Traité politique, VI , 04

  • 22 février 2005


L’expérience paraît enseigner cependant que, dans l’intérêt de la paix et de la concorde, il convient que tout le pouvoir appartienne à un seul. Nul État en effet n’est demeuré aussi longtemps sans aucun changement notable que celui des Turcs et en revanche nulles cités n’ont été moins durables que les Cités populaires ou démocratiques, et il n’en est pas où se soient élevées plus de séditions. Mais si la paix doit porter le nom de servitude, de barbarie et de solitude, il n’est rien pour les hommes de si lamentable que la paix. Entre les parents et les enfants il y a certes plus de querelles et des discussions plus âpres qu’entre maîtres et esclaves, et cependant il n’est pas de l’intérêt de la famille ni de son gouvernement que l’autorité paternelle se change en une domination et que les enfants soient tels que des esclaves. C’est donc la servitude, non la paix, qui demande que tout le pouvoir soit aux mains d’un seul : ainsi que nous l’avons déjà dit, la paix ne consiste pas dans l’absence de guerre, mais dans l’union des âmes, c’est-à-dire dans la concorde [1].


Traduction Saisset :

D’un autre côté, l’expérience parait enseigner qu’il importe à la paix et à la concorde que tout le pouvoir soit confié à un seul. Aucun gouvernement en effet n’est demeuré aussi longtemps que celui des Turcs sans aucun changement notable, et au contraire il n’y en a pas de plus changeants que les gouvernements populaires ou démocratiques, ni de plus souvent troublés par les séditions. Il est vrai ; mais si l’on donne le nom de paix à l’esclavage, à la barbarie et à la solitude, rien alors de plus malheureux pour les hommes que la paix. Assurément les discordes entre parents et enfants sont plus nombreuses et plus acerbes qu’entre maîtres et esclaves ; et cependant il n’est pas d’une bonne économie sociale que le droit paternel soit changé en droit de propriété et que les enfants soient traités en esclaves. C’est donc en vue de la servitude et non de la paix qu’il importe de concentrer tout le pouvoir aux mains d’un seul ; car la paix, comme il a été dit, ne consiste pas dans l’absence de la guerre, mais dans l’union des cœurs.


At experientia contra docere videtur, pacis et concordiae interesse, ut omnis potestas ad unum conferatur. Nam nullum imperium tamdiu absque ulla notabili mutatione stetit, quam Turcarum, et contra nulla minus diuturna, quam popularia, seu democratica fuerunt, nec ulla, ubi tot seditiones moverentur. Sed si servitium, barbaries et solitudo pax appellanda sit, nihil hominibus pace miserius. Plures sane et acerbiores contentiones inter parentes et liberos, quam inter dominos et servos moveri solent, nec tamen oeconomiae interest, ius paternum in dominium mutare, et liberos perinde ac servos habere. Servitutis igitur, non pacis, interest, omnem potestatem ad unum transferre. Nam pax, ut iam diximus, non in belli privatione, sed in animorum unione sive concordia consistit.


[1Voyez Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre II, II.

Dans la même rubrique

Traité politique, VI , 01

Les hommes étant, comme nous l’avons dit, conduits par l’affection plus que par la raison, il suit de là que s’ils veulent vraiment s’accorder et (…)

Traité politique, VI , 02

Les discordes donc et les séditions qui éclatent dans la Cité n’ont jamais pour effet la dissolution de la Cité (comme c’est le cas dans les (…)

Traité politique, VI , 03

Si la nature humaine était disposée de telle façon que le plus grand désir des hommes se portât sur ce qui leur est le plus utile, il n’y aurait (…)

Traité politique, VI , 05

Et certes ceux qui croient qu’il est possible qu’un seul ait un droit suprême sur la Cité, commettent une grande erreur. Le droit, comme nous (…)

Traité politique, VI , 06

Il est certain en outre que les périls menaçant la Cité ont pour cause toujours les citoyens plus que les ennemis du dehors, car les bons citoyens (…)

Traité politique, VI , 07

Ajoutez encore que les rois redoutent leurs fils plus qu’ils ne les aiment et cela d’autant plus que ces fils sont plus habiles dans les arts de (…)

Traité politique, VI, 08

De tout ce qui précède il suit que le roi est d’autant moins son propre maître et que la condition du sujet est d’autant plus digne de pitié, que (…)

Traité politique, VI, 09

Il faut fonder et fortifier une ville ou plusieurs villes dont tous les citoyens, qu’ils habitent dans l’enceinte fortifiée ou au-dehors parce (…)

Traité politique, VI, 10

L’armée doit comprendre les seuls citoyens sans en excepter aucun et nul étranger ne doit en faire partie. Il faut donc que tous aient (…)

Traité politique, VI, 11

Les habitants de toutes les villes et les agriculteurs, c’est-à-dire tous les citoyens, doivent être répartis en clans se distinguant les uns des (…)

Traité politique, VI, 12

Les champs et tout le sol et, s’il se peut aussi, les maisons seront du domaine public, c’est-à-dire appartiendront à celui qui possède le pouvoir (…)

Traité politique, VI, 13

Une fois élu le roi, pris dans quelqu’un des clans, il n’y aura d’autres personnes réputées nobles que celles qui seront issues du roi, et elles (…)

Traité politique, VI, 14

Il sera interdit de se marier aux consanguins du roi de sexe masculin qui seront avec lui à trois ou quatre degrés de parenté ; les enfants qu’ils (…)

Traité politique, VI, 15

Il devra y avoir, pour assister le roi, plusieurs conseillers qui viendront immédiatement après lui en dignité, et ne pourront être choisis que (…)

Traité politique, VI, 16

Cette désignation devra être faite par le roi lui-même à un moment déterminé de l’année, celui qui aura été fixé pour la désignation des nouveaux (…)

Traité politique, VI, 17

Le principal office de ce conseil sera de maintenir la loi fondamentale de l’État et de donner son avis sur les affaires de façon que le roi sache (…)

Traité politique, VI, 18

L’office du conseil sera aussi de promulguer les lois et les décrets du royaume, de veiller à l’exécution des lois et à toute l’administration de (…)

Traité politique, VI, 19

Les citoyens n’auront aucun accès auprès du roi, sinon par l’intermédiaire du conseil auquel seront transmises toutes les pétitions et suppliques (…)

Traité politique, VI, 20

Le soin d’élever les fils du roi appartient aussi au conseil de même que leur tutelle si le roi vient à mourir en laissant un enfant en bas âge ou (…)

Traité politique, VI, 21

Les candidats au conseil devront être des citoyens qui connaissent le régime, les principes fondamentaux, la situation ou la condition de la Cité (…)

Traité politique, VI, 22

Dans le conseil aucune décision sur les affaires de l’État ne pourra être prise que si tous les membres sont présents. Si par suite de maladie ou (…)

Traité politique, VI, 23

Afin qu’il y ait en tout égalité entre les clans de citoyens et qu’un certain ordre soit observé quant aux sièges à occuper, aux motions à (…)

Traité politique, VI, 24

Le conseil devra être convoqué au moins quatre fois dans l’année pour que les fonctionnaires lui rendent compte de l’administration de l’État, (…)

Traité politique, VI, 25

Le conseil réuni, avant qu’aucune proposition lui soit faite, cinq ou six légistes, ou davantage, appartenant au clan qui occupe le premier rang (…)

Traité politique, VI, 26

Pour administrer la justice un autre conseil sera formé des seuls juristes, dont l’office est de régler les différends et de prononcer des peines (…)

Traité politique, VI, 27

Ces juges doivent être en grand nombre et un nombre impair, soixante et un, cinquante et un au moins et de chaque clan de citoyens, un seul doit (…)

Traité politique, VI, 28

Dans ce tribunal nulle sentence ne doit être prise qu’en présence de tous les juges. Si l’un d’eux est éloigné longtemps par la maladie ou quelque (…)

Traité politique, VI, 29

Les émoluments à payer aux membres de ce tribunal et ceux de la commission permanente du grand conseil seront pris sur les biens des condamnés à (…)

Traité politique, VI, 30

A ces conseils seront subordonnés dans chaque ville d’autres conseils dont les membres ne seront pas nommés à vie, mais partiellement remplacés (…)

Traité politique, VI, 31

En temps de paix la milice ne recevra aucune paye, en temps de guerre elle recevra une solde calculée de façon à assurer tout juste à chaque (…)

Traité politique, VI, 32

Si quelque étranger a contracté mariage avec la fille d’un citoyen, ses enfants seront réputés citoyens et inscrits sur la liste du clan auquel (…)

Traité politique, VI, 33

Les ambassadeurs qui, en temps de paix, sont envoyés dans les autres Cités pour traiter de la paix ou la maintenir, seront choisis parmi les seuls (…)

Traité politique, VI, 34

Les personnes allant à la Cour et appartenant à la maison du roi, auxquelles il paie des émoluments sur sa cassette, devront être exclues de toute (…)

Traité politique, VI, 35

Il ne faut faire la guerre qu’en vue de la paix et, une fois la guerre finie, les armes doivent être déposées. Quand des villes ont été conquises (…)

Traité politique, VI, 36

Il ne sera pas permis au roi de prendre pour femme une étrangère, mais seulement quelque fille choisie dans sa propre famille ou dans la famille (…)

Traité politique, VI, 37

Le pouvoir doit être indivisible. Si donc le roi a engendré plusieurs enfants, c’est à l’aîné, par droit de nature, de lui succéder. Il ne faut (…)

Traité politique, VI, 38

Si le roi meurt sans laisser d’enfants mâles, son plus proche parent sera héritier du pouvoir à moins qu’il n’ait épousé une étrangère et ne (…)

Traité politique, VI, 39

Pour ce qui est des citoyens, il est manifeste par le § 5 du chapitre III que chacun d’eux est tenu d’obéir à tous les commandements du roi, (…)

Traité politique, VI, 40

Pour ce qui est de la religion, il ne faut pas que des temples soient construits aux frais des villes, ni qu’il y ait des lois sur les croyances, (…)