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Publié : 14 mai 2010

Deux images de la relation et de la morale

(...) La modification des images dont on se sert pour décrire les rapports entraîne un problème d’interprétation. Les images de « hiérarchie » et de « trame », extraites des textes que les hommes et les femmes ont écrits afin d’exprimer leurs fantasmes et leurs pensées, traduisent deux constructions des rapports et sont associées à des conceptions différentes de la morale et de soi. Mais ces images créent un problème de compréhension, car chacune déforme la représentation de l’autre. Comme le haut de la hiérarchie se transforme pour devenir la limite de la trame et comme le centre du réseau de liens se modifie pour n’être qu’un point à mi-chemin de la progression hiérarchique, là où une image situe le danger, l’autre situe la protection. Par conséquent, les images de hiérarchie et de trame correspondent à deux modes différents d’affirmation et de réaction : le désir d’être seul au moment et la peur qui en résulte de voir les autres trop s’approcher ; le désir d’être au centre du réseau de liens et la peur qui en résulte de se retrouver trop à l’écart, à la périphérie du réseau. La hantise d’être abandonné et celle d’être pris au piège sont des craintes tellement opposées qu’elles donnent naissance à des conceptions différentes de la réussite et de la relation à autrui, ce qui entraîne deux modes d’action et deux manières d’évaluer les conséquences d’un choix.

(...) Les relations entre les personnes apparaissent intrinsèquement instables et moralement problématiques lorsqu’on les examine à travers l’image de hiérarchie. Quand on lui substitue celle de l’immense trame humaine, cette relation d’inégalité se transforme en une structure d’interdépendances. Mais la puissance de ces deux images, les émotions et les pensées qu’elles suscitent signifient qu’elles sont profondément ancrées dans le cycle de la vie humaine. Les expériences d’inégalité et d’interdépendance, inhérentes à la relation entre parent et enfant, donnent lieu par la suite aux éthiques de justice et de responsabilité [care : responsabilité, masi aussi sollicitude, soin, attention, etc.] envers autrui, les deux idéaux des rapports humains : une vision où chacun, c’est-à-dire soi-même et l’autre, sera traité sur un pied d’égalité et où, malgré les différences de puissance et de pouvoir, les choses seront justes et équitables ; une vision où les besoins de chacun d’entre nous seront entendus et satisfaits, et où personne ne sera laissé seul ou meurtri. Ces visions disparates dans leur tension reflètent les vérités paradoxales de l’expérience humaine. Nous nous savons séparés des autres dans la seule mesure où nous vivons en connexion avec eux, et nous nous sentons reliés aux autres dans la seule mesure où nous distinguons l’autre de nous-mêmes.

Post-scriptum

Carol Gilligan, Une vois différente. Pour une éthique du care, (1986), Flammarion, champs-essais, 2008, pp. 105-106

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