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	<title>Caute@lautre.net</title>
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	<description>Philosophie classique et philosophie contemporaine. Pr&#233;paration au baccalaur&#233;at. Conf&#233;rences et &#233;missions audios de philosophie. Ranci&#232;re, Birnbaum, Matheron, Althusser, Deleuze, Epicure. Mat&#233;rialisme et philosophie.</description>
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		<title>Caute@lautre.net</title>
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		<title>Pourquoi ce voyage au bout de la nuit ? - Entretien</title>
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		<dc:date>2007-07-06T23:10:47Z</dc:date>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Philosophie magazine : Comment s'est fait le choix de la philosophie ? &lt;br class='autobr' /&gt; Jacques Ranci&#232;re : C'est un choix assez tordu. J'ai d'abord identifi&#233; les probl&#232;mes philosophiques &#224; travers la litt&#233;rature. Quand j'avais 16 ans, je la rencontrais dans les d&#233;bats sur la libert&#233; des romans et des pi&#232;ces de Jean-Paul Sartre, puis je suis tomb&#233; &#224; la radio sur le cours de Jean Wahl dans lequel celui-ci &#233;largissait la philosophie par le recours aux po&#232;tes, c'est-&#224;-dire alors &#224; Rainer Maria Rilke et &#224; sa (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-philosophie-savoirs-" rel="directory"&gt;philosophie, savoirs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Philosophie magazine : Comment s'est fait le choix de la philosophie ?&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jacques Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : C'est un choix assez tordu. J'ai d'abord identifi&#233; les probl&#232;mes philosophiques &#224; travers la litt&#233;rature. Quand j'avais 16 ans, je la rencontrais dans les d&#233;bats sur la libert&#233; des romans et des pi&#232;ces de Jean-Paul Sartre, puis je suis tomb&#233; &#224; la radio sur le cours de Jean Wahl dans lequel celui-ci &#233;largissait la philosophie par le recours aux po&#232;tes, c'est-&#224;-dire alors &#224; Rainer Maria Rilke et &#224; sa pens&#233;e de l'&#171; ouvert &#187;. J'ai rencontr&#233; la philosophie proprement dite &#224; travers le cours d'hypokh&#226;gne d'&#201;tienne Borne et je me suis tout d'un coup passionn&#233; pour Descartes. Plus tard &#224; l'&#201;cole normale sup&#233;rieure (ENS), le prestige de Louis Althusser a d&#233;cid&#233; de mon choix pour la philosophie. Mais celui-ci &#233;tait encore &#233;quivoque puisqu'il s'est traduit par un dipl&#244;me d'&#233;tudes sup&#233;rieures sur le jeune Karl Marx, dont les textes proclamaient la n&#233;cessit&#233; de supprimer la philosophie pour la r&#233;aliser. Et ce &#224; quoi Althusser nous introduisait, c'&#233;tait &#224; un &#233;clatement des fronti&#232;res de la philosophie, dans &lt;i&gt;La Pens&#233;e sauvage &lt;/i&gt;de Claude L&#233;vi-Strauss, &lt;i&gt;l'Histoire de la folie &lt;/i&gt;de Michel Foucault ou la psychanalyse de Jacques Lacan. Donc je suis entr&#233; dans la philosophie par le biais de la sortie de la philosophie, et si je m'y suis int&#233;ress&#233;, c'est toujours du point de vue qui supprime ses fronti&#232;res et, plus g&#233;n&#233;ralement, les fronti&#232;res entre les disciplines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#192; l'ENS, vous rencontrez la personne, les cours et la pens&#233;e de Louis Althusser. Que vous reste-t-il de la &#171; le&#231;on d'Althusser &#187; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rencontre avec Althusser a eu un double aspect : la rigueur marxiste qu'il voulait restaurer &#233;tait une rupture avec la lecture humaniste et sartrienne de Marx qui m'avait d'abord nourri. Mais la rupture &#224; laquelle il obligeait &#233;tait compens&#233;e par le fait qu'il nous engageait dans une grande aventure intellectuelle collective : il fallait nous saisir de la nouveaut&#233; structuraliste pour r&#233;inventer la th&#233;orie et la politique marxistes. La r&#233;invention a tourn&#233; court, mais Althusser m'a arrach&#233; &#224; mon enthousiasme juv&#233;nile pour la philosophie &#171; concr&#232;te &#187;, afin de m'introduire aux territoires de la pens&#233;e en acte dans les formes sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment les &#233;v&#233;nements de Mai 68 ont-ils &#233;branl&#233; votre croyance dans les certitudes du marxisme scientifique ?&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'althuss&#233;risme, il y avait l'ouverture, l'int&#233;gration des inventions op&#233;r&#233;es sur d'autres territoires comme l'ethnologie, l'histoire ou la psychanalyse, et en m&#234;me temps une foi na&#239;ve dans la n&#233;cessit&#233; de la science pour faire avancer la pratique et &#233;clairer des gens qui vivaient, disait-on, dans l'illusion. Althusser avait &#233;crit un texte tr&#232;s violent contre le mouvement &#233;tudiant pour expliquer que ces jeunes activistes ne connaissaient rien &#224; la science et nageaient en pleine id&#233;ologie : seule la science divulgu&#233;e par les ma&#238;tres de philosophie et les dirigeants communistes pouvait armer les masses face &#224; la bourgeoisie. Avec quelques camarades, je me suis coul&#233; dans ce discours avantageux qui nous faisait appara&#238;tre comme des repr&#233;sentants de la V&#233;rit&#233; parmi les &#233;tudiants &#233;gar&#233;s. Mai 68 fut un r&#233;veil brutal : ce discours scientifique de la pr&#233;tendue lib&#233;ration m'est apparu comme celui de l'ordre dominant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Sentiez-vous d&#233;j&#224; que l'exploitation avait peu &#224; voir avec la suppos&#233;e &#171; ignorance &#187; des opprim&#233;s ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vision marxiste de l'id&#233;ologie posait que les domin&#233;s et les exploit&#233;s &#233;taient soumis par manque de savoir, par ignorance de leur situation au sein du syst&#232;me. Mais, en m&#234;me temps, elle supposait que leur situation m&#234;me au sein du syst&#232;me produisait n&#233;cessairement la m&#233;connaissance de cette situation. En somme, ils &#233;taient domin&#233;s parce qu'ils &#233;taient ignorants et ils &#233;taient ignorants parce qu'ils &#233;taient domin&#233;s. Pierre Bourdieu a perfectionn&#233; ce cercle avec sa th&#233;orie de la reproduction. Cette vision &#171; progressiste &#187; m'est apparue comme la simple reprise de la th&#233;orie platonicienne de la caverne : une mani&#232;re de mettre chacun &#224; sa place et de fonder le pouvoir des savants. M&#234;me dans un texte charg&#233; de bonnes intentions, l'ouvrage dirig&#233; par Bourdieu, &lt;i&gt;La Mis&#232;re du monde&lt;/i&gt;, il y a deux paroles celle des habitants des quartiers difficiles qui expriment leur souffrance et celle du sociologue qui l'explique. C'est toujours la vieille opposition formul&#233;e par Aristote entre la voix qui exprime et le discours qui argumente. Or ce qui m'a saut&#233; aux yeux d&#232;s que j'ai commenc&#233; &#224; travailler sur l'histoire de la pens&#233;e ouvri&#232;re, c'est qu'il n'y avait jamais eu besoin d'expliquer &#224; un travailleur ce qu'&#233;tait la plus-value ou l'exploitation. Le probl&#232;me, pour eux, n'&#233;tait pas de &lt;i&gt;&#171; prendre conscience &#187; &lt;/i&gt;de l'exploitation, c'&#233;tait, au contraire, de pouvoir l'&#171; &lt;i&gt;ignorer &#187;&lt;/i&gt;,&lt;i&gt; &lt;/i&gt;c'est-&#224;-dire de pouvoir se d&#233;faire de l'identit&#233; que cette situation leur donnait et se penser capables de vivre dans un monde sans exploitation. C'est ce que veut dire le mot &#233;mancipation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;&#192; partir de cette p&#233;riode, vous entreprenez un travail sur l'histoire de la pens&#233;e et de l'&#233;mancipation ouvri&#232;re, qui va aboutir &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#224; La Nuit des prol&#233;taires &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;(1981). Pourquoi ce voyage au pays du peuple et au bout de la nuit ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Le livre s'est appel&#233; ainsi parce qu'il parlait des ouvriers des ann&#233;es 1830 qui ont commenc&#233; &#224; s'&#233;manciper en consacrant une part de leur nuit &#224; lire, &#224; &#233;crire, &#224; se r&#233;unir. Le cercle qui d&#233;finissait leur condition mat&#233;rielle, c'&#233;tait de travailler le jour et de se reposer la nuit. Et ce cercle mat&#233;riel, c'&#233;tait aussi une suj&#233;tion symbolique, une mani&#232;re d'&#234;tre emprisonn&#233; dans un espace et un temps qui les rendaient inaptes &#224; s'occuper des affaires de la communaut&#233;. L'&#233;mancipation, c'&#233;tait d'abord le fait de se donner d&#232;s maintenant des habitudes, des mani&#232;res de sentir, des formes de pens&#233;e et de langage qui fassent d'eux des participants d'un monde commun. Cet aspect intellectuel et esth&#233;tique a &#233;t&#233; central dans les mouvements d'&#233;mancipation. Mais il a &#233;t&#233; refoul&#233; par tous ceux qui avaient besoin que les ouvriers soient mat&#233;riellement et intellectuellement &#224; leur place.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce que la politique ? Et qu'est-ce qui la distingue de cette cat&#233;gorie provisoire que vous appelez la &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;&#171; police &#187;&lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
La &lt;i&gt;&#171; police &#187; &lt;/i&gt;est l'organisation de la soci&#233;t&#233; comme un tout divisible en parties, correspondant &#224; des places, des fonctions, des comp&#233;tences et des mani&#232;res d'&#234;tre bien d&#233;finies. C'est la conception du gouvernement comme la gestion de cet &#233;quilibre par ceux qui sont &#171; qualifi&#233;s &#187; pour le faire. Cela a pu &#234;tre la vieille tripartition de la soci&#233;t&#233; en pr&#234;tres, guerriers et travailleurs. Mais c'est aussi le sondage moderne qui nous dit quel groupe social et quelle classe d'&#226;ge partagent telle opinion. Dans nos soci&#233;t&#233;s, cela prend la figure du consensus, qui est moins l'accord des individus qu'une mani&#232;re de fixer les donn&#233;es du possible. Le consensus suppose qu'on peut objectiver toutes les parties de la soci&#233;t&#233;, tous les probl&#232;mes qui se posent &#224; elle et les ramener &#224; des probl&#232;mes soumis &#224; des expertises puis n&#233;goci&#233;s entre des partenaires constitu&#233;s. La politique pose, &#224; l'inverse, que les donn&#233;es elles-m&#234;mes sont litigieuses, que la communaut&#233; est toujours en exc&#232;s sur toute collection de groupes et d'int&#233;r&#234;ts sociaux, et qu'aucun groupe ne d&#233;tient la qualification pour gouverner. Elle s'identifie &#224; la part des sans-parts, ce qui ne veut pas dire la part des exclus, mais l'&#233;gale capacit&#233; de n'importe qui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qu'est-ce qu'un sujet politique ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Un sujet politique n'est pas une partie de la soci&#233;t&#233; ni un appareil de pouvoir. C'est un repr&#233;sentant de la part des sans-parts, un op&#233;rateur de l'ouverture du champ politique au-del&#224; des partenaires et des institutions reconnus. Le &#171; mouvement ouvrier &#187;, par exemple, n'&#233;tait pas la repr&#233;sentation des int&#233;r&#234;ts ouvriers, mais l'affirmation de la capacit&#233; de tous ceux auxquels l'exercice de la citoyennet&#233; &#233;tait d&#233;ni&#233; &#224; cause de leur appartenance au monde du travail. Ajoutons qu'un sujet politique n'est pas une entit&#233; stable. Il n'existe qu'&#224; travers ses actes, sa capacit&#233; de changer le paysage du donn&#233;, de faire voir ce qui n'&#233;tait pas vu, entendre ce qui n'&#233;tait pas entendu. Il existe comme la manifestation effective de la capacit&#233; de n'importe qui &#224; s'occuper des affaires communes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En quoi la d&#233;mocratie est-elle un scandale ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Le scandale d&#233;mocratique est d&#233;j&#224; perceptible chez Platon. Pour un Ath&#233;nien bien n&#233;, l'id&#233;e de la capacit&#233; de n'importe qui &#224; gouverner est inadmissible. Mais la d&#233;mocratie appara&#238;t aussi comme un scandale th&#233;orique : le gouvernement du hasard, la n&#233;gation de toute l&#233;gitimit&#233; soutenant l'exercice du gouvernement. Ce scandale de l'absence de l&#233;gitimit&#233; du pouvoir, il le transpose sur un mode sociologique en repr&#233;sentant la d&#233;mocratie comme un gigantesque bordel o&#249; tout le monde fait ce qu'il veut, les enfants commandent les parents, les &#233;l&#232;ves font la le&#231;on aux ma&#238;tres, les animaux occupent la rue, etc. Tout le bavardage qu'on entend aujourd'hui sur l'individualisme consum&#233;riste n'est que l'habillage contemporain de la critique premi&#232;re de la d&#233;mocratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Pourquoi cette haine de la d&#233;mocratie revient-elle pr&#233;cis&#233;ment aujourd'hui ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
La fin du sovi&#233;tisme a &#233;t&#233; d&#233;cisive. Tant qu'on pouvait identifier l'ennemi totalitaire, on pouvait nourrir une vision consensuelle de la d&#233;mocratie comme l'unit&#233; d'un syst&#232;me constitutionnel, du libre march&#233; et des valeurs de libert&#233; individuelle. Les oligarchies &#233;tatiques et financi&#232;res pouvaient identifier leur pouvoir &#224; la gestion de cette unit&#233;. Apr&#232;s l'effondrement sovi&#233;tique, l'&#233;cart est vite apparu entre les exigences d'un pouvoir oligarchique mondialis&#233; et l'id&#233;e du pouvoir de n'importe qui. Mais, en m&#234;me temps, la critique marxiste sans emploi a trouv&#233; &#224; se recycler en critique de la d&#233;mocratie. Des auteurs venus du marxisme ont transform&#233; la critique de la marchandise, de la soci&#233;t&#233; de consommation et du spectacle, en critique de l'individu d&#233;mocratique comme consommateur insatiable. Ce qui &#233;tait auparavant per&#231;u comme la logique de la domination capitaliste est devenu le vice des individus et, &#224; la limite, l'individu d&#233;mocratique a &#233;t&#233; d&#233;clar&#233; responsable du totalitarisme : Jean-Claude Milner expliquait le g&#233;nocide comme cons&#233;quence de la d&#233;mocratie, et Alain Finkielkraut, les r&#233;voltes des banlieues comme une manifestation de la barbarie consum&#233;riste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Quel lien peut-on &#233;tablir entre la politique et l'esth&#233;tique ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
L'esth&#233;tique n'est pas une discipline mais une mode de pens&#233;e de l'art qui na&#238;t &#224; l'&#233;poque de la R&#233;volution fran&#231;aise et op&#232;re &#224; sa mani&#232;re la remise en cause d'un ordre hi&#233;rarchique. Cela concerne d'abord la destination des oeuvres : celles-ci &#233;taient destin&#233;es &#224; illustrer la foi religieuse, &#224; c&#233;l&#233;brer les faits des monarques ou &#224; d&#233;corer les demeures aristocratiques. Les choses de l'art appartiennent d&#233;sormais &#224; un destinataire ind&#233;termin&#233;. Les peintures d'un mus&#233;e s'offrent au regard de n'importe quel passant. Autour de ce changement de statut des arts s'&#233;labore une r&#233;flexion sur la sp&#233;cificit&#233; de l'exp&#233;rience esth&#233;tique. Chez Kant, celle-ci rompt avec la structure hi&#233;rarchique de la connaissance o&#249; l'entendement s'impose &#224; la sensibilit&#233;. Schiller en tire l'id&#233;e d'une r&#233;volution des formes de la vie sensible qu'il oppose &#224; la R&#233;volution fran&#231;aise des formes de l'&#201;tat. L'&#233;galit&#233; esth&#233;tique, c'est aussi la ruine de la hi&#233;rarchie des sujets et des genres. Le triomphe du roman au XIX&#232; si&#232;cle est le triomphe de la d&#233;mocratie esth&#233;tique. Le roman, c'est l'art d'&#233;crire dans lequel le sujet est n'importe qui, le lecteur n'importe qui, l'auteur n'importe qui. Il y a une libert&#233; et une &#233;galit&#233; esth&#233;tiques qui contribuent &#224; cr&#233;er un nouveau monde sensible &#233;galitaire. Mais cette &#233;galit&#233; ne s'identifie pas pour autant &#224; celle des combattants politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En quel sens l'&#339;uvre de Gustave Flaubert dessine-t-elle une &#171; politique de la litt&#233;rature &#187; ? Et dans quelle mesure votre approche de l'auteur de &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt; &lt;i&gt;Madame Bovary se &lt;/i&gt; &lt;/strong&gt;&lt;strong&gt;distingue-t-elle de celles de Sartre ou de Bourdieu ?&lt;br /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;br /&gt;
Dans &lt;i&gt;Les R&#232;gles de l'art, &lt;/i&gt;Bourdieu cherche &#224; montrer comment la litt&#233;rature se fait une place dans les institutions sociales. Dans &lt;i&gt;L'Idiot de la famille, &lt;/i&gt;Sartre s'attache &#224; la posture de l'&#233;crivain, Flaubert repr&#233;sentant l'artiste qui rejette l'ordre bourgeois tout en y collaborant. Je ne m'int&#233;resse pas &#224; la posture et &#224; la strat&#233;gie de l'&#233;crivain, mais &#224; la politique du roman. Flaubert proclame l'&#233;galit&#233; de tous les sujets. Mais le sujet &#171; indiff&#233;rent &#187; de &lt;i&gt;Madame Bovary, &lt;/i&gt;c'est l'histoire d'une femme du peuple qui veut tout, la chair et l'esprit, qui exprime et r&#233;alise des d&#233;sirs et des aspirations en rupture avec la distribution sociale des parts, des comp&#233;tences et des mani&#232;res d'&#234;tre, comme le font, d'une autre mani&#232;re, les ouvriers &#233;mancip&#233;s. Et Flaubert &#233;crit ce livre pour n'importe qui, donc aussi pour toutes les semblables d'Emma. C'est pourquoi les r&#233;actionnaires de son temps consid&#232;rent le roman de cet &#171; apolitique &#187; comme l'incarnation d'une d&#233;mocratie qui r&#233;voque toute hi&#233;rarchie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Contrairement &#224; beaucoup de philosophes critiques de l'ordre existant, vous n'&#234;tes pas un iconoclaste et vous &#234;tes m&#234;me un cin&#233;phile. Que repr&#233;sentent, pour vous, les images ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les ann&#233;es 1960, on critiquait les images, on d&#233;masquait la r&#233;alit&#233; qu'elles cachaient, les messages qu'elles v&#233;hiculaient. &#192; l'inverse, le Barthes de &lt;i&gt;La Chambre claire &lt;/i&gt;et le Godard des &lt;i&gt;Histoires du cin&#233;ma &lt;/i&gt;ont op&#233;r&#233; une nouvelle sacralisation de l'image comme pr&#233;sence imm&#233;diate de l'invisible dans le visible. Ces deux positions perdent la tension propre aux images. Une image n'est ni une pr&#233;sence visible pure, ni un &#233;cran tendu devant les choses. Elle est toujours un rapport entre deux choses. La photographie d'un visage nous le donne et soustrait la pens&#233;e qui l'anime. Un plan de cin&#233;ma est un encha&#238;nement dans une histoire et une suspension de cette histoire. Le verre de lait que porte Cary Grant dans &lt;i&gt;Suspicion &lt;/i&gt;d'Hitchcock est le poison que l'histoire nous faisait attendre et il est une pure tache blanche qui fascine notre regard, comme celui de Joan Fontaine qui ne le boira pas. L'image cin&#233;matographique h&#233;rite d'une tension, d&#233;j&#224; pr&#233;sente dans les mots de la litt&#233;rature. Chez Flaubert, il y a une histoire que l'on raconte, avec ses &#233;v&#233;nements et ses &#233;pisodes, mais la respiration de la phrase raconte une autre histoire, faite d'&#233;v&#233;nements sensibles infimes. Le cin&#233;ma a repris cette tension propre au r&#233;gime esth&#233;tique de l'art entre une logique repr&#233;sentative classique d'encha&#238;nement et une logique esth&#233;tique de suspension.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;Philosophie magazine&lt;/i&gt;, juin 2007, pp.54-59&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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	</item>
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		<title>&#034;La po&#233;tique du savoir&#034;, par Jacques Ranci&#232;re</title>
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		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit &#224; partir d'un entretien r&#233;alis&#233; &#224; l'occasion de la publication du livre de Jacques Ranci&#232;re, Les noms de l'histoire, 1992. La main de singe, n&#176;11-12, 1994. &lt;br class='autobr' /&gt; Ce terme est d'abord un refus de certaines notions. J'ai parl&#233; de po&#233;tique, non de m&#233;thodologie ou d'&#233;pist&#233;mologie. C'est que ces termes, pour moi, op&#232;rent une d&#233;n&#233;gation &#224; l'&#233;gard des formes r&#233;elles de la constitution d'un savoir. Le choix du terme de po&#233;tique a plusieurs raisons : &lt;br class='autobr' /&gt; - L'histoire produit du sens (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-philosophie-savoirs-" rel="directory"&gt;philosophie, savoirs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Ce texte a &#233;t&#233; &#233;crit &#224; partir d'un entretien r&#233;alis&#233; &#224; l'occasion de la publication du livre de Jacques Ranci&#232;re, &lt;i&gt;Les noms de l'histoire&lt;/i&gt;, 1992. &lt;i&gt;La main de singe&lt;/i&gt;, n&#176;11-12, 1994.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Ce terme est d'abord un refus de certaines notions. J'ai parl&#233; de po&#233;tique, non de m&#233;thodologie ou d'&#233;pist&#233;mologie. C'est que ces termes, pour moi, op&#232;rent une d&#233;n&#233;gation &#224; l'&#233;gard des formes r&#233;elles de la constitution d'un savoir. Le choix du terme de po&#233;tique a plusieurs raisons :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - L'histoire produit du sens &#224; l'aide de proc&#233;dures emprunt&#233;es &#224; la langue naturelle et aux usages communs de cette langue. Epist&#233;mologie ou m&#233;thodologie insistent sur les proc&#233;dures de v&#233;rification des faits, de mise des chiffres en s&#233;rie. Elles constituent la certitude du savoir avant qu'il ne s'expose dans l'&#233;criture et dans sa solitude. L'historien est alors celui qui &#171; fait &#187; de l'histoire, qui travaille sur le &#171; chantier &#187; de la communaut&#233; savante. Savoir, communaut&#233; et m&#233;tier se garantissent mutuellement. Mais, une fois qu'on a utilis&#233; les bonnes m&#233;thodes de v&#233;rification, fait les bons calculs, il faut bien passer par des arrangements de la langue commune pour dire que les donn&#233;es des statistiques produisent ce sens et pas un autre. Et il faut d&#233;j&#224; le faire pour d&#233;finir l'objet de la recherche. L'&#233;criture de l'histoire n'exprime pas les r&#233;sultats de la science, elle fait partie de leur production. Et &#233;crire est toujours un acte de solitude qu'aucune communaut&#233;, aucun m&#233;tier, aucun savoir ne garantit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Le terme de po&#233;tique cherche aussi &#224; cerner un rapport historique entre la constitution de deux configurations conceptuelles. L'&#233;poque de la naissance des sciences sociales est celle o&#249; le concept de litt&#233;rature s'&#233;tablit comme tel, sur la ruine des anciens arts po&#233;tiques. La notion de litt&#233;rature fait appel &#224; une po&#233;tique qui n'est plus celle des genres po&#233;tiques, avec les objets et les modes de traitement qui leur conviennent, mais qui renvoie au tout de la langue et &#224; sa capacit&#233; de constituer n'importe quoi en &#339;uvre d'art (le &#171; livre sur rien &#187; de Flaubert). La po&#233;tique du savoir veut cerner ce rapport entre l'aberration litt&#233;raire - le fait que la litt&#233;rature est un art de la langue qui n'est plus norm&#233; par aucune r&#232;gle et engage une po&#233;tique g&#233;n&#233;ralis&#233;e - et la production du discours des sciences sociales avec ses mani&#232;res de faire vrai. Ce pouvoir sans normes de la langue est &#224; la fois ce contre quoi s'insurge l'id&#233;al des sciences sociales. Et pourtant elles en ont besoin pour se poser comme de la science et pas de la litt&#233;rature.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; - Po&#233;tique enfin s'oppose &#224; rh&#233;torique. Celle-ci est l'art du discours qui doit produire tel effet sp&#233;cifique sur tel type d'&#234;tre parlant en telle circonstance d&#233;termin&#233;e. J'appelle po&#233;tique, &#224; l'inverse, un discours sans position de l&#233;gitimit&#233; et sans destinataire sp&#233;cifique, qui suppose qu'il n'y a pas seulement un effet &#224; produire mais qui implique un rapport &#224; une v&#233;rit&#233; et &#224; une v&#233;rit&#233; qui n'ait pas de langue propre. J'essaie de penser cela : l'histoire, pour avoir un statut de v&#233;rit&#233;, doit passer par une po&#233;tique. Et comme celle-ci n'est pas constitu&#233;e, le discours historique doit se donner sa propre po&#233;tique. Po&#233;tique du savoir ainsi ne d&#233;signe pas une discipline qui s'appliquerait entre autres &#224; l'histoire. La question de l'&#233;criture est tout particuli&#232;rement au c&#339;ur de la science historique parce que l'histoire, ayant affaire &#224; l'&#233;v&#233;nement de parole qui s&#233;pare de lui-m&#234;me son &#171; objet &#187; est tenue de r&#233;gler ce trouble de l'&#234;tre parlant, parce que, n'&#233;tant ni une science formelle ni une science exp&#233;rimentale, ne pouvant se l&#233;gitimer d'aucun protocole qui tienne la v&#233;rit&#233; &#224; distance, elle est brutalement en pr&#233;sence du rapport m&#234;me de la v&#233;rit&#233; au temps, de la fonction du r&#233;cit qui, depuis Platon, doit mettre dans l'ordre du devenir un analogon de l'&#233;ternit&#233;. La sociologie ou l'ethnologie qui campent sur le m&#234;me sol &#233;pist&#233;mologico-politique que l'histoire utilisent aussi certaines proc&#233;dures po&#233;tiques mais elles peuvent s'assurer plus ais&#233;ment de leur scientificit&#233;, entre une m&#233;taphysique de la communaut&#233; (du fait social total) qui apaise le trouble de l'&#234;tre parlant et des protocoles exp&#233;rimentaux ou statistiques du &#171; face-&#224;-face &#187; avec l'objet. Elles peuvent r&#233;gler s&#233;par&#233;ment la question de la v&#233;rit&#233; nou&#233;e dans la d&#233;termination du temps, elle doit &#233;crire le temps de l'&#234;tre parlant comme contenant de la v&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Vraie science, fausse science&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;J'ai affaire &#224; un univers du douteux que je traite comme tel - ce qui n'est pas du relativisme. Il y a un certain nombre de discours qui sont class&#233;s dans la rubrique des sciences. Certains leur refusent cette qualit&#233; au nom de crit&#232;res popperiens ou autres. Moi, ce qui m'int&#233;resse, c'est les modes de discours par lesquels se soutient ce statut d'une science qui a tout le temps &#224; prouver qu'elle est vraiment une science. Cela ne peut &#234;tre affaire d'&#233;pist&#233;mologie. Ou bien on dit qu'il n'y a l&#224; qu'une rh&#233;torique, ou bien on dit qu'il y a quelque chose qui est plus qu'une rh&#233;torique sans &#234;tre une &#233;pist&#233;mologie. C'est &#231;a que j'appelle une po&#233;tique. J'essaie de rendre sensible le mode de v&#233;rit&#233; que le discours historique doit se donner en dehors de toute question d'exactitude des proc&#233;dures de v&#233;rification. L'histoire a besoin d'autre chose : un corps de v&#233;rit&#233; pour ses mots. Mais elle ne se le donne pas sur le mode r&#233;flexif, elle se le donne dans la texture m&#234;me du r&#233;cit. Il arrive pourtant qu'elle le fasse explicitement. C'est ce que fait Michelet : une po&#233;tique explicite de l'histoire comme voyage &#233;pique et descente aux Enfers ; une th&#233;orie et une pratique de la chair des mots susceptible de traverser l'absence et la mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de l'institution historique ne m'int&#233;resse pas vraiment. Elle instaure un court-circuit entre la question du sujet et un discours sociologique, un discours du pouvoir sur lequel Michel de Certeau a dit tout ce qu'il y avait d'int&#233;ressant &#224; dire. Je n'ai pas cherch&#233; &#224; penser la position d'un savoir dans le champ des savoirs, qu'il soit &#233;pist&#233;mique ou politique. Pour moi la question politique du savoir historique passe par l'analyse d'un rapport sp&#233;cifique : le rapport entre la parole que traite l'histoire et les mots dans lesquels elle s'&#233;crit. L'&#233;criture de l'histoire est une interpr&#233;tation en acte du corps parlant qui fait l'histoire, de la mani&#232;re dont il parle et dont il &#171; fait &#187;. Ce qui m'int&#233;resse, c'est le rapport entre cette saisie de l'&#234;tre parlant et la question des fronti&#232;res entre les modes du discours : que dit-on quand on dit que tel discours rel&#232;ve de la science et non de la litt&#233;rature, ou le contraire ? Le discours de l'histoire m'int&#233;resse, se tient sur cette fronti&#232;re o&#249; le sort d'un mode de discours est li&#233; &#224; la mani&#232;re dont il interpr&#232;te le rapport de l'&#234;tre parlant &#224; la v&#233;rit&#233; de sa parole.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Cl&#244;ture de l'&#226;ge de l'histoire&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;La cl&#244;ture dont je parle ne s'identifie pas &#224; ce que certains appellent fin de l'histoire. J'entend par &#226;ge de l'histoire le temps o&#249; l'histoire a &#233;t&#233; pens&#233;e comme processus de production d'une v&#233;rit&#233; : une v&#233;rit&#233; de la communaut&#233; humaine produite par l'agir humain et pas simplement une version s&#233;cularis&#233;e des th&#233;ologies de l'histoire de type augustinien. Je ne parle pas de cl&#244;ture au sens heideggerien. J'essaie simplement de dire ceci : actuellement se tiennent deux grands discours de la fin de l'histoire : le discours d'inspiration h&#233;g&#233;lienne qui nous dit que l'histoire a atteint la fin vers laquelle elle tendait : l'&#201;tat universel homog&#232;ne ; et puis le discours ressentimental sur la fin des illusions de l'histoire, la fin de l'&#226;ge des illusions de l'&#233;mancipation. Ceux qui ont en principe la charge du nom d'histoire, les historiens, proclament volontiers la fin de son &#226;ge, de diverses mani&#232;res. Cela tourne autour de la R&#233;volution Fran&#231;aise, de l'id&#233;e que l'&#232;re ouverte par la R&#233;volution est termin&#233;e et peut-&#234;tre qu'elle n'a jamais commenc&#233;, qu'elle n'a &#233;t&#233; que le d&#233;veloppement d'une vaste illusion ou folie : pr&#233;cis&#233;ment la folie consistant &#224; vouloir &#8220;faire l'histoire&#8221;. L'historien se fait alors penseur de la politique en proclamant la p&#233;remption du temps o&#249; l'on croyait que l'histoire comme processus produisait de la v&#233;rit&#233;. Il choisit du m&#234;me coup la science contre le r&#233;cit, mais une science qui fait basculer la question de la v&#233;rit&#233; dans l'ordre du commentaire. Ainsi une certaine histoire de la R&#233;volution Fran&#231;aise est devenue histoire de son historiographie. On invalide les cat&#233;gories de la parole r&#233;volutionnaire et de leur r&#233;cit. Reste alors &#224; interpr&#233;ter ce qui fait la mati&#232;re de ce r&#233;cit non valide et on fait appel &#224; des cat&#233;gories sociologiques, sciences politiciennes ou autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de &#171; l'&#226;ge de l'histoire &#187;, celle des temps r&#233;volutionnaires et d&#233;mocratiques, est comme coinc&#233;e entre ces formes du commentaire qui se veut au-del&#224; du r&#233;cit et des formes d'histoire qui n'ont pas gagn&#233; le statut de v&#233;rit&#233; qui est li&#233; au r&#233;cit. Cette histoire-l&#224; se condamne &#224; une sorte d'empirisme appuy&#233; sur des donn&#233;es scientifiques, renon&#231;ant &#224; poser la question des modes d'&#233;criture qui donnent aux mots de l'histoire et aux mots de l'historien la figure d'une v&#233;rit&#233;. Il y a ainsi un balancement entre un en-de&#231;&#224; et un au-del&#224; du r&#233;cit-v&#233;rit&#233;. A l'ombre du discours politique sur la fin de l'histoire, les historiens pratiquent volontiers la fin de l'histoire dans la pratique mus&#233;ale et encyclop&#233;dique. L'&lt;i&gt;Encyclop&#233;die&lt;/i&gt; de Diderot : ouvrait l'&#226;ge de l'histoire. Les encyclop&#233;dies/mus&#233;es d'aujourd'hui en constituent la cl&#244;ture.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Les trois contrats&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'op&#233;ration micheletiste de r&#233;cit-science nouait les trois exigences de la science, de la narration et de la communaut&#233; ; il est clair que Michelet pouvait le faire parce qu'il &#233;crivait l'histoire d'un sujet, le sujet France : un sujet territorialis&#233;, la patrie s'apparaissant &#224; elle-m&#234;me. Ce sujet se pr&#234;tait &#224; l'op&#233;ration qui confie &#224; la terre &#224; la fois s&#233;jour de l'&#234;tre-ensemble, instance maternelle de transmission et passage du s&#233;jour des vivants &#224; celui des Enfers - la fonction de surface d'inscription de la v&#233;rit&#233; qui fait communaut&#233;. Faire surgir le sujet France de ses territoires, c'&#233;tait aussi le penser comme le produit de sa propre g&#233;n&#233;alogie, refuser d'autres types de sujet, celui qui se fonde sur la race, celui qui est forg&#233; par la puissance &#233;tatique. Mais apr&#232;s que Michelet ait effectu&#233; cette inscription territoriale du sujet France, il y a eu s&#233;paration entre le r&#233;cit communautaire du contrat politique, devenu celui de l'histoire qu'on raconte aux enfants, et la proc&#233;dure de sens : l'id&#233;e du t&#233;moin muet, de la chose ou du territoire qui retient et d&#233;livre le sens. Cette proc&#233;dure est devenue une norme de scientificit&#233; en se s&#233;parant du sujet comme puissance rassemblante. On a eu alors l'engouement des historiens pour la g&#233;ographie, l'id&#233;e que le bon sujet pour la science historique, c'est le territoire dont on d&#233;chiffre le sens, oppos&#233; au sujet collectif racontant son mythe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour &#234;tre science, l'histoire devait ne plus &#234;tre &#171; l'histoire de &#187;. Or cette rupture n'a rien d'&#233;vident. L'histoire avait toujours &#233;t&#233; la m&#233;moire des grands faits ou des grands hommes, la m&#233;moire d'un pouvoir, d'une communaut&#233;. Elle devenait &#171; histoire en g&#233;n&#233;ral &#187; &#224; travers l'id&#233;e que &#171; les hommes &#187;, des communaut&#233;s humaines d&#233;lib&#233;r&#233;ment rassembl&#233;es &#171; faisaient &#187; l'histoire. L'histoire de France &#224; la Michelet inventait un sujet &#224; cheval sur cette fronti&#232;re de deux &#226;ges. Quand l'histoire a voulu &#234;tre une science &#224; m&#233;thode universelle s'appliquant &#224; n'importe quel objet, elle a &#233;cart&#233; ce type de sujet, renvoy&#233; aux contraintes politiques de l'&#233;ducation, mais elle a gard&#233; la proc&#233;dure herm&#233;neutique que Michelet avait utilis&#233;e pour sa manifestation : celle du t&#233;moin muet, du sens territorialis&#233;. Le sujet n'est plus l&#224;, c'est en quelque sorte son mode de manifestation, le territoire comme lieu de sens, qui est devenu sujet. C'est ainsi qu'on passe du &#171; Tableau de la France &#187; de Michelet &#224; la &#171; M&#233;diterran&#233;e &#187; de Braudel. La M&#233;diterran&#233;e y vaut comme le lieu d'une culture qui n'est plus celle du sujet national, une culture/univers. Mais faire de la M&#233;diterran&#233;e un sujet implique que l'on fasse na&#238;tre cet universel d'un espace, de la m&#234;me mani&#232;re que Michelet produisait l'unit&#233; du sujet France comme n&#233; de son territoire. La rupture du contrat politique et son reste &#171; herm&#233;neutique &#187; n'ont pas &#233;t&#233; pens&#233;s par les historiens.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Subjectivit&#233; d&#233;mocratique et science sociale&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les sciences humaines et sociales ont &#233;t&#233; largement d&#233;pendantes d'un projet politique : celui de penser et d'am&#233;nager la communaut&#233; post-r&#233;volutionnaire, que ce soit sous la forme contre-r&#233;volutionnaire de la restauration du lien social et des croyances communes ou sous la forme de la R&#233;publique comme institutionnalisation et civilisation de la d&#233;mocratie. Le corps r&#233;publicain devait donner des m&#339;urs, un ethos &#224; la d&#233;mocratie. La sociologie et l'histoire ont &#233;t&#233; parties prenantes de ce projet. Entre la fin du XIX et le d&#233;but du XX, elles sont devenues des sciences universitaires respectables, en d&#233;niant progressivement leur caract&#232;re militant, tout en en conservant un certain nombre de formes de th&#233;matisation de leurs objets et de modes d'interpr&#233;tation. Mais le conflit n'a jamais &#233;t&#233; vraiment r&#233;sorb&#233;. L'histoire et la sociologie en t&#233;moignent particuli&#232;rement, soit que le militantisme de la science y ait la fonction et la v&#233;h&#233;mence du militantisme politique ; comme dans la sociologie de Bourdieu, soit que le d&#233;senchantement de la politique s'y identifie &#224; la preuve de scientificit&#233;, comme dans le r&#233;visionnisme historien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans tous les cas le militantisme de la science sociale - comme science et comme &#8220;sociale&#8221; - la met dans un rapport difficile avec la subjectivit&#233; d&#233;mocratique. L'histoire savante s'est massivement consacr&#233;e aux temps pr&#233;-d&#233;mocratiques parce que la mani&#232;re dont les mots et les agencements discursifs circulent dans l'univers d&#233;mocratique ne se pr&#234;te pas &#224; ses op&#233;rations de territorialisation du sens. La d&#233;mocratie est tiss&#233;e de mots et de figures qui ne constituent jamais une territorialisation. Non que la d&#233;mocratie soit l'errance absolue. Mais elle est l'absence de fondement de la communaut&#233;, l'absence de corps qui installe la communaut&#233; dans sa propre chair. Ses sujets sont toujours provisoires et locaux, ses formes de subjectivation ne sont pas des incarnations ou des identifications, elles sont bien plut&#244;t des intervalles entre plusieurs corps, entre plusieurs identit&#233;s. La d&#233;mocratie n'appara&#238;t jamais avec un visage &#8220;propre&#8221;. Elle a la singularit&#233; d'un &#234;tre-ensemble sans corps, investi dans des actes et des fid&#233;lit&#233;s historiques. Ce sont toujours des noms et des actes singuliers qui font consister cet &#234;tre-ensemble dans une sorte de pol&#233;mique interminable avec les formes d'incorporation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qui rend difficile d'&#233;crire une histoire sociale ou une histoire ouvri&#232;re comme histoire des temps d&#233;mocratiques. Cette histoire a affaire &#224; des mots et &#224; des &#233;nonc&#233;s voyageurs (ouvriers, prol&#233;taires, mouvement ouvrier, &#233;mancipation...) qui ne renvoient pas &#224; des corps sociaux objectivables, &#224; des propri&#233;t&#233;s et &#224; des actes de ces corps. Elle a affaire &#224; des d&#233;signations qui effectuent des modes de subjectivation au lieu de d&#233;signer des corps, &#224; des classes qui ne sont pas des classes. On ne peut pas y appliquer ces proc&#233;dures de territorialisation qui vont chercher un lieu de la parole du c&#244;t&#233; de grandes &#233;tendues montagnardes ou marines, quitte &#224; les retrouver tiss&#233;es de mots comme la M&#233;diterrann&#233;e de Braudel qui est celle d'Hom&#232;re. Les sujets d&#233;mocratiques parlent trop, en font trop par rapport &#224; leur peu d'&#234;tre. D'o&#249; l'impossibilit&#233; de territorialiser le lieu de leur parole et l'usage de ces r&#233;sidus herm&#233;neutiques que sont les &#171; sociabilit&#233;s &#187; ouvri&#232;res ou les &#171; cultures &#187; ouvri&#232;res ou populaires. Ce sont des efforts d&#233;sesp&#233;r&#233;s et vains pour donner une chair aux mots de la d&#233;mocratie. Il ya un d&#233;fi de la d&#233;mocratie &#224; l'&#233;gard de l'&#233;criture de l'histoire, d'o&#249; des proc&#233;dures d'&#233;vitement qui se redoublent aujourd'hui par l'effet de ces proc&#233;dures politiques qui constituent ce qu'on appelle le lib&#233;ralisme consensuel.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;D&#233;mocratie et consensus&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;v&#233;nements de la d&#233;mocratie ont g&#233;n&#233;ralement pris la figure d'une contestation de la d&#233;mocratie. La tradition du mouvement ouvrier , des gr&#232;ves de masse, toute cette tradition qui a &#233;t&#233; rejou&#233;e en 1968 a cette particularit&#233; tr&#232;s &#233;trange et qu'il faut prendre au s&#233;rieux : il y a de la d&#233;mocratie dans la contestation de la d&#233;mocratie. Le mode d'&#234;tre de la d&#233;mocratie est un mode d'&#234;tre en torsion &#224; l'&#233;gard de lui-m&#234;me. On peut annuler cette torsion de deux mani&#232;res oppos&#233;es : il y a eu l'opposition d&#233;mocratie formelle/d&#233;mocratie r&#233;elle, r&#233;duisant la premi&#232;re au statut d'apparence, de non-v&#233;rit&#233; &#224; supprimer pour que la seconde existe, il y a aujourd'hui la r&#233;duction inverse qui identifie la d&#233;mocratie &#224; l'Etat de droit, les Droits de l'Homme, le r&#233;gime parlementaire et, au bout de la cha&#238;ne, le consensus. Pour moi la vraie d&#233;mocratie, c'est pr&#233;cis&#233;ment ce combat des d&#233;mocraties, la d&#233;mocratie se contestant elle-m&#234;me, s'exposant &#224; sa propre limite. C'est pourquoi la ruine de la contestation de la d&#233;mocratie est une chose terrible pour la d&#233;mocratie. Lorsque la d&#233;mocratie n'est plus engag&#233;e dans la confrontation des formes de subjectivation aux modes d'identification, brutalement on se trouve devant la question de ce qu'elle est en son principe : singularit&#233; ou consensus.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Le voyage comme exp&#233;rience politique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Il ya plusieurs mani&#232;res de voyager. Il y a plusieurs mani&#232;res de revenir de voyage. Dans le voyage gauchiste, je pense qu'il y a eu quelque chose de fort qui a consist&#233; &#224; dire : tous ces mots-l&#224;, ouvriers, usine, prol&#233;tariat, etc... doivent vouloir dire quelque chose. Il y a un lieu o&#249; l'on doit v&#233;rifier ce que cela veut dire, en quel corps cela consiste. Le voyage a &#233;t&#233; important pour d&#233;faire les incarnations. Au nom d'autres incarnations d'abord, mais, dans la mesure o&#249; celles-ci ont &#233;t&#233; d&#233;cevantes et que l&#224; o&#249; il devait y avoir le vrai corps, il n'y avait pas le vrai corps, l'exp&#233;rience pouvait &#234;tre profitable. Le tout &#233;tait de savoir ce qu'on en faisait. On pouvait faire le bilan sur le mode d'un empirisme raisonnable, on pouvait en faire l'arme d'une d&#233;nonciation politique, disant que tous ces corps de subjectivation sont faux et qu'il faut en revenir au seul vrai corps politique, ou bien au vrai corps de la science. On int&#233;grait l'exp&#233;rience dans une grande Odyss&#233;e au rabais de l'exp&#233;rience. Ce qui m'a int&#233;ress&#233; a &#233;t&#233; la tentative d'inventer des formes du savoir qui gardent la m&#233;moire du voyage comme voyage, en particulier de ce moment de passage o&#249; l'incorporation est d&#233;ni&#233;e et o&#249; l'on en cherche une autre. On tient sur le fait que &#171; prol&#233;tariat &#187; est un mot qui a son poids de v&#233;rit&#233; m&#234;me si son corps ne se trouve nulle part. La v&#233;rit&#233; du mot est d'&#234;tre un intervalle entre plusieurs corps, une travers&#233;e singuli&#232;re des d&#233;signations et des savoirs, des multiples mani&#232;res dont des mots se tissent &#224; des choses et des savoirs, des multiples mani&#232;res dont des mots se tissent &#224; des choses et &#224; des actes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a deux le&#231;ons traditionnelles du voyage : on trouve le vrai corps (le corps de l'autre comme le m&#234;me que lui-m&#234;me) et on le ram&#232;ne ; ou bien on ne le trouve pas et l'on dit que tout est vanit&#233; et qu'il ne fallait pas partir. J'ai essay&#233; de faire autre chose, de conserver dans la pratique de la recherche et de l'&#233;criture la m&#233;moire du voyage, le fait que le voyage n'a &#233;t&#233; ni la d&#233;couverte du m&#234;me ni la r&#233;v&#233;lation du faux. C'est un autre voyage que j'ai entrepris vers 72/73, au moment de la retomb&#233;e de l'esp&#233;rance politique. Mon id&#233;e premi&#232;re &#233;tait que le vrai corps n'avait pas &#233;t&#233; trouv&#233; politiquement en raison d'un malentendu et je voulais remonter par l'histoire &#224; l'origine de ce malentendu : &#224; l'&#233;cart entre la d&#233;termination marxienne de l'&#234;tre-ouvrier et sa r&#233;alit&#233; propre. Pendant longtemps j'ai cherch&#233; un &#171; propre &#187; ouvrier du c&#244;t&#233; de ces formes de territorialisation au rabais dont je parlais tout &#224; l'heure : du c&#244;t&#233; des corporations de m&#233;tiers, des cultures, des formes d'enracinement originaires. Cela ne marchait pas. Impossible de voir la parole ouvri&#232;re se produire &#224; partir d'un corps propre surgissant de son lieu propre. Ce qui se manifestait &#224; la place c'&#233;tait une parole qui essayait de s'arracher &#224; ces incarnations, de ne plus parler ouvrier mais de se subjectiver sous le nom d'ouvrier dans l'espace de la langue commune. J'ai rencontr&#233; ces existences suspendues &#224; l'impossible de vivre plusieurs vies et la mani&#232;re dont leurs singularit&#233;s se rencontraient, inventaient pour le sujet &#171; commun &#187; ouvrier ou prol&#233;taire ces r&#232;gles pr&#233;caires par lesquelles s'instituent, perdurent ou se transforment des sujets d&#233;mocratiques. J'ai voulu prendre en compte ce mouvement qui impliquait un renversement de position : saisir l'autre dans son arrachement &#224; sa m&#234;met&#233;, dans sa volont&#233; d'&#234;tre m&#234;me que nous, c'est-&#224;-dire autre que soi au sens o&#249; l'est tout &#234;tre parlant. Cest mon histoire propre.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;Travail du deuil&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le terme du voyage, c'est une interpr&#233;tation du deuil de la promesse qui se noue &#224; l'interpr&#233;tation de la rencontre d'une alt&#233;rit&#233; et d'une identit&#233; diff&#233;rentes de celles qu'on &#233;tait parti chercher. Pour moi l'interpr&#233;tation a &#233;t&#233; suspendue &#224; la rencontre de deux figures singuli&#232;res de l'impossible : Jacotot, le penseur d'une &#233;mancipation intellectuelle dont tout rassemblement social doit prononcer le deuil ; Gauny, le menuisier d&#233;cid&#233; &#224; vivre la vie de philosophe qui lui &#233;tait refus&#233;e par la langue m&#234;me qu'il tentait de s'approprier. Une vie, les yeux br&#251;l&#233;s par la lumi&#232;re, suspendue &#224; l'impossible. J'ai voulu, dans le savoir et dans son &#233;criture, maintenir cette dimension de l'impossible, inventer des r&#233;cits suspendus &#224; cet impossible : une &#233;criture li&#233;e &#224; cette blessure-l&#224;, diff&#233;rente en cela des interpr&#233;tations dominantes de la fin de voyage et de la souffrance de l'autre. Si on laisse de c&#244;t&#233; les repentis qui n'ont rien &#224; nous apprendre, il y a en gros deux interpr&#233;tations qui font prime : l'interpr&#233;tation scientiste &#224; la Bourdieu o&#249; la souffrance de l'autre que l'enqu&#234;teur ram&#232;ne dans ses valises est fondamentalement l'autre de la science, sa l&#233;gitimation par son objet, celui qui souffre de ne pas savoir ; l'interpr&#233;tation religieuse &#224; la Lyotard : la rencontre de la finitude, de la dette irrachetable qui se monnaie en h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des r&#233;gimes de phrases. Refusant le face-&#224;-face l&#233;gitimant de la science et de son objet souffrant, j'ai cherch&#233; &#224; inscrire la fid&#233;lit&#233; &#224; un impossible qui ne soit pas li&#233;e au pathos de la finitude, &#224; la limite absolue.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;De la litt&#233;rature et du r&#233;cit d&#233;mocratique&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;R&#233;cit d&#233;mocratique : celui qui inscrit le peu d'&#234;tre des singularit&#233;s d&#233;mocratiques. Une t&#226;che litt&#233;raire, si la litt&#233;rature est bien contemporaine de la d&#233;mocratie. La science en a besoin et la craint. Le compromis de Michelet, c'&#233;tait le r&#233;cit r&#233;publicain. Celui-ci am&#233;nage le rapport entre le sujet d&#233;mocratique et un mode d'&#234;tre sensible pens&#233; dans l'ordre de la filiation, du rapport &#224; la m&#232;re. Cela implique un mode de r&#233;cit qui fasse surgir les voix errantes de la d&#233;mocratie d'un corps populaire lui-m&#234;me bien plant&#233; dans son lieu, exprimant le &#171; g&#233;nie &#187; de ce lieu. C'est la mosa&#239;que du Tableau de la France ou le r&#233;cit de la F&#234;te de la F&#233;d&#233;ration au village. Le r&#233;cit r&#233;publicain fait surgir une voix d'un corps, un corps d'un lieu. C'est le visionnarisme romanticor&#233;aliste qui court de Hugo et Michelet &#224; Zola. Une histoire des temps d&#233;mocratiques implique un autre type de r&#233;cit o&#249; aucun lieu, aucun corps ne soit l&#224; avant les voix, o&#249; au contraire ce soit le r&#233;seau des paroles, avec leur suspens et leurs lacunes, qui institue le lieu d'un &#234;tre-ensemble et le temps d'un &#233;v&#233;nement, autour d'un absence et d'une promesse, entre un jour et un lendemain. Ce r&#233;cit d&#233;mocratique, on le trouve chez des &#233;crivains qui ne se sont pas souci&#233;s de peindre le peuple, Proust, Joyce, Virginia Wolf. Ce sont eux pourtant qui ont invent&#233; les r&#233;cits propres au mode d'&#234;tre d&#233;mocratique : des sujets, des collectifs tiss&#233;s de mots fragiles, suspendus &#224; leur pr&#233;caire promesse. Quand j'ai &#233;crit &lt;i&gt;La Nuit des prol&#233;taires&lt;/i&gt;, j'ai tent&#233; de donner &#224; ces fragments d'&#233;crits h&#233;t&#233;roclites o&#249; se constitue une subjectivation nouvelle, en rupture avec une identit&#233;, le mode de r&#233;cit qui leur convenait : celui des Vagues ou de la Promenade au phare plut&#244;t que celui des Mis&#233;rables ou de Germinal. Mais c'est mal dire les choses que de laisser supposer qu'on choisit une litt&#233;rature pour exprimer un certain type d'&#233;v&#233;nement. Cet &#233;v&#233;nement lui-m&#234;me, on a d&#233;termin&#233; son existence et sa configuration parce qu'on a lu l'archive en animal litt&#233;raire, &#224; travers les textes qui nous ont faits.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;L'essai et sa philosophie&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;L'essai est, dans l'ordre de la pens&#233;e, le genre sans genre ; le livre simplement comme livre qui ne signale son auteur que comme &#234;tre parlant s'adressant &#224; n'importe quel autre sans autre arme que celle de l'&#233;criture, une &#233;criture qui n'est pas moyen d'exprimer un savoir mais recherche, processus de connaissance. On pourrait dire que ce genre sans genre est identique &#224; la philosophie, celle-ci n'&#233;tant pensable ni comme genre du savoir ni comme genre litt&#233;raire. Mais je ne me soucie pas d'identifier mon travail &#224; une essence ou vocation de la philosophie ni de r&#233;partir les places et pr&#233;rogatives respectives de la po&#233;sie et de la philosophie. Je ne pense pas la philosophie comme l'op&#233;ration de saisie des v&#233;rit&#233;s qui seraient produites en particulier par la po&#233;sie. Une telle d&#233;marche reste pour moi trop prise dans l'id&#233;e d'un discours propre &#224; dire la v&#233;rit&#233; &#171; pratiqu&#233;e &#187; par les autres. Ce qui m'int&#233;resse dans la v&#233;rit&#233;, c'est cette absence de langue propre dont je parlais. Il faut la dire et il n'y a pas de mode de discours propre &#224; la dire. Cette impropri&#233;t&#233; brise les s&#233;parations entre les genres du discours. &#171; C'est ici qu'il faut avoir le courage de dire vrai quand on parle de la v&#233;rit&#233; &#187; dit le &lt;i&gt;Ph&#232;dre&lt;/i&gt;. La plaine de la v&#233;rit&#233; est le lieu &#224; la louange duquel aucun po&#232;te n'a pu chanter d'hymne appropri&#233;. Mais pour parler en v&#233;rit&#233; du lieu de la v&#233;rit&#233;, pour nouer le temps et l'&#233;ternit&#233;, c'est encore un r&#233;cit que Socrate doit faire. C'est cela qui m'int&#233;resse : la diff&#233;rence qu'il faut marquer et dont la marque pourtant se d&#233;nie aussit&#244;t, le point o&#249; la philosophie pour dire ce qui lui est le plus propre et qui la s&#233;pare de toute performance po&#233;tique doit encore se confier &#224; une po&#233;tique qui est une contre-po&#233;tique : chez Platon encore, l'anti-Odyss&#233;e du Mythe d'Er, l'anti-Iliade du r&#233;cit de l'Atlantide ou, tout simplement, l'antitrag&#233;die du dialogue : autant d'&#233;critures de ce qui ne s'&#233;crit pas. A ce point de retournement, la pens&#233;e est rendue &#224; son &#233;galit&#233; qui n'est pas l'indiff&#233;rence du texte. La v&#233;rit&#233; est bien l&#224; au travail sans qu'un discours ait la possibilit&#233; de dire la v&#233;rit&#233; des autres. Parler d'une po&#233;tique ordonn&#233;e &#224; l'id&#233;e d'une v&#233;rit&#233;, quelle qu'en soit la figure, c'est refuser le simple partage entre philosophie ou sophistique, discours de la v&#233;rit&#233; ou catastrophe rh&#233;torique, textualiste, etc... L'&#171; essai de po&#233;tique &#187; que je pratique a n&#233;cessairement un pied dans la philosophie et un pied dehors parce que son objet, c'est la mani&#232;re dont un discours se met par sa n&#233;cessit&#233; propre au dehors de lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La po&#233;tique d'Aristote, c'&#233;tait, au fond, la tentative de r&#232;glement radical de ce trouble de la pens&#233;e : plus de contre-po&#232;me philosophique mais une philosophie qui met le po&#232;me &#224; sa place en lui donnant ses lois &#171; propres &#187;, ce qui est plus simple et plus radical que d'exclure les po&#232;tes. La po&#233;tique du savoir revient sur cette op&#233;ration, elle retourne &#224; la torsion platonicienne : le po&#232;me contre le po&#232;me. Ce qui est aussi une d&#233;finition possible de la litt&#233;rature : le po&#232;me qui d&#233;fait toute l&#233;galit&#233; dans l'ordre des po&#232;mes, tout partage l&#233;gitime des discours. La litt&#233;rature, c'est la puissance commune de l'&#234;tre parlant. La philosophie, comme pens&#233;e de la puissance commune de la pens&#233;e ne cesse de s'en s&#233;parer et elle doit sans cesse s'y confier pour dire &#171; en v&#233;rit&#233; &#187; la s&#233;paration. Il faut d&#233;gager cette tension de tout r&#233;ductionnisme &#171; textualiste &#187; comme de tout pathos de l'impossible.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Autre entretien avec Jacques Ranci&#232;re</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/Autre-entretien-avec-Jacques-Ranciere</link>
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		<dc:date>2004-04-18T12:54:44Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



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&lt;p&gt;Dans cet entretien, Ranci&#232;re parle de transversalit&#233; dans l'&#233;ducation, de la philosophie en France et en Allemagne, prend position &#224; propos du livre Empire de Negri et Guattari, parle de peuple et de multitudes, d'&#233;mancipation et d'&#233;galit&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt; Question : pour commencer je voudrais vous poser la question : comment peut-on penser la transversalit&#233; dans l'&#233;ducation ? Est-ce qu'on peut dire que &#171; les mat&#233;rialit&#233;s qui tombent les unes sur les autres &#187;, pour reprendre les mots de votre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-philosophie-savoirs-" rel="directory"&gt;philosophie, savoirs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Dans cet entretien, Ranci&#232;re parle de transversalit&#233; dans l'&#233;ducation, de la philosophie en France et en Allemagne, prend position &#224; propos du livre &lt;i&gt;Empire&lt;/i&gt; de Negri et Guattari, parle de peuple et de multitudes, d'&#233;mancipation et d'&#233;galit&#233;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : pour commencer je voudrais vous poser la question : comment peut-on penser la transversalit&#233; dans l'&#233;ducation ? Est-ce qu'on peut dire que &#171; les mat&#233;rialit&#233;s qui tombent les unes sur les autres &#187;, pour reprendre les mots de votre pr&#233;sentation, seraient comme les diff&#233;rentes sph&#232;res des diverses disciplines ? On pourrait peut-&#234;tre aussi constater que les comp&#233;tences tombent les unes sur les autres. Est-ce qu'on peut concevoir une p&#233;dagogie qui transmettrait cette transversalit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : J'ai voulu opposer au paradigme moderniste traditionnel qui pense la modernit&#233; comme s&#233;paration de sph&#232;res de l'exp&#233;rience - s&#233;paration justement de la sph&#232;re de l'art, de la sph&#232;re du savoir, de la sph&#232;re du gouvernement et ainsi de suite - j'ai voulu opposer un mod&#232;le o&#249; justement ce qui caract&#233;rise notre temps, pour parler tr&#232;s largement, c'est beaucoup plus le fait que, au contraire, les mat&#233;rialit&#233;s, les disciplines, les rationalit&#233;s tombent les unes sur les autres. Et ce qui me semble important dans tout projet d'&#233;ducation, c'est la capacit&#233; &#224; traverser les fronti&#232;res des disciplines. Je n'entends pas &#231;a au sens o&#249; on parle souvent de &#034;l'interdisciplinarit&#233;&#034;, qui revient en fait &#224; faire venir, pour parler d'une question, un philosophe, un historien, un sociologue, etc., et chacun traite la question &#224; sa mani&#232;re. Pour moi, ce qu'il faut voir, ce qu'est important, c'est que des disciplines diverses (mettons par exemple la philosophie, l'esth&#233;tique, l'histoire de l'art, la sociologie) en r&#233;alit&#233; ne sont pas d&#233;finies par des domaines d'objets et des m&#233;thodes qui leur seraient sp&#233;cifiques. Chaque discipline, bien s&#251;r, pr&#233;tend qu'elle a son domaine d'objet propre, qu'elle a sa m&#233;thode sp&#233;cifique. Mais en r&#233;alit&#233; je crois que cette sp&#233;cificit&#233; est illusoire. Ce qui caract&#233;rise en fait souvent une discipline est une mani&#232;re de penser le rapport m&#234;me entre l'objet et puis, disons, son caract&#232;re pensable. C'est-&#224;-dire que toute discipline avant d'&#234;tre un savoir sur un domaine particulier, est une sorte d'ontologie ; toute discipline d&#233;finit un certain rapport entre la pens&#233;e et l'&#234;tre. L'historien, le sociologue d&#233;finissent d'abord un certain rapport entre ce qui est et la mani&#232;re dont c'est pensable. Chacun &#224; sa mani&#232;re a fait de la philosophie et c'est pour &#231;a que je crois qu'il est extr&#234;mement important de sortir des comp&#233;tences propres &#224; telle et telle discipline. Moi, par exemple, en principe je suis philosophe. Je me suis occup&#233; de choses qui normalement sont la mati&#232;re des historiens : par exemple de l'histoire ouvri&#232;re, des p&#233;dagogues ; par exemple de la question de l'enseignement, des esth&#233;ticiens, des historiens de l'art contemporain et ainsi de suite. Je crois pour moi que c'est absolument essentiel, parce qu'il n'y a pas d'objet pensable - pensable &#224; la racine - si on ne sort pas des fronti&#232;res entre les diff&#233;rentes disciplines. Alors bien s&#251;r, c'est un probl&#232;me, puisque tout enseignement est quasiment presque tout le temps con&#231;u sur un mod&#232;le disciplinaire. L'historien de l'art dira tr&#232;s certainement : &#171; je n'a rien &#224; voir avec ce que dit le philosophe, j'ai &#233;tudi&#233; des processus, des formes de cr&#233;ation, alors que le philosophe pose des probl&#232;mes de sens, de valeurs &#187; ! Je crois que cela est absolument faux. Je crois davantage que l'historien de l'art et le philosophe, par exemple, se posent d'abord la m&#234;me question, &#224; savoir : qu'est-ce que c'est au juste ce qu'on appelle &#171; art &#187; , etc. ? Pour moi &#234;tre philosophe, ce n'est pas &#233;noncer des propositions sur ce que l'art veut dire, mais c'est essayer de d&#233;finir des formes d'identification. Qu'est-ce qui fait que le fait de mettre des couleurs sur un tableau, on appelle &#231;a de l'art &#224; un moment donn&#233; ? Pourquoi le fait de mettre trois objets ensemble dans un espace, on appelle &#231;a de l'art &#224; un autre moment ? Alors pour revenir &#224; l'enseignement, je crois qu'il n'y a pas beaucoup de solutions institutionnelles. Les solutions d&#233;pendent premi&#232;rement de chacun. Elles d&#233;pendent de la possibilit&#233; que des collectifs se constituent pour briser ces fronti&#232;res. En g&#233;n&#233;ral, je pense plut&#244;t qu'il n'y a jamais de solutions institutionnelles &#224; cette question de transmission des savoirs. Il n'y a toujours que des initiatives qui sont prises par des individus, qui sont prises par des groupes, et qui reviennent effectivement &#224; suspendre les pr&#233;tendus &#034;domaines&#034; et &#034;m&#233;thodes&#034; sp&#233;cifiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : On peut voir quand m&#234;me la diff&#233;rence entre, par exemple, comment vous travaillez avec le romantisme allemand, c'est-&#224;-dire avec la culture historique allemande d'un cot&#233; et le conflit, disons, entre les deux cultures contemporaines de la philosophie et de l'art. C'est peut-&#234;tre trop g&#233;n&#233;ral et m&#234;me superficiel de le dire, mais on peut constater une diff&#233;rence entre, disons, les deux camps, c'est-&#224;-dire entre les deux syst&#232;mes, les deux r&#233;gimes de la formation. Est-ce que vous pouvez parler de ce probl&#232;me, c'est-&#224;-dire des fronti&#232;res r&#233;elles entre les deux cultures ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : C'est un peu difficile, parce que je ne connais pas bien le syst&#232;me d'&#233;ducation allemand, les probl&#232;mes de disciplines. Donc je vois &#231;a d'une mani&#232;re plus globale. Il me semble qu'il s'est pass&#233; r&#233;cemment en Allemagne, en fait dans le rapport Franco-allemand, quelque chose comme une inversion. Pendant tr&#232;s longtemps l'Allemagne a &#233;t&#233; finalement la terre de la philosophie, pens&#233;e comme le pays de la philosophie, et les fran&#231;ais se d&#233;finissaient par rapport &#224; cette id&#233;e qu'au fond les grands paradigmes philosophiques modernes &#233;taient des paradigmes philosophiques allemands. On les a accept&#233;s, on les import&#233;s ou on les a refus&#233;s, mais on a pris position par rapport &#224; eux. On a adopt&#233; la position de l'historien de l'art traditionnel fran&#231;ais, qui dit, par exemple : &#171; la philosophie, j'en ai rien &#224; faire &#187;. Actuellement, il y a toute une &#233;cole qui sort d'une inspiration am&#233;ricaine, qui dit que pendant deux si&#232;cles Schiller, Hegel, Schelling, H&#246;lderlin, etc., ont impos&#233; la pens&#233;e de l'absolu aux choses de l'art, et que maintenant il est tant de les &#233;tudier pour elles-m&#234;mes. C'est certainement la question que pose Habermas &#224; Heidegger : il y a une esp&#232;ce du renversement. Habermas prend justement le sch&#233;ma weberien des rationalit&#233;s et celui de la communication entre ces rationalit&#233;s. Mais qu'est-ce que dit Habermas au fond ? Il vient dire que les fran&#231;ais ont emport&#233; la philosophie nietzsch&#233;enne, que c'est une philosophie esth&#233;tique qui brouille &#224; la fois la s&#233;paration des diff&#233;rentes sph&#232;res de comp&#233;tences, et qui, en m&#234;me temps, est une menace pour la raison. La pens&#233;e fran&#231;aise des ann&#233;es 60 et 70, l'&#233;poque de Deleuze, de Foucault etc., a &#233;t&#233; justement une pens&#233;e qui a bris&#233; les fronti&#232;res ; cela a &#233;t&#233; une &#233;poque o&#249; les philosophes se sont occup&#233;s de toutes sortes de choses : de po&#233;sie, de p&#233;nalit&#233;, des fous, des prisonniers... Il me semble que pendant la m&#234;me &#233;poque, il y a eu un mouvement inverse en Allemagne, o&#249; finalement on a voulu s&#233;parer en plusieurs formes de s&#233;paration. Il y a plusieurs formes de s&#233;paration : il y a le mod&#232;le moderniste ; et puis il y a le mod&#232;le qu'on a ressenti ici hier, disons, celui du conservateur d'art ou du curateur d'art allemand qui dit : &#171; les id&#233;es des philosophes, &#231;a c'est fran&#231;ais ; les fran&#231;ais sont des philosophes, des absolutistes ; ils sont platoniciens, ils sont dans le monde de l'id&#233;e et ils ne voient pas la r&#233;alit&#233; des processus de l'art, des formes d'&#339;uvres &#187;... C'est un peu un ph&#233;nom&#232;ne du temps. On n'y peut pas grand chose. On dira simplement que, pour moi, il faut le briser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : Maintenant je voudrais vous proposer de lire et de commenter une page d'un livre. C'est un passage assez souvent lu et cit&#233;. C'est une page d'&lt;i&gt;Empire &lt;/i&gt;de Toni Negri et de Michael Hardt. Il s' agit d'une page avec une constellation de citations int&#233;ressantes. &#199;a commence avec &lt;i&gt;Das &#228;lteste Systemprogram des deutschen Idealismus&lt;/i&gt;, &#231;a continue avec Deleuze et Guattari, et &#231;a se termine avec Augustin. Je trouve qu'il est int&#233;ressant de voir des forces diff&#233;rentes, des projets diff&#233;rents sur la m&#234;me page...donc, je vous donne...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : D'accord, je regarde le texte...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; IV 3. LA MULTITUDE CONTRE l' EMPIRE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Les grandes masses ont besoin d'une &lt;/i&gt;religion des sens. &lt;i&gt;Non seulement les grandes masses, mais le philosophe aussi en a besoin. Le monoth&#233;isme de la raison et le c&#339;ur, polyth&#233;isme de l'imagination et de l'art, voil&#224; ce qu'il nous faut (...). Nous devons avoir une mythologie nouvelle, mais cette mythologie doit &#234;tre au service des id&#233;es. Ce doit &#234;tre une mythologie de la raison. &#187;&lt;br /&gt;
Das &#228;lteste Systemprogramm des deutschen Idealismus,&lt;br /&gt;
&lt;/i&gt;Hegel, H&#246;lderlin ou Schelling&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Nous ne manquons pas de communication, au contraire nous en avons trop, nous manquons de cr&#233;ation. &lt;/i&gt;Nous manquons de r&#233;sistance au pr&#233;sent. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br /&gt;
Gilles Deleuze et F&#233;lix Guattari&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le pouvoir imp&#233;rial ne peut plus r&#233;soudre le conflit des forces sociales au moyen de sch&#233;mas de m&#233;diation qui d&#233;placeraient les termes du conflit : les conflits sociaux qui constituent le politique se traitent directement, sans m&#233;diation d'aucune sorte. Telle est la nouveaut&#233; essentielle de la situation imp&#233;riale. L'Empire cr&#233;e un potentiel r&#233;volutionnaire plus grand que ne l'ont fait les r&#233;gimes modernes de pouvoir, parce qu'il nous pr&#233;sente, &#224; c&#244;t&#233; de sa machine d'autorit&#233;, une solution de rechange : l'ensemble de tous les exploit&#233;s et soumis, multitude directement oppos&#233;e &#224; l'Empire, sans m&#233;diation entre eux. &#192; ce point donc, comme le dit saint Augustin, notre objectif est d'explorer, au mieux de nos pouvoirs, &#171; l'essor, l'&#233;volution et les fins pr&#233;vues des deux cit&#233;s (...) que nous trouvons (...) imbriqu&#233;es (...) et m&#234;l&#233;es l'une &#224; l'autre &#187;. Maintenant que nous avons trait&#233; extensivement de l'Empire, nous devons nous attacher directement &#224; la multitude et &#224; ses pouvoirs politiques potentiels.&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Negri et Hardt, Empire, p. 473-474, trad. Fr., Exils, 2000&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : Ce qui me frappe dans cette page est la mani&#232;re dont un sch&#233;ma qui est en r&#233;alit&#233; marxiste traditionnel se transforme en une sorte de sch&#233;matologie. Ce qu'il y a, basiquement pour moi derri&#232;re &lt;i&gt;Empire&lt;/i&gt;, derri&#232;re la pens&#233;e de Negri, c'est toujours, malgr&#233; tout, la pens&#233;e marxiste traditionnelle des forces productives qui vont briser les rapports de production. Donc, je dirais que lorsqu'il dit que c'est la r&#233;sistance, les forces de r&#233;sistance qui en r&#233;alit&#233; sont la substrat de l'empire, qui sont en quelque sorte la r&#233;alit&#233; de l'empire, on retrouve ce vieux sch&#233;ma selon lequel les rapports de production capitalistes ont captur&#233; les forces productives, et les forces productives se d&#233;veloppent au sein de ses rapports qui vont les briser. Mais en m&#234;me temps il est int&#233;ressant que cette id&#233;e marxiste soit prise au sein d'un sch&#233;ma que je dirai vitaliste si vous voulez. C'est l'importance, effectivement, de la r&#233;f&#233;rence deleuzienne. Ils auraient pu bien s&#251;r aussi citer un texte de Deleuze dans &lt;i&gt;L'Image Temps&lt;/i&gt;, o&#249; Deleuze dit que nous avons besoin de une foi dans le monde... Je crois qu'il y a effectivement cette esp&#232;ce de lien entre une sorte de vitalisme des forces et l'id&#233;e d'une foi &#224; recr&#233;er. Et cela fait du m&#234;me coup un lien avec le texte c&#233;l&#232;bre &lt;i&gt;Das &#196;lteste Systemprogram des deutschen Idealismus&lt;/i&gt; : l'id&#233;e qu'il faut lier la philosophie et le peuple. L&#224; on dira la multitude pour faire moderne. Il faut les lier par la cr&#233;ation d'une religion. Ce qui me frappe dans la citation, c'est qu'elle met en italiques, donc souligne, &lt;i&gt;&#171; The great masses need a material religion of the senses&lt;/i&gt;. &#187; &lt;i&gt;Das Sinnliche&lt;/i&gt; ! Parce que bien s&#251;r, les auteurs sentent bien que religion, &#231;a fait un peu mal pour un mat&#233;rialiste d&#233;clar&#233;. Mais en m&#234;me temps la religion revient &#224; la fin puisque la fin d'Empire ce n'est m&#234;me pas Augustin, c'est Fran&#231;ois d'Assise. C'est finalement la Pri&#232;re aux oiseaux et une esp&#232;ce de nouveau panth&#233;isme. Je crois que fondamentalement la philosophie de Negri est de plus en plus une sorte de panth&#233;isme, un grand panth&#233;isme de la vie, que ce panth&#233;isme romantique, n&#233;cessairement sur une voie compr&#233;hensible &#224; travers le vitalisme deleuzien, va rejoindre cette grande id&#233;e des ann&#233;es 1800, l'id&#233;e qu'on va supprimer finalement la politique au profit d'une nouvelle religion sensible. Je crois que la sph&#232;re de la politique est coinc&#233;e entre deux choses : la sph&#232;re de l'&#233;conomie, la sph&#232;re des forces productives et puis la sph&#232;re de l'esth&#233;tique au sens de la nouvelle religion, l'id&#233;e romantique que la communaut&#233; est une communaut&#233; sensible de gens r&#233;unis par une foi, par une croyance qui est commune &#224; l'homme du peuple et aux philosophes. Et je crois que c'est exactement ce chemin qui est fait par Toni Negri et Michael Hardt dans ce texte. Finalement les forces, disons, le sch&#233;ma marxiste devient un sch&#233;ma vitaliste, et l'id&#233;e d'une r&#233;volution des forces de production va rejoindre en quelque sorte son origine, &#224; savoir la r&#233;volution romantique du sensible oppos&#233; &#224; la r&#233;volution politique. Pour moi, ce qui est int&#233;ressant est exactement ce texte du Plus ancien programme syst&#233;matique de romantisme allemand qui parle de l'alliance de la pens&#233;e et du sensible, de la philosophie et de peuple. Or, ce sch&#233;ma est exactement le m&#234;me sch&#233;ma qu'on trouve chez Marx dans ses premiers textes o&#249; il est question de l'alliance de la philosophie allemande et du peuple fran&#231;ais. Je crois qu'il y a v&#233;ritablement un &lt;i&gt;topos&lt;/i&gt; romantique tr&#232;s fort : le remplacement de la r&#233;volution politique par une r&#233;volution qui cr&#233;e une r&#233;volution &#233;conomico-esth&#233;tique, une religion, une r&#233;volution des forces vitales. Et bien s&#251;r, ces forces vitales se disent en un langage qui est un langage spiritualiste. C'est finalement ce qui est frappant dans Empire : c'est ce glissement des &lt;i&gt;Grundrisse&lt;/i&gt; &#224; Saint Fran&#231;ois d'Assise...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : Ensuite, je voudrais parler du probl&#232;me pour formuler un concept de la repr&#233;sentation de l'autre, qui revoit &#224; la question qu'on vous a pos&#233; dans multitudes. On voit dans cette discussion un lien entre ce que Deleuze et Guattari ont appel&#233; le mol&#233;culaire et le molaire, peut-&#234;tre li&#233;s au concept de la multitude envers le peuple. Je pense que c'est difficile de faire cette diff&#233;rence et &#231;a me para&#238;t devenir une question de s&#233;mantique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : C'est une question difficile. Moi, je ne peux pas r&#233;pondre pour Deleuze et Guattari. Dans le rapport entre mol&#233;culaire et molaire, il y a peut-&#234;tre deux choses. Il y a une premi&#232;re chose qui est une volont&#233; de sortir de l'univers des entit&#233;s constitu&#233;es, l'univers des sujets constitu&#233;s, de faire appel &#224; une sorte d'&#233;nergie, qui est une &#233;nergie qui n'est pas fig&#233;e sous la forme de sujet comme le peuple ou comme le peuple-prol&#233;tariat. Et cela est plus ou moins port&#233; par ce que j'appellerai la r&#233;volution esth&#233;tique. La r&#233;volution romantique est d'abord un passage des figures, des individualit&#233;s d&#233;finies, &#224; un monde qui est celui des pr&#233;-individualit&#233;s. L'individualit&#233; romanesque se dissout en affect et en percept, et l'individualit&#233; picturale se dissout en touche et vibration des couleurs. Je crois que ce mod&#232;le, qui est esth&#233;tique ou physico-esth&#233;tique, ils essaient de le transposer en mod&#232;le politique. Ils essaient d'en faire comme une solution au probl&#232;me de la repr&#233;sentation. Il s'agit d'opposer &#224; une masse fig&#233;e dans son concept une &#233;nergie sans sujet et qui circule. C'est ce que veut dire multitude. Mais le probl&#232;me est qu'en politique, on cr&#233;e toujours une sc&#232;ne. Ils essaient d'&#233;viter le mod&#232;le th&#233;&#226;tral. On pourrait presque dire qu'ils essaient d'opposer un mod&#232;le romanesque de l'individualit&#233; dissoute au mod&#232;le th&#233;&#226;tral. Cependant, je pense que la politique a toujours plus au moins la forme d'une constitution d'un th&#233;&#226;tre. Cela veut dire que la politique a toujours besoin de constituer des petits mondes sur lesquels il y a des unit&#233;s qui se forment ; ce que, moi, j'appellerai des sujets ou des formes de subjectivation, qui vont mettre en sc&#232;ne un conflit, mettre en sc&#232;ne un litige, mettre en sc&#232;ne une opposition entre des mondes. Alors &#231;a, ils n'en veulent pas ! Ce qu'ils veulent, c'est une &#233;nergie-monde qui vient briser des masses. Cela ne constitue pas une politique, et c'est &#231;a le probl&#232;me, en tout cas pour moi. Lorsque j'oppose peuple aux multitudes, c'est parce que d'abord on m'a pos&#233; la question &#224; l'envers : il est classique de dire que peuple est le vieux concept molaire, et qu'il faut mettre &#224; la place l'&#233;nergie mol&#233;culaire des multitudes. Mais pour moi peuple ne constitue pas une esp&#232;ce de groupe. Peuple n'est pas une masse. C'est purement le nom d'un acte de subjectivation. C'est dire qu'il y a un moment, comme par exemple les manifestants de Leipzig en 1989, o&#249; il y a eu des gens qui sont sortis dans les rues, et ils ont dit : &#171; alors nous sommes le peuple &#187;. Mais &#171; nous sommes le peuple &#187;, &#231;a ne veut pas dire : &#171; nous sommes les masses &#187;, &#171; nous sommes ses repr&#233;sentants &#187;. &#199;a veut dire davantage qu'un groupe d'individus prend sur lui une forme de symbolisation, prend sur lui de constituer un rapport entre nous et puis le peuple, un rapport entre deux sujets, un rapport entre un sujet d'&#233;nonciation et puis un sujet qui est &#233;nonc&#233;. Pour moi, la politique n'est jamais une affaire d'identit&#233;. Elle met toujours en sc&#232;ne un &#233;cart. Et quand un dit &#171; nous sommes le peuple &#187;, je dirai que pr&#233;cis&#233;ment nous et le peuple n'est pas la m&#234;me chose ; la politique se constitue dans l'&#233;cart entre les deux. Il me semble qu'en voulant opposer le mol&#233;culaire au molaire, ils font l'inverse. Ils ont besoin d'une sorte de r&#233;alit&#233; du sujet politique. Pour moi la politique est la constitution d'une sph&#232;re th&#233;&#226;trale et artificielle. Au fond, ce qu'ils veulent est une sc&#232;ne de r&#233;alit&#233;. Du coup, ils transforment tout mouvement de population en un acte de r&#233;sistance politique. Par exemple dans &lt;i&gt;Empire&lt;/i&gt;, on parle des mouvements nomadiques qui brisent les fronti&#232;res de l'empire. Cependant, les mouvements nomadiques qui brisent les fronti&#232;res de l'empire, ce sont les groupes des travailleurs qui paient des sommes fabuleuses &#224; des passeurs pour arriver en Europe, qui sont parqu&#233;s dans des zones de refoulement. Transformer cette r&#233;alit&#233; de d&#233;placement, en mouvement, en &#233;nergie politique anti-imp&#233;rialiste, je trouve que c'est quelque chose, en r&#233;alit&#233;, d'extravagant. Je pense que c'est la cons&#233;quence de cette opposition entre le mol&#233;culaire et le molaire, qui en r&#233;alit&#233; revient toujours &#224; l'id&#233;e de vouloir avoir un sujet politique qui soit r&#233;el, qui soit une &#233;nergie vraiment vitale &#224; l'&#339;uvre. Or je crois que non : un sujet politique est une esp&#232;ce d'instance th&#233;&#226;trale provisoire et locale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : Dans notre manifeste nous avons &#233;crit qu'il faut avoir une conscience de la contingence du pouvoir, de sortir du r&#234;ve, d'un monde tel qu'il est compris et produit par les m&#233;canismes id&#233;ologiques des fascismes heureux, c'est ce que nous avons appel&#233; le nouvel ordre de monde. Nous avons voulu adresser la &lt;i&gt;Realpolitik&lt;/i&gt;, ce qui est difficile &#224; formuler, ou adresser, parce qu'on peut tomber tr&#232;s vite dans une esp&#232;ce d'impuissance, parce que les forces des mouvements du capitalisme et du militarisme sont si fortes, et parfois nous avons l'impression que c'est important de formuler l'espoir, un concept d'espoir, un principe de l'espoir dans la politique ; &lt;i&gt;ein Prinzip der Hoffnung&lt;/i&gt;. Peut-&#234;tre c'est aussi une des tentatives d'&lt;i&gt;Empire&lt;/i&gt;, de formuler un concept d'espoir, de trouver une mythologie de la politique malgr&#233; la situation triste. Je voudrais revenir sur la question de l'&#233;ducation. Vous avez &#233;crit un livre qui s'appelle &lt;i&gt;Le ma&#238;tre ignorant, cinq le&#231;ons sur l'&#233;mancipation intellectuelle&lt;/i&gt;. Ce qui me frappe est qu'on a dans le m&#234;me titre les mots &#171; ignorant &#187;, &#171; ma&#238;tre &#187; et &#171; &#233;mancipation intellectuelle &#187;. &#201;videmment des termes difficile &#224; lier, mais c'est exactement &#231;a qui m'int&#233;resse, parce que vous avez parl&#233; d'une esp&#232;ce d'auto-p&#233;dagogie, selon laquelle il faut reconna&#238;tre la base de tout le monde, comme une esp&#232;ce d'universalisme. Pouvez-vous r&#233;sumer un peu cette id&#233;e ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : Je r&#233;sume un peu, parce que ce livre est parti d'un contexte historique qui est quand m&#234;me tr&#232;s loin de nous, puisqu'il raconte essentiellement l'histoire de Joseph Jacotot, qui &#233;tait un professeur r&#233;volutionnaire fran&#231;ais en exil dans les ann&#233;es 1820 au Pays-bas, qui a mis sur la table d'une mani&#232;re compl&#232;tement provocante cette id&#233;e de l'&#233;mancipation intellectuelle. Je crois que pour la comprendre, il ne faut pas se poser la question : qu-est que &#231;a veut dire un ma&#238;tre ignorant ? Non ! Je crois que ce qui est important l&#224;-dedans est l'opposition entre ce qu'on peut appeler la pens&#233;e de l'&#233;galit&#233; et la pens&#233;e traditionnelle p&#233;dagogique. Cette pens&#233;e traditionnelle p&#233;dagogique, au plan de l'individu comme au plan politique, c'est la pens&#233;e du progr&#232;s, celle qui pense toujours le mouvement d'acquisition de la connaissance comme un d&#233;veloppement selon le temps, selon la m&#233;thode propos&#233;e par un ma&#238;tre, qui est &#224; la fois ma&#238;tre et savant. Ce qui tr&#232;s fort dans la pens&#233;e de Joseph Jacotot dans les ann&#233;es 1820, ce qui m'a plu, ce que j'ai essay&#233; d'acclimater dans le contexte contemporain, c'est la mani&#232;re dont il pense qu'en r&#233;alit&#233;, les m&#233;thodes p&#233;dagogiques sont, proprement, d&#233;j&#224; toujours des politiques. On pourrait dire qu'elles sont toujours quasiment des ontologies. Autrement dit, l'id&#233;e du ma&#238;tre qui transmet son savoir &#224; un &#233;tudiant ou &#224; un &#233;l&#232;ve qui est devant lui qui ne sait pas, c'est en r&#233;alit&#233; une cosmologie et pas simplement une m&#233;thode. Cela suppose toujours le rapport d'une intelligence qui sait &#224; une intelligence absolument vierge. A l'oppos&#233;, Jacotot dit que, en r&#233;alit&#233;, pour qu'un ma&#238;tre explique quoi que ce soit &#224; un &#233;l&#232;ve, il faut d&#233;j&#224; que l'&#233;l&#232;ve comprenne les mots de ma&#238;tre. Il faut d&#233;j&#224; qu'il y ait une &#233;galit&#233; dans la possession de la langue maternelle, &#233;galit&#233; qui passe par les formes d'apprentissage qui ne sont pas les formes de l'apprentissage scolaire. Il ne s'agit pas d'opposer une auto-p&#233;dagogie &#224; une p&#233;dagogie institutionnelle. Il s'agit d'opposer comme deux logiques : une logique o&#249; la transmission du savoir est en m&#234;me temps la transmission d'un ordre ; et une logique o&#249; l'acte d'apprendre est d'abord un acte. Le savoir ne se transporte pas d'une t&#234;te dans une autre. Il y a quelque chose qui se passe dans une t&#234;te et quelque chose qui se passe dans une autre t&#234;te. Le savoir ne se transporte jamais. Il cherche &#224; r&#233;tablir une continuit&#233; entre les formes de l'apprentissage habituel - on apprend en regardant, en devinant, en comparent etc. - et les formes suppos&#233;es m&#233;thodiques de la transmission de savoir. L'id&#233;e d'un ma&#238;tre ignorant, alors, qu'est-ce que c'est ? Il y a eu &#224; la grande &#233;poque du d&#233;but de l'instruction publique, cette formule provocante qui &#233;tait un scandale horrible : le ma&#238;tre ignorant. Cela veut dire que l'on peut enseigner ce qu'on ignore. Alors qu'est-ce que &#231;a veut dire &#034;on peut enseigner ce qu'on ignore&#034; ? Cela veut dire qu'on peut &#234;tre pour un autre la cause du fait que cet autre apprend. Qu'est-ce que c'est &#034;&#234;tre un ma&#238;tre&#034; ? &#202;tre un ma&#238;tre, ce n'est pas d'abord transmettre ce qu'on a dans sa t&#234;te. &#202;tre un ma&#238;tre, c'est obliger un autre &#224; exercer lui-m&#234;me sa propre intelligence. Le ma&#238;tre est celui qui dit &#224; l'&#233;l&#232;ve &#171; Regarde, observe, juge, d&#233;cide compare, d&#233;duit... &#187; Le ma&#238;tre est quelqu'un qui ordonne. Souvent on dit, &#231;a, c'est horrible, un ma&#238;tre qui ordonne. On pr&#233;f&#232;rerait que &#231;a soit seulement quelqu'un qui transmet. Ce n'est pas vrai. L'important, c'est que le ma&#238;tre met l'autre dans la obligation de se servir de sa propre intelligence. Et ce que nous montre Jacotot, c'est qu'on peut mettre l'autre dans l'obligation de se servir se sa propre intelligence pour apprendre une mati&#232;re qu'on ne sait pas soi-m&#234;me ! Lui-m&#234;me &#233;tait Fran&#231;ais, vivait en Belgique, ne parlait pas hollandais, et il avait affaire &#224; des &#233;tudiants hollandais qui ne parlaient pas fran&#231;ais. Il a d&#233;clar&#233; qu'il pouvait en quelque sorte leur apprendre le fran&#231;ais qu'ils ne connaissaient pas en leurs donnant un texte bilingue Fran&#231;ais/Hollandais. Sa recommandation : d&#233;brouillez ce texte tout seul ! La m&#233;thode empirique d'apprentissage ici ne m'int&#233;resse pas. Ce qui est important, c'est l'id&#233;e de l'enseignement qui est fond&#233;e l&#224;-dessus. Dans la sch&#233;ma traditionnel p&#233;dagogique, un peu progressiste, on d&#233;veloppe petit &#224; petit l'intelligence, et puis l'individu, petit &#224; petit s'&#233;mancipe, se lib&#232;re etc. L'id&#233;e de Jacotot est que l'&#233;mancipation pr&#233;c&#232;de toujours l'apprentissage. L'&#233;mancipation, c'est la d&#233;cision simplement qu'on est un &#233;gal. &#192; la base de tout apprentissage intellectuel, il y a la d&#233;cision qu'on est un &#233;gal, qu'on peut savoir puisque on est un &#233;gal. L'essentiel est la prise de conscience de l'&#233;galit&#233; de toutes les intelligences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Question&lt;/strong&gt; : Cette question de l'&#233;galit&#233;, &#231;a veut dire aussi que l'&#233;galit&#233; de l'espace est quelque chose de tr&#232;s important dans la question de l'art contemporain et je pense que c'&#233;tait peut-&#234;tre un des probl&#232;mes rencontr&#233;s hier soir, quand on a parl&#233; du probl&#232;me de l'art contemporain : le probl&#232;me non pas de l'&#233;galit&#233; de l'espace, mais de la hi&#233;rarchie de l'espace. Nous avons cet espace qui est l'espace de l'art contemporain, qui est d'un c&#244;t&#233; plein de n'importe quoi, et de l'autre c&#244;t&#233;, un espace extr&#234;mement hi&#233;rarchis&#233;. On a donc une &#233;galit&#233; repr&#233;sentative, un espace o&#249; on peut ce qu'on veut, mais la r&#233;alit&#233; derri&#232;re cette fa&#231;ade, c'est un espace qui est extr&#234;mement hi&#233;rarchis&#233;, extr&#234;mement loin du peuple, des multitudes etc. Ce n'est pas une tentative de montrer une passion prol&#233;tarienne, c'est juste une observation qui tente de comprendre la critique de cette institution de l'art contemporain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ranci&#232;re&lt;/strong&gt; : Effectivement, il y a un paradoxe. On a connu un r&#233;gime classique qui &#233;tait ouvertement hi&#233;rarchis&#233;, o&#249; il y a eu la hi&#233;rarchie des arts, la hi&#233;rarchie des genres, le rapport des arts &#224; la d&#233;coration des monuments, des &#233;glises... Et puis on est pass&#233; dans un monde o&#249; ces formes de hi&#233;rarchie-l&#224; ont disparu. Toutes les pratiques de l'art, tous les genres se sont alors trouv&#233;s mis sur un plan d'&#233;galit&#233;. D&#232;s lors, il n'y a plus de sujets nobles et des sujets vulgaires, mais n'importe quoi peut entrer dans le domaine de l'art. &#201;videmment, le paradoxe est que, lorsque n'importe quoi peut entrer dans le domaine de l'art, ce domaine se constitue comme une sph&#232;re sp&#233;cifique avec sa fronti&#232;re, c'est-&#224;-dire avec les lieux o&#249; on expose de l'art. Je crois qu'il y a une dialectique difficile &#224; d&#233;nouer. Effectivement n'importe quoi depuis maintenant pr&#232;s d'un si&#232;cle peut &#234;tre un objet d'art, chacun est artiste etc. Mais quand on dit que chacun est artiste, on dit que chacun peut exercer un forme d'habilit&#233;, que chacun peut exercer une mani&#232;re de faire voir un monde, que chacun peut envoyer quelque chose comme une adresse au monde. Et cela suppose par cons&#233;quent qu'il y a un monde qui soit identifi&#233; comme le monde de l'art. On est toujours dans cette logique o&#249; il y a de l'art pour autant qu'on identifie un monde d'art. Et, dans la modernit&#233;, on a ce que j'appelle le r&#233;gime de l'art, cet espace paradoxal, o&#249; depuis qu'il y a de l'art, qu'il y a de l'Art avec un grand &#171; A &#187;, n'importe quoi peut en faite devenir de l'art. Cependant, &#224; l'inverse, ce devenir de l'art passe par la constitution d'une sph&#232;re o&#249; il y a des gens qui font entrer ou qui ne font pas entrer. Cela veut dire qu'effectivement, on est dans le prolongement d'une logique pop-art : n'importe quoi peut devenir art. Mais dans la mesure m&#234;me o&#249; n'importe quoi peut &#234;tre de l'art, il faut qu'il y ait des gens qui exercent une fonction de d&#233;claration, de s&#233;lection de ce qui est de l'art. C'est peut-&#234;tre pourquoi il y a des gens qui disent que l'art est d&#233;sormais &#171; curatorial-art &#187;, parce que plus la capacit&#233; de n'importe qui est reconnue, plus la capacit&#233; de n'importe quel objet d'&#234;tre de l'art est av&#233;r&#233;e, plus en r&#233;alit&#233; se renforce en m&#234;me temps le pouvoir de ceux qui ont &#224; d&#233;cider que cela va &#234;tre expos&#233; comme de l'art et pas cette autre chose. Et l&#224;, je dirais que la situation est difficile &#224; mon avis, parce que bien qu'on puisse cr&#233;er des r&#233;seaux parall&#232;les, les logiques curatorielles dominantes sont des logiques qui souvent dominent le syst&#232;me d'enseignement. Autrement dit, on peut dire que l'art est libre, mais finalement dans les m&#234;mes cat&#233;gories que l'art officiel. Le probl&#232;me est que tout art de l'avant-garde devient, &#224; une vitesse folle, art officiel. Il y a eu une &#233;poque o&#249; l'art abstrait est devenu l'art officiel, et on peut dire que maintenant,engros,en France, l'art des installations est &#224; peu pr&#232;s l'art officiel. Cet art peut avoir des l&#233;gitimations un peu diff&#233;rentes, mais en gros malgr&#233; tout, un m&#234;me standard marque les &#233;coles, le nouveau est tr&#232;s codifi&#233;. Et c'est pour &#231;a que c'est tr&#232;s difficile de trouver des propositions d'art qui puissent &#224; la fois se donner leur propre espace et en m&#234;me temps &#234;tre des propositions neuves par rapport au standard, parce que les standards sont extraordinairement puissants. M&#234;me les gens qui ne sont pas dans la sph&#232;re r&#233;serv&#233;e, reproduisent les m&#234;mes standards. Si bien qu'on se dit : celui-l&#224; ou un autre c'est pas la peine de changer. On voit bien comment dans toutes les expositions au quatre coins de monde, ce sont les m&#234;mes installations des m&#234;mes artistes qui circulent ind&#233;finiment, qu'on revoit partout parce qu'on se dit bon on a cela, on a cela, c'est un peu comme une troupe qui circule, qui a &#224; roder... C'est un peu le probl&#232;me : pas simplement l'id&#233;e que les multitudes vont s'exprimer par, avec des lieux &#224; elles, des r&#233;seaux &#224; elles ; mais l'id&#233;e d'inventer de nouvelles combinaisons.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Negri et Hardt, &lt;i&gt;Empire&lt;/i&gt;, p. 473-474, trad. Fr., Exils, 2000&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;Entretien paru dans le N&#176; 1 de la revue &#034;Dissonance&#034; : &#034;Beyond Empire&#034;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La pens&#233;e d'ailleurs</title>
		<link>https://www.caute.lautre.net/La-pensee-d-ailleurs</link>
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		<dc:date>2004-02-14T23:04:58Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Ranci&#232;re, Jacques</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Le texte qui suit fut &#233;crit en 1978 &#224; la demande de la revue Critique qui voulait opposer la diversit&#233; du travail philosophique effectif aux parades m&#233;diatiques des &#034;nouveaux philosophes&#034;. En expliquant le sens de mon immersion dans l'univers &#034;empirique&#034; de l'archive ouvri&#232;re, mon texte r&#233;pondait aussi &#224; un autre souci suscit&#233; par l'actualit&#233; intellectuelle d'alors. Dans le succ&#232;s m&#233;diatique de l'histoire des mentalit&#233;s et dans les appels d'offre gouvernementaux suscitant des savoirs neufs (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.caute.lautre.net/-philosophie-savoirs-" rel="directory"&gt;philosophie, savoirs&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le texte qui suit fut &#233;crit en 1978 &#224; la demande de la revue &lt;i&gt;Critique&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
qui voulait opposer la diversit&#233; du travail philosophique effectif&lt;br class='autobr' /&gt;
aux parades m&#233;diatiques des &#034;nouveaux philosophes&#034;. En expliquant le&lt;br class='autobr' /&gt;
sens de mon immersion dans l'univers &#034;empirique&#034; de l'archive ouvri&#232;re, mon texte r&#233;pondait aussi &#224; un autre souci suscit&#233; par l'actualit&#233; intellectuelle d'alors. Dans le succ&#232;s m&#233;diatique de l'histoire des mentalit&#233;s et dans les appels d'offre gouvernementaux suscitant des savoirs neufs sur les rapports de pouvoir et sur les inerties et mutations sociales, je voyais se mettre en place une nouvelle machine d'alliance entre savants, opinion intellectuelle et gouvernants. J'y&lt;br class='autobr' /&gt;
opposais un autre usage du savoir, propre &#224; &#233;garer les dominants et&lt;br class='autobr' /&gt;
leurs penseurs. Je trouve aujourd'hui un peu de suffisance dans ces&lt;br class='autobr' /&gt;
brevets de subversion qu'on se d&#233;cerne &#224; soi-m&#234;me. Mais en un temps o&#249; tant d'intellectuels s'indignent d'une situation d'asservissement &#224; l'&#233;gard du pouvoir et de sa conception du savoir, sans se demander&lt;br class='autobr' /&gt;
s'ils n'y ont pas un peu contribu&#233; eux-m&#234;mes, la provocation de ces&lt;br class='autobr' /&gt;
pages peut retrouver quelque sens.&lt;br class='autobr' /&gt; ? J. R.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&#171; Qu'est-ce qu'ils auraient pens&#233; (les porcs et les gens) si le soldat sans nom, sans visage, prompt comme l'&#233;clair, avait pu faire mouche sur leur oiseau de mort &#224; 200 000 dollars, lui mettre la queue en tire-bouchon et le pr&#233;cipiter dans les rues, fracass&#233;, flambant. Je pense que ce genre de chose a plus &#224; voir avec la conscience que tout ce &#224; quoi je peux penser. &#187;&lt;/i&gt;&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;strong&gt;Jonathan JACKSON. &lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;En somme&lt;/i&gt;, disent - un rien condescendants - les anciens cor&#233;ligionnaires auxquels j'explique mes courses labyrinthiques &#224; la recherche de toutes les traces de l'histoire de la pens&#233;e ouvri&#232;re et de la pens&#233;e sur les ouvriers, &lt;i&gt;en somme, tu ne fais plus de th&#233;orie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En somme... il est bien vrai qu'au lendemain de 1968 j'ai renonc&#233; &#224; toute forme de participation au grand combat pour la philosophie mat&#233;rialiste et progressiste contre la philosophie id&#233;aliste et r&#233;actionnaire. L'id&#233;e me semblait comique de vouloir mettre au service du peuple ou de la r&#233;volution une quelconque philosophie : chacune d'entre elles avait-elle jamais, dans le temps de sa vie effective, fait autre chose que de proposer, justifier, commenter un r&#233;-am&#233;nagement des rapports entre les tenants du pouvoir et les porteurs du savoir ? Je ne me sentais pas concern&#233; par l'enjeu de ces conflits internes &#224; la pens&#233;e dominante et moins encore par les combats d'ombres qui les mimaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'int&#233;ressait : l'ensemble de ces rapports de pouvoir/pens&#233;e qui - entre autres - mettait en place ce tout petit segment du grand r&#233;seau que constituait l'institution philosophique et son discours ; la pens&#233;e effective, celle de ceux qui ne sont pas pay&#233;s pour penser et de ceux qui sont pay&#233;s pour ne pas penser ; la pens&#233;e comme &#171; force mat&#233;rielle &#187; , mais non point comme &#171; th&#233;orie &#187; suppos&#233;e p&#233;n&#233;trer le &#171; rude corps populaire &#187;, comme ensemble de d&#233;cisions, r&#232;gles, techniques, &#233;difices de domination d'une part, circulation des gestes, paroles, normes, techniques de la r&#233;sistance &#224; la domination d'autre part. De ce d&#233;placement de la petite &#224; la grande raison le mod&#232;le &#233;tait bien s&#251;r donn&#233; par l'arch&#233;ologie du savoir. Avec cette question pourtant : il &#233;tait certes exemplaire de montrer comment les raisons des philosophes tenaient &#224; ces raisons du pouvoir qui enfermait ou &#171; lib&#233;rait &#187;, punissait ou r&#233;&#233;duquait les fous, les criminels, les d&#233;viants et les rebelles. Mais si la d&#233;viance ou la r&#233;volte n'apparaissaient jamais que dans la figure o&#249; les constituaient les discours du pouvoir, la philosophie ne reprenait-elle pas de la main gauche ce qu'elle abandonnait de la main droite, permettant &#224; terme que, par le biais du concept de pouvoir, se r&#233;-instaure ce discours de la pr&#233;-voyance r&#233;trospective qui ram&#232;ne la grande raison des oppressions et des r&#233;voltes &#224; la petite raison des livres de philosophie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; l'effort pour se placer &#224; un lieu o&#249; viennent se croiser, provenant de camps oppos&#233;s, et s'&#233;tager sur divers registres une s&#233;rie ind&#233;finie de gestes, repr&#233;sentations, discours pratiques, tactiques et strat&#233;gies : la pens&#233;e &lt;i&gt;du&lt;/i&gt; prol&#233;taire : &lt;i&gt;objet&lt;/i&gt; pour l'entrepreneur et le Pr&#233;fet de police qui organisent la production et l'ordre mais aussi pour le militant ou le th&#233;oricien qui le recrutent ou th&#233;orisent son r&#244;le historique ; sujet confront&#233; &#224; la mat&#233;rialit&#233; de la pens&#233;e des autres, commentant la lettre de leurs discours, tournant leurs r&#232;glements, d&#233;r&#233;glant leurs machines, transformant leur espace - et aussi se prenant lui-m&#234;me pour objet, r&#233;f&#233;rant son &#233;tat &#224; des normes et &#224; un avenir. Pour ne pas substituer &#224; l'id&#233;alisme de la conscience de classe l'id&#233;alisme des strat&#233;gies de pouvoir, &#233;tudier la r&#233;alit&#233; sociale de la pens&#233;e de l'Autre comme espace de rencontres, d'affrontements, d'indentifications et de retournements, lieu des partages sans cesse d&#233;faits et refaits, o&#249; s'abiment les st&#233;r&#233;otypes du pouvoir et de la r&#233;sistance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Principe d'un positivisme heureux &#224; la mani&#232;re de &lt;i&gt;l'Id&#233;ologie allemande&lt;/i&gt; ? A la place des ombres philosophiques la positivit&#233; d'un savoir sur la production et sur l'efficace des repr&#233;sentations et des discours, donnant en m&#234;me temps le vrai sur la production des ombres ? O&#249; pourtant la petite diff&#233;rence philosophique jouerait encore comme la pens&#233;e de derri&#232;re de qui a voyag&#233; ailleurs avant d'aborder le territoire de l'historien et qui, aux moissons du savoir historique, apporterait le suppl&#233;ment de la critique des instruments ou de la petite flamme de l'esprit qui toujours nie ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A vrai dire la pompe m&#234;me avec laquelle les historiens des mentalit&#233;s et des cultures font valoir le &#171; verdict &#187; des faits, des archives ou de l'ordinateur, oppos&#233; aux pr&#233;jug&#233;s de l'opinion, laisse assez soup&#231;onner que, pour ce qui est des rapports du vrai et de l'illusion, du savoir et de l'opinion, nous n'en sommes plus ni &#224; Platon, ni &#224; Marx. Le territoire de l'historien aujourd'hui c'est bien moins la contr&#233;e sauvage de l'archive que l'entreprise qui en extrait le savoir et le transforme en monnaie de pouvoir sur l'opinion intellectuelle. Histoire des strat&#233;gies d'en-haut et histoire des mentalit&#233;s et comportements d'en-bas sont aujourd'hui en premi&#232;re ligne dans la gestion de l'opinion intellectuelle, en distribuant leurs savoirs sur les inerties et les mutations sociales &#224; la double disposition du citoyen-consommateur et du politique-r&#233;formateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; la pens&#233;e, le r&#234;ve d'une activit&#233; qui aurait avec la tradition philosophique un rapport un peu tordu, mettant en pratique une notion que les philosophes ont souvent d&#233;nonc&#233;e, celle du &lt;i&gt;mauvais infini&lt;/i&gt;. Entendons par l&#224; le mouvement qui, &#171; derri&#232;re le miroir &#187;, organise d'autres jeux de miroir par le redoublement ind&#233;fini de l'objet et par l'inclusion dans le r&#233;seau des &#171; objets &#187; historiques du r&#233;seau des usages politiques pr&#233;sents de leurs interpr&#233;tations. Il s'agirait d'opposer au mouvement d'offrande qui sans cesse apporte &#224; la classe politique les connaissances les plus fines sur les usages, les mentalit&#233;s, les tactiques, etc. une sorte de d&#233;robade du savoir , d&#233;stabilisant les repr&#233;sentations qu'il conforte ; de faire &#233;clater dans sa forme &#233;l&#233;mentaire le processus d'accumulation en faisant en sorte que le pass&#233; et le pr&#233;sent, au lieu de se l&#233;gitimer mutuellement, se d&#233;lient de leur rapport d'h&#233;ritage pour venir s'entr'interroger et s'entrechoquer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Arpenter ainsi avec la r&#232;gle d'Achille l'&#238;le aux tortues du savoir historique, c'est rencontrer d'une mani&#232;re nouvelle la question de la philosophie en rencontrant le personnage de ce chasseur que la philosophie &#224; l'origine s'est donn&#233; comme Autre absolu : &lt;i&gt;le sophiste&lt;/i&gt;. La sophistique aujourd'hui n'est plus l'art d'enseigner aux apprentis conducteurs du peuple la rh&#233;torique des vraisemblances propres &#224; gagner ses faveurs. Elle est une institution mettant &#224; la disposition de la classe politique la carte des savoirs sur ce qui leur &#233;chappe, une instance de repr&#233;sentation aupr&#232;s du politique de ce qui le fonde et l'exc&#232;de en m&#234;me temps : mentalit&#233;s archa&#239;ques ou subversions futuristes, inerties paysannes et d&#233;rives marginales, enracinements et mutations. Le sophiste aujourd'hui ne travaille plus dans l'insaisissable, bien plut&#244;t dans le &#171; en veux-tu ? en voil&#224; &#187; ; pas dans les seuls prestiges de la rh&#233;torique, dans des savoirs s&#251;rs : gigantesque ponction de savoir exerc&#233;e sur toute la surface du corps social et plus sp&#233;cifiquement sur tout ce qui concerne la production du pouvoir et l'inertie ou la r&#233;sistance des mentalit&#233;s ; espace de repr&#233;sentation o&#249; se jouent la r&#233;duction de l'Autre et la diversification du M&#234;me, la centralisation des pens&#233;es et la provin&#231;ialisation des comportements et o&#249;, dans les densit&#233;s du pays profond ou le fil-&#224;-fil des rapports de pouvoir, s'inscrit la rationalit&#233; de la domination.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser contre &lt;i&gt;l'institution sophistique&lt;/i&gt; ne saurait donc consister &#224; produire un suppl&#233;ment de visibilit&#233;. Toute la sophistique est investie dans ce travail du faire-voir, dans l'Exposition universelle de tout ce qui peut de l'inconnu se transformer en savoir et se valoriser en doxa : doxologie (pornographie) empirique sur laquelle a pu s'&#233;lever le discours interpr&#233;tatif du retour &#224; la petite - toute petite - raison, cette doxologie (pornographie) transcendantale &#224; laquelle l'institution tut&#233;laire de repr&#233;sentation de l'Autre aupr&#232;s de la classe politique, l'institution journalistique, donne aujourd'hui le nom de philosophie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit donc plus de traquer le sophiste mais de l'&#233;garer. Penser contre la sophistique c'est prendre, au moins comme id&#233;e directrice, le pari d'un travail inverse sur le savoir : travail de sabotage visant &#224; le rendre malpropre &#224; la consommation et inutile &#224; la domination : travail pour d&#233;calibrer la marchandise, arracher les pancartes, d&#233;fl&#233;cher les voies ; restituer aux carrefours forestiers l'angoisse de n'avoir pour savoir o&#249; aller &#224; compter que sur soi et sur ces arbres que la mousse se fait un malin plaisir d'entourer de tous c&#244;t&#233;s ; rendre aux savoirs leurs singularit&#233;s, aux rebelles leurs raisons, aux enfants amoureux leurs cartes et leurs estampes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On peut appeler ce travail interminable philosophie et dire que sans philosophie nul savoir ne saurait plus &#233;chapper &#224; la pornographie politique, mais aussi que toute volont&#233; d'&#233;noncer la philosophie dans un discours autonome ne saurait &#234;tre que pornographie transcendantale. Maintenant, si l'on consid&#232;re l'acception du terme dans l'opinion r&#233;gnante, il vaut peut-&#234;tre mieux appeler ce travail : &lt;i&gt;anti-philosophie&lt;/i&gt;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;JACQUES RANCI&#200;RE, Texte paru dans &lt;strong&gt;Critique&lt;/strong&gt; en 1978.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Merci &#224; Jacques Ranci&#232;re d'avoir g&#233;n&#233;reusement permis que ce texte soit publi&#233; ici.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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