"Les raisins sont trop verts", par Jacques Rancière

Le texte sur la nature du mouvement social, publié dans Le Monde du 20 décembre [1] par MM. Pascal Perrineau et Michel Wiewiorka, exprime sa condamnation du récent mouvement gréviste dans le syllogisme suivant : un mouvement social est, selon Marx, un mouvement capable d’élargir les intérêts d’un groupe social à un intérêt universel. Or la grève récente est restée « arc-boutée sur la défense des intérêts acquis du secteur public » et « crispée » sur le « territoire national ». Donc elle n’est pas un vrai mouvement social mais participe au contraire d’un « repli identitaire » comparable à celui « d’autres forces » (traduisez le Front national). Et ceux qui l’ont soutenue appartiennent à la « petite-bourgeoisie prolétaroïde » qui fantasme un mouvement social et politique imaginaire.

Cette argumentation me semble appeler les remarques suivantes :

1.

Le mouvement gréviste récent a assurément été ambigu et susceptible d’interprétations opposées. Mais c’est le cas de tout mouvement social. Le domaine même du « social », de ses mouvements et organisations est le lieu d’affrontement permanent de deux logiques contradictoires. Le social, en un sens, est le domaine où se gèrent les équilibres entre les parties de la population, la distribution et la redistribution des parts entre ces parties selon des rapports de force et d’intérêts. Le mouvement social appartient toujours en partie à ce système de distribution des parts que je propose d’appeler, en un sens élargi, la police d’une société. Mais le social a aussi signifié historiquement le combat pour remettre en cause cette police des rapports sociaux, pour unir à telle revendication, ponctuelle et déterminée, de tel ou tel groupe, la récusation de la logique même de la distribution des parts, l’inclusion des incomptés de l’ordre social en- général. Cet élargissement peut se manifester de différentes manières : par le contenu des mots d’ordre et des revendications mais aussi par l’espace ouvert à la manifestation conjointe des capacités individuelles et du sens du commun, à cette « prise de parole » commune qui n’est pas le bavardage surajouté à la réalité solide des mouvements mais la remise en cause du partage même entre les hommes de la parole, légitimés à répartir les parts, et les hommes du besoin, supposés « crispés » sur leur petite part personnelle, qui structure l’ordre inégalitaire. Tout mouvement social met en jeu un écart, plus ou moins explicité, entre ce qui s’inscrit comme revendication négociable et ce que la lutte par elle-même implique : la manifestation de cette égalité qui soutient en définitive les répartitions de compétence de la hiérarchie sociale, parce que sans elle, comme notre ingénu premier ministre en a fait l’expérience, l’inégalité elle-même ne peut pas « s’expliquer ». Il n’y a pas de mouvement social pur et pas de distinction d’essence entre des luttes corporatives et défensives et des mouvements sociaux universalistes et « imaginatifs ».

2.

La même ambivalence concerne les « acquis » que certains sont accusés de « défendre » d’une manière égoïste et régressive. Ceux-ci sont un mode d’inscription hybride de l’égalité et de la lutte politique dans le système social de répartition des pouvoirs et des fonctions. Les mouvements sociaux, en tant que mouvements politiques, laissent des traces dans le système même de la distribution des parts. L’« éternel hier », stigmatisé par le texte, n’a rien d’éternel. Le service public, les droits acquis par ses servants, la gestion de la sécurité sociale par les représentants des assurés et les formes de monopole syndical elles-mêmes, sont l’inscription contradictoire des mouvements sociaux d’hier. La liste des problèmes et des dysfonctionnements qui les affectent est assurément bien fournie. Mais le premier problème est leur existence même. Et par-delà les exigences de modernisation des institutions et d’équilibre des comptes, il n’est pas difficile de sentir que, dans la France de Chirac, comme dans l’Angleterre de Thatcher ou l’Amérique de Reagan, c’est cette existence même et ce qu’elle symbolise qui est de plus en plus insupportable à certains. Les transports publics ou la sécurité sociale, l’hôpital ou l’école publique, la possibilité pour celui qui n’est rien de se déplacer, d’apprendre ou d’être soigné à l’égal de celui qui est quelque chose, c’est cela même, cette visibilité de l’égalité dans le concret de notre univers qui est de plus en plus mal supporté par les maîtres de notre monde.
Arguer alors du caractère « défensif » d’un mouvement ne dit rien en soi sur sa validité. En tout combat, il y a des moments où l’on attaque et des moments où l’on résiste à l’attaque. Assurément le mouvement ouvrier était plus offensif quand il se battait pour obtenir la limitation de la journée de travail, les retraites, etc.... Si ce qui a été gagné hier est remis en cause aujourd’hui, la question est bien de savoir s’il est bon de le défendre ou de l’abandonner. Et c’est un usage rhétorique du mot « défensif » qui transforme le fait de la résistance en trait de caractère négatif. Tout comme c’est un usage sophistique du mot « réforme » qui identifie ipso facto la remise en cause des acquis sociaux au changement nécessaire et salutaire et fait de la résistance aux plans gouvernementaux la marque d’un esprit rétrograde.

3.

C’est bien effectivement dans la conduite d’un mouvement que se joue son caractère. Et il n’est guère contestable qu’entre la situation initiale de conflit entre pouvoir gouvernemental et pouvoir syndical et la situation actuelle, quelque chose a changé dans les enjeux du conflit, comme dans les capacités offertes à ses acteurs et à ses spectateurs même d’énoncer une parole autorisée et de concevoir une action commune sur le destin commun, qui se sépare de la simple gestion étatique des « intérêts généraux ». On ne voit pas ce qui autorise les rédacteurs du texte à séparer, parmi les revendications inscrites sur les banderoles ou les paroles entendues dans les dépôts ou dans la rue, ce qui est le « réel » du mouvement et ce qui en est 1« ’ imaginaire ». On ne peut leur concéder que les grévistes ne se sont jamais occupés d’élargir la question à l’emploi en général, aux jeunes et aux chômeurs, alors que les paroles officielles et officieuses du mouvement n’ont jamais cessé de lier la question des retraites à celle de l’emploi en général et de l’emploi des jeunes en particulier. Dire que le mouvement n’a « pas su » dépasser son « bastion de départ », c’est, encore une fois, jouer d’une manière purement rhétorique sur le double sens d’une expression, conclure de l’échec d’une tentative à l’absence de cette tentative. Que les salariés du privé ne se soient pas associés au mouvement est un fait dont l’interprétation est pour le moins réversible : car elle peut aussi bien prouver que, dans les conditions actuelles d u marché du travail, le fameux « bastion » est celui dont la liquidation ou le maintien définit la possibilité même d’une capacité des salariés en général à intervenir sur leur avenir et sur l’avenir commun. L’échec de la tentative de dresser la majorité silencieuse contre les « privilégiés » du secteur public est au moins significative en ce sens.

4.

Les auteurs du texte commencent leur condamnation de la grève par une référence à Marx et la concluent par une référence à Gramsci. C’est un signe des temps remarquable. On dit le marxisme enterré. Mais c’est désormais le plus vulgaire des marxismes qui sert de doctrine officielle à l’État dit libéral. Point de mesure qui ne s’y annonce à l’enseigne d’une nécessité objective, identifiée en définitive à la pure loi du capital. Ensuite de quoi, toute opposition à cette « nécessité » est associée à la réaction d’une « petite-bourgeoise » arriérée, résistant vainement à ce que commande le sens de l’histoire. Les concepts de l’arsenal léniniste et les figures de la rhétorique stalinienne viennent à la suite. Témoin le concept de « populisme », notion entièrement vide, appliquée aux cas les plus disparates, pour désigner en vrac tout ce qui n’est pas conforme aux schèmes de la pensée officielle et conforter l’assurance de ceux qui prennent leur simple adhésion à ces schèmes pour preuve d’élévation et de « courage » de pensée. Témoin la pratique de l’amalgame, élégamment mêlée à celle du sous-entendu, quand on stigmatise la résistance purement « nationale » à des mesures prises par un gouvernement national, et qu’on suggère la similitude de ce « repli identitaire » avec celui pratiqué « en d’autres lieux par d’autres forces ». Ce qui est quand même digne d’intérêt, c’est la discrétion en cette affaire d’une extrême-droite peu habituée à cette vertu. On pourrait peut-être en conclure que lorsqu’un mouvement effectif brise le consensus dont elle est le parasite, notre extrême-droite n’a de fait plus d’espace pour ses entreprises. Témoin enfin l’usage d’expressions aussi élégantes que « petite bourgeoisie prolétaroïde » qui mérite de rejoindre le« sida mental » parmi les belles trouvailles linguistiques de notre âge.

5.

Beaucoup d’enseignants et de chercheurs ont exprimé, individuellement ou collectivement, leurs idées sur le mouvement actuel. C’est une excellente chose, à condition que la présentation de ce que chacun, avec sa propre tête, s’efforce de penser ne soit pas donnée comme l’opinion des experts sur l’objet de leur science. La parole qui s’exprime dans des journaux sur les choses politiques est une parole commune dont les modes d’expression et les règles de discussion relèvent du sens commun. La politique est cette activité spécifique qui n’existe que parce qu’il n’en existe pas de science.


[1L’article porte sur les grèves de l’hiver 1995. Voyez le dossier que leur a consacré Futur Antérieur, n°33-34 (1996) : http://multitudes.samizdat.net/rubr....

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