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Publié : 3 avril

Ce n’est pas la réfutation expérimentale qui produit un changement de paradigme

Considérons d’abord un changement de paradigme [1] particulièrement célèbre, la naissance de l’astronomie copernicienne. Quand la théorie précédente, le système de Ptolémée, avait été pour la première fois mise au point durant les deux derniers siècles avant J .-C. et les deux siècles suivants, elle réussissait admirablement à prédire les changements de position des étoiles aussi bien que des planètes. Aucun autre système ancien n’avait aussi bien fonctionné ; pour les étoiles, l’astronomie de Ptolémée est encore largement utilisée aujourd’hui pour des approximations pratiques ; pour les planètes, les prédictions de Ptolémée valaient celles de Copernic. Mais, en matière de théorie scientifique, un succès remarquable n’est pas un succès complet. Pour la position des planètes d’une part, et la précession des équinoxes d’autre part, les prédictions faites d’après le système de Ptolémée n’étaient jamais tout à fait conformes aux meilleures observations. La réduction de ces divergences mineures a été le but des principaux problèmes de recherche astronomique normale, pour plusieurs des successeurs de Ptolémée, tout comme le désir de faire concorder les observations célestes et la théorie de Newton a fourni des problèmes de recherche normale aux successeurs de Newton, au XVIIIe siècle. Pendant un certain temps, les astronomes eurent tout lieu de supposer que ces tentatives auraient le même succès que celles qui avaient abouti au système de Ptolémée. Confrontés à une certaine divergence, les astronomes étaient invariablement capables de l’éliminer grâce à tel ou tel ajustement du système des cercles composés de Ptolémée. Mais à mesure que le temps passait, un spectateur considérant le résultat net des efforts de nombreux astronomes pouvait remarquer que la complexité de l’astronomie augmentait beaucoup plus vite que son exactitude et qu’une divergence corrigée à tel endroit se révélerait probablement à un autre .

Comme la tradition astronomique fut à plusieurs reprises interrompue par des interventions extérieures et que, en l’absence d’imprimerie, les communications entre astronomes étaient restreintes, ces difficultés ne furent reconnues que lentement. Mais on finit par en prendre conscience. Au XIIIe siècle, Alphonse X pouvait proclamer que si Dieu l’avait consulté pour créer l’univers il aurait été bien conseillé. Au XVIe, le collaborateur de Copernic, Domenico da Novara, soutenait qu’aucun système aussi compliqué et inexact que l’était devenu le système de Ptolémée ne pouvait être fidèle à la nature. Et Copernic lui-même écrivait dans la préface du De Revolutionibus que la tradition astronomique dont il avait hérité avait fini par créer un monstre. Dès le début du XVIe siècle, un nombre croissant des meilleurs astronomes d’Europe reconnaissaient que le paradigme astronomique ne pouvait être appliqué avec succès à ses propres problèmes traditionnels. Ce fut là la condition indispensable du rejet du paradigme de Ptolémée par Copernic et de sa recherche d’un nouveau paradigme [...].

Admettons donc que les crises sont une condition préalable et nécessaire de l’apparition de nouvelles théories et demandons-nous maintenant comment les scientifiques réagissent en leur présence. Une partie, aussi évidente qu’importante, de la réponse, est de remarquer d’abord ce que les scientifiques ne font pas, même en face d’anomalies graves et durables. Bien qu’ils commencent peut-être à perdre leurs convictions et à envisager d’autres théories, ils ne renoncent pas au paradigme qui les a menés à la crise. J’entends par là qu’ils ne considèrent pas ces anomalies comme des preuves contraires, bien que ce soit là leur véritable nature en termes de philosophie des sciences. Cette généralisation - qui s’appuie sur l’histoire, sur les exemples que nous avons donnés plus haut ou que nous donnerons ci-dessous - laisse déjà entrevoir ce que nous constaterons avec plus de précision en étudiant le rejet du paradigme : une fois qu’elle a rang de paradigme, une théorie scientifique ne sera déclarée sans valeur que si une théorie concurrente est prête à prendre sa place. L’étude historique du développement scientifique ne révèle aucun processus ressemblant à la démarche méthodologique qui consiste à « falsifier » une théorie au moyen d’une comparaison directe avec la nature. Ce qui ne veut pas dire que les scientifiques ne rejettent pas les théories scientifiques, ou que l’expérience et l’expérimentation ne soient pas essentielles dans le processus qui les y invite. Mais ce point est capital : l’acte de jugement qui conduit les savants à rejeter une théorie antérieurement acceptée est toujours fondé sur quelque chose de plus qu’une comparaison de cette théorie avec l’univers ambiant. Décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément décider d’en accepter un autre, et le jugement qui aboutit à cette décision implique une comparaison des deux paradigmes par rapport à la nature et aussi de l’un par rapport à l’autre.

Post-scriptum

Thomas S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, pp. 102-103 et 114-115

Notes

[1Kuhn soutient la thèse selon laquelle la science progresse de manière discontinue, c’est-à-dire non par accumulation mais par rupture. Un paradigme, c’est l’ensemble des croyances, valeurs et techniques qui sont partagées par les membres d’une communauté scientifique, au cours d’une période de consensus théorique. Une révolution scientifique est la passage d’un paradigme à un autre. Kuhn distingue ainsi la « science normale » qui développe un paradigme, et la « science révolutionnaire ».