Publié : 16 septembre 2006

Chapitre XXIV

De l’amour de Dieu pour l’Homme.



(1) Nous croyons avoir jusqu’ici suffisamment montré ce qu’est notre amour de Dieu, comme aussi ses effets, savoir : notre propre durée éternelle. De sorte que nous n’estimons pas utile ici de rien dire d’autres choses, telles que la joie en Dieu, le repos de l’âme, etc., parce qu’après ce qui a été dit déjà, on peut voir aisément ce qui en est et ce qu’il y aurait à dire.

(2) Mais, puisque nous avons jusqu’ici parlé de notre amour de Dieu, il reste encore à voir s’il existe aussi un amour de Dieu pour nous, c’est-à-dire si Dieu aime aussi les hommes, et cela quand ils l’aiment ? Or d’abord nous avons dit qu’on ne peut attribuer à Dieu aucuns modes de penser, en dehors de ceux qui sont dans les créatures, de sorte qu’on ne peut dire que Dieu a de l’amour pour les hommes et encore bien moins qu’il les aime parce qu’ils l’aiment, ou les hait parce qu’ils le haïssent ; car, si l’on faisait cela, on devrait admettre d’abord que les hommes peuvent agir ainsi par libre volonté, qu’ils ne dépendent pas d’une cause première, ce que nous avons montré précédemment être faux. Cela, en outre, ne produirait en Dieu qu’une grande altérabilité si, alors que précédemment il n’aurait ni aimé ni haï, il devait maintenant commencer à aimer et à haïr et être déterminé à cela par quelque chose d’extérieur à lui, ce qui est l’absurdité même.

(3) Si nous disons cependant que Dieu n’aime pas les hommes, cela ne doit pas être compris comme s’il les abandonnait, pour ainsi dire, à eux-mêmes, mais en ce sens que, l’homme étant en Dieu conjointement à tout ce qui est, et Dieu étant formé de la totalité de ce qui est, il ne peut y avoir d’amour, proprement dit de Dieu pour autre chose, puisque tout ce qui est ne forme qu’une seule chose, à savoir Dieu lui-même.

(4) Et il suit de là que Dieu ne donne pas aux hommes des lois pour les récompenser quand ils les accomplissent [B : et les punit quand ils les transgressent] ; ou, pour parler plus clairement, que les lois de Dieu ne sont pas d’une nature telle qu’elles puissent être transgressées. Car les règles que Dieu a établies dans la Nature et suivant lesquelles toutes choses naissent et durent - si nous voulons les appeler des lois - sont de telle sorte qu’elles ne peuvent jamais être transgressées ; ainsi, que le plus faible doit céder au plus fort, que nulle cause ne peut produire plus qu’elle ne contient en elle, et autres semblables qui sont de telle sorte qu’elles ne peuvent se modifier ni avoir de commencement, mais qu’au contraire, tout leur est soumis et subordonné.

(5) Et pour en parler ici brièvement, toutes les lois qui ne peuvent pas être transgressées sont des lois divines pour cette raison que tout ce qui arrive est non contraire, mais conforme à son propre décret. Toutes les lois qui peuvent être transgressées sont des lois humaines pour cette raison que si, en tout ce que les hommes décrètent, ils ont en vue leur bien-être, il ne s’ensuit pas que la Nature entière doive aussi s’en bien trouver, mais au contraire, elles peuvent tendre la destruction de beaucoup d’autres choses.

(6) Quand les lois de la Nature sont plus puissantes, les lois des hommes sont détruites [*].
Les lois divines n’ont, en dehors d’elles-mêmes, aucune fin, en vue de laquelle elles existent ; elles ne sont pas subordonnées ; il n’en est pas ainsi des humaines. Bien que, en effet, les hommes fassent des lois pour leur propre bien-être et n’aient en vue aucune autre fin que d’améliorer par ce moyen leur propre condition, cette fin qu’ils se proposent (étant subordonnée à d’autres fins qu’a en vue un être supérieur aux hommes et qui les laisse agir d’une certaine façon en tant que parties de la Nature) peut cependant bien faire aussi que leurs lois concourent avec les lois éternelles établies par Dieu de toute éternité et aident, avec tout le reste, à produire l’œuvre totale. Bien que les abeilles n’aient, par exemple, d’autre fin, dans tout leur travail et par le ferme maintien de l’ordre établi parmi elles, que de s’assurer une provision pour l’hiver, l’homme qui leur est supérieur se propose, en les soignant et les entretenant, une tout autre fin, qui est de se procurer du miel pour lui-même. De même l’homme, en qualité d’être particulier, n’a pas de but plus éloigné que ce que peut atteindre son essence limitée ; mais, eu égard à ce qu’il est une partie et un instrument de la nature entière, cette fin de l’homme ne peut être la fin dernière de la nature, puisqu’elle est infinie et emploie l’homme de même que tout le reste comme son instrument.

(7) Après avoir jusqu’ici traité des lois données par Dieu, il est à observer maintenant que l’homme perçoit en lui-même une double loi ; celui du moins qui use bien de son entendement et parvient à la connaissance de Dieu ; et ces lois ont pour cause l’une la communauté qu’il a avec Dieu, et l’autre la communauté qu’il a avec les modes de la Nature.

(8) La première de ces lois est nécessaire, mais non la seconde ; car, pour ce qui touche la loi qui naît de la communauté avec Dieu, puisqu’il doit être toujours et sans relâche nécessairement uni à Dieu, il a toujours et doit toujours avoir devant les yeux les lois selon lesquelles il doit vivre pour Dieu et avec lui. Pour ce qui touche, en revanche, la loi qui naît de sa communauté avec les modes, en tant qu’il peut se séparer des hommes, elle n’est pas aussi nécessaire.

(9) Puis donc que nous établissons une telle communauté entre Dieu et l’homme, on pourrait demander avec raison comment Dieu se fait connaître aux hommes ? et si une telle chose a lieu ou peut avoir lieu par des paroles ? ou s’il se fait connaître immédiatement par lui-même sans employer aucune autre chose, par laquelle il le ferait ?

(10) A quoi nous répondons : en aucun cas par des mots ; car, si cela était, il faudrait que l’homme eût connu la signification de ces mots avant qu’ils fussent prononcés. Par exemple, si Dieu avait dit aux Israélites : Je suis Jéhovah votre Dieu, il aurait fallu qu’auparavant déjà, sans ces paroles, ils eussent su que Dieu existe [**], avant de pouvoir être assurés [B : par elles] que c’était lui [B : qui leur parlait] ; car ils savaient bien à ce moment que la voix, le tonnerre, l’éclair n’étaient pas Dieu, bien que la voix dît qu’elle était Dieu.
Et ce que nous disons ici des paroles, nous l’étendons à tous les signes extérieurs. Et nous estimons ainsi impossible que Dieu se soit fait connaître aux hommes par quelque signe extérieur que ce soit.

(11) Et nous tenons pour inutile que cela ait lieu par aucun autre moyen que par l’essence de Dieu et l’entendement de l’homme ; puisque, en effet, ce qui en nous doit connaître Dieu est l’Entendement, lequel lui est uni si immédiatement que, sans lui, il ne pourrait exister ni être conçu, il apparaît par là sans contredit qu’aucune chose ne peut être aussi étroitement unie à l’Entendement que Dieu lui-même.

(12) Il est impossible aussi qu’on connaisse Dieu par quelque chose d’autre :
Parce que la chose qui le ferait connaître devrait alors nous être mieux connue que Dieu même, ce qui va manifestement contre tout ce que nous avons clairement démontré jusqu’ici : que Dieu est cause de notre connaissance et de toute essence, que les choses particulières sans exception ne pourraient non seulement pas exister sans lui, mais ne pourraient même pas être conçues.
Parce que nous ne pouvons en aucun cas parvenir à la connaissance de Dieu par celle d’une autre chose, dont l’essence est nécessairement finie, alors même qu’elle nous serait plus connue ; comment est-il possible en effet que nous puissions conclure d’une chose finie [B : et limitée] une chose infinie et illimitée.

(13) Car, si même nous observions dans la Nature quelques effets ou un ouvrage dont la cause nous serait inconnue, il serait cependant encore impossible pour nous de parvenir à cette conclusion que, pour produire cet effet, une chose infinie et illimitée doit exister dans la Nature. Pour produire cet effet, un grand nombre de causes se sont-elles réunies ou n’y en a-t-il qu’une seule ? Comment pouvons-nous le savoir ? Qui nous le dira ?
C’est pourquoi nous concluons enfin que Dieu, pour se faire connaître aux hommes, ne peut user ou n’a besoin ni de paroles, ni de miracles, ni d’aucune autre chose créée, mais seulement de lui-même.


Notes

[*Cette phrase semble être la contre-partie de la précédente, peut-être devrait-on lire : quand il en est ainsi (quand les lois humaines sont en désaccord avec les lois de la nature), les lois de la nature étant plus puissante, celles des hommes sont détruites.

[**Je suis la leçon de B - D’après A, il faudrait lire : qu’il était Dieu.