ducation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Jacotot s'int&#233;resse donc aux m&#339;urs, aux principes qui fondent les relations entre les individus, entre le ma&#238;tre et ses &#233;l&#232;ves...&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;JR : Je ne parlerai pas de m&#339;urs, mais d'attitude. Il faut pouvoir se dissocier de ce qu'on fait. La logique du syst&#232;me d'&#233;ducation est toujours d'introduire une convergence des raisons. Elle veut ramener &#224; une seule et m&#234;me logique l'acte du savant qui sait, de l'enseignant qui enseigne et du citoyen qui &#339;uvre pour l'&#233;galit&#233;. Le r&#233;formisme sociologique ou la th&#233;orie &#171; r&#233;publicaine &#187; restent prisonniers de cette logique de convergence entre l'acte qui transmet le savoir et l'acte qui &#233;tablit un certain type de soci&#233;t&#233;. Mais il n'y a aucun lien n&#233;cessaire entre la transmission d'un savoir de type universel et l'&#233;tablissement d'une relation &#233;galitaire. Et proposer &#224; des &#233;tudiants une aventure intellectuelle n'a rien &#224; voir avec la formation des citoyens. L'&#233;galit&#233; vient toujours en surplus de la nature du savoir et de toute finalit&#233; sociale, comme une pr&#233;supposition &#224; actualiser. Pour pr&#233;server sa radicalit&#233; et son actualit&#233;, il faut apprendre &#224; s&#233;parer les fonctions. Un acte p&#233;dagogique &#233;mancipateur est un acte qui tient compte d'une s&#233;paration absolue entre ce que fait le ma&#238;tre et ce que fait l'&#233;l&#232;ve, qui prend conscience que l'on a affaire &#224; deux &#234;tres intellectuels enti&#232;rement s&#233;par&#233;s. Tout syst&#232;me agr&#232;ge et le paradoxe jacotiste est de desserrer, d'isoler pour faire un autre type de communaut&#233;. Jacotot nous am&#232;ne &#224; penser qu'il faut &#234;tre plusieurs personnages au sein d'une m&#234;me fonction. Le but de l'&#233;galit&#233; ne se confond jamais avec le but de la science ou celui de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacotot a &#233;crit &#224; une p&#233;riode o&#249; le syst&#232;me &#233;ducatif se mettait en place. Et il opposait terme &#224; terme l'&#233;mancipation intellectuelle &#224; ce syst&#232;me. J'&#233;cris dans un contexte fort diff&#233;rent puisqu'un syst&#232;me d'instruction publique gigantesque existe et que nous ne pouvons plus penser en dehors. Mais on peut pourtant maintenir la radicalit&#233; de sa position en mettant l'opposition &#224; l'int&#233;rieur m&#234;me de notre pratique. On peut toujours pratiquer l'&#233;galit&#233; au sein du syst&#232;me en y occupant diff&#233;remment sa place, en dissociant la logique de l'acte &#233;galitaire de celle de l'institution sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;NR : Les mouvements d'&#233;ducation populaire participent-ils selon vous d'un effort d'&#233;mancipation ?&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt; &lt;br /&gt;
JR : Ils le font s'ils mettent au &#171; poste de commandement &#187; l'exigence du travail par lequel n'importe qui peut entrer en possession de ses propres capacit&#233;s, pas s'ils se pr&#233;sentent comme &#233;tant les bons lieux, comme quand on opposait la libre philosophie &#171; vivante &#187; des caf&#233;s-philo &#224; la philosophie &#171; universitaire &#187;. Aucune institution n'est en elle-m&#234;me &#233;mancipatrice. La question est de savoir si l'on y part de l'exigence &#233;galitaire et du travail interminable de son actualisation ou de la concurrence des institutions. Ce qui est positif dans ces mouvements positifs, c'est de multiplier pour des individus la possibilit&#233; de r&#233;v&#233;ler leurs propres capacit&#233;s. Donc il ne faut pas raisonner en termes d'institution. L'essentiel est d'aider les gens &#224; basculer d'un &#233;tat d'incapacit&#233; reconnue &#224; un &#233;tat d'&#233;galit&#233; o&#249; on se consid&#232;re capable de tout parce qu'on consid&#232;re aussi les autres comme capables de tout.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Conf&#233;rence de Rio sur le ma&#238;tre ignorant</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Conference-de-Rio-sur-le-maitre-ignorant</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.caute.lautre.net/Conference-de-Rio-sur-le-maitre-ignorant</guid>
		<dc:date>2004-11-12T22:17:38Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voyez aussi : Le ma&#238;tre ignorant - Une aventure intellectuelle et La ma&#238;tre ignorant - Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne. &lt;br class='autobr' /&gt; Nous sommes r&#233;unis ici pour parler de la vertu des ma&#238;tres. J'ai &#233;crit un ouvrage qui s'appelle Le Ma&#238;tre ignorant. Il me revient donc logiquement de d&#233;fendre sur ce sujet la position apparemment la plus d&#233;raisonnable : la premi&#232;re vertu du ma&#238;tre est une vertu d'ignorance. Mon livre raconte l'histoire d'un professeur, Joseph Jacotot, qui fit scandale dans la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez aussi : &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Le-maitre-ignorant-Une-aventure-intellectuelle' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le ma&#238;tre ignorant - Une aventure intellectuelle&lt;/a&gt; et &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/La-maitre-ignorant-Avant-propos-a-l-edition-bresilienne' class=&#034;spip_in&#034;&gt;La ma&#238;tre ignorant - Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Nous sommes r&#233;unis ici pour parler de la vertu des ma&#238;tres. J'ai &#233;crit un ouvrage qui s'appelle &lt;i&gt;Le Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt;. Il me revient donc logiquement de d&#233;fendre sur ce sujet la position apparemment la plus d&#233;raisonnable : la premi&#232;re vertu du ma&#238;tre est une vertu d'ignorance. Mon livre raconte l'histoire d'un professeur, Joseph Jacotot, qui fit scandale dans la Hollande et la France des ann&#233;es 1830 en proclamant que les ignorants pouvaient apprendre seuls sans ma&#238;tre pour leur expliquer, et que les ma&#238;tres, de leur c&#244;t&#233;, pouvaient enseigner ce qu'ils ignoraient eux-m&#234;mes. Au soup&#231;on de faire commerce de paradoxes faciles s'ajoute donc celui de se complaire dans les vieilleries et les extravagances de l'histoire de la p&#233;dagogie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais pourtant montrer qu'il ne s'agit pas l&#224; de plaisir du paradoxe mais d'interrogation fondamentale sur ce que savoir, enseigner et apprendre veulent dire ; pas de voyage dans l'histoire de la p&#233;dagogie amusante mais de r&#233;flexion philosophique absolument actuelle sur la mani&#232;re dont la raison p&#233;dagogique et la raison sociale tiennent l'une &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vais tout de suite au c&#339;ur de la question. Qu'est-ce que cette vertu d'ignorance ? Qu'est-ce qu'un ma&#238;tre ignorant ? Pour bien r&#233;pondre &#224; cette question il faut distinguer plusieurs niveaux. Au niveau empirique le plus imm&#233;diat, un ma&#238;tre ignorant est un ma&#238;tre qui enseigne ce qu'il ignore. C'est ainsi que Joseph Jacotot se trouva par hasard, dans les ann&#233;es 1820, enseigner &#224; des &#233;tudiants flamands dont il ne connaissait pas la langue et qui ne connaissaient pas la sienne, par l'interm&#233;diaire d'un ouvrage providentiel, un T&#233;l&#233;maque bilingue alors publi&#233; aux pays-bas. Il le mit entre les mains de ses &#233;tudiants et leur fit dire par un interpr&#232;te d'en lire la moiti&#233; en s'aidant de la traduction, de r&#233;p&#233;ter sans cesse ce qu'ils avaient appris, de lire cursivement l'autre moiti&#233; et d'&#233;crire en Fran&#231;ais ce qu'ils en pensaient. Il fut, dit-on &#233;tonn&#233; de voir, comment ces &#233;tudiants auxquels il n'avait transmis aucun savoir avaient, sur son ordre, appris assez de Fran&#231;ais pour s'exprimer tr&#232;s correctement, comment donc il les avait enseign&#233;s sans pour autant rien leur apprendre. Il en conclut que l'acte du ma&#238;tre qui oblige une autre intelligence &#224; s'exercer &#233;tait ind&#233;pendant de la possession du savoir, qu'il &#233;tait donc possible qu'un ignorant permette &#224; un autre ignorant de savoir ce qu'il ne savait pas lui-m&#234;me, possible qu'un homme du peuple illettr&#233; permette par exemple &#224; un autre illettr&#233; d'apprendre &#224; lire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est l&#224; le deuxi&#232;me niveau de la question, le deuxi&#232;me sens de l'expression &#171; ma&#238;tre ignorant &#187; : un ma&#238;tre ignorant n'est pas un ignorant qui se pique de jouer les ma&#238;tres. C'est un ma&#238;tre qui enseigne - c'est-&#224;-dire qui est pour un autre cause de savoir - sans transmettre aucun savoir. C'est donc un ma&#238;tre qui manifeste la dissociation entre la ma&#238;trise du ma&#238;tre et son savoir, qui nous montre que ce qu'on appelle &#171; transmission du savoir &#187; comprend en fait deux rapports intriqu&#233;s et qu'il convient de dissocier : un rapport de volont&#233; &#224; volont&#233; et un rapport d'intelligence &#224; intelligence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais il ne faut pas se tromper sur le sens de cette dissociation. Il y a une mani&#232;re usuelle de l'entendre : celle qui veut destituer le rapport d'autorit&#233; magistrale au profit de la seule force d'une intelligence en &#233;clairant une autre. Tel est le principe d'innombrables p&#233;dagogies anti-autoritaires dont le mod&#232;le est la ma&#239;eutique du ma&#238;tre socratique, du ma&#238;tre qui feint l'ignorance pour provoquer le savoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or le ma&#238;tre ignorant op&#232;re tout autrement la dissociation. Il conna&#238;t en effet le double jeu de la ma&#239;eutique. Sous l'apparence de susciter une capacit&#233;, elle vise en fait &#224; d&#233;montrer une incapacit&#233;. Socrate ne montre pas seulement l'incapacit&#233; des faux savants mais aussi l'incapacit&#233; de quiconque n'est pas men&#233; par le ma&#238;tre sur la bonne voie, soumis au bon rapport d'intelligence &#224; intelligence. Le &#171; lib&#233;ralisme &#187; ma&#239;eutique n'est que la variante sophistiqu&#233;e de la pratique p&#233;dagogique ordinaire, qui confie &#224; l'intelligence du ma&#238;tre le soin de combler la distance s&#233;parant l'ignorant du savoir. Jacotot inverse le sens de la dissociation : le ma&#238;tre ignorant n'exerce aucun rapport d'intelligence &#224; intelligence. Il est seulement une autorit&#233;, seulement une volont&#233; qui commande &#224; l'ignorant de faire le chemin, c'est-&#224;-dire de mettre en oeuvre la capacit&#233; qu'il poss&#232;de d&#233;j&#224;, la capacit&#233; que tout homme a d&#233;montr&#233;e en r&#233;ussissant sans ma&#238;tre le plus difficile des apprentissages : celui de cette langue &#233;trang&#232;re qu'est pour tout enfant venant au monde la langue dite maternelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est en effet la le&#231;on de l'exp&#233;rience de hasard qui avait fait du ma&#238;tre savant Jacotot un ma&#238;tre ignorant. Cette le&#231;on porte sur la logique m&#234;me de la raison p&#233;dagogique, dans ses fins et dans ses moyens. La fin normale de la raison p&#233;dagogique, c'est d'apprendre &#224; l'ignorant ce qu'il ne sait pas, de supprimer la distance de l'ignorant au savoir. Son moyen normal, c'est l'explication. Expliquer c'est disposer les &#233;l&#233;ments du savoir &#224; transmettre en conformit&#233; avec les capacit&#233;s suppos&#233;es limit&#233;es des esprits &#224; instruire. Mais cette id&#233;e si simple de conformit&#233; se r&#233;v&#232;le vite habit&#233;e par une fuite &#224; l'infini. L'explication s'accompagne g&#233;n&#233;ralement de l'explication de l'explication. Il faut des livres pour expliquer aux ignorants le savoir &#224; apprendre. Mais cette explication est apparemment insuffisante : il faut en effet des ma&#238;tres pour expliquer aux ignorants les livres qui leur expliquent le savoir. Il faut des explications pour que l'ignorant comprenne l'explication qui lui permet de comprendre. La r&#233;gression serait en droit infinie si l'autorit&#233; du ma&#238;tre ne l'arr&#234;tait en fait en se faisant seul juge du point o&#249; les explications n'ont plus besoin d'&#234;tre expliqu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jacotot crut pouvoir r&#233;sumer la logique de cet apparent paradoxe. Si l'explication est en droit infinie, c'est parce que sa fonction essentielle est d'infinitiser la distance m&#234;me qu'elle se propose de r&#233;duire. La pratique de l'explication est tout autre chose qu'un moyen pratique au service d'une fin. Elle est une fin en soi, la v&#233;rification infinie d'un axiome premier : l'axiome d'in&#233;galit&#233;. Expliquer quelque chose &#224; l'ignorant, c'est d'abord lui expliquer qu'il ne comprendrait pas si on ne lui expliquait pas, c'est d'abord lui d&#233;montrer son incapacit&#233;. L'explication se donne comme le moyen de r&#233;duire la situation d'in&#233;galit&#233; o&#249; ceux qui ignorent se trouvent par rapport &#224; ceux qui savent. Mais cette r&#233;duction est tout autant une confirmation. Expliquer c'est supposer dans la mati&#232;re &#224; apprendre une opacit&#233; d'un type sp&#233;cifique, une opacit&#233; qui r&#233;siste aux modes d'interpr&#233;tation et d'imitation par lesquels l'enfant a appris &#224; traduire les signes qu'il re&#231;oit du monde et des &#234;tre parlants qui l'entourent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est l'in&#233;galit&#233; sp&#233;cifique que la raison p&#233;dagogique ordinaire met en sc&#232;ne. Cette mise en sc&#232;ne a trois traits sp&#233;cifiques. Premi&#232;rement, elle suppose la distinction radicale entre deux types d'intelligences : d'un c&#244;t&#233;, l'intelligence empirique des &#234;tres parlants qui se racontent et se devinent les uns les autres, de l'autre l'intelligence syst&#233;matique de ceux qui saisissent les choses selon leurs articulations propres : aux enfants et aux intelligences populaires les histoires, aux &#234;tres rationnels les raisons. L'instruction appara&#238;t alors comme un point de d&#233;part radical ou une seconde naissance, le moment o&#249; il ne s'agit plus de raconter et de deviner mais d'expliquer et de comprendre. Son acte initial est de diviser en deux l'intelligence, de renvoyer &#224; la routine des ignorants les proc&#233;d&#233;s par lesquels l'esprit &#224; jusqu'&#224; elle appris tout ce qu'il sait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De l&#224; son second trait : la raison p&#233;dagogique se met en sc&#232;ne comme l'acte qui l&#232;ve le voile sur l'obscurit&#233; des choses. Sa topographie est celle du haut et du bas, de la surface et de la profondeur. L'explicateur est celui qui porte le fond obscur &#224; la surface claire et qui inversement rapporte la surface faussement &#233;vidente au fond plus secret qui en rend raison. Cette verticalit&#233; oppose la profondeur de l'ordre savant des raisons &#224; la mani&#232;re horizontale des apprentissages autodidactes qui se d&#233;placent de proche en proche en comparant ce qu'ils ignorent &#224; ce qu'ils savent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;mement, cette topographie implique elle-m&#234;me une certaine temporalit&#233;. Lever le voile sur les choses, rapporter toute surface &#224; son fond et porter tout fond &#224; la surface, cela ne demande pas seulement du temps. Cela suppose un certain ordre du temps. Le voile se l&#232;ve progressivement, selon la capacit&#233; que l'on peut accorder &#224; l'esprit enfantin ou ignorant &#224; tel ou tel stade. Autrement dit le progr&#232;s est toujours l'autre face d'un retard. La r&#233;duction de la distance ne cesse de la r&#233;instaurer et de v&#233;rifier ainsi l'axiome in&#233;galitaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison p&#233;dagogique ordinaire se soutient de deux axiomes fondamentaux : premi&#232;rement, il faut partir de l'in&#233;galit&#233; pour la r&#233;duire ; deuxi&#232;mement le moyen de r&#233;duire l'in&#233;galit&#233;, c'est de s'y adapter en en faisant l'objet d'un savoir. Le succ&#232;s du savoir qui r&#233;duit l'in&#233;galit&#233; passe par le savoir de l'in&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce &#171; savoir &#187; que refuse le ma&#238;tre ignorant. C'est le troisi&#232;me sens de son ignorance. Elle est ignorance de ce &#171; savoir de l'in&#233;galit&#233; &#187; qui est cens&#233; conditionner les moyens de &#171; r&#233;duire &#187; l'in&#233;galit&#233;. De l'in&#233;galit&#233;, il n'y rien &#224; savoir. L'in&#233;galit&#233; n'est pas plus un donn&#233; &#224; transformer par le savoir que l'&#233;galit&#233; n'est un but &#224; atteindre par la transmission du savoir. &#201;galit&#233; et in&#233;galit&#233; ne sont pas deux &#233;tats. Ce sont deux &#171; opinions &#187;, c'est-&#224;-dire deux axiomes oppos&#233;s selon lesquels l'apprentissage peut s'op&#233;rer, deux axiomes qui n'admettent aucun passage &#224; leur oppos&#233;. On ne fait jamais que v&#233;rifier l'axiome que l'on s'est donn&#233;. La raison du ma&#238;tre explicateur pose l'in&#233;galit&#233; en axiome : pour elle, il y a de l'in&#233;galit&#233; entre les esprits mais on peut se servir de cette in&#233;galit&#233; m&#234;me, la faire servir &#224; la cause d'une &#233;galit&#233; future. Le ma&#238;tre est l'in&#233;gal qui travaille &#224; l'abolition de son privil&#232;ge. L'art du ma&#238;tre qui l&#232;ve m&#233;thodiquement le voile sur les choses que l'ignorant ne pourrait comprendre seul promet qu'un jour l'ignorant sera l'&#233;gal de son ma&#238;tre. Pour Jacotot cette &#233;galit&#233; &#224; venir consiste simplement en ceci que l'in&#233;gal devenu &#233;gal fera &#224; son tour marcher le syst&#232;me qui produit et reproduit l'in&#233;galit&#233; en reproduisant le processus de sa r&#233;duction. La logique d'ensemble de ce processus travaillant sous la pr&#233;supposition de l'in&#233;galit&#233; m&#233;rite pour Jacotot le nom d'abrutissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison du ma&#238;tre ignorant, elle, pose l'&#233;galit&#233; en axiome &#224; v&#233;rifier. Elle rapporte la situation d'in&#233;galit&#233; du rapport ma&#238;tre-&#233;l&#232;ve non pas &#224; la promesse d'une &#233;galit&#233; &#224; venir - et qui ne viendra jamais - mais &#224; l'effectivit&#233; d'une &#233;galit&#233; premi&#232;re : pour que l'ignorant fasse les exercices que lui commande le ma&#238;tre, il faut d&#233;j&#224; qu'il comprenne ce que le ma&#238;tre lui dit. Il y a une &#233;galit&#233; des &#234;tres parlants qui pr&#233;c&#232;de le rapport in&#233;galitaire et conditionne son exercice m&#234;me. C'est cela que Jacotot appelle &#233;galit&#233; des intelligences. Cela ne veut pas dire que tous les exercices de toutes les intelligences se valent. Cela veut dire qu'il n'y a qu'une seule intelligence &#224; l'&#339;uvre dans tous les apprentissages intellectuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ma&#238;tre ignorant - c'est-&#224;-dire ignorant de l'in&#233;galit&#233; - s'adresse donc &#224; &#171; l'ignorant &#187; du point de vue non de son ignorance mais de son savoir : le suppos&#233; ignorant conna&#238;t en fait d&#233;j&#224; une multitude de choses. Il les a apprises en &#233;coutant et en r&#233;p&#233;tant, en observant et en comparant, en devinant et en v&#233;rifiant. C'est ainsi qu'il a appris sa langue maternelle. C'est ainsi qu'il peut apprendre la langue &#233;crite, par exemple en comparant une pri&#232;re qu'il sait par c&#339;ur aux dessins inconnus que forme sur un papier le texte &#233;crit de la m&#234;me pri&#232;re. Il faut l'obliger &#224; rapporter ce qu'il ignore &#224; ce qu'il sait, &#224; observer et &#224; comparer, &#224; raconter ce qu'il a vu et &#224; v&#233;rifier ce qu'il a dit. S'il s'y refuse, c'est parce qu'il pense qu'il ne lui est pas possible ou pas n&#233;cessaire d'en savoir plus. L'obstacle &#224; l'exercice des capacit&#233;s de l'ignorant n'est pas son ignorance mais son consentement &#224; l'in&#233;galit&#233;. Il r&#233;side dans l'opinion de l'in&#233;galit&#233; des intelligences. Mais cette opinion est tout autre chose qu'une arri&#233;ration individuelle. Elle est un axiome de syst&#232;me, elle est l'axiome sous lequel fonctionne ordinairement le syst&#232;me social : l'axiome in&#233;galitaire. Celui qui ne veut pas aller plus loin dans le d&#233;veloppement de son pouvoir intellectuel se satisfait de ne pas &#171; pouvoir &#187; le faire par l'assurance que d'autres ne le peuvent pas davantage. L'axiome in&#233;galitaire est un axiome de compensation des in&#233;galit&#233;s qui fonctionne &#224; l'&#233;chelle de la soci&#233;t&#233; enti&#232;re. Ce n'est pas le savoir du ma&#238;tre qui peut suspendre ce fonctionnement de la machine in&#233;galitaire, mais sa volont&#233;. Le commandement du ma&#238;tre &#233;mancipateur interdit au pr&#233;tendu ignorant de se satisfaire de ce qu'il sait en se d&#233;clarant incapable d'en savoir plus. Il le force &#224; prouver sa capacit&#233;, &#224; continuer son aventure intellectuelle selon les m&#234;mes moyens par lesquels il l'a commenc&#233;e. Cette logique, travaillant sous la pr&#233;supposition de l'&#233;galit&#233; et commandant sa v&#233;rification, m&#233;rite elle le nom d'&#233;mancipation intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opposition entre &#171; abrutissement &#187; et &#171; &#233;mancipation &#187; n'est pas une opposition entre des m&#233;thodes d'instruction. Ce n'est pas une opposition entre m&#233;thodes traditionnelles ou autoritaires et m&#233;thodes nouvelles ou actives : l'abrutissement peut passer et passe de fait par toutes sortes de formes actives et modernes. L'opposition est proprement philosophique. Elle concerne l'id&#233;e de l'intelligence qui pr&#233;side &#224; la conception m&#234;me de l'apprentissage. L'axiome de l'&#233;galit&#233; des intelligences n'affirme aucune vertu sp&#233;cifique des ignorants, aucune science des humbles ou intelligence des masses. Il affirme simplement qu'il n'y a qu'une seule sorte d'intelligence &#224; l'&#339;uvre dans tous les apprentissages intellectuels. Il s'agit toujours de rapporter ce qu'on ignore &#224; ce qu'on sait, d'observer et de comparer, de dire et de v&#233;rifier. L'&#233;l&#232;ve est toujours un chercheur. Et le ma&#238;tre est d'abord un homme qui parle &#224; un autre, qui raconte des histoires et ram&#232;ne l'autorit&#233; du savoir &#224; la condition po&#233;tique de toute transmission de paroles. L'opposition philosophique ainsi entendue est, du m&#234;me coup, une opposition politique. Elle n'est pas politique parce qu'elle d&#233;noncerait le savoir d'en-haut au nom d'une intelligence d'en-bas. Elle l'est &#224; un niveau beaucoup plus radical, parce qu'elle concerne la conception m&#234;me du rapport entre &#233;galit&#233; et in&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet la logique m&#234;me du rapport normal entre ces termes que Jacotot met en question en d&#233;non&#231;ant le paradigme de l'explication en montrant que la logique explicative est une logique sociale, une mani&#232;re dont l'ordre in&#233;galitaire se repr&#233;sente et se reproduit. Si cette histoire des ann&#233;es 1830 nous concerne directement, c'est qu'elle est une r&#233;ponse exemplaire &#224; la mise en place, en ce temps-l&#224;, d'un syst&#232;me politico-social in&#233;dit : un syst&#232;me o&#249; l'in&#233;galit&#233; ne doit plus reposer sur aucune r&#233;alit&#233; souveraine ou divine, o&#249; elle ne doit plus reposer sur aucune autre base qu'elle-m&#234;me : un syst&#232;me en somme d'immanentisation, et, si l'on peut dire, d'&#233;galisation de l'in&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es de la pol&#233;mique jacotiste correspondent en effet au moment o&#249; se met en place le projet d'un ordre social reconstitu&#233; par-del&#224; le grand &#233;branlement de la R&#233;volution Fran&#231;aise. C'est le moment o&#249; l'on veut achever la r&#233;volution, &#224; tous les sens du mot &#171; achever &#187;, passer de l'&#226;ge &#171; critique &#187; de la destruction des transcendances monarchiques et divines &#224; l'&#226;ge &#171; organique &#187; d'une soci&#233;t&#233; reposant sur sa propre raison immanente. Cela veut dire une soci&#233;t&#233; mettant en harmonie ses forces productives, ses institutions et ses croyances, les faisant fonctionner selon un seul et m&#234;me r&#233;gime de rationalit&#233;. Tel est le grand projet qui traverse le dix-neuvi&#232;me si&#232;cle - entendu non comme simple d&#233;coupage chronologique mais comme projet historique. Le passage de l'&#226;ge &#171; critique &#187; et r&#233;volutionnaire &#224; un &#226;ge organique, c'est d'abord le r&#232;glement du rapport entre &#233;galit&#233; et in&#233;galit&#233;. Il faut, disait Aristote &#171; faire voir la d&#233;mocratie aux d&#233;mocrates et l'oligarchie aux oligarques &#187;. Le projet de la soci&#233;t&#233; organique moderne, c'est le projet d'un ordre in&#233;galitaire qui fasse voir l'&#233;galit&#233;, qui inclut sa visibilit&#233; dans le r&#233;glage du rapport des puissances &#233;conomiques aux institutions et aux croyances. C'est le projet des &#171; m&#233;diations &#187; qui instituent entre le haut et le bas deux choses essentielles : un tissu minimum de croyances communes et des possibilit&#233;s de d&#233;placements limit&#233;s entre les niveaux de richesse et de pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est au c&#339;ur de ce projet que s'inscrit le programme d'&#171; instruction du peuple &#187;, un programme qui ne passe pas seulement par l'organisation &#233;tatique de l'instruction publique mais aussi par la multiplicit&#233; des initiatives philanthropiques, commerciales ou associatives qui se consacrent &#224; un double travail : d'un c&#244;t&#233; d&#233;velopper les &#171; connaissances utiles &#187;, c'est-&#224;-dire les formes de savoirs pratiques rationalis&#233;s qui permettent au peuple de sortir de sa routine et d'am&#233;liorer ses conditions de vie sans avoir ni &#224; sortir de sa condition ni &#224; revendiquer contre elle ; de l'autre ennoblir la vie populaire en la faisant participer, dans des formes appropri&#233;es, aux jouissances de l'art et &#224; l'expression d'un sentiment de communaut&#233; : &#233;ducation &#171; esth&#233;tique &#187; du peuple dont l'institution des soci&#233;t&#233;s chantantes fournit le grand mod&#232;le.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision d'ensemble qui anime ces initiatives priv&#233;es ou publiques disparates est claire : il s'agit d'obtenir un triple effet : premi&#232;rement, tirer le peuple des pratiques et des croyances retardataires qui l'emp&#234;chent de participer au progr&#232;s des richesses et d&#233;veloppent en lui des formes de ressentiment contre les &#233;lites dirigeantes ; deuxi&#232;mement, constituer entre les &#233;lites et le peuple le minimum de croyances et de jouissances communes qui &#233;vitent d'avoir une soci&#233;t&#233; coup&#233;e en deux mondes s&#233;par&#233;s et potentiellement hostiles ; troisi&#232;mement assurer le minimum de mobilit&#233; sociale qui donne &#224; tous le sentiment d'une am&#233;lioration et permette aux plus dou&#233;s des enfants du peuple de grimper dans l'&#233;chelle sociale et de participer au renouvellement des &#233;lites dirigeantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi con&#231;ue, l'instruction du peuple n'est pas simplement un instrument, un moyen pratique de travailler au renforcement de la coh&#233;sion sociale. Elle est proprement une &#171; explication &#187; de la soci&#233;t&#233;, elle est l'all&#233;gorie en acte de la mani&#232;re dont l'in&#233;galit&#233; se reproduit en &#171; faisant voir &#187; l'&#233;galit&#233;. Ce &#171; faire voir &#187; n'est pas une simple illusion, il participe &#224; la positivit&#233; de ce que j'appelle un &#171; partage du sensible &#187; : un rapport global entre des mani&#232;res d'&#234;tre, des mani&#232;res de faire, de voir et de dire. Il n'est pas le masque sous lequel se dissimulerait l'in&#233;galit&#233; sociale. Il est la visibilit&#233; biface de cette in&#233;galit&#233; : l'in&#233;galit&#233; appliqu&#233;e au travail de sa suppression, prouvant par son acte le caract&#232;re &#224; la fois incessant et interminable de cette suppression. L'in&#233;galit&#233; ne se cache pas sous l'&#233;galit&#233;. Elle s'affirme en quelque sorte &#224; &#233;galit&#233; avec elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#233;galit&#233; de l'&#233;galit&#233; et de l'in&#233;galit&#233; a un nom propre. Elle s'appelle progr&#232;s. La soci&#233;t&#233; organique moderne qui se donne pour t&#226;che d'&#171; achever &#187; la r&#233;volution oppose &#224; l'ordre immobile des soci&#233;t&#233;s anciennes un ordre &#171; progressif &#187;, un ordre identique &#224; la mobilit&#233; m&#234;me, au mouvement d'expansion, de transmission et d'application des savoirs. L'&#201;cole n'est pas seulement le moyen du nouvel ordre progressif. Elle en est le mod&#232;le m&#234;me : mod&#232;le d'une in&#233;galit&#233; qui s'identifie &#224; la visible diff&#233;rence entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, et qui s'attelle visiblement &#224; la t&#226;che de faire apprendre aux ignorants ce qu'ils ne savent pas, donc de r&#233;duire l'in&#233;galit&#233;, mais de la r&#233;duire par &#233;tapes selon les bons moyens que seuls les in&#233;gaux connaissent : les moyens qui donnent &#224; une population donn&#233;e et au moment convenable le savoir qu'elle est capable d'assimiler utilement. La progression scolaire, c'est aussi l'art de limiter la transmission du savoir, d'organiser le retard, de diff&#233;rer l'&#233;galit&#233;. Le paradigme p&#233;dagogique du ma&#238;tre explicateur, s'adaptant au niveau et aux besoins des &#233;l&#232;ves, d&#233;finit un mod&#232;le de fonctionnement social de l'institution scolaire, qui se traduit lui-m&#234;me en mod&#232;le g&#233;n&#233;ral d'une soci&#233;t&#233; mise en ordre par le progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ma&#238;tre ignorant est le ma&#238;tre qui se soustrait &#224; ce jeu, en opposant l'acte nu de l'&#233;mancipation intellectuelle &#224; la m&#233;canique de la soci&#233;t&#233; et de l'institution progressive. Opposer l'acte de l'&#233;mancipation intellectuelle &#224; l'institution de l'instruction du peuple, c'est affirmer qu'il n'y a pas d'&#233;tapes de l'&#233;galit&#233;, que celle-ci est tout enti&#232;re en acte ou n'est pas du tout. Le prix &#224; payer pour cette soustraction est lourd : si l'explication est la m&#233;thode sociale, la m&#233;thode par laquelle l'in&#233;galit&#233; se repr&#233;sente et se reproduit, et si l'institution est le lieu o&#249; s'op&#232;re cette repr&#233;sentation, il s'ensuit que l'&#233;mancipation intellectuelle est n&#233;cessairement oppos&#233;e &#224; la logique sociale et institutionnelle. Cela veut dire qu'il n'y a pas d'&#233;mancipation sociale ni d'&#233;cole &#233;mancipatrice. Jacotot oppose strictement la m&#233;thode d'&#233;mancipation, qui est la m&#233;thode des individus, &#224; la m&#233;thode sociale de l'explication. La soci&#233;t&#233; est une m&#233;canique r&#233;gie par la pesanteur des corps in&#233;galitaires, par le jeu des in&#233;galit&#233;s compens&#233;es. L'&#233;galit&#233; ne peut y &#234;tre introduite qu'au prix de l'in&#233;galiser, de la transformer en son contraire. Seuls des individus peuvent &#234;tre &#233;mancip&#233;s. Et tout ce que l'&#233;mancipation peut promettre, c'est d'apprendre &#224; &#234;tre des hommes &#233;gaux dans une soci&#233;t&#233; r&#233;gie par l'in&#233;galit&#233; et par les institutions qui l'&#171; expliquent &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce paradoxe extr&#234;me m&#233;rite d'&#234;tre pris au s&#233;rieux. Il nous avertit de deux choses essentielles : premi&#232;rement l'&#233;galit&#233;, en g&#233;n&#233;ral, n'est pas un but &#224; atteindre. Elle est un point de d&#233;part, une pr&#233;supposition qu'il s'agit de v&#233;rifier par des s&#233;quences d'actes sp&#233;cifiques. Deuxi&#232;mement l'&#233;galit&#233; est la condition de l'in&#233;galit&#233; elle-m&#234;me. Pour ob&#233;ir &#224; un ordre, il faut le comprendre et comprendre qu'il faut lui ob&#233;ir. Il faut donc ce minimum d'&#233;galit&#233; sans quoi l'in&#233;galit&#233; tournerait &#224; vide. De ces deux axiomes, Jacotot tirait une dissociation radicale : l'&#233;mancipation ne pouvait &#234;tre une logique sociale. J'ai essay&#233; de montrer dans &lt;i&gt;La M&#233;sentente&lt;/i&gt; qu'on pouvait les articuler autrement, que la condition &#233;galitaire de l'in&#233;galit&#233; pouvait se pr&#234;ter &#224; des s&#233;quences d'actes, &#224; des formes de v&#233;rification proprement politiques. Mais cette d&#233;monstration n'entre pas dans le cadre du probl&#232;me qui nous r&#233;unit aujourd'hui. Je m'attacherai donc &#224; un autre aspect du probl&#232;me : comment penser aujourd'hui ce rapport entre raison p&#233;dagogique et raison sociale que Jacotot avait mis au c&#339;ur de sa d&#233;monstration ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A premi&#232;re vue, ce rapport se pr&#233;sente aujourd'hui sous la forme d'une &#233;trange dialectique. D'un c&#244;t&#233; l'&#201;cole se voit sans cesse accuser de manquer &#224; sa t&#226;che qui est de r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s sociales. Mais d'un autre c&#244;t&#233; cette &#233;cole, constamment d&#233;clar&#233;e inad&#233;quate &#224; sa fonction sociale, appara&#238;t de plus en plus comme le mod&#232;le ad&#233;quat du fonctionnement &#171; &#233;galitaire &#187;, c'est-&#224;-dire de l'&#171; &#233;galit&#233; in&#233;gale &#187; propre &#224; nos soci&#233;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je partirai, pour expliciter cette dialectique, du d&#233;bat sur l'&#233;galit&#233; et l'in&#233;galit&#233; scolaire, tel qu'il s'est d&#233;velopp&#233; en France depuis les ann&#233;es 60, parce que les termes du d&#233;bat me paraissent assez bien r&#233;sumer un probl&#232;me que l'on retrouve un peu partout sous les m&#234;mes formes. Le d&#233;bat s'est trouv&#233; lanc&#233; par les th&#232;ses de Bourdieu que l'on peut r&#233;sumer ainsi : l'&#201;cole manque &#224; la mission de r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s qui lui est pr&#234;t&#233;e parce qu'elle ignore le fonctionnement de l'in&#233;galit&#233;. Elle pr&#233;tend r&#233;duire l'in&#233;galit&#233; en distribuant &#224; tous &#233;galitairement le m&#234;me savoir. Mais c'est pr&#233;cis&#233;ment cette apparence &#233;galitaire qui est le moteur essentiel de la reproduction de l'in&#233;galit&#233; scolaire. Elle laisse aux &#171; dons individuels &#187; des &#233;l&#232;ves le soin de faire la diff&#233;rence. Mais ces dons ne sont eux-m&#234;mes que les privil&#232;ges culturels int&#233;rioris&#233;s par les enfants bien n&#233;s. Les enfants des classes privil&#233;gi&#233;es ne veulent pas le savoir, les enfants des classes domin&#233;es, eux, ne peuvent pas le savoir, et s'&#233;liminent donc eux-m&#234;mes par le sentiment douloureux de leur absence de dons. L'&#201;cole manque &#224; r&#233;aliser l'&#201;galit&#233; parce que l'apparence &#233;galitaire dissimule la transformation du capital culturel socialement h&#233;rit&#233; en diff&#233;rence individuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#201;cole, selon cette logique, fonctionne in&#233;galitairement parce qu'elle ne sait pas comment l'in&#233;galit&#233; elle-m&#234;me fonctionne, parce qu'elle ne veut pas le savoir. Mais ce &#171; refus de savoir &#187; se laisse interpr&#233;ter de deux mani&#232;res exactement oppos&#233;es : il peut s'entendre comme ignorance des conditions de transformation de l'in&#233;galit&#233; en &#233;galit&#233;. On dira alors que le ma&#238;tre m&#233;conna&#238;t les conditions de son exercice parce qu'il lui manque un savoir, le savoir de l'in&#233;galit&#233;, savoir qu'il peut apprendre du sociologue. On en conclura alors que l'in&#233;galit&#233; scolaire est amendable au prix d'un suppl&#233;ment de savoir qui explicite les r&#232;gles du jeu et rationalise les apprentissages scolaires. C'&#233;tait la conclusion de Bourdieu et Passeron dans leur premier livre commun &lt;i&gt;Les H&#233;ritiers&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le refus de savoir peut aussi s'entendre comme int&#233;riorisation r&#233;ussie de la logique du syst&#232;me : on dira alors que le ma&#238;tre est l'agent d'un processus de reproduction du capital culturel, lequel, par n&#233;cessit&#233; inh&#233;rente au fonctionnement m&#234;me de la machine sociale, reproduit ind&#233;finiment ses conditions de possibilit&#233;. Tout programme r&#233;formiste se voit alors d'embl&#233;e tax&#233; de vanit&#233;. C'est dans ce sens que conclut le livre suivant de Bourdieu et Passeron La Reproduction. Il y a donc une duplicit&#233; de la d&#233;monstration. Elle conclut d'un c&#244;t&#233; &#224; la r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s, de l'autre &#224; leur perp&#233;tuation &#233;ternelle. Mais cette duplicit&#233; n'est autre que la duplicit&#233; du &#171; progressisme &#187; lui-m&#234;me, tel que l'avait initialement analys&#233;e Jacotot : c'est la logique de l'in&#233;galit&#233; qui se reproduit par le travail m&#234;me de sa r&#233;duction. Le sociologue introduit un tour de plus dans la spirale en y incluant une ignorance, une incapacit&#233; suppl&#233;mentaire : l'ignorance de celui qui doit supprimer l'ignorance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;formateurs gouvernementaux ne tiennent pas &#224; voir cette duplicit&#233; propre &#224; toute p&#233;dagogie progressiste. De la sociologie de Bourdieu les r&#233;formateurs socialistes tir&#232;rent donc un programme qui visait &#224; r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s de l'&#201;cole, en y r&#233;duisant la part de la grande culture, en la rendant moins savante et plus conviviale, plus adapt&#233;e aux mani&#232;res d'&#234;tre des enfants des couches d&#233;favoris&#233;es, c'est-&#224;-dire, pour l'essentiel des enfants issus de l'immigration. Ce sociologisme r&#233;duit n'en affirmait malheureusement que mieux le pr&#233;suppos&#233; central du progressisme qui commande &#224; celui qui sait de se mettre &#171; &#224; la port&#233;e &#187; des in&#233;gaux, de limiter le savoir transmis &#224; ce que les pauvres peuvent comprendre et dont ils ont besoin. Il reproduit la d&#233;marche qui confirme l'in&#233;galit&#233; pr&#233;sente au nom de l'&#233;galit&#233; &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il devait vite susciter l'effet en retour. En France l'id&#233;ologie dite r&#233;publicaine fut prompte &#224; d&#233;noncer ces m&#233;thodes adapt&#233;es aux pauvres qui ne peuvent jamais &#234;tre que des m&#233;thodes de pauvres, enfon&#231;ant d'embl&#233;e les &#171; domin&#233;s &#187; dans la situation dont on pr&#233;tend les sortir. La puissance de l'&#233;galit&#233; r&#233;sidait pour elle &#224; l'inverse dans l'universalit&#233; d'un savoir &#233;galement distribu&#233; &#224; tous, sans consid&#233;rations d'origine sociale, dans une &#201;cole bien s&#233;par&#233;e de la soci&#233;t&#233;. Mais la distribution du savoir ne comporte en elle -m&#234;me aucune cons&#233;quence &#233;galitaire sur l'ordre social. L'&#233;galit&#233; comme l'in&#233;galit&#233; ne sont jamais que la cons&#233;quence d'elles-m&#234;mes. La p&#233;dagogie traditionnelle de la transmission neutre du savoir et les p&#233;dagogies modernistes du savoir adapt&#233; &#224; l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; se tiennent du m&#234;me c&#244;t&#233; de l'alternative pos&#233;e par Jacotot. Toutes deux prennent l'&#233;galit&#233; comme but, c'est-&#224;-dire qu'elles prennent l'in&#233;galit&#233; comme point de d&#233;part et travaillent sous sa pr&#233;supposition. Elles divergeant seulement sur la forme de &#171; savoir de l'in&#233;galit&#233; &#187; qu'elles pr&#233;supposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est que toutes les deux sont enferm&#233;es dans le cercle de la soci&#233;t&#233; p&#233;dagogis&#233;e.Toutes deux attribuent &#224; l'&#201;cole le pouvoir fantasmatique de r&#233;aliser l'&#233;galit&#233; sociale ou, &#224; tout le moins, de r&#233;duire la &#171; fracture sociale &#187;, quitte &#224; d&#233;noncer alternativement la faillite de l'autre &#224; r&#233;aliser ce programme. Le sociologisme appelle cette faillite &#171; crise de l'&#201;cole &#187; et appelle &#224; la r&#233;forme de l'&#201;cole. Le r&#233;publicanisme accuse volontiers la r&#233;forme d'&#234;tre elle-m&#234;me la principale cause de la crise. Mais la r&#233;forme et la crise peuvent se ramener &#224; une m&#234;me notion jacotiste : toutes deux sont l'explication de l'&#201;cole, l'explication infinie des raisons pour lesquelles l'in&#233;galit&#233; doit mener &#224; l'&#233;galit&#233; et n'y m&#232;ne jamais. La crise et la r&#233;forme sont en fait le fonctionnement normal du syst&#232;me, le fonctionnement normal de l'in&#233;galit&#233; &#171; &#233;galis&#233;e &#187; dans laquelle la raison p&#233;dagogique et la raison sociale se font de plus en plus semblables l'une &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est en effet remarquable que cette &#201;cole d&#233;clar&#233;e inapte &#224; &#171; r&#233;duire &#187; l'in&#233;galit&#233; s'offre de plus en plus comme l'analogie positive du syst&#232;me social. En ce sens on peut dire que le diagnostic jacotiste sur la raison p&#233;dagogique comme nouvelle forme g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'in&#233;galit&#233; a &#233;t&#233; parfaitement v&#233;rifi&#233;e. Jacotot avait per&#231;u, dans le r&#244;le donn&#233; par les esprits &#171; progressifs &#187; de son temps &#224; l'instruction du peuple les pr&#233;misses d'une nouvelle forme de partage du sensible, d'une identification entre raison p&#233;dagogique et raison sociale. Il l'avait per&#231;u au sein d'une soci&#233;t&#233; o&#249; cette identification n'&#233;tait encore qu'une utopie, o&#249; la valeur et la constance des divisions de classes et des hi&#233;rarchies &#233;taient franchement affirm&#233;es par les &#233;lites, o&#249; l'in&#233;galit&#233; &#233;tait affirm&#233;e comme la loi de fonctionnement l&#233;gitime de la communaut&#233;. Il &#233;crivait &#224; l'&#233;poque o&#249; les r&#233;actionnaires rappelaient avec leur penseur Bonald que certaines personnes &#233;taient &#171; dans &#187; la soci&#233;t&#233; sans &#234;tre &#171; de &#187; la soci&#233;t&#233; et o&#249; les lib&#233;raux expliquaient par la voix de leur porte-parole, le ministre Fran&#231;ois Guizot, que la politique &#233;tait l'affaire des &#171; hommes de loisir &#187;. Les &#233;lites de son temps avouaient sans d&#233;tours l'in&#233;galit&#233; et la division en classes. L'instruction du peuple &#233;tait seulement pour elles un moyen d'instituer quelques m&#233;diations entre le haut et le bas : de donner aux pauvres la possibilit&#233; d'am&#233;liorer individuellement leur condition et de donner &#224; tous le sentiment d'appartenir, chacun &#224; sa place, &#224; une m&#234;me communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'en sommes clairement plus l&#224; : nos soci&#233;t&#233;s se repr&#233;sentent comme des soci&#233;t&#233;s homog&#232;nes o&#249; le rythme vif et commun de la multiplication des marchandises et des &#233;changes a aplani les vieilles divisions de classes et fait participer tout le monde aux m&#234;mes jouissances et aux m&#234;mes libert&#233;s. Dans ces conditions la repr&#233;sentation des in&#233;galit&#233;s sociales tend de plus en plus &#224; s'op&#233;rer sur le mod&#232;le du classement scolaire : tous sont &#233;gaux et ont la possibilit&#233; de parvenir &#224; toute position. Plus de prol&#233;taires mais seulement des nouveaux venus qui n'ont pas encore pris le rythme de la modernit&#233;, ou bien des attard&#233;s qui, &#224; l'inverse, ne parviennent plus &#224; suivre ses acc&#233;l&#233;rations. Tous sont &#233;gaux mais certains manquent de l'intelligence ou de l'&#233;nergie n&#233;cessaire pour soutenir la comp&#233;tition ou simplement pour assimiler les exercices nouveaux que le grand p&#233;dagogue, le Temps en marche, leur impose ann&#233;e apr&#232;s ann&#233;e. Ils ne s'adaptent pas, dit-on, aux technologies et mentalit&#233;s nouvelles et stagnent alors entre le fond de classe et l'ab&#238;me de l'&#171; exclusion &#187;. La soci&#233;t&#233; se repr&#233;sente ainsi &#224; la mani&#232;re d'une vaste &#233;cole ayant ses sauvages &#224; civiliser et ses &#233;l&#232;ves en difficult&#233; &#224; rattraper. Dans ces conditions l'institution scolaire est de plus en plus charg&#233;e de la t&#226;che fantasmatique de combler l'&#233;cart entre l'&#233;galit&#233; proclam&#233;e des conditions et l'in&#233;galit&#233; existante, de plus en plus somm&#233;e de r&#233;duire des in&#233;galit&#233;s pos&#233;es comme r&#233;siduelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le r&#244;le dernier de ce surinvestissement p&#233;dagogique est finalement de conforter &#224; l'inverse la vision oligarchique d'une soci&#233;t&#233;-&#233;cole. Non seulement l'autorit&#233; &#233;tatique et le pouvoir &#233;conomique y sont ramen&#233;s au classement scolaire, mais cette &#233;cole se pr&#233;sente comme une &#233;cole sans ma&#238;tres, o&#249; les ma&#238;tres sont seulement les meilleurs de la classe, ceux qui s'adaptent le mieux au progr&#232;s et se montrent capables d'en synth&#233;tiser les donn&#233;es, trop complexes pour les intelligences ordinaires. A ces premiers de classe se trouve propos&#233;e &#224; nouveau la vieille alternative p&#233;dagogique devenue raison sociale globale : les r&#233;publicains aust&#232;res leur demandent de g&#233;rer avec l'autorit&#233; et la distance indispensables &#224; toute bonne progression de la classe, les int&#233;r&#234;ts de la communaut&#233; ; les sociologues, politologues ou journalistes leur demandent de s'adapter, par une bonne p&#233;dagogie communicative, aux intelligences modestes et aux probl&#232;mes quotidiens des moins dou&#233;s, afin d'aider les arri&#233;r&#233;s &#224; avancer, les exclus &#224; se r&#233;ins&#233;rer et le tissu social &#224; se remmailler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Expertise et journalisme sont les deux grandes institutions intellectuelles charg&#233;es de seconder le gouvernement des grands fr&#232;res ou des premiers de classe en faisant inlassablement circuler cette forme in&#233;dite du lien social, cette explication perfectionn&#233;e de l'in&#233;galit&#233;, qui structure nos soci&#233;t&#233;s : le savoir des raisons pour lesquelles les arri&#233;r&#233;s sont arri&#233;r&#233;s. C'est ainsi par exemple que toute manifestation d&#233;viante - des mouvements sociaux d'extr&#234;me gauche au vote d'extr&#234;me droite - est chez nous l'occasion d'une intense activit&#233; explicatrice des raisons de l'arri&#233;ration des syndicalistes archa&#239;ques, des petits sauvageons issus de l'immigration ou des petits bourgeois d&#233;pass&#233;s par le rythme du progr&#232;s. En bonne logique abrutissante, cette explication se double de l'explication des moyens par lesquels on pourrait sortir les arri&#233;r&#233;s de leur arri&#233;ration, moyens malheureusement rendus inefficaces par le fait m&#234;me qu'ils sont arri&#233;r&#233;s. Faute de sortir les arri&#233;r&#233;s de leur arri&#233;ration, cette explication est en revanche assez propre &#224; fonder le pouvoir des avanc&#233;s qui ne serait en somme rien d'autre que leur avancement m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien cela qu'avait en t&#234;te Jacotot : la mani&#232;re dont l'&#201;cole et la soci&#233;t&#233; s'entre-symbolisent sans fin et reproduisent ainsi ind&#233;finiment la pr&#233;supposition in&#233;galitaire, dans son d&#233;ni m&#234;me. Si j'ai cru bon de ressusciter ce discours tomb&#233; dans l'oubli, ce n'est donc pas, encore une fois, pour proposer une p&#233;dagogie nouvelle. Il n'y a pas de p&#233;dagogie jacotiste. Il n'y a pas non plus d'anti-p&#233;dagogie jacotiste au sens que l'on donne ordinairement &#224; ce mot. En bref le jacotisme n'est pas une pens&#233;e de l'&#233;ducation que l'on pourrait appliquer &#224; la r&#233;forme du syst&#232;me scolaire. La vertu d'ignorance est d'abord une vertu de dissociation. En nous commandant de dissocier ma&#238;trise et savoir, elle s'interdit d'&#234;tre jamais le principe d'aucune institution o&#249; l'une et l'autre s'harmoniseraient afin d'optimaliser la fonction sociale de l'institution. C'est justement sur cette volont&#233; d'harmonisation et d'optimalisation des fonctions que porte sa critique. Cette critique ne nous interdit pas d'enseigner, elle n'interdit pas la fonction du ma&#238;tre. Elle commande en revanche de s&#233;parer radicalement le pouvoir d'&#234;tre pour quiconque cause de savoir et l'id&#233;e d'une fonction sociale globale de l'institution. Elle nous commande de s&#233;parer le pouvoir d'&#234;tre, pour un autre, cause d'une actualisation &#233;galitaire et l'id&#233;e d'une institution sociale charg&#233;e de r&#233;aliser l'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;galit&#233;, affirmait Jacotot, n'existe qu'en acte et pour des individus. Elle se perd d&#232;s qu'elle se pense comme collective. Il est possible de corriger ce verdict, de penser la possibilit&#233; d'actualisations collectives de l'&#233;galit&#233;. Mais cette possibilit&#233; m&#234;me suppose que l'on maintienne s&#233;par&#233;es les formes d'actualisation de l'&#233;galit&#233;, que l'on refuse par cons&#233;quent l'id&#233;e d'une m&#233;diation institutionnelle, d'une m&#233;diation sociale, entre les manifestations individuelles et les manifestations collectives de l'&#233;galit&#233;. Sans doute les actualisations individuelles et collectives ont-elles la m&#234;me pr&#233;supposition : la pr&#233;supposition que l'&#233;galit&#233; est en derni&#232;re instance la condition de possibilit&#233; de l'in&#233;galit&#233; elle-m&#234;me et qu'il est possible de faire effet de cette condition. Il y a donc analogie entre les effets de l'axiome &#233;galitaire, comme il y analogie entre les effets de l'axiome in&#233;galitaire. Mais l'analogie in&#233;galitaire fonctionne comme m&#233;diation sociale effective. C'est cette m&#233;diation ininterrompue que Jacotot th&#233;orise dans le concept d'explication. Mais il n'en va pas de m&#234;me pour l'analogie &#233;galitaire. L'acte qui &#233;mancipe une intelligence est par lui-m&#234;me sans effet sur l'ordre social. Et l'axiome &#233;galitaire lui-m&#234;me commande de refuser l'id&#233;e d'une telle m&#233;diation. Il interdit de penser une raison sociale par laquelle les actualisations individuelles se transformeraient d'elles-m&#234;mes en actualisations collectives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est en effet par l&#224; que les raisons de l'in&#233;galit&#233; s'introduisent dans les raisons de l'&#233;galit&#233;. La soci&#233;t&#233; explicatrice-expliqu&#233;e, la soci&#233;t&#233; d'in&#233;galit&#233; &#233;galis&#233;e, commande l'harmonisation des fonctions. Elle demande en particulier aux enseignants que nous sommes de fondre notre comp&#233;tence de chercheurs savants, notre fonction de ma&#238;tres travaillant dans une institution et notre activit&#233; de citoyens en une seule &#233;nergie qui fasse avancer du m&#234;me pas la transmission du savoir, l'int&#233;gration sociale et la conscience citoyenne. C'est cette requ&#234;te que la vertu du &#171; ma&#238;tre ignorant &#187; nous commande d'ignorer. La vertu du ma&#238;tre ignorant est de savoir qu'un savant n'est pas un ma&#238;tre, qu'un ma&#238;tre n'est pas un citoyen, qu'un citoyen n'est pas un savant. Non qu'il ne soit pas possible d'&#234;tre les trois &#224; la fois. Ce qui est impossible en revanche c'est d'harmoniser les r&#244;les de ces trois personnages. Cette harmonisation ne se fait jamais que dans le sens de l'explication dominante. La pens&#233;e de l'&#233;mancipation commande la division des raisons. Elle nous montre qu'il est possible de faire tourner la machine sociale tout en travaillant, si nous le souhaitons, &#224; l'invention de formes individuelles ou collectives d'actualisation de l'&#233;galit&#233;, mais que ces fonctions ne se confondent jamais. Elle nous commande le refus de m&#233;diatiser l'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est me semble-t-il la le&#231;on que nous pouvons tirer de cette singuli&#232;re dissonance affirm&#233;e &#224; l'aube de la mise en marche du fonctionnement de la machine scolaire-sociale moderne. L'&#233;galit&#233; ne s'inscrit dans la machine sociale que par le dissensus. Le dissensus n'est pas d'abord la querelle, il est l'&#233;cart dans la configuration m&#234;me des donn&#233;es sensibles, la dissociation introduite dans la correspondance entre les mani&#232;res d'&#234;tre et les mani&#232;res de faire, de voir et de dire. L'&#233;galit&#233; est &#224; la fois le principe dernier de tout ordre social et gouvernemental et la cause exclue de son fonctionnement &#171; normal &#187;. Elle ne r&#233;side ni dans un syst&#232;me de formes constitutionnelles ni dans un &#233;tat des m&#339;urs de la soci&#233;t&#233;, ni dans l'enseignement uniforme des enfants de la r&#233;publique ni dans la disponibilit&#233; des produits &#224; bas prix dans les &#233;talages des supermarch&#233;s. L'&#233;galit&#233; est fondamentale et absente, elle est actuelle et intempestive, toujours remise &#224; l'initiative des individus et des groupes qui, contre le cours ordinaire des choses, prennent le risque de la v&#233;rifier, d'inventer les formes, individuelles ou collectives, de sa v&#233;rification. L'affirmation de ces simples principes constitue de fait une dissonance inou&#239;e, une dissonance qu'il faut, d'une certaine fa&#231;on, oublier pour continuer &#224; &#233;difier des &#233;coles, des programmes et des p&#233;dagogies, mais qu'il faut aussi, de temps en temps, r&#233;entendre pour que l'acte d'enseigner ne perde pas la conscience des paradoxes qui lui donnent sens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Il s'agit d'une communication &#224; un colloque autour du &lt;i&gt;Ma&#238;tre ignorant&lt;/i&gt; en juin 2002 &#224; l'UERJ (Universit&#233; de l'&#201;tat de Rio de Janeiro). Elle faisait partie du mat&#233;riel pour la &#171; Summer Academy of Arts &#187; de Francfort en ao&#251;t 2004 [Merci &#224; Jacques Ranci&#232;re de m'avoir transmis cette information. jld]&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La ma&#238;tre ignorant - Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/La-maitre-ignorant-Avant-propos-a-l-edition-bresilienne</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.caute.lautre.net/La-maitre-ignorant-Avant-propos-a-l-edition-bresilienne</guid>
		<dc:date>2004-11-12T22:12:32Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Voyez aussi : Le ma&#238;tre ignorant - Une aventure intellectuelle et Conf&#233;rence de Rio sur le ma&#238;tre ignorant &lt;br class='autobr' /&gt;
SOURCE : http://theater.kein.org/node/view/100 &lt;br class='autobr' /&gt; Y-a-t-il quelque sens &#224; proposer au lecteur br&#233;silien du d&#233;but du troisi&#232;me mill&#233;naire l'histoire de Joseph Jacotot, soit, en apparence, celle d'un extravagant p&#233;dagogue fran&#231;ais du d&#233;but du 19&#176;si&#232;cle ? Y avait-il d&#233;j&#224; quelque sens &#224; la proposer quinze ans plus t&#244;t aux citoyens d'une France, suppos&#233;e pourtant amoureuse de toutes (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez aussi : &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Le-maitre-ignorant-Une-aventure-intellectuelle' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Le ma&#238;tre ignorant - Une aventure intellectuelle&lt;/a&gt; et &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Conference-de-Rio-sur-le-maitre-ignorant' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Conf&#233;rence de Rio sur le ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;SOURCE : &lt;a href=&#034;http://theater.kein.org/node/view/100&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;http://theater.kein.org/node/view/100&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Y-a-t-il quelque sens &#224; proposer au lecteur br&#233;silien du d&#233;but du troisi&#232;me mill&#233;naire l'histoire de Joseph Jacotot, soit, en apparence, celle d'un extravagant p&#233;dagogue fran&#231;ais du d&#233;but du 19&#176;si&#232;cle ? Y avait-il d&#233;j&#224; quelque sens &#224; la proposer quinze ans plus t&#244;t aux citoyens d'une France, suppos&#233;e pourtant amoureuse de toutes antiquit&#233;s nationales ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de la p&#233;dagogie a certes ses extravagances. Et celles-ci, pour ce qu'elles r&#233;v&#232;lent de l'&#233;tranget&#233; m&#234;me de la relation p&#233;dagogique, ont souvent &#233;t&#233; plus instructives que ses propositions raisonnables. Mais, dans le cas de Joseph Jacotot, il s'agit de tout autre chose que d'un article de plus dans le grand magasin des curiosit&#233;s p&#233;dagogiques. Il s'agit d'une voix unique qui, &#224; un moment charni&#232;re dans la constitution des id&#233;aux, pratiques et institutions qui gouvernent notre pr&#233;sent, a fait entendre une dissonance inou&#239;e, une de ces dissonances sur lesquelles aucune harmonie de l'institution p&#233;dagogique ne peut plus se construire ; une dissonance qu'il faut donc oublier pour continuer &#224; &#233;difier des &#233;coles, des programmes et des p&#233;dagogies, mais qu'il faut peut-&#234;tre aussi, &#224; de certains moments, r&#233;entendre pour que l'acte d'enseigner ne perde jamais tout &#224; fait la conscience des paradoxes qui lui donnent sens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;volutionnaire de la France de 1789, exil&#233; aux Pays-Bas lors de la restauration de la monarchie, Joseph Jacotot s'est trouv&#233; prendre la parole au moment m&#234;me o&#249; se mettait en place toute une logique de pens&#233;e qui peut se r&#233;sumer ainsi : achever la r&#233;volution, au double sens du mot : mettre un terme &#224; ses d&#233;sordres en accomplissant la n&#233;cessaire transformation des institutions et des mentalit&#233;s dont elle a &#233;t&#233; la r&#233;alisation antricip&#233;e et fantasmatique ; passer de l'&#226;ge des fi&#232;vres &#233;galitaires et des d&#233;sordres r&#233;volutionnaires &#224; la constitution d'un ordre nouveau des soci&#233;t&#233;s et des gouvernements qui concilie le progr&#232;s sans lequel les soci&#233;t&#233;s s'assoupissent et l'ordre sans lequel elles roulent de crise en crise. Qui veut concilier ordre et progr&#232;s trouve tout naturellement son mod&#232;le dans une institution qui en symbolise l'union : l'institution p&#233;dagogique, le lieu - mat&#233;riel et symbolique - o&#249; l'exercice de l'autorit&#233; et la soumission des sujets n'a pas d'autre but que la progression de ces sujets jusqu'&#224; la limite de leurs capacit&#233;s : la connaissance des mati&#232;res du programme pour la majorit&#233;, la capacit&#233; de devenir ma&#238;tres &#224; leur tour, pour les meilleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui devait donc, dans cette perspective, achever l'&#226;ge des r&#233;volutions, c'&#233;tait la soci&#233;t&#233; de l'ordre progressif : l'ordre identique &#224; l'autorit&#233; de ceux qui savent sur ceux qui ignorent, l'ordre vou&#233; &#224; r&#233;duire autant que faire se peut l'&#233;cart entre les premiers et les seconds. Dans la France des ann&#233;es 1830, c'est-&#224;-dire dans le pays qui avait fait l'exp&#233;rience la plus radicale de la R&#233;volution et se pensait donc appel&#233; par excellence &#224; achever cette r&#233;volution par l'institution d'un ordre moderne raisonnable, l'instruction devenait un mot d'ordre central : gouvernement de la soci&#233;t&#233; par les gens instruits et formation des &#233;lites, mais aussi d&#233;veloppement de formes d'instruction destin&#233;es &#224; donner aux hommes du peuple les connaissances n&#233;cessaires et sufisantes pour qu'ils puissent combler &#224; leur rythme l'&#233;cart qui les emp&#234;chait de s'int&#233;grer pacifiquement &#224; l'ordre des soci&#233;t&#233;s fond&#233;es sur les lumi&#232;res de la science et du bon gouvernement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ma&#238;tre, faisant passer selon une sage progression, adapt&#233;e au niveau des intelligences frustes, les connaissances qu'il poss&#232;de dans le cerveau de ceux qui les ignorent, tel &#233;tait donc &#224; la fois le paradigme philosophique et l'agent pratique de l'entr&#233;e du peuple dans la soci&#233;t&#233; et l'ordre gouvernemental modernes. Ce paradigme peut engager des p&#233;dagogies plus ou moins rigides ou lib&#233;rales. Mais ces diff&#233;rences n'entament pas la logique d'ensemble du mod&#232;le : celle qui donne &#224; l'enseignement la t&#226;che de r&#233;duire autant que possible l'in&#233;galit&#233; sociale, en r&#233;duisant l'&#233;cart des ignorants au savoir. Et c'est sur ce point que Jacotot fit entendre, pour son temps et pour le n&#244;tre, sa note absolument dissonante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il avertit de ceci : la distance que l'&#201;cole et la soci&#233;t&#233; p&#233;dagogis&#233;e pr&#233;tendent r&#233;duire est celle dont elles vivent et qu'elles ne cessent donc de reproduire. Qui pose l'&#233;galit&#233; comme le but &#224; atteindre &#224; partir de la situation in&#233;galitaire la repousse en fait &#224; l'infini. L'&#233;galit&#233; ne vient jamais apr&#232;s, comme un r&#233;sultat &#224; atteindre. Elle doit toujours &#234;tre pos&#233;e avant. L'in&#233;galit&#233; sociale elle-m&#234;me la suppose : celui qui ob&#233;it &#224; un ordre doit d&#233;j&#224; premi&#232;rement comprendre l'ordre donn&#233;, deuxi&#232;mement comprendre qu'il doit lui ob&#233;ir. Il doit d&#233;j&#224; &#234;tre l'&#233;gal de son ma&#238;tre pour se soumettre &#224; lui. Il n'y a pas d'ignorant qui ne sache une multitude de choses et c'est sur ce savoir, sur cette capacit&#233; en acte que tout enseignement doit se fonder. Instruire peut donc signifier deux choses exactement oppos&#233;es : confirmer une incapacit&#233; dans l'acte m&#234;me qui pr&#233;tend la r&#233;duire ou &#224; l'inverse, forcer une capacit&#233;, qui s'ignore ou se d&#233;nie, &#224; se reconna&#238;tre et &#224; d&#233;velopper toutes les cons&#233;quences de cette reconnaissance. Le premier acte s'appelle abrutissement, le second &#233;mancipation. A l'aube de la marche triomphale du progr&#232;s par l'instruction du peuple, Jacotot fit entendre cette d&#233;claration ahurissante : ce progr&#232;s et cette instruction sont l'&#233;ternisation de l'in&#233;galit&#233;. Les amis de l'&#233;galit&#233; n'ont pas &#224; instruire le peuple pour le rapprocher de l'&#233;galit&#233;, ils ont &#224; &#233;manciper les intelligences, &#224; contraindre n'importe qui &#224; v&#233;rifier l'&#233;galit&#233; des intelligences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est pas l&#224; une affaire de m&#233;thode, au sens de formes particuli&#232;res d'apprentissage, c'est proprement une affaire de philosophie : il s'agit de savoir si l'acte m&#234;me de recevoir la parole du ma&#238;tre - la parole de l'autre - est un t&#233;moignage d'&#233;galit&#233; ou d'in&#233;galit&#233;. C'est une affaire de politique : il s'agit de savoir si un syst&#232;me d'enseignement a pour pr&#233;suppos&#233; une in&#233;galit&#233; &#224; &#171; r&#233;duire &#187; ou une &#233;galit&#233; &#224; v&#233;rifier. C'est pour cela que le discours de Jacotot est le plus actuel qui soit. Si j'ai jug&#233; bon de le faire r&#233;-entendre dans la France des ann&#233;es 80, c'est qu'il m'a sembl&#233; le seul propre &#224; tirer la r&#233;flexion sur l'&#201;cole du d&#233;bat interminable entre deux grandes strat&#233;gies de &#171; r&#233;duction des in&#233;galit&#233;s &#187;. D'un c&#244;t&#233; l'av&#232;nement au pouvoir du Parti socialiste avait mis &#224; l'ordre du jour les propositions de la sociologie progressiste qu'incarnait particuli&#232;rement l'&#339;uvre de Pierre Bourdieu. Celle-ci met au c&#339;ur de l'in&#233;galit&#233; scolaire la violence symbolique impos&#233;e par toutes les r&#232;gles tacites du jeu culturel qui assurent la reproduction des &#171; h&#233;ritiers &#187; et l'auto-&#233;limination des enfants des classes populaires. Mais elle en tire, selon la logique m&#234;me du progressisme, deux cons&#233;quences contradictoires. D'un c&#244;t&#233; elle propose la r&#233;duction de l'in&#233;galit&#233; par l'explicitation des r&#232;gles du jeu et la rationalisation des formes d'apprentissage. De l'autre, elle &#233;nonce implicitement la vanit&#233; de toute r&#233;forme, en faisant de cette violence symbolique un processus qui reproduit ind&#233;finiment ses conditions de possibilit&#233;. Les r&#233;formateurs gouvernementaux ne tiennent pas &#224; voir cette duplicit&#233; propre &#224; toute p&#233;dagogie progressiste. De la sociologie de Bourdieu ils tir&#232;rent donc un programme qui visait &#224; r&#233;duire les in&#233;galit&#233;s de l'&#201;cole, en y r&#233;duisant la part de la grande culture l&#233;gitime, et en la rendant plus conviviale, plus adapt&#233;e aux sociabilit&#233;s des enfants des couches d&#233;favoris&#233;es, c'est-&#224;-dire, pour l'essentiel des enfants issus de l'immigration. Ce sociologisme r&#233;duit n'en affirmait malheureusement que mieux le pr&#233;suppos&#233; central du progressisme, qui commande &#224; celui qui sait de se mettre &#171; &#224; la port&#233;e &#187; des in&#233;gaux et confirme ainsi l'in&#233;galit&#233; pr&#233;sente au nom de l'&#233;galit&#233; &#224; venir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi il devait vite susciter l'effet en retour. En France l'id&#233;ologie dite r&#233;publicaine fut prompte &#224; d&#233;noncer ces m&#233;thodes adapt&#233;es aux pauvres qui ne peuvent jamais &#234;tre que des m&#233;thodes de pauvres, enfon&#231;ant d'embl&#233;e les &#171; domin&#233;s &#187; dans la situation dont on pr&#233;tend les sortir. La puissance de l'&#233;galit&#233; r&#233;sidait pour elle &#224; l'inverse dans l'universalit&#233; d'un savoir &#233;galement distribu&#233; &#224; tous, sans consid&#233;rations d'origine sociale, dans une &#201;cole bien s&#233;par&#233;e de la soci&#233;t&#233;. Mais le savoir ne comporte en lui-m&#234;me aucune cons&#233;quence &#233;galitaire. La logique de l'&#201;cole r&#233;publicaine, promouvant l'&#233;galit&#233; par la distribution de l'universel du savoir, est toujours prise elle-m&#234;me dans le paradigme p&#233;dagogique qui reconstitue ind&#233;finiment l'in&#233;galit&#233; qu'elle promet de supprimer. La p&#233;dagogie traditionnelle de la transmission neutre du savoir et les p&#233;dagogies modernistes du savoir adapt&#233; &#224; l'&#233;tat de la soci&#233;t&#233; se tiennent du m&#234;me c&#244;t&#233; de l'alternative pos&#233;e par Jacotot. Toutes deux prennent l'&#233;galit&#233; comme but, c'est-&#224;-dire qu'elles prennent l'in&#233;galit&#233; comme point de d&#233;part.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toutes les deux surtout sont enferm&#233;es dans le cercle de la soci&#233;t&#233; p&#233;dagogis&#233;e. Elles attribuent &#224; l'&#201;cole le pouvoir fantasmatique de r&#233;aliser l'&#233;galit&#233; sociale ou, &#224; tout le moins, de r&#233;duire la &#171; fracture sociale &#187;. Mais ce fantasme repose lui-m&#234;me sur une vision de la soci&#233;t&#233; o&#249; l'in&#233;galit&#233; est assimil&#233;e &#224; la situation des enfants en retard. Les soci&#233;t&#233;s du temps de Jacotot avouaient l'in&#233;galit&#233; et la division en classes. L'instruction &#233;tait pour elles un moyen d'instituer quelques m&#233;diations entre le haut et le bas : de donner aux pauvres la possibilit&#233; d'am&#233;liorer individuellement leur condition et de donner &#224; tous le sentiment d'appartenir, chacun &#224; sa place, &#224; une m&#234;me communaut&#233;. Nos soci&#233;t&#233;s sont loin de cette franchise. Elles se repr&#233;sentent comme des soci&#233;t&#233;s homog&#232;nes o&#249; le rythme vif et commun de la multiplication des marchandises et des &#233;changes a aplani les vieilles divisions de classes et fait participer tout le monde aux m&#234;mes jouissances et aux m&#234;mes libert&#233;s. Plus de prol&#233;taires mais seulement des nouveaux venus qui n'ont pas encore pris le rythme de la modernit&#233; ou des attard&#233;s qui, &#224; l'inverse, n'ont pas su s'adapter aux acc&#233;l&#233;rations de ce rythme. La soci&#233;t&#233; se repr&#233;sente ainsi &#224; la mani&#232;re d'une vaste &#233;cole ayant ses sauvages &#224; civiliser et ses &#233;l&#232;ves en difficult&#233; &#224; rattraper. Dans ces conditions l'institution scolaire est de plus en plus charg&#233;e de la t&#226;che fantasmatique de combler l'&#233;cart entre l'&#233;galit&#233; proclam&#233;e des conditions et l'in&#233;galit&#233; existante, de plus en plus somm&#233;e de r&#233;duire des in&#233;galit&#233;s pos&#233;es comme r&#233;siduelles. Mais le r&#244;le dernier de ce surinvestissement p&#233;dagogique est finalement de conforter la vision oligarchique d'une soci&#233;t&#233;-&#233;cole o&#249; le gouvernement n'est plus que l'autorit&#233; des meilleurs de la classe. A ces &#171; meilleurs de la classe &#187; qui nous gouvernent se trouve alors repropos&#233;e la vieille alternative : les uns leur demandent de s'adapter, par une bonne p&#233;dagogie communicative, aux intelligences modestes et aux probl&#232;mes quotidiens des moins dou&#233;s que nous sommes ; d'autres leur demandent &#224; l'inverse de g&#233;rer depuis la distance indispensable &#224; toute bonne progression de la classe, les int&#233;r&#234;ts de la communaut&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est bien cela qu'avait en t&#234;te Jacotot : la mani&#232;re dont l'&#201;cole et la soci&#233;t&#233; s'entre-symbolisent sans fin et reproduisent ainsi ind&#233;finiment la pr&#233;supposition in&#233;galitaire, dans son d&#233;ni m&#234;me. Non qu'il f&#251;t anim&#233; par la perspective d'une r&#233;volution sociale. Sa le&#231;on pessimiste &#233;tait au contraire que l'axiome &#233;galitaire est sans effets sur l'ordre social. M&#234;me si l'&#233;galit&#233; fondait en derni&#232;re instance l'in&#233;galit&#233;, elle ne trouvait &#224; s'actualiser qu'individuellement, dans l'&#233;mancipation intellectuelle qui pouvait toujours rendre &#224; chacun l'&#233;galit&#233; que l'ordre social lui refusait et lui refuserait toujours de par sa nature m&#234;me. Mais ce pessimisme aussi avait son m&#233;rite : il marquait la nature paradoxale de l'&#233;galit&#233;, &#224; la fois principe dernier de tout ordre social et gouvernemental et exclue de son fonctionnement &#171; normal &#187;. En mettant l'&#233;galit&#233; hors de port&#233;e des p&#233;dagogues du progr&#232;s, il la mettait aussi hors de port&#233;e des platitudes lib&#233;rales et des d&#233;bats superficiels entre ceux qui la font consister dans les formes constitutionnelles et ceux qui la font consister dans les m&#339;urs de la soci&#233;t&#233;. L'&#233;galit&#233;, enseignait Jacotot, n'est ni formelle ni r&#233;elle. Elle ne consiste ni dans l'enseignement uniforme des enfants de la r&#233;publique ni dans la disponibilit&#233; des produits &#224; bas prix dans les &#233;talages des supermarch&#233;s. L'&#233;galit&#233; est fondamentale et absente, elle est actuelle et intempestive, toujours remise &#224; l'initiative des individus et des groupes qui, contre le cours ordinaire des choses, prennent le risque de la v&#233;rifier, d'inventer les formes, individuelles ou collectives, de sa v&#233;rification. Cette le&#231;on-l&#224; aussi est plus que jamais actuelle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne du &lt;strong&gt;Ma&#238;tre ignorant&lt;/strong&gt; de Jacques Ranci&#232;re (Mai 2002).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le ma&#238;tre ignorant - Une aventure intellectuelle</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Le-maitre-ignorant-Une-aventure-intellectuelle</link>
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		<dc:date>2004-11-12T22:07:19Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Voyez aussi : La ma&#238;tre ignorant - Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne et Conf&#233;rence de Rio sur le ma&#238;tre ignorant. &lt;br class='autobr' /&gt; En l'an 1818, Joseph Jacotot, lecteur de litt&#233;rature fran&#231;aise &#224; l'universit&#233; de Louvain, connut une aventure intellectuelle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Une carri&#232;re longue et mouvement&#233;e aurait pourtant d&#251; le mettre &#224; l'abri des surprises : il avait f&#234;t&#233; ses dix-neuf ans en 1789. Il enseignait alors la rh&#233;torique &#224; Dijon et se pr&#233;parait au m&#233;tier d'avocat. En 1792 il avait servi comme artilleur (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-Autour-du-maitre-ignorant-" rel="directory"&gt;Autour du ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Voyez aussi : &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/La-maitre-ignorant-Avant-propos-a-l-edition-bresilienne' class=&#034;spip_in&#034;&gt;La ma&#238;tre ignorant - Avant-propos &#224; l'&#233;dition br&#233;silienne&lt;/a&gt; et &lt;a href='https://www.caute.lautre.net/Conference-de-Rio-sur-le-maitre-ignorant' class=&#034;spip_in&#034;&gt;Conf&#233;rence de Rio sur le ma&#238;tre ignorant&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;En l'an 1818, Joseph Jacotot, lecteur de litt&#233;rature fran&#231;aise &#224; l'universit&#233; de Louvain, connut une aventure intellectuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une carri&#232;re longue et mouvement&#233;e aurait pourtant d&#251; le mettre &#224; l'abri des surprises : il avait f&#234;t&#233; ses dix-neuf ans en 1789. Il enseignait alors la rh&#233;torique &#224; Dijon et se pr&#233;parait au m&#233;tier d'avocat. En 1792 il avait servi comme artilleur dans les arm&#233;es de la R&#233;publique. Puis la Convention l'avait vu successivement instructeur au Bureau des poudres, secr&#233;taire du ministre de la Guerre et substitut du directeur de l'&#201;cole polytechnique. Revenu &#224; Dijon, il y avait enseign&#233; l'analyse, l'id&#233;ologie et les langues anciennes, les math&#233;matiques pures et transcendantes et le droit. En mars 1815 l'estime de ses compatriotes en avait fait malgr&#233; lui un d&#233;put&#233;. Le retour des Bourbons l'avait contraint &#224; l'exil et il avait obtenu de la lib&#233;ralit&#233; du roi des Pays-Bas ce poste de professeur &#224; demi-solde. Joseph Jacotot connaissait les lois de l'hospitalit&#233; et comptait passer &#224; Louvain des jours calmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le hasard en d&#233;cida autrement. Les le&#231;ons du modeste lecteur furent en effet vite go&#251;t&#233;es des &#233;tudiants. Parmi ceux qui voulurent en profiter, un bon nombre ignorait le fran&#231;ais. Joseph Jacotot, de son c&#244;t&#233;, ignorait totalement le hollandais. Il n'existait donc point de langue dans laquelle il p&#251;t les instruire de ce qu'ils lui demandaient. Il voulut pourtant r&#233;pondre &#224; leur v&#339;u Pour cela, il fallait &#233;tablir, entre eux et lui, le lien minimal d'une chose commune. Or il se publiait en ce temps-l&#224; &#224; Bruxelles une &#233;dition bilingue de T&#233;l&#233;maque. La chose commune &#233;tait trouv&#233;e et T&#233;l&#233;maque entra ainsi dans la vie de Joseph Jacotot. Il fit remettre le livre aux &#233;tudiants par un interpr&#232;te et leur demanda d'apprendre le texte fran&#231;ais en s'aidant de la traduction. Quand ils eurent atteint la moiti&#233; du premier livre, il leur fit dire de r&#233;p&#233;ter sans cesse ce qu'ils avaient appris et de se contenter de lire le reste pour &#234;tre &#224; m&#234;me de le raconter. C'&#233;tait l&#224; une solution de fortune, mais aussi, &#224; petite &#233;chelle, une exp&#233;rience philosophique dans le go&#251;t de celles qu'on affectionnait au si&#232;cle des Lumi&#232;res. Et Joseph Jacotot, en 1818, restait un homme du si&#232;cle pass&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'exp&#233;rience pourtant d&#233;passa son attente.&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il demanda aux &#233;tudiants ainsi pr&#233;par&#233;s d'&#233;crire en fran&#231;ais ce qu'ils pensaient de tout ce qu'ils avaient lu. &#171; Il s'attendait &#224; d'affreux barbarismes, &#224; une impuissance absolue peut-&#234;tre. Comment en effet tous ces jeunes gens priv&#233;s d'explications auraient-ils pu comprendre et r&#233;soudre les difficult&#233;s d'une langue nouvelle pour eux ? N'importe ! Il fallait voir o&#249; les avait conduits cette route ouverte au hasard, quels &#233;taient les r&#233;sultats de cet empirisme d&#233;sesp&#233;r&#233;. Combien ne fut-il pas surpris de d&#233;couvrir que ces &#233;l&#232;ves, livr&#233;s &#224; eux-m&#234;mes, s'&#233;taient tir&#233;s de ce pas difficile aussi bien que l'auraient fait beaucoup de Fran&#231;ais ? Ne fallait-il donc plus que vouloir pour pouvoir ? Tous les hommes &#233;taient-ils donc virtuellement capables de comprendre ce que d'autres avaient fait et compris&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;F&#233;lix et Victor Ratier, &#171; Enseignement universel. &#201;mancipation (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle fut la r&#233;volution que cette exp&#233;rience de hasard provoqua dans son esprit. Jusque-l&#224; il avait cru ce que croient tous les professeurs consciencieux : que la grande affaire du ma&#238;tre est de transmettre ses connaissances &#224; ses &#233;l&#232;ves pour les &#233;lever par degr&#233;s vers sa propre science. Il savait comme eux qu'il ne s'agit point de gaver les &#233;l&#232;ves de connaissances et de les faire r&#233;p&#233;ter comme des perroquets, mais aussi qu'il faut leur &#233;viter ces chemins de hasard o&#249; se perdent des esprits encore incapables de distinguer l'essentiel de l'accessoire et le principe de la cons&#233;quence. Bref, l'acte essentiel du ma&#238;tre &#233;tait d'expliquer, de d&#233;gager les &#233;l&#233;ments simples des connaissances et d'accorder leur simplicit&#233; de principe avec la simplicit&#233; de fait qui caract&#233;rise les esprits jeunes et ignorants. Enseigner, c'&#233;tait, d'un m&#234;me mouvement, transmettre des connaissances et former des esprits, en les menant, selon une progression ordonn&#233;e, du plus simple au plus complexe. Ainsi l'&#233;l&#232;ve s'&#233;levait-il, dans l'appropriation raisonn&#233;e du savoir et la formation du jugement et du go&#251;t, aussi haut que sa destination sociale le requ&#233;rait et &#233;tait-il pr&#233;par&#233; &#224; en faire l'usage convenant &#224; cette destination : enseigner, plaider ou gouverner pour les &#233;lites lettr&#233;es ; concevoir, dessiner ou fabriquer instruments et machines pour les avant-gardes nouvelles que l'on cherchait maintenant &#224; tirer de l'&#233;lite du peuple ; faire, dans la carri&#232;re des sciences, des d&#233;couvertes nouvelles pour les esprits dou&#233;s de ce g&#233;nie particulier. Sans doute les d&#233;marches de ces hommes de science divergeaient-elles sensiblement de l'ordre raisonn&#233; des p&#233;dagogues. Mais il n'y avait aucun argument &#224; en tirer contre cet ordre. Au contraire, il faut d'abord avoir acquis une solide et m&#233;thodique formation pour donner l'essor aux singularit&#233;s du g&#233;nie. &lt;i&gt;Post hoc,&lt;/i&gt; &lt;i&gt;ergo propter hoc&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi raisonnent tous les professeurs consciencieux. Ainsi avait raisonn&#233; et agi Joseph Jacotot, en trente ans de m&#233;tier. Or voil&#224; que le grain de sable venait par hasard de s'introduire dans la machine. Il n'avait donn&#233; &#224; ses &#171; &#233;l&#232;ves &#187; aucune explication sur les premiers &#233;l&#233;ments de la langue. il ne leur avait pas expliqu&#233; l'orthographe et les conjugaisons. Ils avaient cherch&#233; seuls les mots fran&#231;ais correspondant aux mots qu'ils connaissaient et les raisons de leurs d&#233;sinences. Ils avaient appris seuls &#224; les combiner pour faire &#224; leur tour des phrases fran&#231;aises : des phrases&lt;br class='autobr' /&gt;
dont l'orthographe et la grammaire devenaient de plus en plus exactes &#224; mesure qu'ils avan&#231;aient dans le livre ; mais surtout des phrases d'&#233;crivains et non point d'&#233;coliers. Les explications du ma&#238;tre &#233;taient-elles donc superflues ? Ou, si elles ne l'&#233;taient pas, &#224; qui et &#224; quoi &#233;taient-elles donc utiles ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'ordre explicateur&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Une illumination soudaine &#233;claira donc brutalement, dans l'esprit de Joseph Jacotot, cette &#233;vidence aveugle de tout syst&#232;me d'enseignement : la n&#233;cessit&#233; des explications. Quoi de mieux assur&#233; pourtant que cette &#233;vidence ? Nul ne conna&#238;t vraiment que ce qu'il a compris. Et, pour qu'il comprenne, il faut qu'on lui ait donn&#233; une explication, que la parole du ma&#238;tre ait bris&#233; le mutisme de la mati&#232;re enseign&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette logique pourtant ne laisse pas de comporter quelque obscurit&#233;. Voici par exemple un livre entre les mains de l'&#233;l&#232;ve. Ce livre est compos&#233; d'un ensemble de raisonnements destin&#233;s &#224; faire comprendre une mati&#232;re &#224; l'&#233;l&#232;ve. Mais voici maintenant le ma&#238;tre qui prend la parole pour expliquer le livre. Il fait un ensemble de raisonnements pour expliquer l'ensemble de raisonnements que constitue le livre. Mais pourquoi celui-ci a-t-il besoin d'un tel secours ? Au lieu de payer un explicateur, le p&#232;re de famille ne pourrait-il pas simplement donner le livre &#224; son fils et l'enfant comprendre directement les raisonnements du livre ? Et s'il ne les comprend pas, pourquoi comprendrait-il davantage les raisonnements qui lui expliqueront ce qu'il n'a pas compris&lt; ? Ceux-ci sont-ils d'une autre nature ? Et ne faudra-t-il pas dans ce cas expliquer encore la fa&#231;on de les comprendre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La logique de l'explication comporte ainsi le principe d'une r&#233;gression &#224; l'infini : le redoublement des raisons n'a pas de raison de s'arr&#234;ter jamais. Ce qui arr&#234;te la r&#233;gression et donne au syst&#232;me son assise, c'est simplement que l'explicateur est seul juge du point o&#249; l'explication est elle-m&#234;me expliqu&#233;e. Il est seul juge de cette question par elle-m&#234;me vertigineuse : l'&#233;l&#232;ve a-t-il compris les raisonnements qui lui enseignent &#224; comprendre les raisonnements ? C'est l&#224; que le ma&#238;tre tient le p&#232;re de famille : comment celui-ci sera-t-il assur&#233; que l'enfant a compris les raisonnements du livre ? Ce qui manque au p&#232;re de famille, ce qui manquera toujours au trio qu'il forme avec l'enfant et le livre, c'est cet art singulier de l'explicateur : l'art de la distance. Le secret du ma&#238;tre est de savoir reconna&#238;tre la distance entre la mati&#232;re enseign&#233;e et le sujet &#224; instruire, la distance aussi entre apprendre et comprendre. L'explicateur est celui qui pose et abolit la distance, qui la d&#233;ploie et la r&#233;sorbe au sein de sa parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce statut privil&#233;gi&#233; de la parole ne supprime la r&#233;gression &#224; l'infini que pour instituer une hi&#233;rarchie paradoxale. Dans l'ordre explicateur, en effet, il faut g&#233;n&#233;ralement une explication orale pour expliquer l'explication &#233;crite. Cela suppose que les raisonnements sont plus clairs, s'impriment mieux dans l'esprit de l'&#233;l&#232;ve quand ils sont v&#233;hicul&#233;s par la parole du ma&#238;tre, qui se dissipe dans l'instant, que dans le livre o&#249; ils sont pour jamais inscrits en caract&#232;res ineffa&#231;ables. Comment entendre ce paradoxal privil&#232;ge de la parole sur l'&#233;crit, de l'ou&#239;e sur la vue ? Quel rapport y a-t-il donc entre le pouvoir de la parole et celui du ma&#238;tre ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce paradoxe en rencontre aussit&#244;t un autre : les paroles que l'enfant apprend le mieux, celles dont il p&#233;n&#232;tre le mieux le sens, qu'il s'approprie le mieux pour son propre usage, ce sont celles qu'il apprend sans ma&#238;tre explicateur, avant tout ma&#238;tre explicateur. Dans l'in&#233;gal rendement des apprentissages intellectuels divers, ce que tous les enfants d'hommes apprennent le mieux, c'est ce que nul ma&#238;tre ne peut leur expliquer, la langue maternelle. On leur parle et l'on parle autour d'eux. Ils entendent et retiennent, imitent et r&#233;p&#232;tent, se trompent et se corrigent, r&#233;ussissent par chance et recommencent par m&#233;thode, et, &#224; un &#226;ge trop tendre pour que les explicateurs puissent entreprendre leur instruction, sont &#224; peu pr&#232;s tous, quels que soient leur sexe, leur condition sociale et la couleur de leur peau, capables de comprendre et de parler la langue de leurs parents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or voici que cet enfant qui a appris &#224; parler par sa propre intelligence et par des ma&#238;tres qui ne lui expliquaient pas la langue commence son instruction proprement dite. Tout se passe maintenant comme s'il ne pouvait plus apprendre &#224; l'aide de la m&#234;me intelligence qui lui a servi jusqu'alors, comme si le rapport autonome de l'apprentissage &#224; la v&#233;rification lui &#233;tait d&#233;sormais &#233;tranger. Entre l'un et l'autre, une opacit&#233; s'est maintenant &#233;tablie. Il s'agit de comprendre et ce seul mot jette un voile sur toute chose : comprendre est ce que l'enfant ne peut faire sans les explications d'un ma&#238;tre, plus tard d'autant de ma&#238;tres qu'il y aura de mati&#232;res &#224; comprendre, donn&#233;es dans un certain ordre progressif. S'y ajoute la circonstance &#233;trange que ces explications, depuis qu'a commenc&#233; l'&#232;re du progr&#232;s, ne cessent de se perfectionner pour mieux expliquer, mieux faire comprendre, mieux apprendre &#224; apprendre, sans qu'on puisse jamais mesurer un perfectionnement correspondant dans ladite compr&#233;hension. Bien plut&#244;t commence &#224; s'&#233;lever la rumeur d&#233;sol&#233;e qui ne cessera de s'amplifier, celle d'une baisse continue de l'efficacit&#233; du syst&#232;me explicatif, laquelle n&#233;cessite bien s&#251;r un nouveau perfectionnement pour rendre les explications plus faciles &#224; comprendre par ceux qui ne les comprennent pas...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;v&#233;lation qui saisit Joseph Jacotot se ram&#232;ne &#224; ceci : il faut renverser la logique du syst&#232;me explicateur. L'explication n'est pas n&#233;cessaire pour rem&#233;dier &#224; une incapacit&#233; &#224; comprendre. C'est au contraire cette incapacit&#233; qui est la fiction structurante de la conception explicatrice du monde. C'est l'explicateur quia besoin de l'incapable et non l'inverse, c'est lui qui constitue l'incapable comme tel. Expliquer quelque chose &#224; quelqu'un, c'est d'abord lui d&#233;montrer qu'il ne peut pas le comprendre par lui-m&#234;me. Avant d'&#234;tre l'acte du p&#233;dagogue, l'explication est le mythe de la p&#233;dagogie, la parabole d'un monde divis&#233; en esprits savants et esprits ignorants, esprits m&#251;rs et immatures, capables et incapables, intelligents et b&#234;tes. Le tour propre &#224; l'explicateur consiste en ce double geste inaugural. D'une part, il d&#233;cr&#232;te le commencement absolu : c'est maintenant seulement que va commencer l'acte d'apprendre. D'autre part, sur toutes les choses &#224; apprendre, il jette ce voile de l'ignorance qu'il se charge lui-m&#234;me de lever. Jusqu'&#224; lui, le petit homme a t&#226;tonn&#233; &#224; l'aveuglette, &#224; la devinette. Il va apprendre maintenant. Il entendait des mots et les r&#233;p&#233;tait. Il s'agit de lire maintenant et il n'entendra pas les mots s'il n'entend les syllabes, les syllabes s'il n'entend les lettres que ni le livre ni ses parents ne sauraient lui faire entendre mais seulement la parole du ma&#238;tre. Le mythe p&#233;dagogique, disions-nous, divise le monde en deux. Il faut dire plus pr&#233;cis&#233;ment qu'il divise l'intelligence en deux. Il y a, dit-il, une intelligence inf&#233;rieure et une intelligence sup&#233;rieure. La premi&#232;re enregistre au hasard des perceptions, retient, interpr&#232;te et r&#233;p&#232;te empiriquement, dans le cercle &#233;troit des habitudes et des besoins. C'est l'intelligence du petit enfant et de l'homme du peuple. La seconde conna&#238;t les choses par les raisons, elle proc&#232;de par m&#233;thode, du simple au complexe, de la partie au tout. C'est elle qui permet au ma&#238;tre de transmettre ses connaissances en les adaptant aux capacit&#233;s intellectuelles de l'&#233;l&#232;ve et de v&#233;rifier que l'&#233;l&#232;ve a bien compris ce qu'il a appris. Tel est le principe de l'explication. Tel sera d&#233;sormais pour Jacotot le principe de l'abrutissement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entendons-le bien, et, pour cela, chassons les images connues. L'abrutisseur n'est pas le vieux ma&#238;tre obtus qui bourre le cr&#226;ne de ses &#233;l&#232;ves de connaissances indigestes, ni l'&#234;tre mal&#233;fique pratiquant la double v&#233;rit&#233; pour assurer son pouvoir et l'ordre social. Au contraire, il est d'autant plus efficace qu'il est savant, &#233;clair&#233; et de bonne foi. Plus il est savant, plus &#233;vidente lui appara&#238;t la distance de son savoir &#224; l'ignorance des ignorants. Plus il est &#233;clair&#233;, plus lui semble &#233;vidente la diff&#233;rence qu'il y a entre t&#226;tonner &#224; l'aveuglette et chercher avec m&#233;thode, plus il s'attachera &#224; substituer l'esprit &#224; la lettre, la clart&#233; des explications &#224; l'autorit&#233; du livre. Avant tout, dira-t-il, il faut que l'&#233;l&#232;ve comprenne, et pour cela qu'on lui explique toujours mieux. Tel est le souci du p&#233;dagogue &#233;clair&#233; : le petit comprend-il ? il ne comprend pas. Je trouverai des mani&#232;res nouvelles de lui expliquer, plus rigoureuses dans leur principe, plus attrayantes dans leur forme ; et je v&#233;rifierai qu'il a compris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Noble souci. Malheureusement, c'est justement ce petit mot, ce mot d'ordre des &#233;clair&#233;s, comprendre, qui fait tout le mal. C'est lui qui arr&#234;te le mouvement de la raison, d&#233;truit sa confiance en elle-m&#234;me, la met hors de sa voie propre en brisant en deux le monde de l'intelligence, en instaurant la coupure de l'animal t&#226;tonnant au petit monsieur instruit, du sens commun &#224; la science. D&#232;s lors qu'est prononc&#233; ce mot d'ordre de la dualit&#233;, tout perfectionnement dans la mani&#232;re de faire comprendre, cette grande pr&#233;occupation des m&#233;thodistes et des progressistes, est un progr&#232;s dans l'abrutissement. L'enfant qui &#226;nonne sous la menace des coups ob&#233;it &#224; la f&#233;rule, et voil&#224; tout : il appliquera son intelligence &#224; autre chose. Mais le petit expliqu&#233;, lui, investira son intelligence dans ce travail du deuil : comprendre, c'est-&#224;-dire comprendre qu'il ne comprend pas si on ne lui explique pas. Ce n'est plus &#224; la f&#233;rule qu'il se soumet, c'est &#224; la hi&#233;rarchie du monde des intelligences. Pour le reste, il est tranquille comme l'autre : si la solution du probl&#232;me est trop difficile &#224; chercher, il aura bien l'intelligence d'&#233;carquiller les yeux. Le ma&#238;tre est vigilant et patient. Il verra que le petit ne suit plus, il le remettra dans le chemin en lui r&#233;expliquant. Ainsi le petit acquiert-il une intelligence nouvelle, celle des explications du ma&#238;tre. Plus tard il pourra &#234;tre explicateur &#224; son tour. Il poss&#232;de l'&#233;quipement. Mais il le perfectionnera : il sera homme de progr&#232;s.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;F&#233;lix et Victor Ratier, &#171; Enseignement universel. &#201;mancipation intellectuelle &#187;, Journal de philosophie pan&#233;castique, 1838, p. 155.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Il s'agit du d&#233;but de l'essai de Jacques Ranci&#232;re, &lt;strong&gt;Le ma&#238;tre ignorant&lt;/strong&gt;, Fayard, 1987.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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