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Publié : 25 avril 2005

2001 : "Une adhésion sans réserve à l’idéologie du sang et du sol", par Arno Münster.

Arno Münster, est l’auteur notamment de : « Nietzsche et le nazisme », Kimé, Paris, 1995. Dernier ouvrage paru : « L’utopie concrète d’Ernst Bloch. Une biographie » (Kimé)

Va-t-on vers une nouvelle « affaire Heidegger », prenant le relais de la polémique suscitée en 1987 par Victor Farias [1] ? En effet, le volume XVI des œuvres complètes de Martin Heidegger qu’a publié l’éditeur allemand Vittorio Klostermann, à Francfort, comporte des textes, des discours, des lettres qui risquent de relancer la polémique et de ternir davantage l’image du philosophe. L’éditeur qui avait déjà sorti en 1986 le volume XV des Œuvres complètes de Heidegger en allemand [2] a attendu quatorze ans pour publier le volume suivant (le vol. XVI), préférant, en 1994, sortir le volume numéroté « XVII ». Vittorio Klostermann a-t-il volontairement retardé la publication de ce volume XVI, craignant le tollé que pouvaient soulever les documents reproduits ?
Fervent militant. Non seulement l’adhésion - certes, temporaire, mais réelle - du philosophe de l’être au nazisme, en 1933, se trouve reconfirmée, par son discours sur l’Université dans l’Etat national-socialiste prononcé à Tübingen le 30 novembre 1933, qui fait encore une fois apparaître Heidegger comme un des plus fervents militants (intellectuels) pour la cause du national-socialisme ; mais au-delà des faits déjà connus, l’alignement idéologico-politique de Heidegger au nazisme est de nouveau attesté par des discours et des lettres (inédites) qui révèlent - comme Ludger Lütkehaus l’a souligné récemment dans un article publié dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit [3] - que le philosophe ne s’est pas contenté d’approuver le mythe politique nazi de la « renaissance du peuple allemand, sous la direction politique du leader charismatique Adolf Hitler ». Il a aussi, dans ses lettres des années 1933-1935, approuvé et explicitement défendu l’idéologie nazie de l’eugénisme ainsi que les projets visant à instituer dans le Reich allemand une « hygiène raciale ». A ce sujet, le document le plus compromettant est la lettre d’avril 1934 où Heidegger (à l’époque recteur de l’université de Fribourg) tient à informer le ministre nazi de la Culture, de l’Enseignement et de la Justice du Land de Bade, de son intention de chercher rapidement une personne « apte à dispenser l’enseignement pour la discipline d’hygiène raciale », en vue de pouvoir demander officiellement, auprès du ministère, la création d’une chaire de « doctrine raciale » et de « biologie héréditaire ».
L’authenticité de cette lettre ne fait pas le moindre doute. Sa publication, avec d’autres documents et discours de la période 1933-1945, invalide les arguments de ceux qui, par exemple François Fédier [4], ont voulu circonscrire et étouffer le scandale provoqué par la publication du livre de Farias (1), en évoquant une « tempête médiatique qui n’accouche que d’un pseudo-événement », et en mettant en cause l’objectivité de l’étude du professeur chilien. En réalité, ces documents renforcent la position critique de ceux qui, tel Jean-Pierre Faye [5], ont toujours dénoncé la dangerosité politique d’une pensée qui ne s’est pas contentée de déconstruire l’histoire de la métaphysique, mais dérape régulièrement, notamment entre 1933 et 1935, vers des questionnements philosophico-politiques ambigus qui attestent l’implication de cette pensée dans des aspects significatifs de l’idéologie nazie.
Platon à la rescousse. Rien n’illustre mieux cette implication que le discours (reproduit dans ce volume XVI) prononcé par Heidegger en août 1933 lors du cinquantième anniversaire de l’Institut d’anatomie pathologique de l’université de Fribourg où, soucieux d’analyser en profondeur les « principes et concepts fondamentaux de la médecine » en tant que « science spéculative », il essaie de cerner les concepts de « santé » et de « maladie ».
Ce qui frappe, à la lecture de ce discours, c’est que Heidegger s’efforce d’analyser ces concepts dans la perspective de la théorie du « voelkisch » (national-populiste). C’est le peuple (das Volk), dit-il, qui détermine l’essence de la santé... Et comme ce concept de « santé » impliquait chez les anciens grecs « d’être prêt et fort pour l’action dans l’État » - ici Heidegger évoque la République de Platon -, doit-on conclure que ceux qui ne le sont pas, c’est-à-dire les faibles et les malades, ne sont pas dignes d’être soignés ? Une manière de justifier les projets d’euthanasie mis en œuvre par les nazis à l’égard de tous ceux qui, touchés par une maladie héréditaire, étaient déclarés « non dignes de survivre » (« nicht-lebenswertes Leben »). Or, la vérification de la citation de Platon sur laquelle Heidegger fonde cette étrange justification philosophique de l’eugénisme et de l’euthanasie atteste que le philosophe n’a apparemment pas pu résister à la tentation d’accentuer encore l’ambiguïté de ce passage de la République platonicienne (où l’on peut lire, effectivement, qu’« un homme incapable de vivre la durée normale, il ne faut pas, à son avis (Asclèpios), le soigner, car cet homme-là n’est de nul avantage, ni pour soi-même, ni pour la Cité ? ») [6].
Amalgame. Heidegger prend prétexte de cet argument platonicien pour imposer une logique nouvelle, précisément celle qui fait le lien entre la santé, la « maladie » et le peuple, devenu, dans son interprétation, l’unique instance pouvant déterminer l’essence de la santé. Et cet amalgame amène effectivement Heidegger à affirmer, qu’« en ce qui concerne les concepts de « sain » et de « malade », le peuple et l’époque se donnent eux-mêmes la loi, selon la grandeur et la latitude intérieure de leur être-là. [...] ». Et « chaque peuple, dit-il, a la garantie première de son authenticité et de sa grandeur dans le sang, le sol et sa croissance corporelle ». N’est-ce pas une adhésion sans aucune réserve à l’idéologie nazie du « sang et du sol » ? Heidegger ne prend-il pas, encore une fois, position comme thuriféraire philosophique d’un régime qui, dans sa pratique, n’a pas hésité une seconde à lier cette doctrine de la « grandeur » dans le « sang et le sol » avec la vision exterminatrice d’une épuration ethnique qui a coûté la vie, entre autres, à six millions de juifs d’Europe ?

Post-scriptum

© Libération, Le samedi 9 et dimanche 10 juin 2001.

Notes

[1Victor Farias : Heidegger et le nazisme, Verdier, Paris, 1987.

[2Ce volume comporte, entre autres, le « Séminaire sur Héraclite » du semestre de l’hiver 1966/67, réalisé en collaboration avec Eugen Fink, ainsi que les quatre séminaires du « Thor », des années 1966 à 1969, qui sont principalement consacrés aux « Fragments » de Héraclite et à la question de « l’Ereignis » (événement) et du « Gestell » (arraisonnement).

[3cf. Ludger Lütkehaus : « Der Staat am Sterbebett. Noch ein Sündenfall : Martin Heidegger über « Krankheit » und Gesundheit, über Erbbiologie und die Grenzen der Therapie », in Die Zeit du 23 mai 2001.

[4François Fédier : Heidegger - anatomie d’un scandale, R. Laffont, Paris, 1988.

[5Jean-Pierre Faye : le Piège : la philosophie heideggérienne et le national-socialisme, Balland, Paris, 1994.

[6Platon : la République. Livre IIIe, 407e ; Oeuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, Paris, 1950, p. 965.

4 Messages

  • Heidegger : j’ose dire que la question est simple.

    Avril 2005, par MJP

    J’ose dire que le "cas" Heidegger est simple. Son oeuvre, il ne l’a pas seulement écrite en allemand, mais aussi en Allemand au sens où, étant allemand, il s’est en plus imaginé disposer d’une langue royalement philosophique - à l’instar paraît-il du grec - d’une langue qui, de ce fait, est appelée à dominer le monde et à excuser par avance toutes les conséquences de la "Décision".

    Il n’est évidemment pas le premier à avoir ainsi la "langue raciste". Viollet-le-Duc, par exemple, a écrit que les peuples sémites étaient incapables d’avoir une véritable imagination et de faire preuve de créativité scientifique.

    Certes, le racisme de Heidegger n’est pas vulgairement biologique. Mais les documents traduits par E. Faye sont implacables : Heidegger n’a pas fait qu’ignorer l’entreprise nazie d’extermination, il l’a justifiée !

    Il faut donc adopter un nouveau point de vue sur l’oeuvre. Et là il ne faut plus "finasser".

    1 L’oeuvre de Heidegger doit être désormais étudiée et déconstruite comme exemple d’un dévoiement raciste de la philosophie. Son auteur est un nazi. Il semble par ailleurs, comme l’indique Faye, que la gestion de ses oeuvres complètes soit confiée à des mains qui furent aussi nazies et qui entretiennent aujourd’hui des relations avec des personnalités révisionnistes. Ne pas adopter ce point 1 c’est s’exposer à se retrouver complice de la diffusion cryptée d’un néo-nazisme.

    2 C’est pourquoi je propose que ce site instruise un dossier à charge contre Heidegger. En proposant notamment l’examen d’un nombre de textes.

    • > Heidegger - intervention du modérateur.

      Avril 2005, par webmestre

      Bonjour, MJP,

      Sachez que j’apprécie le dynamisme que vous insufflez ici. Sachez d’autre part qu’en tant que propriétaire du site et modérateur des forums, je n’interviens pas dans les débats.

      Un mot cependant concernant la fin de votre message. Vous écrivez :

      "Ne pas adopter ce point 1 c’est s’exposer à se retrouver complice de la diffusion cryptée d’un néo-nazisme.

      2 C’est pourquoi je propose que ce site instruise un dossier à charge contre Heidegger. En proposant notamment l’examen d’un nombre de textes".

      Le premier point cité ressemble à s’y méprendre à une tentative d’intimidation que je ne suis pas prêt à accepter de la part d’un de mes invités. Que vous fassiez de Heidegger un de vos ennemis personnels est une chose. Que vous vous autorisiez à traiter de néo-nazi ceux qui vous accueillent parce qu’ils ne manifestent pas un accord enthousiaste avec vos positions en est une autre.

      Quant au deuxième point, il est bien évident qu’aucun procès à charge ne sera ouvert sur Caute@LautreNet, et cela pour au moins deux raisons dont chacune suffirait à elle seule.

      La première est que la philosophie a appris, en l’année 399 avant notre ère, qu’elle n’a rien à voir avec les procès, et que ceux qui se plaisent aux procès n’ont rien à voir avec elle. Caute@LautreNet ayant quelque chose à voir avec la philosophie, ce site n’a rien à voir avec les procès, surtout ceux d’intentions.

      La seconde est que si la philosophie n’a rien à voir avec les procès, les procès "à charge" ont eux tout à voir avec la propagande, l’injustice et l’ensemble de leurs procédés douteux. De tels procès ne seront pas publiés sur Caute@LautreNet.

      Reste bien entendu que vous êtes le très bienvenu si vous souhaitez enrichir le dossier "Le cas Heidegger". Il suffit de me transmettre les textes pour validation.

      amicalement,
      Jean-Luc Derrien

  • Un "grand texte" de Heidegger

    Avril 2005, par MJP

    "Des centaines de milliers meurent en masse. Meurent-ils ? Ils périssent. Ils sont tués. Ils deviennent les pièces de réserve d’un stock de fabrication de cadavres. Meurent-ils ? Ils sont liquidés discrètement dans des camps d’anéantissement. Et sans cela - des millions périssent aujourd’hui de faim en Chine.

    Mourir cependant signifie porter à bout la mort dans son essence. Pouvoir mourir signifie avoir la possibilité de cette démarche. Nous le pouvons seulement si notre essence aime l’essence de la mort. Mais au milieu des morts innombrables l’essence de la mort deumeure méconnaissable. La mort n’est ni le néant vide, ni seulement le passage d’un étant à un autre. La mort appartient au Dasein de l’homme qui survient à partir de l’essence de l’être. Ainsi abrite-t-elle l’essence de l’être. La mort est l’abri le plus haut de la vérité de l’être, l’abri qui abrite en lui le caractère caché de l’essence de l’être et rassemble le sauvetage de son essence.
    C’est pourquoi l’homme peut mourir si et seulement si l’être lui-même approprie l’essence de l’homme dans l’essence de l’être à partir de la vérité de son essence. La mort est l’abri de l’être dans le poème du monde. Pouvoir la mort dans son essence signifie : pouvoir mourir. Seuls ceux qui peuvent mourir sont les mortels au sens porteur de ce mot". (Heidegger, Bremer und Freiburger Vorträger, GA 79, 56).

    Le texte se trouve dans l’oeuvre complète. (GA 79). Il s’agit du texte d’une confèrence rédigé vers 1949 - donc après la guerre et la découverte des camps - et peut-être jamais prononcée. Il a été connu en 1994.

    "Ce texte, commente E. Faye, dépasse tout ce que les nationaux-socialistes ont pu affirmer".

    Il éclaire d’un jour particulier la doctrine heideggerienne de l’être-pour-la-mort. Seul le Dasein authentique est un tel être-pour-la-mort, est un mortel. Ceux qui sont morts dans les camps ne sont pas vraiment morts : ils n’ont fait que périr. Ils n’étaient pas d’authentiques Dasein. Notons qu’il n’y a pas lieu de se réjouir du fait que Heidegger n’a pas été un bio-raciste. Ce qu’il dit est en effet encore pire. Il utilise ses propres "existentiaux" pour refuser à certains êtres humains la dignité de mortels. Pour Heidegger les camps n’auraient fait ainsi que le ménage : y ont été tués seuls ceux qui n’étaient capables que de périr et non de mourir !

    On imagine une "sélection" heideggerienne : "toi Dasein", "toi pas Dasein" !

    Et alors que le philosophe s’est toujours débrouillé par passer à travers les mailles de la mobilisation on imagine aussi cette traduction encore plus concrète :

    "Toi, Dasein, tu es digne d’aller mourir au front. Toi, non Dasein, tu n’a qu’à périr discrètement dans un camp" !

    On serait en droit de se demander si ce texte n’est pas l’oeuvre d’un fou.

  • Retour sur texte et réponse au modérateur.

    Avril 2005, par MJP

    J’adhère aux règles que vous rappelez.

    Le problème est cependant épineux.On comprend aisément pourquoi. Il y a par exemple plusieurs manières d’exempter Heidegger. J’ai simplement parlé d’un risque de ne pas voir le lien entre l’écrivain "d’idées" et le doctrinaire. Cette question est elle-même problématique et on ne peut effectivement la trancher comme on fait une addition ou une soustraction.
    Mais tous les jeux sont possibles. Aveuglement, dénégation, calcul, complicité avec la duplicité heideggerienne...

    Quant au point 2. Je comprends votre souci de rester dans le champ du débat philosophique.

    Il reste que, mais il est vrai qu’il faut se prémunir d’une certaine impulsivité, on peut se demander si Heidegger est encore digne d’être considéré comme un philosophe. Qu’allons-nous faire avec tous ces textes qui le mettent finalement au même niveau qu’un accusé du procés de Nuremberg ? Constatons qu’il est passé aisément entre les mailles de la justice malgré ses responsabilités dans la soumission de l’université allemande à la Führung de Hitler. Et que le voici parmi nous "uniquement" comme philosophe auquel il n’est pas question de faire boire une cigüe symbolique.

    A ce titre ce n’est pas le philosophe que je voulais accuser. Mais quelqu’un que le titre de philosophe semble avoir protégé de la justice ordinaire.

    Mais, pour E. Faye, c’est encore pire. La "philosophie" de Heidegger n’est qu’une sorte de cheval de Troie du (néo)nazisme. En lui donnant un statut égal à Socrate on tomberait dans le panneau.

    La question est "énorme" et dépasse le cadre de ce site. Mais s’il ne saurait être question d’instruire un procés à un philosophe encore faut-il s’assurer que, ce faisant et s’agissant de Heidegger, on ne fasse pas le jeu de quelqu’un qui n’a eu de cesse de fouler au pied la philosophie. C’est pourquoi j’avais suggéré de mettre en avant un certain nombre de textes. Nous avons peut-être encore à être déniaisés du "charisme" heideggerien.