Publié : 17 juin 2004

EIV - Proposition 44 - scolie


La Gaieté, que j’ai dit être bonne, se conçoit plus facilement qu’on ne l’observe. Car les affections qui nous dominent chaque jour se rapportent la plupart du temps à quelque partie du Corps qui est affectée plus que les autres ; les affections ont ainsi pour la plupart de l’excès et retiennent l’Âme de telle sorte dans la considération d’un seul objet qu’elle ne puisse penser à d’autres. Bien que les hommes soient soumis à plusieurs affections enfin et qu’on en trouve rarement qui soient dominés par une seule, toujours la même, ils sont nombreux, ceux à qui une seule et même affection demeure obstinément attachée. Nous voyons en effet les hommes affectés parfois par un objet de telle sorte qu’en dépit de sa non-présence ils croient l’avoir devant eux, et quand cela arrive à un homme qui n’est pas endormi, nous disons qu’il délire ou est insensé. On ne croit pas moins insensés, parce qu’ils excitent d’ordinaire le rire, ceux qui brûlent d’Amour et nuit et jour ne font que rêver de la femme aimée ou d’une courtisane. L’avare, au contraire, qui ne pense à rien d’autre qu’au gain et à l’argent, l’ambitieux uniquement occupé de gloire, etc., on ne croit pas qu’ils délirent, parce qu’ils sont d’ordinaire un sujet de peine pour autrui et sont tenus pour mériter la Haine. En réalité, cependant, l’Avarice, l’Ambition, la Lubricité sont des espèces de délire, bien qu’on ne les range pas au nombre des maladies. [*]


Hilaritas quam bonam esse dixi, concipitur facilius quam observatur. Nam affectus quibus quotidie conflictamur, referuntur plerumque ad aliquam corporis partem quæ præ reliquis afficitur ac proinde affectus ut plurimum excessum habent et mentem in sola unius objecti contemplatione ita detinent ut de aliis cogitare nequeat et quamvis homines pluribus affectibus obnoxii sint atque adeo rari reperiantur qui semper uno eodemque affectu conflictentur, non desunt tamen quibus unus idemque affectus pertinaciter adhæreat. Videmus enim homines aliquando ab uno objecto ita affici ut quamvis præsens non sit, ipsum tamen coram habere credant, quod quando homini non dormienti accidit, eundem delirare dicimus vel insanire nec minus insanire creduntur qui amore ardent quique noctes atque dies solam amasiam vel meretricem somniant quia risum movere solent. At cum avarus de nulla alia re quam de lucro vel de nummis cogitet et ambitiosus de gloria etc. hi non creduntur delirare quia molesti solent esse et odio digni æstimantur. Sed revera avaritia, ambitio, libido etc. delirii species sunt quamvis inter morbos non numerentur.

Notes

[*(Saisset :) L’hilarité, que j’ai rangée entre les bonnes passions, est plus facile à concevoir qu’à observer. Car les passions qui agitent chaque jour nos âmes se rapportent le plus souvent à quelque partie du corps qui est affectée à l’exclusion des autres, et de là vient qu’elles tombent dans l’excès et tiennent l’âme attachée à la contemplation d’un seul objet avec une telle force qu’elle ne peut penser à autre chose ; et bien que les hommes soient sujets à un grand nombre de passions, qu’il soit rare par conséquent d’en rencontrer qui soient toujours agitées par une seule et même passion, cependant il ne manque pas d’exemples de cette influence exclusive et opiniâtre d’une passion unique. Nous voyons aussi des hommes qui sont affectés par un certain objet avec une si grande vivacité qu’ils le croient devant leurs yeux quand il est absent ; et si pareille chose arrive à un homme qui ne dort pas, nous disons qu’il est en délire, qu’il perd le sens. Nous pensons aussi de ces amoureux qui ne songent nuit et jour qu’à la maîtresse, ou à la courtisane dont ils sont épris, qu’ils sont en délire, parce que leur passion nous amuse ; mais quand nous voyons un avare ne penser qu’à l’argent ou au gain, un ambitieux à la gloire, etc., nous ne disons pas qu’ils soient en délire, parce qu’ils sont en général insupportables à leurs semblables et que nous les jugeons dignes de haine. Cependant l’avarice, l’ambition, le libertinage, sont au fond des espèces de délires, quoiqu’on ne les compte pas au nombre des maladies.