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Publié : 29 janvier 2010

"Sous les pavés la plage", entretien avec Jacques Rancière.

De Flaubert à Houellebecq, le philosophe explore ici les rapports entre politique et littérature depuis le XIXe siècle.

Votre nouveau livre, « Politique de la littérature », commence par une sévère explication avec Sartre, et avec toute la critique « progressiste » du xxe siècle. Contrairement à ce que celle-ci avance, l’oeuvre de Flaubert ne participe pas selon vous d’un repli aristocratique...Au contraire, « l’absolutisation du style » procède directement de l’ère démocratique. Que voulez-vous dire ?

Jacques Rancière.- Sartre assimilait l’indifférence flaubertienne, la neutralité de son écriture, à une volonté réactionnaire de pétrifier le langage pour le soustraire au peuple. Mais pour les contemporains de Flaubert, c’était au contraire la marque même de la démocratie. Qu’une fille de paysan s’exprime comme la princesse de Clèves, qu’il n’y ait plus de hiérarchie entre sujets vils et sujets nobles, qu’il n’y ait aucun « sens » assignable à l’oeuvre, tout cela rompt avec l’ordre classique. Pour les réactionnaires de l’époque, faire du style un « absolu », c’est consacrer l’équivalence démocratique de tout avec tout, c’est l’expression même du nivellement des conditions et des manières de sentir qui mène la société moderne à l’abîme. Emma Bovary est pour eux l’incarnation effrayante de cet appétit démocratique déchaîné qui veut autant les biens matériels que les jouissances raffinées de l’amour, de la poésie et de l’idéal. Résistant à son amour pour Léon, Emma se récompense en s’achetant un meuble. Mieux : un prie-dieu gothique. Les écrivains épris d’« art pour l’art » conspirent à l’accession de tous aux biens les plus idéaux, où les réactionnaires voient le triomphe de la vulgarité démocratique. Mais cela n’implique de leur part aucun engagement dans le camp du « progrès ».

D’autant moins que la plupart des grands écrivains du xixe sont assez nettement hostiles à la démocratie sur le plan politique... N’y a-t-il pas là un paradoxe tout de même ?

J. Rancière.-Que Flaubert soit un bon bourgeois qui ait les réflexes de sa classe, peu importe. Justement, la politique de la littérature a ses voies propres. Elle réorganise le champ de la fiction sociale, mais d’une manière différente. La politique isole des sujets collectifs qui disent « nous sommes ceci », « nous voulons cela ». La littérature veut passer en dessous de ce niveau d’énonciation collectif pour retrouver la « vérité des choses », sous le bavardage et le mensonge public. C’est de toute façon l’ensemble du xixe qui est traversé par une vision catastrophiste de la modernité issue des contre-révolutionnaires : les grandes croyances et structures collectives se sont perdues, on est dans l’émiettement individuel. De Zola à Joseph de Maistre en passant par Michelet, tout le monde partage cette vision-là. L’égalitarisme littéraire peut donc s’accompagner de positions parfaitement réactionnaires sur la scène publique.

Le grand souci du siècle où s’invente la « littérature » est selon vous de recréer une prose qui soit au monde moderne ce que l’épopée homérique fut au monde antique...

J. Rancière.-Oui, et cela détermine diverses stratégies. Chez Balzac, c’est du monde marchand lui-même, du mélange des genres et des conditions propres à la ville moderne, que doit ressurgir cette poésie immanente à la vie dont on disait le secret perdu. Chez Zola, idem. « Au bonheur des dames »peut se lire comme l’épopée noire de la démocratie moderne identifiée à la fantasmagorie de la marchandise. Les petites-bourgeoises affolées y sont comme des ménades antiques qui déchirent le corps de la marchandise divinisée. Avec des poètes comme Rimbaud ou Mallarmé, le défi est relevé autrement. La poésie doit donner la formule d’une communauté humaine excédant l’échange économique ou le vote parlementaire. Le « langage pur » recherché par Mallarmé est ainsi une façon de reprendre à compte profane le sacrement du collectif jusque-là fondé par la religion. C’est assez loin de la vision sartrienne faisant de lui un fils de la bourgeoisie absolutisant l’art à seule fin de recréer une noblesse fantôme.

L’attention aux conditions sociales dans lesquelles s’inscrit l’art est donc nécessairement à côté de la plaque, à vos yeux ?

J. Rancière.- Les sciences sociales ont besoin de faire du « social » le secret du texte littéraire. Ainsi Bourdieu, dans « les Règles de l’art », analyse-t-il interminablement les déplacements des personnages de « l’Education sentimentale » pour démontrer qu’ils ne franchissent jamais les frontières du Paris bourgeois. Pour des jeunes ambitieux, cela paraît assez normal ! Mais le savant a besoin de poser que la littérature cache ce qu’elle dit parce qu’elle l’ignore elle-même. C’est toute la naïveté du discours « antinaïf » des sciences sociales. Elles oublient que c’est la littérature qui leur a enseigné la vérité qu’elles tentent de lui extorquer. Lorsque Hugo dans « les Misérables » abandonne le monde des actions spectaculaires pour celui des sous-sols de la société, de l’égout, cette fosse de vérité où les signes de la grandeur sociale s’égalisent dans les déchets quelconques, il invente le geste que ces sciences reprendront. La critique marxiste du fétichisme découle en droite ligne de la révolution littéraire qui, depuis Balzac, déchiffre un monde de significations cachées sous l’apparente banalité du monde marchand.

Une large partie de la critique américaine, à commencer par les gender studies, perpétue cependant cette lecture « politiquement correcte » du roman. Un Philip Roth s’en amuse souvent...

J. Rancière.-Toute une critique progressiste veut montrer que les écrivains prétendument féministes ou antiracistes charrient encore des poncifs arriérés sur les femmes ou les Noirs. Cette chasse aux stéréotypes est devenue une mécanique qui tourne sur elle-même et soutient finalement l’ordre établi, à travers le constat complaisant d’une récurrence infinie des modèles dominants. Cela dit, attention, la critique du « politiquement correct » peut parfois servir une politique encore plus « correcte ».

La littérature peut-elle cependant produire certains effets politiques, que les auteurs en aient conscience ou non ?

J. Rancière.-Elle crée de nouvelles expériences du monde commun, mais qui restent ambiguës voire contradictoires. Prenez le cycle « USA » de Dos Passos, oeuvre selon moi la plus représentative de la littérature « politique » du xxe siècle. Dos Passos construit un univers où des destins individuels erratiques font ressentir la domination violente d’une classe, ainsi que la force impersonnelle des stéréotypes médiatiques que notre monde suscite continuellement. Ce montage peut tout aussi bien engendrer une prise de conscience révolutionnaire qu’un cynisme nihiliste. Qu’un texte littéraire soit subversif ou consensuel dépend au fond moins de la volonté de l’écrivain que des forces politiques qui s’emparent d’une description du monde. Et cela est tout aussi vrai pour les oeuvres qui affichent un engagement politique. Si on avait compté sur les pièces de Brecht pour faire des communistes, le résultat n’aurait pas été garanti ! L’oeuvre « engagée » se nourrit en fait bien souvent de l’existence des énergies politiques qu’elle est censée produire.

Il existe un discours désormais très relayé sur la crise et même la mort du roman français... Est-ce qu’il y a bel et bien aujourd’hui selon vous un « empêchement » littéraire spécifique à ce pays ?

J. Rancière .-Il n’y a ni crise ni mort, mais une faiblesse dont la composante politique est marquée. Nos écrivains ont intériorisé l’oubli de l’intelligentsia française à l’égard de l’histoire récente de notre pays : guerres de décolonisation et mouvements anticolonialistes, luttes politiques, sociales et culturelles des années 1960-1970. Un romancier américain comme Don DeLillo a affronté l’histoire récente de son pays et ses démons : guerre froide, assassinat de Kennedy, gauchisme, terrorisme. Lobo Antunes a mis en fiction la fin de l’Empire portugais. Ils l’ont fait en reprenant des inventions antérieures : entrelacement des histoires à la Dos Passos, ou des temps et des voix à la Faulkner. N’empêche qu’ils l’ont fait. Nos écrivains, eux, participent majoritairement d’un déni de notre histoire dont on voit les effets catastrophiques sur la vie politique et intellectuelle française.

L’embarras face à un passé politique peut-il cependant suffire à expliquer ce sentiment d’exténuation ?

J. Rancière.- Le problème est que nos écrivains sont plus des idéologues que des inventeurs de formes. Prenez un sujet « politiquement incorrect », la critique du féminisme et de la révolution sexuelle. John Irving, dans « le Monde selon Garp », l’a traité en inventant des situations et des individualités inédites, à commencer par cette infirmière « féministe » qui, exigeant un enfant seule, profite pour cela de l’érection perpétuelle d’un homme-légume. Houellebecq, lui, se contente de projeter ses obsessions idéologiques dans des personnages et des situations qui semblent tout droit tirés des magazines spécialisés. Cela dit, ce n’est pas parce que nos écrivains sont aujourd’hui en panne d’imagination que nous sommes entrés dans une crise de civilisation ou un règne du non-sens.

Post-scriptum

« Politique de la littérature », par Jacques Rancière, Galilée, 240 p., 28,50 euros.
Aude Lancelin
Le Nouvel Observateur - 2205 - 08/02/2007