Vous êtes ici : Accueil > Les auteurs et les textes > Freud > L’individu > Le rêve d’Élise L…
Publié : 3 avril

Le rêve d’Élise L…

Le rêve d’Élise L…

« Une dame encore jeune, mariée depuis plusieurs années, fait le rêve suivant : elle se trouve avec son mari au théâtre, une partie du parterre est complètement vide. Son mari lui raconte qu’Élise L...et son fiancé auraient également voulu venir au théâtre, mais ils n’ont plus trouvé que de mauvaises places ( 3 places pour 1 florin 50 kreuzer ) qu’ils ne pouvaient pas accepter. Elle pense d’ailleurs que ce ne fut pas un grand malheur [1].

La première chose [2] dont la rêveuse nous fait part à propos de son rêve montre que le prétexte de ce rêve se trouve déjà dans le contenu manifeste. Son mari lui a bel et bien raconté qu’ Élise L..., une amie ayant le même âge qu’elle, venait de se fiancer. Le rêve constitue donc une réaction à cette nouvelle [3] . Nous savons déjà qu’il est facile dans beaucoup de cas de trouver le prétexte du rêve dans les événements de la journée qui le précède [4] et que les rêveurs indiquent sans difficultés cette filiation.

Des renseignements du même genre nous sont fournis par la rêveuse pour d’autres éléments [5] du rêve manifeste.[ D’où vient le détail concernant l’absence de spectateurs dans une partie du parterre ? Ce détail est une allusion à un événement réel de la semaine précédente. S’étant proposée d’assister à une certaine représentation, elle avait acheté les billets à l’avance , tellement à l’avance qu’elle avait été obligée de payer la location. Lorsqu’elle arriva avec son mari au théâtre, elle s’aperçut qu’elle s’était hâtée à tort, car une partie du parterre était à peu près vide. Elle n’aurait rien perdu si elle avait acheté ses billets le jour même de la représentation. Son mari ne manqua d’ailleurs pas de la plaisanter au sujet de cette hâte.] —[ Et d’où vient le détail concernant la somme de 1 fl. 50 kr. ? Il a son origine dans un ensemble tout différent, n’ayant rien de commun avec le précédent, tout en constituant, lui aussi, une allusion à une nouvelle qui date du jour ayant précédé le rêve. Sa belle-sœur ayant reçu en cadeau de son mari la somme de 150 florins, n’a eu ( quelle bêtise ! ) rien de plus pressé que de courir chez le bijoutier et d’échanger son argent contre un bijou.] — [Et quelle est l’origine du détail relatif au chiffre 3 ( 3 places ) ? Là-dessus, notre rêveuse ne sait rien nous dire [6] , à moins que, pour l’expliquer, on utilise le renseignement que la fiancée, Élise L..., est de 3 mois plus jeune qu’elle, qui est mariée depuis dix ans déjà. Et comment expliquer l’absurdité qui consiste à prendre 3 billets pour deux personnes ? La rêveuse ne nous le dit pas et refuse [7] d’ailleurs tout nouvel effort de mémoire, tout nouveau renseignement.]

Mais le peu qu’elle nous a dit suffit largement à nous faire découvrir les idées latentes de son rêve. Ce qui doit attirer notre attention, c’est que dans les communications qu’elle nous a faites à propos de son rêve, elle nous fournit à plusieurs reprises des détails qui établissent un lien entre différentes parties [8].

Ces détails sont tous d’ordre temporel [9]. Elle avait pensé aux billets trop tôt, elle les avait achetés trop à l’avance, de sorte qu’elle fut obligée de les payer plus cher ; la belle-sœur s’était également empressée de porter son argent au bijoutier, pour s’acheter un bijou, comme si elle avait craint de la manquer. Si aux notions si accentuées « trop tôt », « à l’avance », nous ajoutons le fait qui a servi de prétexte au rêve, ainsi que le renseignement que l’amie, de 3 mois seulement moins âgée qu’elle, est fiancée à un brave homme, et la critique réprobatrice adressée à sa belle-sœur [10] qu’il était absurde de tant s’empresser, — nous obtenons la construction suivante des idées latentes du rêve dont le rêve manifeste n’est qu’une mauvaise substitution déformée : « Ce fut absurde de ma part de m’être tant hâtée de me marier. Je vois par l’exemple d’ Élise que je n’aurais rien perdu à attendre [11]. » ( La hâte est représentée par son attitude lors de l’achat de billets et par celle de sa belle-sœur quant à l’achat du bijou. Le mariage a sa substitution dans le fait d’être allée avec son mari au théâtre.) Telle serait l’idée principale ; nous pourrions continuer, mais ce serait avec moins de certitude, car l’analyse ne pourrait plus s’appuyer ici sur les indications de la rêveuse : « Et pour le même argent j’aurais pu en trouver un 100 fois meilleur » ( 150 florins forment une somme 100 fois supérieure à 1 fl. 50 kr. ).

Si nous remplaçons le mot argent par le mot dot, le sens de la dernière phrase serait que c’est avec la dot qu’on achète un mari : le bijou et les mauvais billets de théâtre seraient alors des notions venant se substituer [12] à celle de mari. Il serait encore plus désirable de savoir si l’élément « 3 billets » se rapporte également à un homme. Mais rien ne nous permet d’aller aussi loin. Nous avons seulement trouvé que le rêve en question exprime la mésestime de la femme pour son mari et son regret de s’être mariée si tôt.

(...) Mais j’ai le devoir, auquel je n’entends pas me soustraire, de vous montrer que n’importe quel rêve déformé n’est autre chose que la réalisation d’un désir [13]. Rappelez-vous le rêve que nous avons déjà interprété et à propos duquel nous avons appris tant de choses intéressantes : le rêve tournant autour de 3 mauvaises places de théâtre pour 1 fl. 50. Une dame, à laquelle son mari annonce dans la journée que son amie Élise, de trois mois seulement plus jeune qu’elle, s’est fiancée, rêve qu’elle se trouve avec son mari au théâtre. Une partie du parterre est à peu près vide. Le mari lui dit qu’Élise et son fiancé auraient voulu égalementvenir au théâtre, mais qu’ils ne purent le faire, n’ayant trouvé que trois mauvaises places pour 1 fl. 50. Elle pense que le malheur n’a pas été grand. Nous avons appris que les idées de rêve se rapportaient à son regret de s’être mariée trot tôt et au mécontentement que lui causait son mari. Nous devons avoir la curiosité de rechercher comment ses tristes idées ont été élaborées et transformées en réalisation d’un désir et où se trouvent leurs traces dans le contenu manifeste. Or, nous savons déjà que l’élément « trop tôt », « hâtivement », a été éliminé du rêve par la censure [14]. Le parterre vide y est une allusion. Le mystérieux « trois pour 1 fl.50 » nous devient maintenant plus compréhensible, grâce au symbolisme [15] que nous avons depuis appris à connaître. Le 3 signifie réellement un homme et l’élément manifeste se laisse traduire facilement : s’acheter un mari avec la dot (« Avec ma dot, j’aurais pu m’acheter un mari dix fois meilleur. ») Le mariage est manifestement remplacé par [16] le fait de se rendre au théâtre. « Les billets ont été achetés trop tôt » est un déguisement de l’idée : « Je me suis mariée trop tôt. »

Mais cette substitution est l’effet de la réalisation du désir. Notre rêveuse n’a jamais été aussi mécontente de son mariage précoce que le jour où elle a appris la nouvelle des fiançailles de son amie. Il fut un temps où elle était fière d’être mariée et se considérait comme supérieure à Élise. Les jeunes filles naïves sont souvent fières, une fois fiancées, de manifester leur joie à propos du fait que tout leur devient permis, qu’elles peuvent voir toutes les pièces de théâtre, assister à tous les spectacles. La curiosité de tout voir, qui se manifeste ici, a été très certainement au début une curiosité sexuelle, tournée vers la vie sexuelle, surtout vers celle des parents, et devient plus tard un puissant motif qui décida la jeune fille à se marier de bonne heure.

C’est ainsi que le fait d’assister au spectacle devient une substitution [17] dans laquelle on devine une allusion au fait d’être mariée. En regrettant actuellement son précoce mariage, elle se trouve ramenée à l’époque où ce mariage était pour elle la réalisation d’un désir, parce qu’il devait lui procurer la possibilité de satisfaire son amour des spectacles et, guidée par ce désir de jadis, elle remplace le fait d’être mariée par celui d’aller au théâtre. »

S. Freud, Introduction à la psychanalyse, pp.108-109 et 204-205

Notes

[1Le contenu manifeste : ce dont la rêveuse se souvient.

[2Principe de l’association libre : la première idée qui se présente vaut comme explication. La raison de ce principe : le déterminisme psychique. Il faut qu’il y ait une raison pour laquelle cette idée se présente à l’occasion de l’interprétation.

[3Cf. note 2

[4Le contenu manifeste du rêve vient toujours des événements qui se sont déroulés la veille. On y trouve une première explication.

[5L’analyse va porter sur les détails composants le rêve.

[6Résistance

[7Cf. note 6

[8recherche du contenu latent

[9Ces détails temporels n’apparaissent pas dans le rêve manifeste. Cf. note 14

[10C’est en fait à elle-même que s’adresse ce reproche : déplacement

[11Contenu latent

[12déplacement : remplacement par une allusion

[13Tout rêve est la réalisation d’un désir

[14Cf. note 9

[15symbolisme

[16déplacement

[17déplacement