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Publié : 5 octobre 2004

Tyran ou martyr ?

Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule... Sous les résolutions fermes se dresse un poignard les yeux enflammés présagent le meurtre. Jamais esprit hésitant, atteint d’hamletisme [1] ne fut pernicieux : le principe du mal réside dans la tension de la volonté, dans l’inaptitude au quiétisme [2], dans la mégalomanie [3] prométhéenne d’une race qui crève d’idéal, qui éclate sous ses convictions et qui, pour s’être complu à bafouer le doute et la paresse - vices plus nobles que toutes ses vertus - s’est engagée dans une voie de perdition, dans l’histoire, dans ce mélange indécent de banalité et d’apocalypse... Les certitudes y abondent : supprimez-les, supprimez surtout leurs conséquences : vous reconstituez le Paradis. Qu’est-ce que la Chute sinon la poursuite d’une vérité et l’assurance de l’avoir trouvée, la passion pour un dogme, l’établissement dans un dogme ? Le fanatisme en résulte - tare capitale qui donne à l’homme le goût de l’efficacité, de la prophétie, de la terreur -, lèpre lyrique par laquelle il contamine les âmes, les soumet, les broie ou les exalte... N’y échappent que les sceptiques (ou les fainéants et les esthètes), parce qu’ils ne proposent rien, parce que - vrais bienfaiteurs de l’humanité - ils en détruisent les partis pris et en analysent le délire. Je me sens plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon [4] que d’un saint Paul, pour la raison qu’une sagesse à bourrades est plus douce qu’une sainteté déchaînée. Dans un esprit ardent on retrouve la bête de proie déguisée ; on ne saurait trop se défendre des griffes d’un prophète... Que s’il élève la voix, fût-ce au nom du ciel, de la cité ou d’autres prétextes, éloignez-vous-en : satyre de votre solitude, il ne vous pardonne pas de vivre en deçà de ses vérités et de ses emportements ; son hystérie, son bien, il veut vous le faire partager, vous l’imposer et vous défigurer. Un être possédé par une croyance qui ne chercherait pas à la communiquer aux autres est un phénomène étranger à la terre, où l’obsession du salut rend la vie irrespirable. Regardez autour de vous : partout des larves qui prêchent : chaque institution traduit une mission ; les mairies ont leur absolu comme les temples : l’administration, avec ses règlements - métaphysique à l’usage des singes... Tous s’efforcent de remédier à la vie de tous : les mendiants, les incurables mêmes y aspirent : les trottoirs du monde et les hôpitaux débordent de réformateurs. L’envie de devenir source d’événements agit sur chacun comme un désordre mental ou comme une malédiction voulue. La société - un enfer de sauveurs ! Ce qu’y cherchait Diogène avec sa lanterne c’était un indifférent.

Il me suffit d’entendre quelqu’un parler sincèrement d’idéal, d’avenir, de philosophie, de l’entendre dire « vous » avec une inflexion d’assurance, d’invoquer les « autres » et s’en estimer l’interprète - pour que je le considère comme mon ennemi. J’y vois un tyran manqué, un bourreau approximatif, aussi haïssable que les tyrans, que les bourreaux de grande classe. C’est que toute foi exerce une forme de terreur, d’autant plus effroyable que les « purs » en sont les agents. On se méfie des finauds, des fripons, des farceurs ; pourtant on ne saurait leur imputer aucune des grandes convulsions de l’Histoire ; ne croyant en rien, ils ne fouillent pas vos cœurs, ni vos arrière-pensées : ils vous abandonnent à votre nonchalance, à votre désespoir ou à votre inutilité ; l’humanité leur doit le peu de moments de prospérité qu’elle connut ce sont eux qui sauvent les peuples que les fanatiques torturent et que les « idéalistes » ruinent. Sans doctrine, ils n’ont que des caprices et des intérêts, des vices accommodants, mille fois plus supportables que les ravages provoqués par le despotisme à principes ; car tous les maux de la vie viennent d’une « conception de la vie ». Un homme politique accompli devrait approfondir les sophistes anciens et prendre des leçons de chant - et de corruption...

Le fanatique, lui, est incorruptible : si pour une idée il tue, il peut tout aussi bien se faire tuer pour elle ; dans les deux cas, tyran ou martyr, c’est un monstre. Point d’êtres plus dangereux que ceux qui ont souffert pour une croyance : les grands persécuteurs se recrutent parmi les martyrs auxquels on da pas coupé la tête. Loin de diminuer l’appétit de puissance, la souffrance l’exaspère ; aussi l’esprit se sent-il plus à l’aise dans la société d’un fanfaron que dans celle d’un martyr ; et rien ne lui répugne tant que ce spectacle où l’on meurt pour une idée... Excédé du sublime et du carnage, il rêve d’un ennui de province à l’échelle de l’univers, d’une Histoire dont la stagnation serait telle que le doute s’y dessinerait comme un événement et l’espoir comme une calamité...

Post-scriptum

Émile M. Cioran, Précis de décomposition , Gallimard, 1949.

Notes

[1Hamlétisme : substantif formé à partir de « Hamlet ». Intellectualité raffinée, attitude réflexive qui engendre le doute.

[2Quiétisme : doctrine pour laquelle la perfection consiste dans une contemplation bienheureuse et inactive.

[3Mégalomanie : comportement pathologique caractérisé par le désir excessif de gloire, de puissance ou l’illusion qu’on les possède (délire, folie des grandeurs). Dans le langage courant : ambition, orgueil démesurés goût du colossal.

[4Pyrrhon : philosophe grec (365-275 avant J. C), représente le scepticisme radical (opposé au dogmatisme).