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Publié : 20 mars

Les bases d’une morale de la vie

« Même les actes qui s’achèvent dans la pleine conscience de soi ont, en général, leur principe et leur première origine dans des instincts sourds et des mouvements réflexes. La conscience n’est donc qu’un point lumineux dans la grande sphère obscure de la vie ; c’est une petite lentille groupant en faisceaux quelques rayons de soleil et s’imaginant trop que son foyer est le foyer même d’où partent les rayons. Le ressort naturel de l’action, avant d’apparaître dans la conscience, devait déjà agir au-dessous d’elle, dans la région obscure des instincts ; la fin constante de l’action doit avoir été primitivement une cause constante de mouvements plus ou moins inconscients. Au fond, les fins ne sont que des causes motrices habituelles parvenues à la conscience de soi ; tout mouvement voulu a commencé par être un mouvement spontané exécuté aveuglément, parce qu’il présentait moins de résistance ; tout désir conscient a donc été d’abord un instinct. La sphère de la finalité coïncide, au moins dans son centre, avec la sphère de la causalité (...).

Une morale exclusivement scientifique, pour être complète, doit admettre que la recherche du plaisir n’est que la conséquence même de l’effort instinctif pour maintenir et accroître la vie : le but qui, de fait, détermine toute action consciente est aussi la cause qui produit toute action inconsciente : c’est donc la vie même, la vie à la fois la plus intense et la plus variée dans ses formes (...).

La tendance à persévérer dans la vie est la loi nécessaire de la vie non seulement chez l’homme, mais chez tous les êtres vivants, peut-être même dans le dernier atome de l’éther (...).

Les êtres inférieurs n’agissent que dans une certaine direction ; puis ils se reposent, s’affaissent dans une inertie absolue, par exemple le chien de chasse, qui s’endort jusqu’au moment où il recommencera à chasser. L’être supérieur, au contraire, se repose sur la variété de l’action, comme un champ par la variété des productions ; le but poursuivi, dans la culture de l’activité humaine, c’est la réduction au strict nécessaire de ce qu’on pourrait appeler les périodes de jachère. Agir, c’est vivre ; agir davantage, c’est augmenter le foyer de vie intérieure ».

Post-scriptum

Jean-Marie Guyau, Esquisse d’une morale sans obliation ni sanction, pp. 64-66