Publié : 12 mai 2004

EIII - Proposition 38


Si quelqu’un commence d’avoir en haine une chose aimée, de façon que l’Amour soit entièrement aboli, il aura pour elle, à cause égale, plus de haine que s’il ne l’avait jamais aimée, et d’autant plus que son Amour était auparavant plus grand.

DÉMONSTRATION

Si quelqu’un, en effet, commence d’avoir en haine la chose qu’il aime, un plus grand nombre de ses appétits sont réduits que s’il ne l’avait pas aimée. Car l’Amour est une Joie (Scolie de la Prop. 13) que l’homme, autant qu’il peut (Prop. 28), s’efforce de conserver ; et cela (même Scolie) en considérant la chose aimée comme présente et en l’affectant de Joie (Prop. 21), autant qu’il peut. Cet effort (Prop. préc.) est d’autant plus grand d’ailleurs que l’Amour est plus grand, de même que l’effort pour faire que la chose aimée l’aime à son tour (Prop. 33). Mais ces efforts sont réduits par la haine envers la chose aimée (Coroll. de la Prop. 13 et Prop. 23) : donc l’amant (Scolie de la Prop. 11), pour cette cause aussi, sera affecté de Tristesse et d’autant plus que son Amour était plus grand ; c’est-à-dire, outre la Tristesse qui fut cause de la Haine, une autre naît de ce qu’il a aimé la chose, et conséquemment il considérera la chose aimée avec une affection de Tristesse plus grande, c’est-à-dire (Scolie de la Prop. 13) éprouvera envers elle une haine plus grande que s’il ne l’avait pas aimée, et d’autant plus grande que son Amour était plus grand. C.Q.F.D. [*]


Si quis rem amatam odio habere inceperit ita ut amor plane aboleatur, eandem majore odio ex pari causa prosequetur quam si ipsam nunquam amavisset et eo majore quo amor antea major fuerat.

DEMONSTRATIO :

Nam si quis rem quam amat, odio habere incipit, plures ejus appetitus coercentur quam si eandem non amavisset. Amor namque lætitia est (per scholium propositionis 13 hujus) quam homo quantum potest (per propositionem 28 hujus) conservare conatur idque (per idem scholium) rem amatam ut præsentem contemplando eandemque (per propositionem 21 hujus) lætitia quantum potest afficiendo, qui quidem conatus (per propositionem præcedentem) eo est major quo amor major est ut et conatus efficiendi ut res amata ipsum contra amet (vide propositionem 33 hujus). At hi conatus odio erga rem amatam coercentur (per corollarium propositionis 13 et per propositionem 23 hujus) ; ergo amans (per scholium propositionis 11 hujus) hac etiam de causa tristitia afficietur et eo majore quo amor major fuerat hoc est præter tristitiam quæ odii fuit causa, alia ex eo oritur quod rem amavit et consequenter majore tristitiæ affectu rem amatam contemplabitur hoc est (per scholium propositionis 13 hujus) majore odio prosequetur quam si eandem non amavisset et eo majore quo amor major fuerat. Q.E.D.

Notes

[*(Saisset :) Celui qui commence de prendre en haine l’objet aimé, de façon que son amour en soit bientôt complètement éteint, s’il vient d’avoir contre lui un motif de haine, il ressentira une haine plus grande que s’il ne l’eût jamais aimé ; et, plus grand a été l’amour, plus grande sera la haine. Démonstration Dans l’âme de celui qui prend en haine l’objet jusqu’alors aimé, il y a plus d’appétits dont le développement est empêché, que s’il ne l’eût jamais aimé. Car l’amour est un sentiment de joie (par le Scol. de la Propos. 13) que l’homme, autant qu’il est en lui, s’efforce de conserver (par la Propos. 28) ; et cela (par le Scol. déjà cité) en contemplant l’objet aimé comme présent, et lui procurant de la joie autant qu’il est possible (par la Propos. 21) ; et cet effort est d’autant plus grand (par la Propos. précéd.), ainsi que cet autre effort que nous faisons (voy. la Propos. 33) pour que l’objet aimé nous aime à son tour, que l’amour est plus grand lui-même. Or, tous ces efforts seront empêchés par la haine qui nous anime contre l’objet aimé, (par le Corollaire de la Propos. 13, et par la Propos. 23). Donc l’amant (par le Scol. de la Propos. 11) sera par cette raison saisi de tristesse, et cette tristesse sera d’autant plus grande que plus grand était l’amour ; en d’autres termes, outre la tristesse qui a produit notre haine pour l’objet aimé, il y en a une autre qui naît de l’amour qu’il nous a inspiré ; de telle façon que nous regarderons l’objet aimé avec une tristesse plus grande, ou, en d’autres termes (par le Scol. de la Propos. 13), que nous éprouverons pour lui plus de haine que si nous ne l’eussions jamais aimé ; et plus grand aura été notre amour, plus grande sera la haine. C. Q. F. D.