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Publié : 12 septembre

Pouvoir civil et pouvoir spirituel

[...] Il y en a (...) qui pensent qu’il peut y avoir dans une République plus qu’une seule âme, c’est-à-dire plus qu’un seul souverain, et ils établissent une suprématie qui s’oppose à la souveraineté, des canons qui s’opposent aux lois, et une autorité spirituelle qui s’oppose à l’autorité civile, qui agissent sur les esprits des hommes avec des mots et des distinctions qui, en eux-mêmes ne signifient rien, mais qui laissent entrevoir, par leur obscurité, l’existence dans les ténèbres d’un autre royaume (que certains croient invisible), qui serait comme un royaume de sylphes. Or, vu qu’il est manifeste que le pouvoir civil et le pouvoir de la République sont la même chose, et que la suprématie et le pouvoir de faire des canons et d’accorder des libertés impliquent une République ; il s’ensuit que là où l’un est souverain et un autre suprême, là où l’un peut faire des lois, et un autre des canons, il doit nécessairement y avoir deux Républiques, formées d’un unique groupe des mêmes sujets, ce qui est un royaume divisé en lui-même, qui ne peut demeurer. En effet, même si la distinction entre temporel et spirituel n’a pas de sens, il y a pourtant deux royaumes, et chaque sujet est assujetti à deux maîtres. En effet, vu que le pouvoir spirituel prétend au droit de déclarer ce qu’est le péché, il prétend en conséquence à celui de déclarer ce qu’est la loi, le péché n’étant rien d’autre que la transgression de la loi, et vu que, de même, le pouvoir civil prétend au droit de déclarer ce qu’est la loi, tout sujet doit obéir à deux maîtres qui, tous deux, veulent que leurs commandements soient observés comme des lois, ce qui est impossible. Ou, s’il n’y a qu’un seul royaume, soit le pouvoir civil, qui est le pouvoir de la République, doit être subordonné au pouvoir spirituel, et alors n’existe qu’une souveraineté, la souveraineté spirituelle, soit le pouvoir spirituel doit être subordonné au pouvoir temporel, et alors il n’y a qu’une suprématie, la suprématie temporelle. Quand donc ces deux pouvoirs s’opposent l’un à l’autre, la République ne peut qu’être en grand danger de guerre civile et de dissolution. En effet, l’autorité civile, étant plus visible, et se trouvant dans la lumière plus éclairée de la raison naturelle, ne peut faire autrement qu’attirer à elle, en tout temps, une partie très considérable du peuple ; et l’autorité spirituelle, quoiqu’elle se tienne dans l’obscurité des distinctions scolastiques et des mots difficiles, cependant, parce que la crainte des ténèbres et des esprits est plus importante que les autres craintes, ne peut manquer d’un parti suffisant pour troubler, et parfois détruire, une République [...]. Quand le pouvoir spirituel, par la terreur des châtiments et l’espoir des récompenses, qui sont les nerfs de la République, meut les membres de cette dernière autrement que par le pouvoir civil, qui est l’âme de la République, et que, par des mots étranges et difficiles, il étouffe la compréhension du peuple, il doit nécessairement de cette façon affoler le peuple, et, ou écraser la République en l’opprimant, ou la jeter dans le feu de la guerre civile [...].
Il n’y a donc pas en cette vie d’autre gouvernement, que ce soit de l’État ou de la religion, que le gouvernement temporel, et il n’existe pas de doctrine légale qui puisse être enseignée aux sujets si le chef, aussi bien de l’État que de la religion, a interdit cet enseignement. Et ce chef doit être unique.

Post-scriptum

Hobbes, Léviathan, chap. XXIX, Sirey, pp. 349-352 et Chap. XXXIX, Sirey, pp.493-494