Lettre d’Épicure à un ami inconnu sur la religion.

Il n’y a point piété quand on observe les obligations religieuses habituelles - bien que l’offrande de sacrifices aux occasions convenables soit, comme je l’ai dit, chose propre à la nature -, ni non plus, par Zeus, quand l’un ou l’autre va répétant : « Je crains tous les dieux, et je les honore, et je veux dépenser toute ma fortune à leur offrir des sacrifices et à leur consacrer des offrandes ». Un tel homme est peut-être plus louable que d’autres particuliers, toutefois ce n’est pas encore ainsi qu’on pose le fondement solide de la piété. Toi, mon ami, sache que le don le plus bienheureux, c’est d’avoir une claire perception des choses : voilà le bien absolument le meilleur que nous puissions concevoir ici-bas. Admire cette claire appréhension de l’esprit, révère ce don divin. Après cela, < tu ne dois pas honorer les dieux parce que tu penses, par ce moyen, gagner leur faveur > [1], comme on se l’imaginera quand on te verra faire des actes de piété, mais seulement parce que, en comparaison avec ta propre béatitude, tu vois combien, d’après notre doctrine, la condition des dieux est infiniment plus auguste. Et certes, par Zeus, < quand tu mets en pratique > cette doctrine, la plus digne de foi < comme ta raison doit te l’assurer, il t’est bien permis d’offrir des sacrifices aux dieux. Tu accomplis ainsi > une chose qui donne confiance et qui est vue avec plaisir, si elle vient en son temps, puisque tu mets en honneur ta propre doctrine en usant des plaisirs sensibles qui se trouvent convenir en ces occasions, et qu’en outre tu t’accommodes de quelque façon aux traditions religieuses. Veille seulement à n’y mêler ni crainte des dieux ni supposition qu’en agissant ainsi tu t’attires la faveur des dieux.

Car, en vérité, au nom de Zeus (comme on se plaît à dire), qu’as-tu à craindre en cela ? Crois-tu que les dieux puissent te faire du tort ? N’est-ce pas là, de toute évidente, les rapetisser ? Comment donc ne regarderas-tu pas la Divinité comme quelque chose de misérable si, en comparaison avec toi, elle apparaît inférieure ? Ou bien serais-tu d’avis que, par le sacrifice de milliers de bœufs, tu peux, si tu as commis quelque mauvaise action, apaiser le dieu ? Ou qu’il tiendra compte du sacrifice et, comme un homme, te fera remise une fois ou l’autre d’une partie du dommage ?

Sans doute, les hommes se disent qu’il faut craindre les dieux et les honorer par ces sacrifices, afin que, retenus par le tribut qu’on leur porte, les dieux ne s’attaquent pas à eux : dès lors, pensent-ils, si cette conjecture est juste, de toute façon ils ne subiront aucun dommage, et, si elle n’est pas juste, comme ils rendent honneur à la puissance des dieux, tout ira bien. Mais si ces étroites relations < entre dieux et hommes existaient vraiment, ce serait un grand malheur, car l’action s’en ferait sentir jusque par-delà la tombe >, après les cérémonies des funérailles, une fois qu’on a été incinéré. Car alors, même sous la terre, on subirait un dommage et tout homme devrait s’attendre au châtiment. Outre cela, je n’ai pas à dire comment les hommes devraient mendier des signes de la faveur des dieux, dans leur crainte d’être négligés par eux (car ils penseraient amener ainsi les dieux à communiquer plus volontiers avec eux et à descendre dans leurs temples), non plus que la diversité et le grand nombre de leurs comportements eu égard à la crainte du dommage et pour se mettre en garde contre le châtiment. Car tout cela, au vrai, apparaît comme une pure illusion de ces gens-là, comparé à la doctrine de ceux qui estiment que, dès ici-bas, il existe une vie bienheureuse, et qui n’admettent pas que les morts recommencent à vivre, - prodige non moins invraisemblable que ceux que Platon a imaginés.


[1Les passages entre crochets dont ajoutés par Diels pour éclairer le texte.

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