Vous êtes ici : Accueil > Traité théologico-politique > CHAPITRE XVII : Où l’on montre que nul ne peut transférer en totalité ce qui (...) > TTP - Chap. XVII - §§26-31 : L’État des Hébreux : les causes de sa (...)
Publié : 7 mai 2006

TTP - Chap. XVII - §§26-31 : L’État des Hébreux : les causes de sa destruction.



[26] Il nous reste à rechercher les causes qui ont pu amener les Hébreux à faire tant de fois défection à la Loi ; à être si souvent asservis et à souffrir enfin la ruine complète de leur État. Peut-être dira-t-on que cela tient à l’insoumission de cette nation. Réponse puérile ; pourquoi cette nation a-t-elle été plus insoumise que les autres ? Est-ce par Nature ? La Nature ne crée pas des nations, mais des individus, lesquels ne se distinguent en nations que par la diversité de la langue, des lois et des mœurs reçues ; seules, parmi ces traits distinctifs, les lois et les mœurs peuvent faire que chaque nation ait une complexion singulière, une condition propre, des préjugés à elle. Si donc on devait accorder que les Hébreux furent insoumis plus que le reste des mortels, cela devrait être imputé à quelque vice des lois ou des mœurs reçues. Et sans doute il est vrai que si Dieu eût voulu que leur État fût plus constant, il eût établi d’autres droits et d’autres lois et institué un autre gouvernement ; que pouvons-nous dire sinon qu’ils ont irrité leur Dieu non seulement, comme dit Jérémie (chap. XXXII, v. 31), depuis la fondation de la ville, mais depuis celle des lois ? C’est ce qu’atteste Ézéchiel (chap. XX, v. 25) : Je leur ai donné aussi des statuts qui n’étaient pas bons et des règles par lesquelles ils ne vivraient point ; en ce que je les ai rendus impurs en leurs dons, par la condition mise au rachat de toute ouverture de la vulve (c’est le premier-né) ; afin que par ma volonté ils fussent dévastés, pour qu’ils connussent que je suis Jéhovah. Pour bien entendre ces paroles et la cause de la ruine de l’État, il faut noter que le premier dessein fut de remettre le ministère sacré aux premiers-nés, non aux Lévites (voir Nombres, chap. VIII, v. 17) ; mais quand tous, sauf les Lévites, eurent adoré le veau, les premiers-nés furent répudiés et jugés impurs, et les Lévites élus à leur place (Deutéron., chap. X, v. 8) ; plus je considère ce changement, plus je me sens obligé à répéter la parole de Tacite : ce ne fut pas à la sécurité des Hébreux que Dieu veilla dans ce temps-là, mais de sa vengeance qu’il prit soin. Et je ne puis assez m’étonner de ce qu’il ait conçu dans son âme céleste une colère assez grande pour établir des lois destinées non pas, comme c’est la règle, à procurer l’honneur, le salut, la sécurité de tout le peuple ; mais à satisfaire son désir de vengeance et à punir le peuple ; si bien que ces lois ne semblaient plus être des lois, c’est-à-dire le salut du peuple, mais bien plutôt des peines et des supplices. Les dons en effet qu’on était tenu de faire aux Lévites et aux prêtres, l’obligation de racheter les premiers-nés et de donner par tête aux Lévites une certaine somme d’argent, et enfin le privilège accordé aux seuls Lévites d’avoir accès aux choses saintes, autant de marques incessamment répétées accusant l’impureté des Hébreux et leur répudiation. De plus les Lévites ne manquaient jamais de leur faire sentir leur opprobre. Il n’est pas douteux, en effet, que, parmi tant de milliers de Lévites, ne se soient trouvés un grand nombre de fâcheux Théologiens ; d’où le désir qui vint au peuple d’observer la vie des Lévites, des hommes après tout, et, comme il arrive, de les accuser tous pour la faute d’un seul. De là de constantes rumeurs, puis la lassitude ressentie par les Hébreux, surtout les années de disette, de nourrir des hommes oiseux et détestés auxquels ne les rattachait même pas le lien du sang. Rien de surprenant donc à ce que dans le repos, quand les miracles manifestes venaient à manquer, qu’il n’y avait pas d’hommes d’une autorité tout à fait rare, l’âme populaire aigrie et attachée aux intérêts matériels perdit d’abord de son ardeur religieuse, puis qu’elle finît par abandonner un culte, divin à la vérité, mais outrageant pour elle et suspect, qu’elle voulût du nouveau ; rien de surprenant à ce que les Chefs toujours à la recherche, pour avoir seuls tous les droits souverains, d’un moyen de s’attacher le peuple et de le détourner du Pontife, aient fait à cette âme populaire toutes les concessions et établi des cultes nouveaux.

[27] Que si l’État avait été constitué suivant la première intention de son fondateur, toutes les tribus eussent eu le même droit et des honneurs égaux, et là sécurité aurait régné partout ; qui voudrait violer en effet le droit sacré de ses consanguins ? Que vouloir de mieux que de nourrir ses consanguins, ses frères, ses parents, par piété religieuse ? que d’être instruits par eux de l’interprétation des lois ? que d’attendre d’eux enfin les réponses divines ? Par ce procédé toutes les tribus fussent restées beaucoup plus étroitement unies entre elles ; je veux dire, si elles avaient eu un droit pareil d’administrer les choses sacrées ; et même si l’élection des Lévites avait eu une autre cause que la colère et la vengeance, il n’y aurait rien eu à craindre. Mais, nous l’avons dit, ils avaient irrité leur Dieu ; et pour répéter les paroles d’Ézéchiel, il les rendit impurs en leurs dons ; par la condition mise au rachat de toute ouverture de la vulve, afin d’amener leur ruine.

[28] Cela d’ailleurs est confirmé par les récits. Sitôt qu’au désert le peuple commença de jouir du repos, beaucoup d’hommes, et qui ne faisaient point partie de la foule, furent indisposés par l’élection des Lévites et saisirent cette occasion de croire que Moïse avait établi toutes ces institutions non par le commandement de Dieu, mais selon son bon plaisir ; il avait en effet choisi sa propre tribu et donné pour l’éternité le pontificat à son frère ; dans leur excitation ils l’assaillirent en tumulte, criant que tous étaient également saints et que sa propre élévation au-dessus de tous était contraire au droit. Moïse ne put les calmer par aucune raison, mais, par un miracle qui devait servir de signe pour rétablir la foi, tous périrent ; de là une nouvelle sédition de tout le peuple croyant qu’ils avaient péri par l’artifice de Moïse et non par le jugement de Dieu. Après un grand carnage cependant ou une peste, la fatigue amena l’apaisement, mais la vie était à charge aux Hébreux et ils lui préféraient la mort ; la sédition avait pris fin sans que la concorde régnât. Cela est attesté ainsi par l’Écriture (Deut., chap. XXXI, v. 21). Dieu, après avoir prédit à Moïse qu’après sa mort le peuple ferait défection au culte divin, ajoute : car je connais l’appétit du peuple et ce qu’il combine aujourd’hui, alors que je ne l’ai pas encore conduit à la terre que j’ai promise. Et un peu après Moïse dit au peuple même : Car je connais ta rébellion et ton insoumission. Si, alors que j’ai vécu avec vous, vous avez été rebelles contre Dieu, vous le serez encore bien plus après ma mort. Et effectivement la chose arriva, comme on sait.


[29] De là de grands changements, une licence universelle, le luxe, la paresse d’âme qui amenèrent la décadence de l’État, jusqu’au moment où, plusieurs fois soumis, ils rompirent le pacte avec Dieu dont le droit fut déchu ; ils voulurent avoir des rois mortels, ce qui entraînait que la demeure du pouvoir ne fût plus le temple, mais une cour, et que les hommes de toutes les tribus fussent dorénavant concitoyens non plus en tant que soumis au droit de Dieu et au Pontificat, mais en tant qu’ayant le même roi. Ce changement fut une cause considérable de séditions nouvelles qui finirent par amener la ruine complète de l’État. Quoi de plus insupportable en effet pour les rois que de régner à titre précaire et d’avoir à souffrir un État dans l’État [1] ? Les premiers qui, simples particuliers, furent élus, se contentèrent du degré de dignité où ils s’étaient haussés, mais quand les fils régnèrent par droit de succession, ils s’appliquèrent par des changements graduels à parvenir enfin à posséder seuls la totalité du droit constituant le pouvoir d’État. Ils en étaient privés pour une très grande part aussi longtemps qu’à leur droit s’opposaient des lois indépendantes d’eux, gardées par le Pontife dans le sanctuaire et interprétées au peuple par lui : de la sorte en effet ils étaient, comme les sujets, tenus par les lois et ne pouvaient en droit les abroger, ni en instituer de nouvelles d’une égale autorité. En second lieu ils en étaient privés aussi parce que le droit des Lévites interdisait aux rois, tout comme aux sujets, en leur qualité de profanes, l’administration des choses sacrées. Et enfin parce que leur pouvoir n’était nullement assuré contre la seule volonté d’un seul homme, reconnu Prophète, qui pouvait le tenir en échec ; on en a vu des exemples. Avec quelle liberté en effet Samuel n’avait-il pas commandé en tout à Saül ? avec quelle facilité n’avait-il pas, pour une seule faute, transféré à David le droit de régner ? Ainsi ils avaient à compter avec un État dans l’État et régnaient à titre précaire. Pour triompher de ces résistances, ils permirent d’élever aux Dieux d’autres temples, de façon qu’on n’eût plus à consulter les Lévites ; ensuite ils cherchèrent plus d’une fois des hommes capables de prophétiser au nom de Dieu pour avoir des Prophètes à opposer aux vrais. Quoi qu’ils aient tenté cependant, ils ne purent jamais arriver au terme de leurs vœux. Les Prophètes en effet, prêts à tout, attendaient le moment favorable, c’est-à-dire l’arrivée au pouvoir d’un nouveau roi, dont l’autorité est toujours précaire tant que le souvenir du prédécesseur reste vif ; sans peine alors, ils pouvaient, en invoquant l’autorité de Dieu, pousser quelque personnage irrité contre le roi et connu pour son courage, à revendiquer le droit de Dieu et à s’emparer à ce titre du pouvoir ou d’une partie du pouvoir. Mais les Prophètes eux aussi ne pouvaient par cette voie arriver à rien ; même s’ils mettaient fin à une Tyrannie, par l’effet de causes permanentes ils ne faisaient qu’acheter de beaucoup de sang hébreu un Tyran nouveau. Nulle fin donc aux discordes et aux guerres civiles et des causes, toujours les mêmes, de violation du droit divin qui ne purent disparaître qu’avec l’État lui-même.

[30] Nous voyons par là comment la Religion a été introduite dans l’État des Hébreux et quels principes auraient pu faire qu’il fût éternel, si la juste colère du législateur avait permis qu’il demeurât tel qu’il avait d’abord été institué. Mais, comme il ne put en être ainsi, il dut périr. Je n’ai d’ailleurs parlé ici que du premier empire ; car le second fut à peine l’ombre du premier, puisque les Hébreux étaient tenus par le droit des Perses, dont ils étaient sujets, et qu’après la conquête de l’indépendance, les Pontifes usurpèrent le droit du Chef et s’emparèrent du pouvoir absolu. De là pour les Prêtres un grand appétit de régner et d’occuper en même temps le pontificat ; il n’y avait donc pas lieu de s’étendre sur ce second empire. Quant à savoir si le premier, en tant que nous l’avons conçu comme durable, est imitable ou si c’est une action pieuse de l’imiter autant que possible, c’est ce que nous verrons dans les chapitres suivants.

[31] Je voudrais seulement, comme couronnement, placer ici une observation sur un point déjà touché ; de l’exposé ci-dessus il ressort que le droit divin naît d’un pacte à défaut duquel il n’y a d’autre droit que le naturel ; c’est pourquoi les Hébreux n’avaient, par le commandement de la religion, point d’obligations pieuses à l’égard des nations qui n’avaient pas pris part au pacte, mais seulement à l’égard de leurs concitoyens.